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Provicaire apostolique à Séoul 2 (Suite)

M. DOUCET Provicaire apostolique à Séoul (Suite1).
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    M. DOUCET

    Provicaire apostolique à Séoul

    (Suite1).

    Enfin du renfort arriva. Une première expédition organisée au printemps de 1880 échoua ; une seconde eut plus de succès à l'automne, et MM. Mutel et Liouville, après bien des traverses et des contretemps, réussirent à entrer en Corée le 12 novembre. La présence de ces deux nouveaux confrères permit aux autres des circonscrire leur champ d'action trop étendu. Dans ce nouveau partage des districts, M. Doucet eut pour sa part la province centrale de Tchyoungtchyeng où son activité désormais plus concentrée n'en devait pas être moins féconde. Il parcourut son district pendant une bonne partie de l'année ; il n'y eut jamais, à vrai dire, de résidence fixe. A la fin de chaque tournée, il s'arrêtait pendant l'été dans quelque chrétienté retirée et tranquille, de préférence dans la montagne. Le souvenir des Alpes l'attirait sans doute vers les sommets. C'est ainsi que nous le voyons installer successivement, pour quelques mois; sa tente en 1881 à Syokili, district de Syesan ; en 1882 à Nopheulmoi, district de Teksan ; de 1882 à 1887 à Kosan, au village de Mokpangi ; en 1889 à Soteulkol, dans la sous-préfecture de Moktchyen. Le contact intime et journalier avec la population de cette province, moins rustique que celle de certaines régions plus éloignées du centre, lui donna cet air de « noble coréen » un peu vieux style, qu'il conserva toujours, même dans un milieu plus moderne. Il s'attacha profondément à ces chrétientés du Tchyoungtchyengto particulièrement éprouvées par la persécution, et où la foi était restée si vivace. Ses comptes rendus d'alors nous disent assez avec quel succès il y travailla. Il y recueillait, bon an, mal an, une gerbe de 150 à 200 baptêmes d'adultes. Aussi dut-il lui en coûter beaucoup de quitter ce champ où il avait semé in labore et œrumna, in vigiliis multis.

    1. Ann, M. -E. no 123

    Il était alors en possession de tous ses moyens d'action. Sa santé s'était affermie. Sa connaissance des choses de la Corée était supérieure. Son esprit positif, plus tourné vers les réalisations pratiques du ministère que vers les à-côtés brillants mais purement spéculatifs, une expérience des affaires servie par une extraordinaire fidélité de mémoire des lieux, des visages, des noms, des liens de parenté, des mille détails de la vie des familles, dont le souvenir précis facilite les rapports et attire la confiance ; tout cet ensemble de qualités solides, jointes à une vertu éprouvée, portèrent Mgr Blanc à le rapprocher du centre de la mission pour profiter de ses lumières et de ses conseils.
    M. Doucet arriva à Séoul au commencement de 1890, juste à temps pour y voir mourir son évêque, emporté par une fièvre typhoïde le 21 février. Cette mort ne fit que mieux ressortir la sagesse et l'opportunité du déplacement de notre confrère. Chargé de la paroisse de
    Tjyonghyen pendant deux ans, il allait être le bras droit et le conseiller intime du vénérable M. Coste, provicaire et supérieur de la mission, jusqu'à l'arrivée du nouveau Vicaire apostolique il fut aussi désigné pour représenter la Corée au synode de Nagasaki, qui s'ouvrait ce même printemps, et tout en souscrivant aux décisions de l'assemblée, il surfaire, sur certains points de discipline pratique, pour ce qui concernait notre mission, les sages réserves que réclamaient les circonstances et les moeurs de la Corée, si différentes de celles du Japon.

    1. Ann, M, -E, n° 123.

    Mgr Blanc avait réussi au prix de bien des difficultés à acquérir un terrain et à préparer l'emplacement de la future cathédrale. Le premier souci de son successeur, Mgr Mutel, fut de réaliser ce voeu. Mais en présence de l'accroissement de la population catholique et du mouvement qui se produisait de tous côtés vers notre sainte religion, l'évêque jugea le moment venu de dédoubler la communauté chrétienne de Séoul, et d'établir, en dehors dés murs, à Yakhyen, le centre d'une nouvelle paroisse pour les nombreux fidèles des faubourg. M. Doucet chargé de cette fondation ; ce fut lui qui éleva en Corée la première église digne de ce nom ; il la plaça sous le vocable de Saint-Joseph. Commencée en 1892, elle fut ouverte au culte au printemps de l'année suivante, à l'issue de la retraite annuelle.
    Après l'église, le missionnaire construisit, puis agrandit ses écoles. Si l'école des garçons lui a rapporté quelques déboires, à raison surtout de la pénurie de bons maîtres, il en fut dédommagé par le succès de l'école des Soeurs, restée encore aujourd'hui une pépinière de jeunes filles instruites et bien formées à tous les devoirs de la vie chrétienne.
    Le ministère de M. Doucet dans cette paroisse, où il devait travailler 25 ans, promettait d'être aussi laborieux que fécond. Les catéchumènes s'annonçaient nombreux. Aux travaux de l'installation matérielle et aux soins de la paroisse proprement dite, s'ajoutait l'administration de nombreuses chrétientés de la province, qui auraient suffi, à elles seules, à occuper un missionnaire. Il en conserva la charge, on peut dire, jusqu'à la fin, Il trouvait, d'ailleurs, dans ces courses une heureuse diversion à la vie sédentaire, et il n'était jamais plus gai qu'au moment de partir pour une de ces tournées, qui lui donnaient l'illusion de revivre quelque temps, au grand air ses premières aimées de mission.
    Nommé provicaire en 1896, il ne vit dans ce témoignage, de la confiance de son évêque, qu'un nouveau motif de se dévouer plus largement au service de tous. Les missionnaires n'eurent qu'à se féliciter de ce choix, et tous profitèrent plus ou moins de son obligeance et do ses conseils. N'était-il pas, en effet, l'homme serviable et accommodant par excellence ? S'il ne pouvait toujours approuver, il tâchait d'excuser, et cette indulgente bonté, qui lui valut des amitiés si nombreuses et si sincères, lui attira même de légères critiques de certains caractères plus absolus, qui lui trouvaient l' « amen » trop facile.
    L'influence de M. Doucet débordait de beaucoup les limites de sa paroisse et de son district. De tous les coins de la mission on recourait sa protection et à ses lumières. On allait rarement à Yakhyen sans y rencontrer des habitants de la province, chrétiens ou païens, venus le plus souvent pour régler des affaires difficiles. Il se faisait volontiers l'avocat des causes désespérées, prêt à toutes démarches pour venir en aide à ces malheureux. Il cultivait même dans ce but charitable, lui si étranger au monde, des relations plus utiles qu'agréables avec des personnages influents. Très au gourant des moeurs, des habiletés de la procédure et de la chicane coréennes, il avait un don particulier de discernement qui lui permettait de démêler le fort et le faible d'une question, d'éventer les ruses de la partie adverse, et finalement d'accorder à l'amiable une foule de différend. Aussi sa paroisse s’augmentait elle de nombreuses familles, attirées à l'ombre du clocher par l'action bienfaisante du Père.
    Les sentiments de respect, d'affection, de dévouement qu'il avait inspirés, visibles en tout temps, éclatèrent d'une façon extraordinaire à l'occasion du soixantième anniversaire de sa naissance.
    Il se trouvait être le premier missionnaire de Corée à doubler heureusement ce cap de la soixantaine, que les Coréens ont coutume de célébrer par une fête de famille joyeuse et touchante. La paroisse de Saint-Joseph fut fière de cet honneur, et n'omit rien pour donner à la
    journée du 17 novembre 1913 le plus grand éclat.
    Cependant les forces de notre vétéran s'usaient. Décidé à donner l'exemple, il voulut tenir jusqu'au bout. Il continua la visite des malades et des chrétientés éloignées de plusieurs lieues ; il ne changea rien à son régime, dont la maigre tasse de riz, quelques légumes et salaisons constituaient tout l'ordinaire. Habitué par les rudes débuts de sa carrière apostolique à la vie pauvre et mortifiée des missionnaires, il avait garde son genre d'existence purement coréen. Le pain, le vin, la viande ne paraissaient guère sur sa table qu'aux grands jours ou au passage d'un hôte. Il supportait les rigueurs du froid avec un courage qui frisait l'imprudence, passant l'hiver dans une chambre exposée au vent du nord, pour ainsi dire sans feu. Il y avait bien dans cette glacière, en bonne place, un vénérable poêle toujours chargé, toujours prêt à être allumé. Mais son propriétaire prétendait que le feu lui causait des maux dé tête, et on ne l'allumait guère que pour recevoir des visiteurs. Un jour, cependant, nous apprîmes qu'un incendie avait éclaté dans la chambre du P. Doucet ; on reçut cette nouvelle avec un sourire incrédulité mais sans doute, pour qu'elle ne se renouvelât pas, le poêle disparut de la chambre.
    Un jour le P. Doucet rentra d'une visite d'administration très fatigué ; il dut l'avouer, malgré son endurance et son optimisme ; il aurait dû prendre quelque repos, mais on était dans la semaine sainte, il voulut donner à ses chrétiens les instructions ordinaires, ne pas diminuer ses séances au confessionnal. Le jour de Pâques, il communia une dernière fois son peuple. L'effort suprême accompli, il s'alita. Sa tâche était achevée, il tombait au bout du sillon, après quarante ans de labeur. Il était atteint de pneumonie, Les soins constants que réclamait sa maladie décidèrent Mgr Mutel à le faire transporter le samedi à, la mission, où les Soeurs de Saint-Paul pouvaient plus facilement le veiller sans relâche. Mais toute médication fut inutile : l'organisme usé n'avait plus la force de réagir.
    Prévenu du danger par le docteur, Monseigneur n'hésita pas à faire connaître son état au cher malade qui, communié en viatique le matin du jeudi de Quasimodo, se prépara à recevoir l'Extrême Onction dans l'après-midi. En dehors des missionnaires de Séoul, plusieurs confrères de province étaient déjà arrivés pour la retraite. Nous étions tous agenouillés auprès du lit, pendant que très ému, Monseigneur donnait à son cher provicaire et vieil ami les onctions suprêmes, et le mourant répondait tranquillement avec nous aux prières. Le 19 avril, vers 9 heures du soir, le malade, assis sur son lit pour respirer plus à l'aise, voulut se recoucher. A peine était-il étendu, que la Soeur qui le veillait avec un maître d'école coréen; le vit défaillir ; moins d'une minute après, sans secousse, sans agonie, le cher Père' avait rendu son âme à Dieu.
    Le samedi 21 avril, à 9 heures du matin, la messe d'enterrement fut célébrée à la cathédrale. Dans l'affluence qui remplissait la vaste nef on remarquait avec toute la colonie française, les consuls généraux de Belgique et des Etats-Unis, plusieurs ministres protestants et nombre d'Européens de nationalités diverses, qui avaient tenu à apporter à la mission si éprouvée le témoignage de leur sympathie respectueuse.
    De la cathédrale, le convoi se mit en route vers Yakhyen. Précédé de la croix qui ouvrait la marche, le cortège funèbre traversa la grande rue de la capitale, au milieu d'une population respectueuse et surprise de voir une telle foule, recueillie et grave, suivant en silence le cercueil d'un prêtre étranger. Dès qu'on eut dépassé la porte du sud, on put apercevoir devant soi la colline de Yakhyen, couverte de chrétiens. Monseigneur, en décidant de faire reposer un instant, dans l'église, le cercueil du regretté défunt, avait voulu donner aux chrétiens de Yakhyen, à ceux surtout qui n'avaient pu assister au service de la cathédrale, la consolation de posséder une dernière fois au milieu d'eux le fondateur et le premier curé de leur paroisse. Après une seconde absoute donnée par l'évêque, le cortège reprit la route du cimetière de la mission. Il était midi quand on arriva au Samhotjyang.
    Les dernières prières terminées, M. Guérin, le sympathique consul de France, s'avançant au bord de la fosse, prononça au milieu de l'attention générale, le dernier adieu, rappelant dans un langage chaleureux et élevé, la bonté, le dévouement et les travaux du cher P. Doucet et termina par ces paroles émues : « Je le répète, celui que nous pleurons, fut, dans toute la force de l'expression, un homme de bien. Aussi, sa mémoire, sera-t-elle fidèlement, pieusement honorée ; il demeurera vivant dans nos coeurs à nous, comme il demeurera dans le coeur des nombreux, des très nombreux chrétiens, dont il fut l'infatigable éducateur, le guide sûr et le doux soutien.
    « Dormez en paix, cher Père Doucet, vous avec bien rempli votre tâche ».

    1918/636-640
    636-640
    Corée du Sud
    1918
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