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Provicaire apostolique en Cochinchine occidentale : M. Gernot

M. Gernot Provicaire apostolique en Cochinchine occidentale PAR M. CH. LUCIEN ACKERMANN Missionnaire du même Vicariat.
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    M. Gernot

    Provicaire apostolique en Cochinchine occidentale

    PAR M. CH. LUCIEN ACKERMANN

    Missionnaire du même Vicariat.

    LE 26 mai 1912, saint jour de la Pentecôte, vers 3 h. du matin, s'endormait pieusement dans le Seigneur, en sa 76e année, le P. Gernot, provicaire en Cochinchine occidentale, après plus de 50 années d'un fécond apostolat. Peut-être un jour, un coeur enthousiaste voudra-t-il retracer en détail la vie de ce zélé missionnaire, doyen des ouvriers apostoliques de toute l'IndoChine ; en attendant, qu'il me soit permis d'en reproduire les faits les plus saillants.
    Le P. Charles Joseph Hyacinthe Gernot naquit à Joppécourt, ancien département de la Moselle, diocèse de Metz aujourd'hui annexé au diocèse de Nancy le 4 novembre 1836. Sa famille se distinguait surtout par sa foi ardente, ses moeurs patriarcales et ses sentiments profondément chrétiens. Son père, instituteur de la commune pendant 35 ans, et en même temps chantre et sacristain de l'église, tout en s'efforçant consciencieusement d'éveiller dans l'esprit de ses élèves la science nécessaire témoin les 8 médailles qu'il reçut du ministère de l'instruction publique s'appliqua surtout à développer dans leurs coeurs les sentiments de vertu et de morale chrétienne. Sa mère était une femme d'une piété éclairée, dont les leçons et les exemples laissèrent dans le coeur du jeune Charles une empreinte indélébile, et exercèrent une influence prépondérante sur sa vocation future. En même temps on pouvait déjà discerner en lui, à mesure que son intelligence s'éveillait, un esprit vif, un tempérament impétueux, qui fut plus tard comme la note caractéristique de sa personnalité. Un jour, son père se promenait à la campagne avec Monsieur le Curé ; le jeune Charles, alors âgé de 7 ans, les suivait en folâtrant. Le Curé, en tirant son mouchoir, laissa par hasard tomber un petit couteau de poche ; l'enfant le ramassa et, tout fier de sa trouvaille, courut vers son père en s'écriant : «Vois donc, papa, le beau couteau, que je viens de trouver ! » Le père, reconnaissant le couteau, lui dit : « Mais c'est le couteau de Monsieur le Curé, il faut le lui rendre. Ah ! Non, c'est à moi, je l'ai trouvé ! » Un regard sévère du père fit comprendre à l'enfant qu'il fallait s'exécuter ; il le fit de mauvaise grâce, tout en méditant une petite vengeance dont l'occasion ne se fit pas longtemps attendre.
    Le lendemain, Charles, selon son habitude, servait la messe à Monsieur le Curé. Au moment de l'offertoire, il se tint debout les bras croisés près de la crédence. Le Curé, tout étonné, lui dit : « Mais, apporte donc les burettes ! Rends-moi mon couteau, et je te donnerai tes burettes », s'écria l'enfant de choeur, à haute voix, de manière à se faire entendre de toute l'assistance. Cette escapade lui valut une verte correction de la part de son père.
    Après sa première Communion qui produisit en son âme une impression profonde, Charles Gernot entra au petit séminaire de Metz. Il s'y montra un élève studieux, obéissant, plein d'ardeur et d'entrain. Déjà son intention de se faire prêtre était bien déterminée ; aussi c'est avec joie qu'il entra au grand séminaire pour y faire ses études philosophiques. C'est là qu'il entendit pour la première fois l'appel de Dieu à la vocation apostolique.

    Cependant il était encore hésitant, lorsqu'un jour, pendant le cours de philosophie, son voisin et ami, M. Friren, actuellement aumônier et chanoine à Metz lui montra par hasard, une image représentant une scène de sauvages. A peine eut-il fixé les yeux sur cette image, que ses larmes coulèrent en abondance, et il rendit l'image à son condisciple en disant : « C'est aujourd'hui un des plus beaux jours de ma vie ». L'abbé Friren, ne comprenant rien à ce langage, lui demanda la raison de ses pleurs. « C'est décidé, répondit-il, je pars pour les missions ». En effet, après le cours, le jeune philosophe alla trouver son directeur et le Supérieur du Séminaire, afin de leur exposer sa détermination, et son départ fut décidé pour la fin de l'année (1858).
    Les parents du jeune abbé ne s'attendaient guère à cette cruelle épreuve ; cependant la bonne mère l'accepta avec générosité ; quant au père, malgré sa foi vive et ses sentiments chrétiens, il en fut tellement affecté, qu'il ne put s'y résigner. Il ne s'opposa pas formellement au départ de son fils, mais il lui défendit d'écrire et ne voulut plus entendre parler de lui.
    Le jeune aspirant partit donc pour le Séminaire des Missions Etrangères, afin d'y achever ses études théologiques et de se préparer aux Ordres. La défense formelle de son père de lui écrire avait profondément blessé son coeur filial ; aussi s'empressait-il d'écrire souvent à sa mère pour la consoler et l'inviter à unir ses prières aux siennes, afin que la grâce de Dieu touchât le coeur droit et généreux du vieux maître d'école. C'est ce qui arriva en effet. Quelques mois avant l'ordination sacerdotale du jeune aspirant, M. Gernot, père, qui pendant près de deux ans n'avait pas voulu entendre parler de son fils, demanda à brûle-pourpoint à sa femme : « As-tu des nouvelles récentes de notre abbé ? » La bonne mère, tout étonnée de cette question lui répondit joyeusement : « Mais oui, il vient de nous annoncer son appel à la prêtrise et nous invite tous deux à l'ordination ». Après un silence de quelques instants, deux grosses larmes coulèrent sur le visage de l'instituteur qui répondit : « Eh bien ! Cest entendu, nous irons tous les deux ». L'épreuve était terminée et le sacrifice généreusement accepté.
    Trois jours avant l'ordination, les deux époux partirent pour Paris, tout joyeux de revoir leur fils tendrement aimé. Ils assistèrent pieusement à la cérémonie, et le lendemain, le vieux père Gernot voulut lui-même servir la première messe de son fils, et recevoir avec sa femme la sainte Communion de ses mains. Quelques jours après, consommant le sacrifice, ils se séparèrent pour ne plus jamais se revoir ici-bas. Les parents retournèrent au village, où ils eurent le bonheur de fêter leurs noces d'or, tout fiers et heureux d'avoir donné un apôtre au bon Dieu.
    Le jeune missionnaire reçut sa destination pour la Cochinchine occidentale, alors très éprouvée par suite des persécutions et de la conquête. Au mois d'août 1861 il partit, en compagnie de six autres confrères, pour Toulon, où l'on devait s'embarquer. Un accident arrivé à la machine du bateau retarda leur départ, et les obligea d'attendre pendant un long mois le moment où ils pourraient s'embarquer. La veille du départ, l'Aumônier du bagne invita les jeunes missionnaires à visiter ses paroissiens, et en même temps il pria l'un deux de leur adresser quelques paroles. Tous les regards se portèrent instinctivement sur le P. Gernot, qui dut accepter l'invitation. L'Aumônier le conduisit dans une grande salle où se trouvaient près de 200 forçats. Appuyé sur une chaise, le coeur palpitant d'émotion, le jeune missionnaire commença son premier sermon. Que leur dit-il? Il ne s'en rappelait plus lui-même. Mais sa parole chaude enthousiasma tellement son auditoire, qu'à peine le sermon achevé, nombre de condamnés coururent vers l'orateur en s'écriant : « Père je veux me confesser à vous ! » « Et moi aussi ! » Plusieurs voulurent se faire inscrire comme membres de la Propagation de la Foi, puis tous s'écrièrent en choeur : « Vive le missionnaire ! Qu'il vive content ! Quil vive heureux ! »
    Le lendemain de sa prédication, jour du départ, M. Gernot recevait du bagne un bouquet, peint à l'aquarelle, dans lequel figuraient des fleurs emblématiques : le lis, la rose, la pensée, le myosotis. Une pièce de vers accompagnait le bouquet ; en voici les stances :

    A M. G... Misssionnaire

    Ange consolateur à la douce parole,
    Fais briller à nos yeux
    La palme des martyrs, cette pure auréole,
    Qui brille dans les Cieux !

    Oh ! Va, prêtre chrétien, dévoiler aux sauvages
    Les bontés du Seigneur ;
    Va briser leur idole, et planter sur leurs plages
    La croix du Rédempteur.

    Mais pense, quelquefois, sur la terre lointaine,
    En regardant ces fleurs,
    Au pauvre prisonnier, qui baignera ses chaînes
    Tous les jours, de ses pleurs.

    Songe, qu'il est encore une fleur dans notre âme,
    Qui ne peut se flétrir ;
    Une fleur qui, pour toi, s'exhale en jets de flamme,
    La fleur du souvenir !....

    Le tout était signé : LUDOVICUS. N° 9024. septembre 1861.

    Jamais le P. Gernot ne connut le nom de ce poète, mais bien souvent il pensa à lui, et conserva religieusement jusqu'à sa mort, ce souvenir de son premier sermon.

    Les jeunes missionnaires s'embarquèrent en septembre 1861, et, après une traversée assez fatigante de quatre mois, débarquèrent à Saigon le 20 janvier 1862. Ils furent reçus, à l'évêché, par Mgr Lefebvre, Vicaire apostolique, et ancien confesseur de la foi dans les prisons de Hué. A cette époque, l'évêché était une maison annamite en colonnes de bois et en planches, et ne brillait guère par le confortable ; aussi pour la nuit chacun chercha à se caser comme il put. M. Gernot se coucha sur une de ces grandes planches qui servent de lit de camp aux Annamites, avec un gros dictionnaire comme oreiller, et s'endormit plus ou moins au bourdonnement des moustiques. Le lendemain, Monseigneur l'envoya dire la sainte messe au Carmel, situé non loin de l'évêché, au milieu d'un marécage, sur le boulevard Charner actuel, et quelques jours plus tard lui donna sa destination pour Mi-tho.
    Toute la Cochinchine était alors en révolte ; nombre de chrétiens avaient été brûlés dans les prisons de Ba-ria et de Bien-hoa. Sauf Saigon et Mi-tho, occupées par les troupes françaises, toutes les autres régions étaient infestées de bandes, qui pillaient et massacraient les chrétiens ; aussi beaucoup d'entre eux s'étaient mis sous la protection des armes françaises. Pour aller à Mi-tho, M. Gernot profita d'un convoi de soldats, qui s'y rendaient en jonques, afin de ravitailler le poste. C'était au moment du nouvel an annamite. Pendant la nuit, on entendait le bruit des pétards et des feux d'artifice, et les soldats, croyant à une attaque, firent plusieurs fois feu sur la foule. Enfin le convoi arriva sans encombre à Mi-tho, et M. Gernot se rendit à la cure, où il trouva le P. Marc et l'aumônier de la marine, M. Bouché, qui fut nommé plus tard à l'évêché de Saint-Brieuc.
    Mi-tho était le plus grand centre de l'intérieur : les chrétiens réfugiés étaient au nombre de 1950, et en comptant les petites chrétientés voisines 2300. Impatient de procurer à ses ouailles les secours religieux, le jeune missionnaire se mit sans retard à apprendre la langue indigène ; il fit de si rapides progrès, qu'au bout de quatre à cinq mois il commença son ministère avec fruit. Son cahier d'administration note, pour la fin de l'année 1862 : baptêmes d'adultes 77 ; baptêmes d'enfants de païens 117 ; confessions 2250. L'année suivante le nombre des chrétiens du district monta à 2950. Le P. Gernot parcourait toute la province : Ba-giong, Thu-ngu, Xoai-mut, Cai-bè. Cai-thia ; il baptisa 184 adultes, 304 enfants de païens et entendit 4300 confessions. Cette même année, avec l'autorisation de l'évêque, il fit un rapport à l'oeuvre de la Sainte Enfance qui approuva son dessein de fonder un orphelinat à Mi-tho, et lui envoya des secours nécessaires à cette fin ; l'année suivante, les soeurs de Saint Paul s'installaient dans la ville. Le branle était donné, et avec l'enthousiasme de son ardeur juvénile, M. Gernot, doué d'une santé robuste, se donnait tout à tous avec un zèle vraiment apostolique. Cependant Dieu destinait au jeune missionnaire un autre champ d'action. Au commencement de 1864, une lettre de Mgr Lefebvre le nommait à Cai-mong avec le titre de provicaire, en remplacement du P. Guillou. Cette nomination étonna et peina le missionnaire, qui se résignait difficilement à quitter ses chers chrétiens de Mi-tho ; surtout le titre de provicaire, après deux années seulement de mission, lui paraissait inacceptable. Il en écrivit respectueusement à l'évêque, qui se contenta de lui répondre : « Quod scripsi, scripsi ». Il fallut donc se résigner, et le 4 août 1864, le P. Gernot quitta Mi-tho pour se rendre à Cai-mong, où il devait passer tout le reste de sa longue carrière, c'est-à-dire près de 50 années. Quelques mois après, le vénérable Mgr Lefebvre partait pour la France, et Mgr Miche, Vicaire apostolique du Cambodge, devenait Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale.
    Cai-mong est une des anciennes chrétientés de la mission. Fondée au commencement du XVIIIe siècle, par quelques familles venant du Binh-dinh, elle s'accrut en peu de temps ; sous le règne de Gia long elle comptait 300 chrétiens et possédait une église en bois. Grâce à sa situation au milieu de nombreux arroyos, entre deux grands bras du Mékong, cachée dans un fourré d'aréquiers et de cocotiers, elle eut moins que d'autres à souffrir des violentes persécutions, sous les empereurs d'Annam. Cependant Cai-mong eut ses confesseurs de la foi et ses martyrs. Le 9 décembre 1858, des satellites envahirent le couvent des religieuses, fondé en 1844 par Mgr Lefebvre ; la supérieure, une autre religieuse et plusieurs notables et voisins furent arrêtés, conduits à Vinh-long et confessèrent courageusement la foi au milieu des tortures : il furent délivrés par l'amiral Bonnard, à la prise de Vinh-long (1862). Le bienheureux P. Minh, décapité en 1853, est également un enfant de Cai-mong.
    A l'arrivée du P. Gernot la chrétienté comptait 1800 âmes ; mais par suite des persécutions tout était à refaire ; il fallait relever les ruines, tant au spirituel qu'au point de vue matériel. A peine installé, le jeune provicaire pensa qu'une retraite générale produirait dans la chrétienté les plus heureux effets. Il y prépara ses fidèles dans ses instructions du dimanche, et grâce au concours du P. Guillou et de quelques prêtres indigènes, les exercices spirituels eurent lieu pendant 10 jours et se terminèrent le jour de l'Immaculée Conception. Il y eut 1400 confessions et 1300 communions. Quelques mois après, retraite et première communion de 200 enfants.
    Cependant, le P. Gernot se trouvant absolument seul et sans catéchistes, luvre des catéchumènes était en souffrance. C'est alors qu'il pensa à employer utilement à cette oeuvre les religieuses du couvent. A son arrivée, une douzaine de religieuses, dispersées par la persécution, étaient revenues à Cai-mong. Elles formèrent ce petit grain de sénevé qui plus tard devait devenir un grand arbre, dont les rameaux s'étendirent sur toute la contrée. Le P. Gernot se donna corps et âme à cette oeuvre, qui fut pour lui « sa plus grande croix comme aussi sa plus belle récompense ». Chaque jour, pendant plus de 40 ans, il faisait aux religieuses la méditation avant la messe, et le soir une instruction sur la vie religieuse, pendant laquelle il leur soufflait au cur la flamme brûlante du zèle ; puis, comme autrefois saint Vincent de Paul avec ses Filles de la charité, mettant leur chasteté sous la sauvegarde de leur dévouement, il les envoyait hardiment par les villages et les marchés païens à la recherche des brebis égarées. Cette innovation si hardie pour le pays, cette entreprise qui avait fait trembler plus d'un missionnaire, a réussi au-delà des espérances du jeune provicaire.
    Bientôt les postulantes affluèrent ; d'année en année le nombre des religieuses ne fit qu'augmenter, de sorte qu'au jour de sa mort le P. Gernot laissa son couvent plus prospère que jamais, avec 200 religieuses professes ou novices.
    En formant ces humbles filles à la vie religieuse, le zélé missionnaire s'était proposé plusieurs buts : les écoles, l'instruction des catéchumènes, la Sainte Enfance, l'hôpital.
    Avant l'arrivée du P. Gernot, il n'y avait d'autres écoles que celles où l'on enseignait aux garçons les caractères chinois. A peine installé à Cai-mong, il songea à établir, sous la direction des religieuses, une école où l'on apprit aux enfants les caractères européens. Plus tard, à mesure que les petites chrétientés se formaient, il y envoya les soeurs pour faire la classe. En 1875, les religieuses tenaient 8 écoles comprenant 382 élèves ; en 1883, 22 avec 1268 élèves ; en 1910, 44 écoles des deux sexes avec 1890 élèves. Dans ces écoles, elles apprennent aux enfants les prières, le catéchisme, la lecture, l'écriture et, dans la plupart, la couture et même la tapisserie. Dans toutes les paroisses, ce sont les enfants qui chantent à l'église les cantiques annamites, ainsi que les chants liturgiques, à la messe et à la bénédiction du Saint-Sacrement.
    Depuis le mouvement des conversions, qui détermina l'envoi des religieuses à la recherche et à l'instruction des païens, elles ont toujours continué leur office de catéchistes, dans les petites chrétientés où elles font l'école, d'autres fois même, dans des centres entièrement païens. C'est ainsi qu'elles ont formé depuis 1880, dans la province de Vinh-long, onze chrétientés nouvelles, qui sont actuellement desservies par trois prêtres indigènes. Grâce aux écoles installées près de l'humble chapelle de chaque centre de fidèles, les soeurs forment leurs néophytes à la vie chrétienne, président les prières et enseignent aux catéchumènes les vérités de la foi. De 1880 à 1910, elles ont instruit 4500 catéchumènes et préparé à la réception des sacrements 8150 personnes.
    Certaines religieuses n'ont d'autre occupation que d'aller à la recherche des enfants païens en danger de mort. Plusieurs sont installées à proximité des marchés, où la population est plus dense ; les autres vont en barque dans les villages entièrement païens. Grâce aux remèdes qu'elles distribuent, elles peuvent s'introduire facilement dans les maisons et y baptiser les enfants moribonds. C'est ainsi que dans l'espace de trente ans, elles ont régénéré près de 13.000 enfants dans le district de Cai-mong.
    Les enfants païens, survivant au baptême, sont confiés soit à des familles chrétiennes qui les adoptent, soit à l'orphelinat situé dans les dépendances du couvent, jusqu'à l'âge où on peut les établir convenablement. Enfin, quelques religieuses dirigent un hôpital, où païens et chrétiens sont reçus avec la même bienveillance ; cet asile est pour beaucoup le chemin du ciel.
    Tels sont, en résumé, les travaux du couvent de Cai-mong. Deux fois par an les religieuses rentrent à la maison mère, pour se retremper dans la vie religieuse et assister aux exercices de la retraite. Sans doute elles ne sont pas des « sainte Thérèse », s'élevant à de hautes contemplations, mais elles sont animées d'un grand esprit de foi, d'un dévouement à toute épreuve et rendent de grands services à la mission.
    Mais revenons à notre récit. Par suite du traité du 5 juin 1862, la province de Vinh-long avait été rendue au gouvernement annamite, et le P. Gernot, résidant à Cai-mong, avait la juridiction sur toute la province. De temps en temps il se rendait à Vinh-long pour l'administration des chrétiens, qui étaient au nombre de 120. Chaque fois il était invité à la table du vice-roi de la province, Phan-thanh-giang, qui le tenait en haute estime. Le célèbre mandarin voulut lui-même rendre visite au provicaire. Dans le courant de l'année 1865, il se rendit en grande pompe à Cai-mong et donna au P. Gernot le pouvoir de dirimer les litiges entre chrétiens et païens, même celui de couper les têtes, sauf à lui en rendre compte.
    Après la seconde prise de Vinh-long, en 1867, l'amiral de la Grandière vint également avec toute sa famille à Cai-mong rendre visite au missionnaire ; la canonnière qui l'amena était commandée par le lieutenant de vaisseau et futur amiral Pottier.
    La visite de ces deux grands personnages avait rehaussé le prestige de la religion et donné au P. Gernot une grande influence morale, surtout aux yeux des païens. Bientôt le mouvement de conversions, longtemps comprimé, commença à s'étendre dans le district.
    Quoique secondé par quelques catéchistes, le provicaire ne put répondre à toutes les demandes de conversions. C'est alors qu'il n'hésita pas à envoyer la soeur Anne Mieu, actuellement encore supérieure du couvent, au milieu des païens. Cette humble religieuse obtint partout des résultats extraordinaires, prêchant en plein marché et répandant la parole de Dieu dans toute l'île de Mo-cay. Elle convertit et instruisit en deux ans plus de 600 païens ; et le mouvement étant donné, d'autres religieuses continuèrent son oeuvre, de sorte que le zélé missionnaire eut la joie de baptiser 1250 catéchumènes, en quelques années.
    Cai-mong devenait un centre important : le nombre des chrétiens s'était élevé, en 1868, à 2300 dans Cai-mong même, plus 1400 répandus dans 17 petites chrétientés du district. Aussi la construction d'une nouvelle église s'imposait. M. Gernot s'y employa activement et choisit un nouvel emplacement sur le grand arroyo. Dès 1866, il envoya au Cambodge un notable de la chrétienté pour acheter les colonnes et la charpente. Le 2 février 1868 on commençait les fondations, et deux ans plus tard, le jour de l'Immaculée Conception, Mgr Miche en faisait la bénédiction solennelle. C'était la plus belle et la plus vaste église qu'on eût construite, et qui, malgré le terrain vaseux sur lequel elle est édifiée, sut résister à plusieurs typhons et abrite encore aujourd'hui, dans ses cinq nefs, les nombreux chrétiens de Cai-mong. La nouvelle église étant achevée, il fallait songer à installer le monastère.
    En 1870, la nouvelle supérieure, Anne Mieu, alla à Mo-cay demain der à l'inspecteur les corvées du village pour remblayer le terrain du futur couvent ; elles lui furent toutes accordées.
    En 1871, au commencement de l'année annamite, l'ancien couvent fut transporté et édifié à côté de l'église paroissiale. En 1872, construction d'une petite chapelle en briques ; enfin en 1876, le nombre des religieuses augmentant, une nouvelle aile de bâtiment fut élevée pour les professes, et l'ancienne maison servit d'habitation aux novices.
    Voyant les heureux résultats obtenus par les religieuses catéchistes, M. Gernot songea à instituer une congrégation d'hommes qui pourraient avoir une action plus directe et plus importante pour l'évangélisation. En 1871, il réunit un certain nombre de jeunes gens de bonne volonté, les instruisit plus complètement, les forma à la vie spirituelle et leur donna l'habit du tiers ordre de saint François. Les résultats s'annonçaient bien ; en 1874, les nouveaux catéchistes moines, au nombre de 26, s'en allaient deux par deux, dans leur soutane brune, ceints d'une corde avec un crucifix ; l'impression qu'ils faisaient sur les païens paraissait bonne. Malheureusement, et au grand regret du P. Gernot, cette institution fut transférée ailleurs. En 1875, en effet, épuisé par un labeur continuel et miné par la fièvre, le provicaire dut aller à Hong-kong pour y refaire sa santé ébranlée. Pendant son absence, Mgr Colombert, Vicaire apostolique, voulant centraliser l'école des catéchistes, donna l'ordre aux moines de Cai-mong de se rendre à Tan-dinh, où plus tard la maison fut dissoute.
    Avant son départ pour Hong-kong en 1874, le zélé missionnaire avait construit un orphelinat, tenu par les soeurs, et dans lequel, la même année, 23 enfants furent élevés. Les années suivantes, le nombre de ces enfants monta jusqu'à 80. En même temps deux écoles pour filles et garçons furent édifiées à côté de l'église. Dès son retour de Hong-kong, le Père, qui avait retrouvé ses forces, se remit au travail avec une nouvelle ardeur. Secondé par plusieurs vicaires annamites et français, il donna une nouvelle impulsion à toutes ses oeuvres. En septembre 1876, son compte-rendu accuse un chiffre de 5010 chrétiens répandus dans 29 chrétientés, avec 14.120 confessions.
    L'année suivante Mgr Colombert, dont la santé laissait à désirer, partait pour France, et M. Gernot, en sa qualité de provicaire, dut aller à Saigon, faire l'intérim de supérieur de la mission. C'est avec regret qu'il quitta son cher Cai-mong, d'autant plus que la vie de bureau n'était pas précisément en harmonie avec son caractère. Aussi c'est avec joie qu'il s'empressa de rentrer à Cai-mong, dès le retour de l'évêque, pour y reprendre la vie plus active du ministère.
    On avait profité de son absence pour pousser activement la construction d'un nouveau presbytère qui fut achevé en 1881. En 1885, le P. Gernot construisit l'hôpital tenu par des religieuses ; c'était une oeuvre nécessaire, la province n'en possédant pas encore. L'administrateur de Ben-tré aida le missionnaire de tout son pouvoir et lui accorda les corvées du village, ainsi qu'une modeste subvention, pour cette oeuvre d'utilité publique. Dès la première année, on y admit 78 personnes, et 17 païens eurent le bonheur d'y recevoir le baptême Le nombre des chrétiens s'élevait à 6080, dans 32 chrétientés. Cependant la moisson ayant été perdue deux années de suite, la misère était grande ; bien des catéchumènes, faute de ressources, ne pouvaient venir aux instructions, malgré l'aide du couvent qui avait distribué plus de 1200 mesures de riz. Aussi, à cette époque, commence un exode des chrétiens vers les pays nouvellement défrichés. En quatre ans la paroisse de Cai-mong perdit 415 fidèles. Ce n'étaient pas des défections ; mais comme une ruche trop pleine, elle essaimait, et plus d'une chrétienté doit son existence à quelque famille de vieux chrétien de Cai-mong.
    Tout en étant absorbé par ses multiples travaux, le P. Gernot, qui avait une dévotion particulière à Notre Dame de Lourdes, caressait depuis longtemps le projet d'édifier à cette bonne Mère une chapelle spéciale, qui servirait en même temps aux catéchismes et à l'instruction des catéchumènes. Il fut donc décidé qu'on élèverait derrière la grande église une chapelle modeste, dédiée à Notre Dame de Lourdes. Les remblais furent commencés en mai 1890 : les chrétiens offrirent leurs bras pour travailler, d'autres donnèrent les ressources nécessaires, et le 11 février 1892, le missionnaire bénissait solennellement la nouvelle chapelle avec de l'eau envoyée de Lourdes. Désormais on y fera les mois de Marie et du Rosaire ; la messe de paroisse y sera célébrée tous les samedis ainsi qu'aux fêtes de la sainte Vierge Cette même année, le 9 juin, Mgr Colombert bénit trois grosses cloches, offertes par le premier dignitaire de la chrétienté. Quelques années plus tard, en 1894, l'évêque décédait à Saigon, et le P. Gernot dut une seconde fois aller faire l'intérim de supérieur de la mission. Il en profita pour prêcher des retraites dans nombre de chrétientés, et, après le sacre du nouvel élu, Mgr Dépierre, il revint à Cai-mong reprendre le cours de ses travaux habituels. Une fois encore, en 1898, après la mort de Mgr Dépierre, il reprendra la direction de la mission jusqu'à la consécration d'un de ses anciens vicaires, Mgr Mossard.
    Pour affermir ses chrétiens dans la dévotion à la sainte Vierge, il fit à la retraite de 1896 une distribution générale de médailles miraculeuses. En outre, pour soulager toutes les misères qui venaient solliciter sa charité inépuisable, le cher missionnaire installa, dans une petite chapelle, au fond de la grande église, la statue et le tronc de saint Antoine. Cette dévotion, chère aux Annamites, produisit pour les pauvres dès la première année une somme d'environ 1200 fr. Bien des grâces spéciales furent obtenues, et saint Antoine de Cai-mong était connu jusqu'aux extrémités de la mission. Bien souvent on recevait de loin une lettre adressée « à M. le saint Antoine de Cai-mong » et contenant des piastres en bi lents : c'était l'action de grâces. Cette même année 1896, Mgr Caspar, évêque de Hué, de passage à Cai-mong, bénissait deux nouvelles cloches offertes par des chrétiens, de sorte que la paroisse posséda dès lors, une belle sonnerie composée de six cloches.
    L'année suivante, le P. Gernot dut reconstruire l'orphelinat, l'ancien étant devenu trop petit pour élever tous les enfants qu'on y amenait. Une grande maison fut édifiée, en dehors du couvent, et reçut 113 enfants. A l'hôpital on soigna 180 malades, et on administra le baptême à 29 adultes.
    En décembre 1900, le pape Léon XIII béatifia plusieurs martyrs de la Cochinchine, parmi lesquels le Bx P. Minh, prêtre indigène, né à Cai-mong en 1815 et décapité pour la foi à Vinh-long, en 1853. Les chrétiens de Cai-mong étaient tous fiers de glorifier publiquement leur Bienheureux compatriote, martyr ; le P. Gernot organisa un Triduum qui donna un nouvel élan à la ferveur des paroissiens dont le chiffre montait à 2865.
    Il restait une dernière oeuvre à accomplir : la réfection du couvent des religieuses. Depuis 40 ans les mêmes bâtiments qui avaient abrité les soeurs au moment de la persécution, étaient plus ou moins délabrés et trop étroits pour contenir le nombre sans cesse grandissant des Amantes de la Croix. L'ancienne chapelle surtout était par trop exiguë ; on commença donc les fondations d'une nouvelle chapelle, qui fut achevée en 1904. Vaste, spacieuse, bien aérée, et construite en style gothique avec un portail assez coquet, elle fait l'admiration de tous les visiteurs ; quant aux bâtiments du couvent, ils durent rester dans le même état, par suite de circonstances spéciales, indépendantes de la volonté du provicaire.
    En attendant, tout le couvent se préparait à fêter le 50° anniversaire d'entrée en religion de la digne supérieure, Anne Mieu ; le 7 août 1907, ce fut une fête pour toute la mission, et le plus heureux fut sans doute le P. Gernot, qui voulut rendre un éclatant témoignage aux mérites de celle qui l'avait si ardemment secondé dans l'instruction des païens et la formation des religieuses.
    Ainsi pendant plus de 40 années passées à Cai-mong, le P. Gernot avait relevé toutes les ruines matérielles et morales causées par les persécutions ; l'édifice spirituel était solide ; mais pour mieux atteindre l'âme de ses ouailles, le vénéré provicaire s'était également intéressé à leurs corps, à leur bien-être matériel. Doué de beaucoup de sens pratique, il avait fait l'essai de plusieurs sortes de cultures qu'il propagea dans la contrée. Bientôt, sous sa direction, la province de Ben-tré se couvrit de caféiers, de cacaoyers, de mangoustaniers et de sapotiers, qui ramenèrent sinon la richesse, du moins l'aisance et le bien-être dans les familles.
    Il envoya lui-même le produit des différentes cultures à plusieurs expositions en Cochinchine et en Europe, ce qui lui valut huit médailles en argent et en bronze. Par son initiative et avec l'aide de l'administration, un canal fut creusé, reliant les deux bras du Mékong et rendant le plus grand service à la batellerie indigène ; de plus, une route, qu'on est en train d'achever, traverse la province avec deux superbes ponts en fer. Pour soulager les malades, il étudia quelque peu la médecine et accomplit des cures qui étonnaient les médecins eux-mêmes ; combien de pauvres Annamites lui doivent la santé du corps et celle de l'âme.
    En récompense de services qu'il avait rendus à l'agriculture, il fut nommé par M. Viger, ministre de l'Agriculture, chevalier du Mérite agricole.

    Pour mener à bonne fin de si multiples occupations, et cela pendant plus de 50 ans, sous un climat déprimant, il fallait réellement un caractère bien trempé et une santé de fer ; aussi on peut dire du P. Gernot qu'il ne fut pas un homme ordinaire. La Providence lui avait donné en partage bien des qualités du corps et de l'esprit : taille au-dessus de la moyenne, corps robuste, figure franche, ouverte et encadrée d'une magnifique barbe blanche, il ressemblait à l'un de ces vieux patriarches du temps passé, et inspirait à tous ceux qui le voyaient, le respect et l'admiration.
    Il fut le seul Européen qui passa cinquante années en Cochinchine, sans revoir la France. Dans un des voyages qu'il fit à Saigon, au moment de l'exposition coloniale de Marseille, liant conversation avec un compatriote, celui-ci lui dit avec admiration : « Eh ! bien, cher Père, on devrait vous envoyer à Marseille, vous seriez le clou de l'exposition ».
    Ces qualités physiques faisaient ressortir davantage celles de l'âme. La vertu qui dominait en lui, était un zèle ardent, généreux, qu'il conserva jusque dans sa vieillesse. On pourrait résumer toute sa vie et ses oeuvres dans cette parole du Psalmiste « Zelus domus tuae comedit me ». Ce zèle pour l'amour de Dieu et le salut des âmes, il le dépensa surtout en chaire et au confessionnal.
    Il était né orateur, et depuis son premier sermon au bagne de Toulon, combien de fois n'a-t-il pas annoncé la parole divine !
    Chaque dimanche, il se faisait un devoir de prêcher à l'une et souvent aux deux messes paroissiales, en dehors des instructions particulières à ses religieuses. Tous les ans, une retraite paroissiale était donnée pour préparer les Pâques ; plusieurs autres retraites avaient lieu au couvent.
    Entre temps, il prêchait des retraites et des missions dans toutes les communautés et chrétientés du Vicariat. Doué d'une voix sonore, il remplissait les églises de sa parole vibrante, décisive, pleine de conviction. Il n'aimait pas précisément les sermons d'apparat, de circonstance ; son thème favori était les grandes vérités : la mort, le jugement, l'éternité, l'enfer....... qu'il savait varier et adapter à son auditoire. Pendant les jubilés et retraites, il prêchait trois et quatre fois par jour ; puis, entre les sermons, il se mettait au confessionnal, pour entendre les nombreux pénitents qui venaient réclamer son ministère. Bref, il fut sans contestation aucune le grand prédicateur populaire de la mission ».
    « Le confessionnal ! Cest l'art par excellence, ars artium, répétait-il souvent ; c'est là qu'on fait le plus de bien aux âmes ». Aussi le zélé provicaire passa près de la moitié de sa vie de mission au confessionnal. Soit au couvent, soit à l'église paroissiale, à la chapelle de la Sainte Vierge, il était toujours prêt à en tendre les pénitents et quittait tout autre travail pour le confessionnal. Son compte-rendu de chaque année accuse de 5000 à 8000 confessions ; cela ferait donc une moyenne de plus de 300.000 confessions entendues pendant les 50 années de son apostolat.
    Zélé pour la conversion des âmes, il le fut également dans la recherche des vocations. La moisson était grande, mais les ouvriers peu nombreux ; aussi dès l'ouverture du séminaire de Saigon, il s'empressa de susciter dans l'âme des meilleurs jeunes gens de Cai-mong, le désir de la vocation sacerdotale. Il les envoya au séminaire et eut l'insigne bonheur d'assister à la première messe de quatorze de ses enfants, élus du Seigneur. Un plus grand nombre encore sont actuellement au séminaire, où ils se préparent à marcher sur les traces de leurs aînés.
    Ce zèle ardent chez le vénérable provicaire était vivifié par un grand esprit de foi. Mettant de côté tout sentiment d'amour-propre, il cherchait avant tout la gloire de Dieu et le salut des âmes C'est aussi cet esprit de foi qui le fortifia dans les nombreuses épreuves qu'il eut à subir. Malgré toutes les contradictions, les peines, les ingratitudes qu'il rencontra dans sa longue carrière, jamais il ne se laissa aller au découragement ; il conserva jusque dans ses vieux jours l'ardeur de sa jeunesse, et pouvait dire avec raison en montant à l'autel : « Ad Deum qui lætificat juventutem meam ».
    Son esprit d'obéissance envers ses Supérieurs était exemplaire. Durant sa longue carrière, cinq Vicaires apostoliques se succédèrent dans cette mission. Jeune, il avait payé largement, aux premiers d'entre eux, le tribut de son cordial dévouement; plus âgé, depuis longtemps provicaire, plusieurs fois administrateur de la Mission, il resta toujours l'homme dévoué dans l'obéissance ; le moindre désir de son évêque était pour lui un ordre.
    Que dire de sa charité ? Sous un caractère d'une vivacité extrême se cachait un coeur d'or. Bien souvent, il est vrai, lorsque des abus se manifestaient dans la chrétienté, ou que les choses ne marchaient pas à son gré, soit au couvent, soit ailleurs, on entendait du haut du balcon sa grosse voix ; il descendait à grandes enjambées, et alors c'était un sauve-qui-peut général. La vieille religieuse, qui lui a fait la cuisine pendant 50 ans, doit en savoir quelque chose ! Mais bientôt le calme revenait ; lui-même était le premier à rire de sa vivacité et souvent cherchait à excuser les délinquants ; aussi personne ne lui a jamais gardé rancune, tant on connaissait son bon coeur. Il aimait surtout les pauvres, les malheureux, auxquels sa bourse était toujours ouverte, et qu'il s'efforçait de secourir selon ses moyens.
    Ses relations avec les confrères étaient gaies, franches, d'une cordialité toute fraternelle. Ceux-ci aimaient à rendre visite au bon provicaire, surtout au jour de sa fête, à la saint Charles ; lui était heureux de les recevoir et de leur offrir une large hospitalité ; du reste la plupart des confrères avaient fait leurs premières armes à Cai-mong. Pendant de longues années, presque tous les nouveaux missionnaires étaient envoyés, au début, chez le P. Gernot. Ils trouvaient à Cai-mong non seulement l'occasion la plus favorable d'apprendre la langue annamite et de se former au saint ministère, mais surtout ils voyaient l'ouvrier à l'oeuvre, et avaient continuellement devant les yeux l'exemple vivant des vertus apostoliques. Je me rappelle, à ce propos, les paroles d'un de nos confrères, qui disait : « Je remercierai toujours le bon Dieu de m'avoir placé, dès le début, à Cai-mong ; là j'ai vu et j'ai compris ce que c'est qu'une âme vraiment apostolique ».
    Avec l'administration civile, le P. Gernot entretenait des relations non seulement correctes, mais cordiales. Dès le début, dans bien des circonstances, il avait prêté son concours loyal et désintéressé à la pacification des esprits. Pendant ses intérims à Saigon, il avait eu l'occasion de se mettre en rapport avec les chefs de service de la colonie ; et tous les administrateurs et fonctionnaires qui se sont succédé à Ben-tré ont toujours conservé de lui le meilleur souvenir. Ils venaient lui faire visite à Cai-mong, et lui rendaient avec plaisir les services qui étaient en leur pouvoir.
    Malgré ses multiples occupations; le vénéré provicaire n'oubliait pas sa propre sanctification. Levé à 4 h du matin, il disait pieusement son bréviaire, faisait sa méditation, et à 5 h 1/2, descendait au couvent pour l'instruction des religieuses et la sainte messe. Autant que son ministère le permettait, il accomplissait régulièrement ses exercices de piété. Dans la soirée il faisait une longue visite au Saint-Sacrement, puis seul, dans la chapelle de Notre Dame de Lourdes, assis sur une chaise, la tête appuyée sur son prie Dieu, il versait souvent des larmes et confiait ses joies comme ses peines à la Sainte Vierge.
    Tel fut le Père Gernot, tel nous l'avons tous connu pendant de longues années. Mais hélas ! La vie conduit à la mort. Le 1er décembre 1907, sans que rien fit prévoir la chose, le missionnaire fut frappé d'une congestion qui le laissa, pendant toute la journée, sans connaissance. Le médecin de Ben-tré, mandé en toute hâte, ranima le malade qui, quelques jours après, reprenait ses occupations. Mais ce coup imprévu avait brisé le ressort physique et moral tendu pendant de si longues années. Aussi, depuis ce moment, la santé si robuste du provicaire déclina ; le tremblement des mains augmenta, les jambes devinrent lourdes, le moral aussi était atteint. Le zélé missionnaire s'en rendait bien compte ; il en fut très affecté, mais n'en dit rien ; au contraire, il s'efforçait davantage d'accomplir tous ses devoirs, en se préparant à paraître devant le Juge suprême. Mais Dieu, avant de récompenser dans le ciel son fidèle serviteur, voulut lui accorder ici-bas la faveur de fêter son jubilé sacerdotal. Ordonné à Paris le 24 mai 1861, le 50e anniversaire de son ordination devait avoir lieu le 24 mai 1911 ; pour des raisons spéciales il fut avancé de quelques mois et fixé au 15 février de la même année.
    Les Annales de la Société des Missions Étrangères ont donné le récit détaillé des belles fêtes qui eurent lieu à cette occasion1.

    1. Année 1911, p. 149.

    Après la célébration de ses noces d'or, le P. Gernot pouvait chanter son « Nunc dimittis » ; sa carrière active était terminée ; les forces diminuaient de plus en plus ; les facultés mentales baissaient également, de sorte que bientôt la célébration de la sainte Messe lui devint pénible. Lorsque, sur le désir du Vicaire apostolique, le P. Dumortier, son fidèle coadjuteur depuis 12 ans, lui proposa de ne plus dire la sainte Messe, il répondit avec calme : « J'obéirai, puisque c'est l'ordre de l'évêque. Ce n'est pas un ordre, lui dit le vicaire, c'est un simple désir. Père, répondit le vénéré malade, le moindre désir de mon évêque est pour moi un ordre ». Il célébra la messe pour la dernière fois le 8 septembre 1911. Cependant, chaque jour, appuyé sur le bras de son fidèle serviteur, il descendait au couvent pour communier pieusement, puis il allait visiter ses chères religieuses. Il ne causait guère, se contentait de les regarder, et ce regard muet était encore pour elles une prédication.
    Le jour de l'Ascension, 16 mai, le P. Gernot était descendu comme à l'ordinaire, pour assister et communier à la messe du Couvent. Après l'action de grâces, on le vit la tête penchée et tout le corps affaisser sur son fauteuil. On le porta, presque sans connaissance dans sa chambre qu'il ne devait plus quitter. Il resta ainsi pendant plusieurs jours, dans un état comateux, entrecoupé par quelques moments de présence d'esprit. Il voulait encore parler, mais on comprenait à peine ce qu'il disait ; la langue était comme paralysée. Les plus tendres soins lui furent prodigués par ses vicaires, par les notables de la paroisse et par les religieuses qui le veillaient nuit et jour. Le lundi suivant, son état s'aggravant, il reçut le sacrement de l'Extrême Onction, et le lendemain matin, le saint Viatique avec la plus grande ferveur, devant toute la communauté des religieuses en pleurs ; puis il retomba dans l'état comateux et s'affaiblit de plus en plus. Dans la nuit du samedi au dimanche, vers 3 heures du matin, le malade ouvrit une dernière fois les yeux, puis paisiblement, sans secousse, rendit son âme à Dieu. C'était le 26 mai, jour de la Pentecôte.
    Les funérailles furent très solennelles. Le cortège, organisé par les chef et sous-chef de canton, défila lentement comme au jour des noces d'or ; les jeunes gens, les jeunes filles, les religieuses tenant un cierge à la main, les nombreux prêtres français et annamites, en surplis, le P. Dumortier, célébrant, précédaient le corbillard soulevé par 80 porteurs. Mgr Mossard présida la cérémonie à laquelle plusieurs fonctionnaires civils tinrent à assister, pour rendre un dernier hommage au défunt.
    Au chant du Benedictus, les dignitaires portèrent le cercueil au milieu du choeur, où selon le désir exprimé par le P. Gernot, un caveau avait été préparé d'avance Les prières liturgiques terminées, le cercueil fut descendu dans le caveau, et chacun vint jeter l'eau bénite sur le corps du défunt. Le chef de canton retraça en quelques mots émus la carrière du regretté provicaire ; un notable fit son éloge en vers annamites. Jusqu'au soir, nombre de chrétiens, et surtout les religieuses, restèrent agenouillés autour du caveau, mêlant à leurs prières, leurs pleurs et leurs regrets.
    Les notables, par une délicate attention, voulurent porter eux-mêmes les matériaux nécessaires à l'achèvement du caveau. Ils décidèrent aussi que pendant 100 jours consécutifs, le deuil serai t porté par toute la chrétienté, et que chaque soir les prières des morts seraient dites devant le tombeau de leur Père à jamais regretté.
    Le P. Gernot laisse, à sa mort, le plus beau district de la mission : 7250 chrétiens, dont 3050 à Cai-mong, les autres répandus dans 35 petites chrétientés, desservies par 9 prêtres indigènes ; 200 religieuses avec 52 postes, dont 44 écoles et près de 2000 élèves ; un orphelinat ; un hôpital. Tel est le fruit de 50 années d'un labeur soutenu, d'une vie dépensée généreusement à la plus grande gloire de Dieu. Aussi nous avons la douce confiance que le divin Maître a su récompenser son fidèle serviteur, selon la parole de l'Ecriture : Qui ad justitiam erudiunt multos fulgebunt sicut stellae in perpetuas æternitalis.
    1913/71-87
    71-87
    Vietnam
    1913
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