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Provicaire apostolique à Séoul (Corée) 1

M. DOUCET Provicaire apostolique a Séoul (Corée)
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    M. DOUCET

    Provicaire apostolique a Séoul (Corée)

    La mission de Séoul vient de perdre en la personne de M. Ca mille Doucet, son provicaire et son doyen d'âge, un de ses meilleurs et de ses plus zélés missionnaires. Ouvrier de la première heure au sortir de la grande persécution de 1866-1876, il faudrait pour retracer dignement sa carrière, refaire l'histoire de l'Eglise de .Corée depuis 40 ans, mais le cadre forcément restreint de cette notice nous permettra seulement de revivre un instant avec lui les années héroïques et combien attachantes de la restauration du catholicisme dans la mission.
    M. Camille Eugène Doucet, fils de Claude Doucet et de Christine Miège naquit à Chevron (Savoie), le 16 novembre 1853 d'une honorable famille qui avait fourni plusieurs syndics ou maires à la commune de Mercury-Gemilly. De la famille de sa mère était issue toute une lignée sacerdotale, dont les principaux représentants étaient alors « le bon abbé » Urbain Miège, chanoine honoraire de Tarentaise; dom Victor Miège, religieux de la Chartreuse de Bosser ville, et Mgr Jean-Baptiste Miège, premier vicaire apostolique du Kansas.
    Il commença son cours de latin auprès du P. Urbain Miège, son proche parent, entra en 1866 au petit séminaire de Moutiers et y termina ses études classiques en 1873. Il se faisait surtout remarquer par sa candeur, sa jovialité, sa bonne tenue et une physionomie affectueuse qui semblait, croyait-on, l'incliner du côté du monde ; mais la voix de Dieu se fit bientôt entendre à son coeur. A la suite d'une retraite faite pendant son cours de philosophie, contre l'attente de ses parents et de plusieurs de ses condisciples, il résolut de se dévouer à la noble et dure carrière des Missions Etrangères. Entré laïque au séminaire de la rue du Bac, les lettres qu'il écrit à sa famille, au cours de ses trois ans d'études théologiques, expriment les sentiments de tendre piété, de dévouement généreux et de parfaite soumission à la volonté de Dieu qui sont les marques d'une véritable vocation apostolique.
    Suivant l'usage ordinaire, il fut permis au jeune missionnaire d'aller, avant son départ, dire un dernier adieu au pays natal. C'est pendant ce court stage dans sa paroisse, qu'il eut l'occasion de donner un exemple intéressant de sa modestie et de son esprit d'obéissance. Le zélé curé de Chevron, M, l'abbé Marjolet, voulait absolument qu'il adressât une petite allocution à ses paroissiens à la messe du dimanche, malgré la défense faite par les Supérieurs et alléguée par le partant. Pour satisfaire tout le monde sans blesser aucune règle, M. Doucet monta en chaire, et, les yeux baissés, il se contenta de prononcer les paroles suivantes : « Je suis venu en chaire pour obéir à notre vénérable pasteur ; je n'ai rien à vous dire sinon de prier beaucoup pour moi... » Et là-dessus il retourna modestement à sa stalle. C'était une solution élégante de la difficulté et qui promettait pour l'avenir.

    ***

    Peu après son retour à Paris, il s'embarqua pour la Corée en compagnie de M. A. Robert, le 25 janvier 1877. Ce pays était privé de missionnaires depuis 1806. Au printemps de cette année fatale, neuf d'entre eux, dont deux évêques, y avaient subi le martyre. Depuis lors, plusieurs tentatives pour y rentrer avaient été faites par Mgr Ridel et par ses prêtres, elles n'avaient pas abouti. La difficulté de pénétrer dans sa mission autrement que par surprise menaçant de durer longtemps encore, le vicaire apostolique de Corée avait fini par se fixer en Mandchourie, où Mg, Verrolles mit à sa disposition la chrétienté de Notre Dame des Neiges, à Tchakeou. C'est sur ce point que, du port d'Ingtse où ils étaient arrivés en mars 1877, se dirigèrent M. Doucet et son compagnon pour aller y commencer sous la direction, de Mgr Ridel et de M. Richard leur apprentissage de la vie apostolique. L'été passa vite, et la joie fut au comble dans la petite communauté de Tchakeou, quand y parvint la bonne nouvelle qu'une expédition en Corée se préparait pour l'automne. Les préparatifs ne furent pas longs, et le 11 septembre, Mgr Ridel avec ses deux jeunes recrues se rendait au petit port de Tatsouangho, où les attendait une jonque chinoise, dont le rendez-vous était fixé à l'île coréenne de Taitchyemgta.
    Mais laissons M. Doucet nous raconter lui même les péripéties de ce curieux voyage, dans une lettre du 20 novembre de cette année.
    « Nous restâmes, écrit-il, trois jours au port à attendre un bon vent ; enfin le bon Dieu nous l'envoya. Partis le samedi, nous arrivâmes le dimanche vers les dix heures du matin à l'île tant désirée. Là nous dûmes encore attendre, deux jours la barque coréenne. Cependant, un accident fâcheux, provenant d'un malentendu, faillit faire manquer l'entreprise. On était convenu qu'au premier signal d'un feu allumé sur la côte, nous devions détacher dans cette direction une petite barque destinée à amener à bord les chrétiens, qui devaient nous conduire avec nos bagages sur la jonque coréenne pour nous mener sur la côte du Hoanghaito. Le feu fut allumé, la barque s'y rendit, mais ne trouva personne. Une seconde tentative faite plus avant dans la nuit ne réussit pas mieux. Où pouvait être passé l'homme de guet, et pourquoi n'était-il plus à son poste ? Pendant que l'esprit se perdait en suppositions alarmantes, le temps passait, rendant notre position dangereuse. Avec le jour, une plus longue attente exposait à une visite des douaniers. Les parquiers s'impatientaient. On se décida à reprendre le large. J'étais presque malade de cet échec. Nous voguions tout doucement, le cap sur la Chine, avec un vent heureusement contraire, lorsque tout à coup on signale une barque qui nous gagne de vitesse. Nous nous cachons de notre mieux par précaution. Bientôt après, quelqu'un du bord crut reconnaître la longue silhouette du grand Kouen Thadée. En effet, c'était bien lui qui venait à notre rencontre ; c'était lui aussi, qui avait pris, sous son bonnet de lettré, l'idée de changer les plans convenus, au risque de faire tout manquer. Enfin la sottise était réparée. Dans la nuit du 18 au 19, le transbordement s'opéra, et à la pointe du jour nous mettions à la voile. Le mauvais temps et la prudence nous obligèrent à faire force détours pour éviter les douanes ; malgré tout, le 23 au soir, nous mouillions dans la rivière de Séoul en face de Paiktchyen ».

    ***

    Le soit du même jour, MM. Doucet et Robert laissant Mgr Ridel, qu'ils ne devaient plus revoir, continuer seul sa route sur Séoul, centre de sa mission, montèrent de leur côté sur la barque qui devait les conduire à terre, et, grâce aux ténèbres de la nuit, parvinrent sans encombre au petit poste de Paneungri, distant seulement d'une demi lieue du rivage. C'est dans cet humble hameau de cinq pauvres mai- sons chrétiennes, accrochées au flanc de la montagne, qu'ils -devaient hiverner, La résidence qu'on leur a préparée dans ce coin de province est celle qu'ils retrouveront partout, sauf quelques variantes, dans leurs courses futures. C'est la paillote coréenne, composée du deux ou trois pièces basses, étroites, obscures, aux murs de boue supportant une grossière charpente de branches de pins, recouvertes d'un toit d'herbes sèches. Le sol, en terre battue, repose sur un lit de larges pierres plates, divisé en dessous par une série de canaux, qui donnent passage à la chaleur et trop souvent à la fumée ; il est ordinairement recouvert d'épaisses nattes, vrai nid à vermine, sur lesquelles on doit se tenir accroupi, surtout si l'on veut profiter des quelques pieds carrés de lumière, que versent dans l'appartement une ou deux minuscules fenêtres en papier, toujours percées trop bas. Ne cherchez pas de meubles dans cet intérieur. Vous n'y trouverez, collée horizontalement contre un des murs, qu'une sorte d'échelle faite de deux barres de bois à peu près parallèles, et pouvant servir au besoin de porte habits, d'étagère et même de support pour table d'autel.
    En entrant pour la première fois dans cette cabane par l'étroite ouverture qui fait incliner tous les fronts, nos arrivants durent constater plus d'un vide dans leur éducation première, et se dire que le plus simple et à la fois le plus sage pour eux était de déposer tout de suite leurs idées, leurs préjugés, leurs habitudes au seuil du logis. C'est ce qu'ils firent.
    « Depuis un mois que je suis ici, je me trouve très bien, écrivait M. Doucet à un confrère. Figurez-vous que j'ai déjà pris le grand air deux fois, l'espace de cinq bonnes minutes. Mais je n'ai pas besoin de sortir de mon trou pour trouver abondance de gibier. La maison regorge de bestioles, qui ne me laissent de repos ni jour ni nuit. Du matin au soir, je suis accroupi sur la natte, où je tâche de prendre la meilleure position possible. L'exercice le plus rude est l'étude de la langue, et il faut travailler ferme, d'autant que Monseigneur nous dit de nous tenir prêts à donner les sacrements à la Noël ».
    De fait, M. Doucet dut bientôt commencer l'administration des chrétiens. Il quittait Paiktchyen à la fin de janvier 1878 pour aller donner les sacrements aux fidèles de Kououelsan, où il apprit la nouvelle de l'arrestation de Mgr Ridel à Séoul, le 28 janvier.
    « Lors de la prise de Monseigneur, raconte-t-il plus tard, je me trouvais à Kououelsan depuis deux jours. J'avais commencé l'administration. Vingt satellites de Séoul, lancés à mes trousses, arrivèrent à temps pour voir brûler ma maison vide. Mes chrétiens avaient déjà caché la plu- part des objets qui s'y trouvaient ; moi-même je venais de partir quelques jours auparavant, pour aller visiter un autre endroit de mon district, Pendant la persécution, j'allai me loger au sommet d'une montagne où se trouvait une chaumière de chrétiens. Ne m'y trouvant plus en sûreté au mois de février, je restai deux jours et une nuit, dans la fente d'un rocher, d'où je croyais pouvoir m'échapper plus facilement en cas d'alerte. Je vous assure que, si je n'y suis pas mort de froid, ç'est par le secours de la Bonne Mère. Comme ce logis n'était pas habitable, et que tous les jours j'étais exposé à la dent dès tigres, je revins dans ma petite chaumière. Les poux, les punaises, les cancrelats, les cent pieds m'y faisaient la guerre. J'ai passé dans cette cabane une partie de l'été Tai m'a été un vrai purgatoire. J'ai failli y être saisi au moins trois fois. Cependant au mois de juin, je sortis de là sain et sauf pour me diriger vers une chrétienté à 50 lieues de distance. La chaleur était intense. Le 29 juin, je pus rencontrer M. Robert à Koksan et nous passâmes ensemble cinq bons jours, bien joyeux l'un et l'autre de nous revoir. La visite du district de Koksan terminée, les chrétiens de Hpyengkang, avertis de mon arrivée, m'expédièrent un courrier pour me prier d'aller leur donner les sacrements ; je partis avec lui mal gré les difficultés de la route, et bien qu'il n'y eût que deux jours de marche, j'arrivai à Hpyengkang les pieds tout en sang et j'y passai l'Assomption,
    « 25 septembre. Depuis le 45 août, je n’ai pas cessé de parcourir les quatre provinces du nord. De Nangtchyen où j'ai risqué de me noyer au passage d'une rivière, emporté avec ma chaise par la violence du courant, je suis remonté vers le Hamkyengto. Mais quelles routes ! Toujours à travers les montagnes, de l'herbe jusqu'à la tête ou de l'eau jusqu'aux genoux !
    « Les chrétiens des provinces de Hamkyengto et de Kangouento ne sont pas très nombreux. Jusqu'ici je n'ai pu confesser que 700 à 750 personnes, mais quel plaisir de retrouver toutes ces brebis abandonnées ! Si vous saviez la bonté de ces pauvres gens et combien ils aiment le Père ! Dans le nord, et surtout dans le Ryengtang, le long de la mer du Japon, tous mes chrétiens poussaient des cris de détresse en me voyant partir. Parfois, les femmes me devançaient jusqu'au sommet d'une montagne, pour me voir passer et m'accompagner le plus long- temps possible de leurs regards, de leurs souhaits et dé leurs pleurs. Moi aussi, bien souvent, j'ai mêle mes larmes aux leurs ».
    Après avoir terminé la visite des chrétientés du nord, et poussé une pointe jusqu'à Sakryeng, pour rencontrer M. Robert dans sa nouvelle résidence, M. Doucet descendit dans le Tchyoungtchyengto, dont l'administration l'occupa une partie du mois de décembre. I1 n'était pas au bout de ses peines. Passant de l'ouest au sud-est du pays, il fut atteint de la variole à Taikou, en baptisant un enfant, qui avait cette maladie, et forcé de s'arrêter à Kyengtjyen, où il resta quinze jours entre la vie et la mort. Remis sur pied tant bien que mal, après un petit mois de convalescence, il reprit son bâton de voyage, et s'arrêta enfin vers les fêtes de Pâques, dans la résidence d'été que le provisoire de la mission, M. Blanc, lui avait fait préparer en Tjyenlato, en le chargeant de l'administration de cette nouvelle province.
    « Je commençais, écrit-il, à me remettre là des suites de ma maladie, lorsque à la quatrième lune, à la nouvelle de l'arrestation de M. Deguette, je dus quitter mon poste sur l'ordre du provicaire, Les satellites de Séoul vinrent rôder dans mon voisinage et me man chèrent par bonheur. Mais les fatigues éprouvées à cette occasion amenèrent une rechute qui a failli m'emporter ».
    Ces quelques extraits de lettres suffisent à montrer, aussi exactement que possible, le genre de vie apostolique pratiqué en Corée, et d'ailleurs le seul praticable à l'époque où M. Doucet y faisait ses premières armes. Deux ou trois fois l'an, un courrier apportait de Chine, au risque de sa vie, les lettres de France et les objets indispensables au culte, les huiles saintes et les deux bouteilles dé vin de messe qui devaient suffire pour l'année.
    (A suivre).

    1918/589-593
    589-593
    Corée du Sud
    1918
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