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Prisons et prétoires du vieux Hué 2 (Suite et Fin)

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Prisons et prétoires du vieux Hué SOUVENIRS RELIGIEUX Par M. J.-B. ROUX, Missionnaire apostolique. (FIN 1). LA PRISON TRAN PHU Voici d'abord les noms des missionnaires. Ils sont tous membres de la Société des Missions Etrangères. Le Bx François Isidore Gagelin entra au Tran Phu le 23 août 1833 et n'en sortit que le 17 octobre suivant, jour de son martyre.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE
    Prisons et prétoires du vieux Hué
    SOUVENIRS RELIGIEUX
    Par M. J.-B. ROUX,
    Missionnaire apostolique.
    (FIN 1).
    LA PRISON TRAN PHU
    Voici d'abord les noms des missionnaires. Ils sont tous membres de la Société des Missions Etrangères.
    Le Bx François Isidore Gagelin entra au Tran Phu le 23 août 1833 et n'en sortit que le 17 octobre suivant, jour de son martyre.
    Le Vén. Gilles Delamotte y fut amené probablement dans le courant du mois de mai 1840. Il y mourut le 3 octobre de la même année, des suites des mauvais traitements qu'on lui fit endurer au Ministère de la Justice, pour le forcer à fouler la croix aux pieds.
    M. Berneux, plus tard vicaire apostolique de la Corée, et M. Galy, y séjournèrent plus de seize mois : entrés le 28 mai 1841, ils n'en sortirent qu'au commencement d'octobre 1842.
    M. Charrier y fut détenu du 26 novembre 1841 au commencement d'octobre 1842.
    M. Miche, plus tard vicaire apostolique du Cambodge, puis de la Cochinchine occidentale, et M. Duclos, du 13 mai au 7 décembre 1842.
    Enfin Mgr Lefebvre, vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, fut deux fois l'hôte du Tran Phu : la première fois à la fin de l'année 1844 et au commencement dé 1845, la seconde fois au mois d'août 1846.
    Nous retrouverons Mgr Lefebvre, ainsi que MM. Berneux, Galy, Charrier, Miche et Duclos, à la prison Kham Duong, et nous verrons comment ils eurent la douleur de ne pas voir se poser sur leurs fronts la couronne du martyre.
    Parmi les chrétiens annamites, hôtes du Tran Phu, citons d'abord le Bx Paul Buong qui y séjourna neuf à dix mois, pendant la seconde moitié de l'année 1832 et la première moitié de 1833, il nous est impossible de préciser davantage. C'est pendant son séjour dans cette prison qu'il composa une petite poésie dont nous donnons la traduction, bien que cette traduction n'ait point le charme et la fraîcheur de l'original ; mais ces paroles cadencées, expression de nobles idées, nous feront connaître quels beaux sentiments se pressaient dans les âmes de ces Annamites confesseurs de la Foi : « Voici les témoignages que Dieu m'envoie, dit le poète martyr, ce sont mes joies. Je porte une chaîne au cou, je suis gardé étroitement, on ne me laisse aucune liberté. On me bat, on me tourmente à tout propos, je n'ai pas un moment de paix. Mes chairs sont meurtries, mes os broyés, et cela ne suffit pas encore pour payer ma dette. Mes forces sont épuisées, ma vie s'éteint, je ne me plains pas. J'implore l'aide du Très-Haut pour rester toujours ferme. Puissé-je laisser à la postérité un nom honorable 1 ».

    1. Voir Ann. M.-E., n° 116, p. 171.

    Quand sa sentence eut été portée, le prisonnier fut transféré au Kham Duong.
    Paul Buong était officier de la garde royale, il avait le grade de capitaine. Beaucoup de soldats de sa compagnie partageaient sa foi. Vers le milieu de l'année 1832 on en arrêta une vingtaine qui furent soumis à de cruels tourments. Quelques-uns apostasièrent, mais douze confessèrent généreusement leur foi. On les emprisonna au Tran Phu : un ou deux jours après ils furent consolés par l'arrivée de leur capitaine qui venait d'être arrêté, et dont les paroles et les exemples furent pour eux d'un grand soutien. Soumis de nouveau à la question, six expirèrent sous les coups ; les six autres, brisés et meurtris, soutinrent vaillamment la lutte jusqu'au bout ; condamnés avec le Bx Paul Buong, ils furent transférés avec lui au Kham Duong.

    Au commencement de l'année 1835 arriva au Tran Phu le Bx André Trong, qui y passa cinq ou six mois, avant d'être transféré lui aussi au Kham Duong.
    En même temps que le Vén. Gilles Delamotte furent arrêtés le Bx Simon Hoa et trois autres chrétiens : un homme nommé Phê, la femme Cua, la religieuse Hau. C'était en 1840. Ils furent d'abord tous emprisonnés à Quang-tri, puis transférés à Hué, dans la prison Tran Phu. Le missionnaire y fut amené le premier, probablement dans le courant du mois de mai ; les quatre chrétiens quelque temps après. Le Bx Simon Hoa ne quitta pas le Tran Phu jusqu'au 12 décembre de la même année 1840, jour de son martyre. Le thay Phê 2, le mu Cua, et la chi Hau restèrent en prison ; ils furent sans doute transférés au Kham Duong.
    Grâce aux lettres de M. Miche, nous connaissons encore plusieurs confesseurs de la foi qui furent détenus au Tran Phu. Il nous parle d'abord, sans donner leurs noms, de trois néophytes de la Moyenne Cochinchine, qu'on fit venir à Hué pour confronter leurs dépositions avec celles des missionnaires. C'était vers le milieu de l'année 1842. Ils suivirent les traces glorieuses de leurs maîtres dans la foi.

    1. A. Launay : Les Cinquante-deux Vén. Seroiteurs de Dieu, p. 96.
    2. Thay signifie Maitre. C'est le titre qu'on donne d'ordinaire aux séminaristes dans les ordres, aux professeurs, aux médecins, aux interprètes, etc. Mu est l'appellatif des femmes d'un certain âge. Chi signifie soeur aînée. C'est le titre qu'on donne aux religieuses.

    Tout annonce, dit M. Miche, que ces trois chrétiens seront un jour trois glorieux martyrs1 ». Dans une autre lettre, le même missionnaire nomme quelques chrétiens emprisonnés avec lui, en septembre 1842, et quelques autres qui avaient séjourné avant eux dans cette prison. « Dans la première capitainerie, dit-il, l'ong 2 Thien qui porte de glorieuses cicatrices... siège à l'endroit même ou M. Delamotte rendit son âme à Dieu, après avoir si généreusement combattu pour sa gloire. Dans la seconde où est l'ong Quon, tout parle encore de la foi vive, de la constance inébranlable des trois confesseurs Phê, Xa 3 Duyen, et Luat... Dans la troisième, le vieillard Tien repose sur le grabat où les bourreaux vinrent prendre l'illustre thay Hoa 4 pour le conduire au supplices 5 ».
    Le Bx Michel Ho Dinh Hy fut enfermé au Tran Phu du 8 novembre 1856 au 22 mai 1857, jour où il fut conduit au supplice. Il ne passa vraisemblablement pas par le Kham Duong.
    En même temps que le Bx Michel Hy, furent arrêtés de nombreux chrétiens qui vinrent partager ses tourments. La plupart confessèrent généreusement la foi. Ces bons soldats du Christ étaient au nombre de 21. Mgr Sohier nous a conservé leurs noms : d'abord quatre vieillards, Lê thi Vê, Tran huu Si, Lê van Tuing, Dang van Ngon, tous plus que septuagénaires. Cette circonstance leur valut d'être amnistiés moyennant une somme d'argent.
    Ecoutons les curieux considérants de leur sentence de condamnation : « Leur vieillesse est voisine de la mort, et comme ils n'auront pas la force d'aller en exil, si on les retient ici, ils ne feront que salir les prisons ; ne vaut-il pas bien mieux prendre leur argent et les renvoyer à leur village 7 ». Voici les noms des autres : Paul Luu, Paul Sanh, Joseph Manh, Philippe Xuan, Etienne Loc, capitaine ; André Yen, André Lieu, Paul Khue, Jacques Soan, André Thuet, Madeleine Ho, Anne An, Anne Cou, Antoine Cou, Philippe Lai, Jacques Quang et André Thoan. Ces 17 confesseurs restèrent au Tran Phu jusqu'au 19 mai 1857. Ce jour-là « on les appela tous au tribunal pour leur graver des caractères sur la figure. Sur la joue droite, on imprima le nom de la province où ils étaient exilés, et sur la gauche on écrivit Ta Dao, c'est-à-dire, Religion perverse. Après quoi les confesseurs furent renvoyés dans la prison Kham Duong 1 », en attendant le jour de leur départ pour l'exil.

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 521.
    2. Ong est l'appellatif des hommes d'un certain âge.
    3. Xa signifie Maire. C'est l'appellatif des maires en exercice et aussi de ceux qui ont cessé d'en remplir les fonctions.
    4. Hoa est le B. Simon Hoa, dont nous avons parlé plus haut. Il était professeur de caractères chinois et médecin renommé ; c'est pour cela qu'on l'appelait Thay.
    5. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, pp. 513-514.
    6. Mgr Sohier était à cette époque coadjuteur de Mgr Pellerin, vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale.
    7. Ann. de la Prop. de la Foi, XXX, p. 386.

    Un mois s'était à peine écoulé depuis que ces braves avaient changé de prison, que 14 soldats de la garde de la reine mère vinrent prendre leur place au Tran Phu. Nous ignorons malheureusement leurs noms. Le 25 juin leur général les dénonça comme chrétiens ; dès le 26, sur l'ordre du roi, le Ministère de la Justice commença l'instruction de leur procès, et le 28 ils étaient renfermés, la cangue au cou, dans la prison Tran Phu. Tous, sauf un qui apostasia, montrèrent un grand courage dans les cinq interrogatoires qu'ils eurent à subir. Enfin, le 29 juillet, on les marqua aussi au visage, et on les envoya, chargés de chaînes, dans la prison Kham Duong, attendre le moment de partir pour l'exil.
    Signalons enfin le Bx. François Trung, qui passa plus de deux mois en prison vers le milieu de l'année 1858. Cette prison est, selon toutes les apparences, le Tran Phu. Il en sortit le 6 octobre pour aller au martyre.

    ***

    Il y avait au Tran Phu, nous l'avons vu, trois capitaineries, c'est-à-dire trois compartiments séparés les uns des autres. Nous savons que MM. Charrier et Duclos furent enfermés dans la première, M. Berneux dans la seconde, et MM. Galy et Miche dans la troisième. Mais quelle était la place respective de ces trois lieux de détention ? Nous ne pouvons que le conjecturer. D'après la manière de parler annamite, la première capitainerie aurait été au milieu, la deuxième à gauche, c'est-à-dire du côté nord, et la troisième à droite, du côté sud. Mais M. Miche, en parlant de première, seconde et troisième capitainerie, a-t-il entendu suivre l'ordre logique ? Nous l'ignorons. On peut se poser la même question quand on lit dans sa relation, que dans la première capitainerie était détenu l'ong Thien siégeant à l'endroit même où le Vénérable Gilles Delamotte avait rendu son âme à Dieu ; dans la seconde, l'ong Quon succédant aux trois confesseur Phê, Duyen et Luat ; dans la troisième, l'ong Tien qui avait pris la place du Bx Simon Hoa.
    Nous sommes mieux renseignés sur la geôle même où, dans chaque capitainerie, furent détenus les confesseurs de la foi. Les simples chrétiens furent enfermés avec les prisonniers ordinaires, dans la partie arrière, la prison obscure et sordide. Les prêtres eurent le même sort sous le règne de Minh Mang; sous Thieu Tri on eut plus d'égards pour MM. Charrier, Duclos, Berneux, Galy et Miche ; on les emprisonna dans la chambre de devant, partie qui était à proprement parler le logement des geôliers.

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XXX, p. 390.

    Nous avons déjà décrit les misères physiques et morales des prisonniers du Tran Phu. Les chrétiens ne pouvaient se soustraire à aucune. « Quand il s'agit de leur distribuer des cangues et des chaînes la réflexion est de M. Miche, ils ont toujours ce qu'il y a de plus long et de plus lourd, aussi appelle-t-on ici les grosses chaînes des chaînes de Dato 1 ».
    Mais c'était la foi, et une foi vivante, qui amenait les fidèles au Tran Phu. En pénétrant dans cette prison où ils ont tant souflert faisons comme eux, ouvrons les yeux de la foi, et ce séjour de la misère la plus noire nous apparaîtra comme un petit coin du Paradis. De peur que notre plume ne dépare la beauté de sentiments si délicats et n'en amoindrisse la grandeur, nous laissons au vénérable prisonnier, M. Miche, le soin de nous montrer cet aspect mystérieux de l'horrible geôle. Ses paroles termineront dignement ce que nous voulions dire du Tran Phu. « Les païens qui gémissent dans cette prison ténébreuse sont bien à plaindre : tant souffrir, et cela sans espérance ! Que le sort du chrétien est différent ! Il sait que Dieu compte ses soupirs et ses larmes ; que ses tribulations éphémères, après l'avoir purifié aux jours de l'épreuve, lui procureront un poids immense de gloire ; la confiance dilate son coeur ; la vue de sa chaîne le réjouit, il la contemple avec plus de satisfaction qu'un jeune monarque ne fait sa couronne. Si le découragement et l'ennui venaient un moment à effleurer son âme, ce serait comme un de ces légers nuages qui glissent sur un ciel serein, sans y laisser aucune trace de leur passage. Ici tout nous parle de courage, de constance et de palmes ; impossible de faire un pas dans cette enceinte sans rencontrer quelques nobles souvenirs..... Tout ici nous crie : « Courage ! Courage ! Encore un moment, et vous serez réunis à vos immortels et glorieux devanciers 2 ».

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 512, Dato est le nom que les païens donnent à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par extension à ceux qui suivent sa religion, aux chrétiens. Mais pourquoi ce mot Dato pour signifier Jésus? Dato est le- son donné en annamite à deux caractères chinois. En Chine, le son de ces deux caractères se rapproche du son des deux syllabes Jésus, tandis qu'en annamite la ressemblance est nulle.
    2. Lettre de M. Miche à Mgr Cuenot, datée du Tran Phu, 28 septembre 1842. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, pp. 513-514.

    5° LA PRISON KHAM DUONG.

    Quand le jugement d'un prisonnier était terminé et sa sentence de condamnation portée, on ne le laissait plus dans les prisons ordinaires, mêlé aux détenus dont on instruisait encore la cause. Quelquefois on procédait tout de suite à l'exécution de la sentence ; le plus souvent le prisonnier était transféré dans une prison spéciale, la Grande Prison, appelée Kham Duong. S'il était condamné à mort, il attendait là que le roi approuvât la sentence et fixât le jour de l'exécution, car en Annam toute condamnation à mort doit être ratifiée par le roi. S'il était condamné à l'exil, il attendait le jour fixé pour le départ. Quelques détenus ayant à subir la prison perpétuelle finissaient leurs jours au Kham Duong. Cette prison ne contenait que des condamnés, aussi quiconque en avait passé l'unique porte « ne franchissait ordinairement ce seuil une seconde fois que dans un cercueil, ou sous la conduite du bourreau en allant à la potence 1 ». Ces paroles sont de M. Miche qui fut enfermé quatre mois dans cette prison. Il a fait le récit de sa captivité dans une lettre émouvante, adressée à son frère, et datée du Kham Duoug même, décembre 1842. Cette lettre a été insérée dans les Annales de la Propagation de la Foi, vol. XV, pp. 525-533.
    Le Kham Duong était situé du côté opposé au Tran Phu, c'est-à-dire dans l'angle ouest de la citadelle, à une certaine distance des remparts: cet angle est compris entre la porte Tay Bac ou porte Nord-Ouest, vulgairement appelée porte d'An Hoa ou Mirador II, et la porte Chanh Tay ou porte Ouest (Mirador III). Cette prison consistait en une vaste enceinte de forme rectangulaire, ayant une centaine de mètres de long sur une soixantaine de large. Elle était bâtie au milieu de marécages inhabités. Son orientation était la même que celle de la citadelle : la longueur dans le sens nord-ouest sud-est, la largeur dans le sens nord-est sud-ouest. Les murs de cette enceinte avaient environ 4 mètres de hauteur, ils étaient entourés de larges fossés remplis d'eau. Une troisième barrière consistait en une haie de bambous épineux plantée à l'extérieur des fossés. Cette triple enceinte était vraiment infranchissable. Pour pénétrer dans l'intérieur il n'y avait qu'une seule porte, qui s'ouvrait au milieu de la muraille du côté nord-est : on y accédait en traversant le fossé sur un petit pont de bambou.
    Le Kham Duong remonte vraisemblablement à l'époque où Gia-long, vainqueur des Tay Son, construisit sa capitale et l'entoura de fortifications, c'est-à-dire aux premières années du XIXe siècle. Il a été en usage jusqu'en 1885. Après la prise de Hué par les troupes françaises on ne s'en est plus servi, aussi est-il tombé lentement en ruines.
    Actuellement ces ruines sont encore assez considérables. On les aperçoit à gauche, au milieu des rizières et des marécages, quand on entre dans la citadelle par la porte Chanh Tay (Mirador III). Cette porte franchie, si l'on continue à marcher droit devant soi, on trouve à gauche, après avoir parcouru environ 300 mètres, un petit sentier qui conduit, à travers les rizières, à ces restes vénérables. Ce sentier est maintenant l'unique voie d'accès ; nous ignorons s'il y avait un autre chemin. Arrivés auprès, nous constatons que la haie de bambous a disparu complètement ; les fossés existent encore, ils sont remplis de nénuphars ; le pont en bambous a été remplacé par une chaussée en terre, ce qui permet de passer plus facilement. L'enceinte subsiste tout entière, mais dans un état de délabrement considérable. Sur un point cependant, le mur branlant a toute sa hauteur : grâce à cette heureuse circonstance, nous pouvons nous représenter par l'imagination l'enceinte telle qu'elle était à l'époque de nos martyrs. Il est regrettable que ce coin intact ne soit pas à l'endroit de la porte. Celleci existe encore, mais jusqu'à la naissance du cintre seulement : la partie supérieure s'est écroulée avec le mur. On peut se rendre compte tout de même, par ce qui reste, de ce qu'elle était : elle ne devait pas dépasser 1m, 75 de hauteur ; très étroite, un seul homme à la fois pouvait la franchir.

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 527.

    Pénétrons à l'intérieur. Naguère on y voyait quatre grands bâtiments : un pour les gardiens et trois pour les prisonniers. Ils occupaient à peu près la moitié de la superficie de l'enclos, le reste était converti en rizières que le commandant de la prison faisait cultiver à son profit. La maison des gardiens était en avant et tout près de la porte d'entrée. Par derrière, et séparés d'elle par un assez grand intervalle, se trouvaient les trois bâtiments destinés aux prisonniers. Ils étaient disposés sur une seule ligne, dans le sens de la longueur de l'enclos et touchant presque le mur d'enceinte. Un intervalle de trois mètres à peine les séparait les uns des autres.
    La première de ces maisons était réservée aux grands mandarins ; la deuxième renfermait les dignitaires de second ordre et les gens du peuple de condition ordinaire ; quant à la troisième, elle contenait les gens du plus bas étage, la lie de la population. Ici comme pour le Tran Phu, nous nous posons la question : comment expliquer cet ordre donné par M. Miche ? Cette recherche n'est ni oiseuse, ni de pure curiosité, car nous savons que c'est dans le second bâtiment que furent enfermés les missionnaires emprisonnés au Kham Duong, du moins M. Miche et ses compagnons. Où placer ce second bâtiment ? D'après l'ordre logique admis en Annam, il faudrait placer les grands mandarins dans la maison du milieu ; les gens ordinaires, et par conséquent les missionnaires, dans la maison de gauche, c'est-à-dire du côté nord; et la populace à droite, c'est-à-dire du côté sud. Mais une phrase du vénérable témoin ne nous permet pas d'adopter cette disposition : « La troisième prison (celle de la populace), dit-il, n'est séparée de la nôtre que par une allée de dix pieds de largeur 1 ». Le second bâtiment touchait donc le troisième. Comme il paraît peu vraisemblable que l'on ait mis les gens de la plus basse condition au milieu, nous pouvons dire que très probablement le second bâtiment, celui où furent les missionnaires, était au milieu des deux autres : c'est la seule place qu'on puisse lui donner pour le mettre à côté du troisième.

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 530.

    Bâtiments ! Maisons ! Nous employons là des noms pompeux pour ces misérables geôles : le terme le plus juste qui leur conviendrait est celui de hangars. Ces prisons consistaient en effet en colonnes de bois supportant une toiture en tuiles, rien de plus. Point de murailles, ni de parois quelconques ; on y était seulement à l'abri de la pluie, et encore tout juste. Chacun de ces hangars était divisé en deux compartiments : le rez-de-chaussée et l'étage. Cet étage était élevé au-dessus du sol d'environ 1m, 30. Il consistait en une vaste chambre entourée de planches et sans autre ouverture qu'une porte. Cette porte était toujours fermée quand les prisonniers y étaient, aussi y demeurait-on dans l'obscurité la plus complète et y respirait-on un air empesté. C'est là-dedans que les détenus passaient la nuit. Ils avaient les ceps aux pieds. Les gardiens prenaient grand soin de fermer la porte et de retirer l'échelle après être descendus.
    Durant le jour les prisonniers habitaient au-dessous, étendus sur la terre nue, exposée à toutes les intempéries. Chacun tâchait de se préserver de son mieux du vent, du froid et de la chaleur, en se construisant une petite case à l'aide de lambeaux de nattes. Le Bx Jaccard, emprisonné au Kham Duong avec le P. Odorico, franciscain italien, nous décrit, dans une lettre du 14 novembre 1833, le logement qu'ils s'étaient construit pour eux deux, à l'exemple des autres détenus. « C'est, dit-il, un rectangle, long d'environ sept pieds et large de six, formé par sept colonnes auxquelles sont liées quatre grandes nattes, qui servent de cloison et ont quatre pieds en hauteur. Voici notre ameublement : 1° nos ceps, faits de deux planches percées de trous d'environ deux pouces de diamètre ; 2° deux lits de camp, élevés de terre d'environ quatre pouces, et assez grands pour s'y tenir assis ou couchés ; 3e deux nattes étendues sur nos lits, sur lesquelles nous prenons nos repas et recevons nos visiteurs ; 4° un petit coffre où nous enfermons les provisions que nous ne voulons pas partager avec les rats ; 5° un panier où nous tenons la batterie de cuisine. Je crois que c'est tout, à moins que vous ne désiriez savoir que le P. Odorico possède un magnifique couvre-pieds. C'est un habit de franciscain, emporté de Rome en 1817, et un peu défraîchi, comme vous voyez 1 ».
    Par faveur spéciale du commandant de la prison, les détenus de la première et do la deuxième catégorie demeuraient ordinairement en bas, même la nuit. Ils y étaient certes mieux que dans la grande caisse sans lumière et sans air qui était au-dessus de leur tête. Pourtant quel triste réduit était ce rez-de-chaussée ! D'abord il était si bas qu'on ne pouvait s'y tenir debout. L'air y était saturé d'humidité et de miasmes, à cause des marécages qui entouraient la prison. A la saison des pluies l'enclos se transformait en marais, et l'eau pénétrait même dans les hangars ; à la saison chaude, l'enceinte surchauffée et privée d'air était comparable à une fournaise. Le grand nombre des prisonniers les forçait à s'entasser les uns contre les autres. Ajoutez à tout cela une fumée épaisse se dégageant d'ici, de là, et rendant l'air irrespirable ; car chaque détenu faisait lui-même sa cuisine, et l'on comptait autant de foyers que de séparations.

    1. L. Crochet : Vie du Vénérable François Jaccard, Lecoffre, Paris, 1879, page 188.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1917, N° 117.

    ***

    Actuellement l'enceinte du Kham Duong est vide. Après 1885, les bâtiments dont nous venons de parler n'étant plus en usage ne tardèrent pas à tomber peu à peu, en ruines. Enfin un jour, tout ce qui pouvait servir encore, c'est-à-dire les colonnes et les pièces de bois principales, fut enlevé par le gouvernement et transporté ailleurs.
    L'herbe a envahi l'enclos : les gardiens de buffles sont les seuls à troubler cette solitude. On y remarque quelques parties du sol plus élevées que le reste, ce sont les soubassements des quatre maisons dont nous avons parlé : on peut grâce à eux reconnaître l'emplacement exact de ces tristes habitations. Il y a aussi un puits encore en bon état. Enfin, on découvre au milieu des herbes une petite construction en briques, tombant en ruines. Elle est de forme carrée et mesure environ quatre-vingts centimètres de hauteur. C'est, à n'en pas douter, les restes d'un autel païen abandonné 1.

    ***

    Terrible était la responsabilité des soldats gardiens du Kham Duong si un prisonnier s'évadait, le capitaine et les sentinelles étaient passibles de la même peine que le fugitif ; ils mouraient à sa place s'il était condamné à la peine capitale. C'est donc avec raison que, malgré la triste enceinte dont nous avons parlé et qui était pour ainsi dire infranchissable, les geôliers prenaient les précautions les plus sévères pour éviter les évasions.
    C'est pour cela que l'on passait sans cesse les détenus en revue. Trois fois le jour on les réunissait dans la cour, on les rangeait par lignes de cinq et on les comptait avec soin. « Je vous assure, dit M. Miche, que ce n'a pas été pour nous une petite humiliation, quand, pour la première fois, nous nous sommes vus accroupis entre des voleurs et des meurtriers, et coudoyés par des lépreux 1 ». La nuit, à chaque changement de tour de garde, les soldats parcouraient les cachots en faisant l'appel des prisonniers ; chacun devait répondre : Présent ! Celui qui ne répondait pas, soit parce qu'il était endormi, soit pour tout autre motif, recevait aussitôt des coups de rotin.

    1. Cet autel étant bâti sur le soubassement d'une des prisons (celle du milieu), il paraît peu vraisemblable qu'il ait été très vénéré par les soldats : ceux-ci l'auraient plutôt élevé dans leur propre logement. On s'explique mieux cette place s'il servait à un culte quelconque rendu par les prisonniers. On pourrait faire une troisième hypothèse elle n'est pas dénuée de fondement. Quand le roi Gia Long eut reconquis le royaume d'Annam sur les rebelles Tay Son, au commencement du XIXe siècle, non seulement il fit périr dans d'affreux supplices les membres encore vivants de la famille qui avait suscité la révolte, mais encore il condamna à la prison perpétuelle les cendres des rois Tay Son qui avaient usurpé le trône pendant trente ans. Ces cendres furent enfermées dans des vases en terre qu'on suspendit aux colonnes du Kham Duong. Elles restèrent là jusqu'en 1885. Nous ne savons ce que devinrent ces urnes après l'abandon de cette prison. D'après les croyances païennes, quoique punies avec justice, les mânes des Tay Son pouvaient s'irriter si on les délaissait, et causer par vengeance du mal aux vivants: leur élever un autel et les apaiser par des sacrifices, était donc chose toute naturelle. Nous ne serions par conséquent nullement étonnés que cet autel dont nous retrouvons les ruines ait eu cette destination.

    Comme il fallait sortir de l'enceinte pour satisfaire aux besoins de la nature, on aurait pu craindre que les prisonniers profitent de cette circonstance pour s'enfuir. Afin d'obvier à cet inconvénient on commandait à la nature elle-même : deux fois le jour, à l'heure fixée, les soldats conduisaient les prisonniers tous ensemble dans les marais du voisinage. Enfreindre cette loi, même à cause d'une invincible nécessité, était un délit passible d'une cruelle flagellation.
    La nuit les précautions redoublaient : les prisonniers, à moins de faveur, étaient mis aux ceps et enfermés à l'étage, et la surveillance se faisait plus active. Pendant le jour les gardiens étaient peu nombreux, mais la nuit on en comptait parfois une centaine. Ils se divisaient en deux groupes : les uns, à l'intérieur, s'en allaient de côté et d'autre, un flambeau à la main, en frappant de temps en temps sur une crécelle de bambou ; les autres, les plus nombreux, étaient dehors : placés tout autour de l'enceinte, ils poussaient à chaque instant de grands cris en s'interpellant les uns les autres. C'était pour eux un moyen d'éviter le sommeil et en même temps un témoignage de leur diligence à monter leur faction.
    Tous les détails de notre description du Kham Duong ont déjà montré combien était horrible ce séjour. Cela apparaîtra plus clairement encore si nous considérons de près la condition des détenus.
    On voyait affluer dans cette prison, dit le témoin que nous aimons à citer, « tous les genres d'infortune, la pauvreté, la faim, la soif et la misère la plus digne de pitié 2 ». Au Tran Phu et dans les autres prisons, les détenus devaient pourvoir eux-mêmes à leur entretien. Ici, au Kham Duong, c'était le gouvernement qui assumait cette charge, mais les prisonniers n'en étaient pas moins malheureux, car on pourvoyait à leurs besoins d'une manière désiroire. On ne leur donnait qu'une nourriture insuffisante et répugnante : vingt écuelles de riz par mois à chacun, et du riz de qualité inférieure, le rebut du marché; et c'était tout. Mais il fallait une marmite et du bois pour cuire ce riz ; il fallait pour pouvoir l'avaler y joindre quelque assaisonnement, ne fût-ce que du sel ; il fallait des nattes pour se garantir du froid et de l'humidité ; il fallait des habits... C'était au prisonnier de se les fournir. Le gouvernement n'en avait cure. Ceux qui n'avaient ni parent, ni ami qui plût leur venir en aide n'avaient qu'à se résigner à mourir lentement de froid et de faim.

    1. Ana. de la Prop. de la Foi. XV, p. 528.
    2. Ana. de la Prop. de la Foi, XV, p. 527,

    C'étaient surtout les prisonniers de la troisième catégorie, les gens de bas étage, qui souffraient les horreurs d'un tel dénuement. Le futur évêque de Cochinchine, qui partagea pendant de longs mois leur captivité, nous parle du spectacle lamentable qui s'offrait aux regards dans ce triste réduit. « La première fois que j'y pénétrai, dit-il, je vis une troupe de criminels chargés de lourdes chaînes, étendus sur une terre humide, sans vêtements, abandonnés comme des animaux, tout prêts à rendre le dernier soupir. Les plus forts se tenaient à peine debout et s'écriaient : Doi ! Doi ! J'ai faim ! J'ai faim ! D'autres n'avaient plus la force d'exposer leurs misères ; mais fixant sur moi un oeil presque éteint, ils m'en disaient plus par leur silence que s'ils eussent pu exprimer leur angoisse... Dans le courant du mois dernier, il est mort près de quarante prisonniers dans ce réduit, et la mortalité continue...1 »
    C'est dans cette enceinte que tant de chrétiens ont été incarcérés pendant de long mois. Ils y ont souffert, confondus au milieu des voleurs et des assassins, ils ont été mis au rang des scélérats de la pire espèce. Cette prison, dit M. Miche, est « le vrai réceptacle de tous les vices et de tous les crimes 2 ». « Il n'est pas à propos, écrivait dix ans avant lui le Bx François Jaccard, il n'est pas à propos de vous parler de la société qui nous entoure, ce sont des voleurs et autres gens de cette espèces 3 ».

    ***

    Voici maintenant les noms des missionnaires qui ont vécu dans cette succursale de l'enfer :
    Sous le roi Minh Mang, le Bx François Jaccard et le P. Odorico furent emprisonnés au Kham Duong du 8 novembre au 1er décembre 1833. A cette date ils furent transférés dans les prisons de Ai-Lao, dans les montagnes qui séparent l'Annam du Laos. Le P. Odorico y mourut le 23 mai 1834 ; le P. Jaccard ne consomma son martyre qu'en 1838 : il fut étranglé à Quang tri.
    Sous le roi Thieu Tri, MM. Berneux, Galy, Charrier entrèrent au Kham Duong au commencement d'octobre 1842 ; deux mois après, c'est-à-dire au commencement de décembre, ils furent enfermés dans un autre cachot, en sorte qu'ils ne purent revoir leurs anciens compagnons de captivité du Tran Phu, MM. Miche et Duclos qui arrivèrent à la Grande Prison, le 7 décembre 4 1842 et y demeurèrent jusqu'au 12 mars 1843.
    Condamnés à mort, ces cinq missionnaires attendaient dans les prisons que le roi fixât le jour du supplice quand, le 25 février 1843, la corvette française l'Héroïne entra dans le port de Tourane. Le commandant Lévêque, informé de ce qui se passait à Hué, réclama énergiquement les cinq prisonniers. Les pourparlers furent laborieux ; enfin, le 12 mars, Thieu Tri consentit à contrecur à relâcher les vénérables confesseurs, et les remit entre les mains du brave marin français.

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 530.
    2. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 526.
    L. Crochet : Vie du Vén. Fr, Jaccard, p. 188.
    Ou peut-être le 12 décembre.

    Toujours sous le règne de Thieu Tri, le Kham Duong reçut aussi Mgr Lefebvre, vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale. A deux reprises, le vénéré prélat échangea les fers du Tran Phu pour la chaîne plus lourde encore du Kham Duong. Il y séjourna, la première fois pendant deux ou trois mois : c'était au commencement de 1845. Mais le contre-amiral Cécilie, commandant des forces navales de la France dans l'Extrême-Orient, ayant appris la captivité et la condamnation à mort de l'évêque, vint le réclamer au nom de notre pays. Le roi le lui remit sans trop de difficulté. Déposé à Singapore, Mgr Lefebvre se hâta de revenir à Saigon. Arrêté de nouveau et conduit à Hué, il fut l'objet d'une nouvelle condamnation à mort. On l'enferma quelque temps au Kham Duong 1 (août 1846), puis Thieu Tri le gracia et le fit reconduire à Singapore : le souvenir du drapeau français, tenu haut et ferme par le commandant Lévêque et par l'amiral Cécilie, commençait à donner au roi persécuteur une crainte salutaire.
    Les chrétiens annamites ne se montrèrent pas moins courageux que les missionnaires. Le récit de leur captivité a fourni des pages bien touchantes à l'histoire de l'Eglise d'Annam.
    En parlant du Tran Phu, nous avons dit que le Bx Paul Buong et les six soldats ses compagnons furent, après leur condamnation, transférés au Kham Duong. Ce transfert eut lieu dans la première moitié de l'année 1833, probablement pendant le mois de mai. Paul Buong resta là l'espace de cinq ou six mois. Enfin le 23 octobre 1833 sonna pour lui l'heure du sacrifice suprême. Il fit ses adieux à ses compagnons en larmes, leur recommandant de demeurer fermes dans la foi, et leur donnant rendez-vous au Ciel.
    Nous ne savons ce que devinrent ces braves après la mort de leur capitaine. Le 8 novembre, le Bx Jaccard et le P. Odorico les rencontrent dans la Grande Prison. « Nous y trouvâmes, écrit le Bienheureux, les cinq 2 généreux compagnons de Paul Doi Buong. Ce fut une grande joie pour eux et pour nous d'être ainsi réunis 3 ». Ils finirent ans doute leurs jours soit au Kham Duong, soit en exil.

    1. Bien que nous n'ayons point trouvé, en ce qui concerne les deux captivités de Mgr Lefebvre, mention expresse du Kham Duong, nous pensons pourtant qu'il y fut enfermé après l'une et l'autre sentences de condamnation, en 1845 et en 1846, parce que les deux fois il fut condamné à mort : or nous savons que le Kham Duong était la prison des condamnés. De plus, spécialement au sujet de la seconde captivité, il est dit dans La Cochinchine religieuse (11, p. 162) qu'après sa condamnation, le prélat resta encore une dizaine de jours « dans la prison des malfaiteurs », ce qui paraît bien désigner le Kham Duong.
    2. Le B. Jaccard ne parle que de cinq compagnons du B. Paul Buong. Qu'était devenu le sixième ?
    3. L. Crochet : Vie du Vén, François Jaccard, p. 187

    Le Bx André Trong arriva à la prison des condamnés en juillet ou en août 1835 ; il en sortit le 28 novembre de la même année afin d'aller verser son sang pour Jésus-Christ.
    En 1840, vers la fin de l'année, les trois chrétiens arrêtés en même temps que le Vén. Gilles Delamotte et le Bx Simon Hoa furent vraisemblablement transférés au Kham Duong. C'étaient une religieuse indigène, nommé Hau, et deux simples chrétiens, un homme nommé Phê et une femme nommée Cua. Nous ne savons combien de temps ils y restèrent, ni comment ils terminèrent leur vie.
    Vers la fin de l'année 1842, les chrétiens détenus au Kham Duong devaient être nombreux, puisque nous lisons dans une lettre que M. Miche écrivait alors de cette prison : «Nous avons l'avantage d'être réunis aux confesseurs de la foi qui nous ont précédés, et à ceux qui nous ont suivis ; nous prions en commun, nous mangeons ensemble, nous nous réjouissons en frères 1 ».
    Le Bx Michel Ho DinhHyne passa vraisemblablement pas par le Kham Duong ; mais ses compagnons de combat et de victoire y furent amenés le 19 mai 1857 au nombre de 17. Nous avons donné leurs noms en parlant du Tran Phu. Ils étaient tous condamnés à l'exil : quatorze d'entre eux s'embarquèrent le 27 juillet pour le lieu qui leur fut assigné.
    L'un de ces derniers, nommé André Lieu, mourut presque à son arrivée an Tonkin.
    Les 13 soldats de la garde de la reine mère, qui remplacèrent au Tran Phu les compagnons du Bx. Michel Hy, vinrent retrouver au Kham Duong, le 29 juillet 1857, les trois confesseurs qui n'étaient pas encore partis pour l'exil. Nous les voyons encore tous les seize dans cette prison à la date du 15 décembre de la même année.
    Mgr Sohier nous fait connaître dans une lettre datée du 15 décembre 1860 1 un certain nombre de chrétiens qui furent emprisonnés cette année-là au Kham Duong. Il nous apprend qu'au commencement de l'année le ministre fit rechercher les mandarins chrétiens. Plusieurs réussirent à se cacher, mais 33 furent arrêtés.
    Sur ce nombre, 3 seulement apostasièrent, les 30 autres confessèrent généreusement la foi, 10 d'entre eux, ajoute l'évêque de Gadare, alors coadjuteur de la Cochinchine septentrionale, 10 d'entre eux « qui n'étaient qu'aspirants, et n'avaient point encore leur diplôme, ont été condamnés à l'exil, et sont partis pour les provinces éloignées du Tonkin, le 13 août ; 17 autres ont été condamnés à mort avec sursis, et sont encore enfermés dans la prison de la capitale. Un capitaine, nommé Uyen, est mort en prison ; deux autres capitaines ont été condamnés à mort. Le roi a fait grâce de la vie à l'un d'eux, parce qu'il est aveugle : il finira ses jours en prison ; l'autre a été étranglé le 24 octobre 1860 ».

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 531.
    2. Ann. de la Prop. de la Foi, XXXIV, pp. 5 et suiv.

    Ce dernier était le Bx. Joseph Lê Dang Thi. Après plusieurs mois de captivité à Quang Tri, il avait été amené à Hué et enfermé au Kham Duong le 21 août 1860. Il en sortait deux mois après pour aller cueillir la palme du martyre, près du marché d'An Hoa. Un voleur fut décapité au même lieu et en même temps. Mais, grâce au zèle de notre Bienheureux, ce voleur avait été instruit des vérités de la foi dans la prison du Kham Duong, et baptisé avant de marcher au supplice 1.

    ***

    A quelque époque qu'ils aient été incarcérés au Kham Duong, nos Bienheureux martyrs et les autres confesseurs de la foi y ont connu toutes les souffrances et toutes les amertumes de cet horrible séjour ; ils les ont même senties d'autant plus vivement que leurs âmes étaient plus élevées et plus délicates : aussi quelles belles couronnes ils s'y sont préparées ! 2
    Mais ils avaient sur les pauvres païens enfermés en ce lieu un avantage considérable : ce n'est pas eux qui, comme ces derniers, s'appliquaient le mot de Dante : « En entrant ici quittez toute espérance ! » Loin de là C'est au contraire quand ils franchissaient ce triste seuil que leur espérance acquérait un fondement plus solide : ils savaient que dans cette enceinte ils étaient, pour ainsi dire, dans le vestibule du Paradis. Que de fois n'ont-ils pas dû se répéter les uns aux autres ces paroles que nous avons entendu M. Miche prononcer au Tran Phu : Courage ! Courage ! Encore un moment, et nous serons réunis à nos immortels et glorieux devanciers 3 ! » Aussi, comme saint Paul, surabondaient-ils de joie malgré toutes leurs souffrances 4.
    Ces pensées de la foi étaient certes leur meilleure consolation et leur plus ferme soutien ; mais le Bon Dieu, toujours prodigue, leur en ménageait encore d'autres, qu'il est intéressant de considérer.
    Ce qui diminuait les douleurs des prisonniers du Christ et calmait leurs peines, c'était la belle vertu de charité qui faisait sentir de toute façon son influence dans leur misérable réduit : la charité de Notre Seigneur envers ses héroïques serviteurs, la charité des chrétiens du dehors envers leurs frères souffrants.

    1. Lettre de Mgr Sohier : Ann, de la Prop. de la Foi, XXXIV, pp. 16-17.
    2. Cette liste des prisonniers chrétiens du Kham Duong est très incomplète ; celle des prisonniers chrétiens du Tran Phu également. Faute de documents suffisants nous n'avons pu, à notre grand regret, recueillir que quelques noms. De plus, par scrupule d'exactitude historique, nous nous sommes abstenu de mentionner les confesseurs de la foi que l'histoire nous signale comme ayant été incarcérés à Hué, sans préciser dans quelle prison. Toutefois, nous sommes heureux de penser que nous avons donné les noms de tous les Bienheureux, ainsi que de tous les missionnaires qui ont été détenus dans les deux grandes prisons Tran Phu et Kham Duong.
    3. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, p. 514.
    4. Superabundo gaudio in omni tribulatione nostra (II Cor, VII, 4).

    Charité de Notre Seigneur envers ses serviteurs. Plus d'une fois Jésus-Christ daigna les visiter. Au péril de leur vie, les prêtres indigènes s'introduisaient sous un déguisement auprès des prisonniers, et leur distribuaient le céleste Viatique. Qui nous dira la joie profonde de ces chrétiens depuis si longtemps éloignés des tabernacles, le bonheur de ces prêtres depuis tant de mois exilés de l'autel, quand enfin ils retrouvaient Celui-là même pour lequel ils portaient la cangue et la chaîne, Celui pour lequel ils allaient bientôt mourir ?
    Charité des chrétiens envers leurs frères souffrants. Ils venaient les voir souvent. Combien ces visites étaient réconfortantes pour les pauvres reclus ! Le coeur humain a tant besoin de sentir autour de lui la chaude atmosphère de la sympathie et de la compassion ! En retour les visiteurs emportaient du Kham Duong une édification profonde et la résolution d'être, à l'occasion, aussi courageux que leurs frères.
    Les chrétiens ne pénétraient pas dans la prison les mains vides ; ils apportaient des secours en espèces et en nature, secours si nécessaires aux détenus, qui, sans cette charité, auraient été réduits à la dernière détresse.
    M. Miche a écrit sur l'exercice de cette charité fraternelle une page admirable : « Pour peu que nos gardiens soient clairvoyants, dit-il, ils doivent bien s'apercevoir que nous recevons des secours du dehors ; mais ils ferment les yeux. Tout ce qui nous environne annonce la misère la plus profonde ; les chrétiens sont les seuls qui ne manquent de rien ; bien nourris, bien vêtus, ils ont même de quoi faire de petites aumônes à leurs voisins les plus nécessiteux. A cette vue, les païens ne manquent pas de s'écrier : « Les chrétiens s'aiment et s'entre aident, ils ne s'abandonnent pas dans le malheur ».
    Et le vénérable confesseur de la foi ajoute ces touchantes paroles : « Mais que diraient-ils (ces mêmes païens), s'ils savaient que les secours qui nous arrivent ont traversé les mers ? Que penseraient-ils si on leur apprenait que les néophytes, leurs compatriotes, ont des amis, des frères, aux extrémités du monde, amis et frères qu'ils n'ont jamais connus, et qui ne laissent pas de les secourir dans les fers, et de leur envoyer à cinq mille lieues de distance le tribut de leur charité, sur le simple soupçon des maux qu'ils endurent et des besoins qu'ils éprouvent ! Oh ! Que de larmes essuie cette oeuvre éminemment catholique de la Propagation de la Foi ! Que de plaies cette admirable Société guérit tous les jours ! Si nous n'éprouvons pas les horreurs de la faim, si la misère ne nous moissonne pas comme les malheureux qui meurent à nos côtés, c'est à ses libéralités que nous en sommes redevables 1 ».
    Quel missionnaire pourrait relire de telles paroles sans une profonde émotion ? Combien aussi doivent-elles aller droit au coeur de tous les amis des Missions, au premier rang desquels se placent les vénérés lecteurs et lectrices des Annales de la Société des Missions Etrangères, eux qui sont loin de se laisser vaincre en générosité par leurs devanciers de l'époque de Minh Mang et de Tu Duc, pour subvenir aux besoins toujours bien grands des missionnaires !

    1. Ann. de la Prop. de la Foi, XV, pp. 532-533.

    ***

    Nous voici au terme de notre pèlerinage aux prétoires, et aux prisons du Vieux Hué. Pèlerinage, disons-nous : le mot ne nous paraît pas déplacé. Ne sont-ils pas sanctifiés les lieux où furent donnés à Notre Seigneur Jésus-Christ de tels témoignages d'amour.
    A Rome et ailleurs, on voit sans cesse de pieux pèlerins, le coeur agité d'une bien légitime émotion, souvent même les yeux mouillés de larmes, coller avec respect et amour leurs lèvres sur la poussière que foulèrent jadis les apôtres et les martyrs ; ces lieux où ils portèrent la chaîne et le collier de fer, où ils souffrirent et versèrent leur sang pour le nom béni de Jésus, sont l'objet de la dévotion des peuples depuis cette époque, et les siècles en s'écoulant n'ont rien laissé affaiblir de la vénération dont on les entoure, L'Eglise d'Annam n'a pas à être jalouse des Eglises d'Occident : cette terre nouvellement conquise à JésusChrist compte déjà une glorieuse phalange d'apôtres et de martyrs ; chez elle aussi on a conservé pieusement la trace de leurs pas ; on connaît les lieux où par leurs souffrances et leur sang versé ils ont rendu solide l'édifice spirituel élevé par leur prédication. Sachons apprécier les joyaux que nous possédons, et si les reliques lointaines nous sont à juste titre très chères, que celles qui sont ici chez nous ne le soient pas moins. Conservons avec soin le souvenir de ces lieux témoins d'une vertu héroïque, aimons à les revoir pour y manifester notre vénération. De ces religieuses visites, d'une simple promenade où nous aurons su nous souvenir des admirables choses du passé, nous reviendrons meilleurs, car naturellement auront germé en nous le désir et la volonté d'imiter de si beaux exemples.
    En terminant ce modeste travail, que nous avons entrepris à la gloire des Bienheureux Martyrs et des vénérables confesseurs de la Foi de l'Eglise de Hué, nous rappellerons ces paroles d'Ozanam, paroles que nous faisons nôtres, parce qu'elles expriment parfaitement nos propres pensées : « Un sentiment nous a soutenu pendant que nous avons recueilli les faits et les idées qu'on vient de lire : celui de la piété filiale. C'étaient pour nous quelques fleurs de plus à répandre sur les tombes de nos pères, qui furent bons et grands ; quelques grains d'encens de plus à offrir sur les autels de Celui qui les fit bons et grands pour ses desseins 1 ».

    1. Fréd. Ozanam : Dante et la philosophie catholique au XIIIe siècle. Cité par Mgr Baunard : Fréd, Ozanam d'après sa correspondance, Poussielgue, Paris, 1913, p. 210.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1917, N° 117.

    1917/254-270
    254-270
    Vietnam
    1917
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