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Prisons et prétoires du vieux Hué 1

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Prisons et prétoires du vieux Hué Souvenirs religieux Par M. J.-B. Roux, Missionnaire apostolique.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE
    Prisons et prétoires du vieux Hué
    Souvenirs religieux
    Par M. J.-B. Roux,
    Missionnaire apostolique.
    La ville actuelle de Hué se divise en trois parties bien distinctes : 1° La Ville française, sur la rive droite du fleuve Huong-giang (fleuve de l'Encens ou fleuve Parfumé). Elle ne date que d'une trentaine d'années, mais va s'agrandissant et s'embellissant tous les jours. 2° La Ville commerçante annamite, sur la rive gauche du fleuve. Elle tire son origine des grands marchés établis auprès de la Ville royale. 3° La Citadelle ou Ville murée, également sur la rive gauche du fleuve, mais en amont des quartiers commerçants.
    C'est à cette citadelle seule qu'on donnait autrefois le nom de Hué, les faubourgs voisins gardant le nom des villages sur le territoire desquels ils étaient construits. Elle-même était parfois encore appelée Phu Xuan, parce qu'elle fut bâtie sur le territoire du village de ce nom.

    JUILLET AOUT 1917, N° 116

    C'est le roi Gia Long qui, au commencement du XIXe siècle, entoura de fortifications ce vaste emplacement dont il fit la capitale de son royaume. Son successeur Minh Mang perfectionna l'ouvrage de son père et en fit la citadelle telle qu'on la voit encore aujourd'hui.
    C'est une enceinte de forme carrée et mesurant environ 10 kilomètres de tour. Dix portes y donnent accès, et au milieu des remparts du côté sud, devant la porte principal du Palais royal (porte Ngo Môn) s'élève un ouvrage de, fortification qu'on appelle « le cavalier du Roi ». Ce cavalier est surmonté d'un mât de pavillon.
    Dans cette vaste enceinte fut construit le palais royal qui, avec ses hautes murailles, ses larges fossés, ses grandes portes, est comme une ville dans la ville. Dans la citadelle furent encore établis tous les services civils et militaires de la capitale, et notamment les ministères, au nombre de six, et les casernes des différents corps de troupes. On y voyait aussi les prétoires des mandarins, les prisons, divers palais, ainsi que les arsenaux et les greniers royaux, etc. La partie laissée libre, et elle était considérable, était occupée par des habitations particulières, des jardinets, des pagodes, et même des rizières et des marécages.
    Jusqu'en 1885 tout resta à peu près comme Gia Long et Minh Mang l'avaient établi. Mais depuis cette année-là, qui vit la prise de Hué par les troupes françaises et la modification de la constitution annamite, l'administration du Protectorat ayant maintenu son siège sur la rive droite du fleuve, la vieille citadelle a subi des modifications importantes. Son aspect général n'a pas beaucoup changé, il est vrai, sauf pour la partie nord qui est devenue la concession française et contient une partie des troupes de l'infanterie coloniale en garnison à Hué ; mais cet extérieur n'enveloppe plus l'activité et la vie, car, sauf le palais royal et les ministères, à peu près tous les services civils et militaires ont disparu ou ont été transportés ailleurs. Si Gia Long et Minh Mang revenaient, ils reconnaîtraient bien leur ville, mais leur ville n'ayant plus que l'apparence de ce qu'ils la firent. Aussi est-elle riche en ruines plus ou moins importantes. Parfois même les ruines elles-mêmes ont déjà disparu pour ne laisser qu'un souvenir plus ou moins précis.
    Ressusciter ces ruines, faire revivre ces souvenirs est chose toujours intéressante pour l'historien, c'est aussi parfois besogne bien douce au coeur du chrétien et surtout du missionnaire, car on y rencontre fréquemment les vestiges du passage ou du séjour de nos Bienheureux martyrs et d'autres Vénérables confesseurs de la foi, français et annamites, prêtres et simples chrétiens. Ici, dans cette enceinte, ils ont comparu dans les prétoires, ils ont souffert dans les prisons, pendant de longs mois et plusieurs pendant des années ; il en est même qui y sont morts. Ces chemins, ce sont ceux qu'ils foulèrent pour se rendre devant les divers tribunaux, ou pour se diriger, la cangue sur les épaules et les bras chargés de chaînes, vers le lieu du supplice où ils cueillirent la palme du martyre !

    Lieux sacrés où l'amour pour les seuls biens de l'âme
    Sut tant souffrir !...

    Sous les rois Minh Mang, Thieu Tri et Tu Duc, de 1827 à 18621, la capitale de l'Annam a été témoin, pour ainsi dire sans discontinuer, de l'héroïsme des pasteurs et des fidèles, affirmant par leurs actes et leurs paroles, devant César lui-même ou ses représentants, que quand il s'agit de la foi chrétienne il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.
    Ces ruines finiront évidemment par disparaître : c'est la destinée des choses d'ici-bas ; quelques-unes même ont déjà fait place à de nouveaux édifices. Il est à craindre que le souvenir lui-même, n'étant plus lié à rien de matériel, ne s'obscurcisse lentement et à la fin ne s'efface complètement. C'est pour empêcher, autant que possible, une disparition aussi regrettable qu'a été entrepris ce modeste travail. Composé d'après les données de l'histoire, les indications des vieillards qui connurent l'époque héroïque des persécutions, et les détails descriptifs actuels recueillis au cours de pieux pèlerinages, il dira ce que furent autrefois et ce que sont maintenant ces lieux sanctifiés par nos aînés dans la carrière apostolique, les décrivant tels que les virent nos Bienheureux martyrs et tels que les contemplent aujourd'hui les yeux du pèlerin attendri.
    Nous parlerons d'abord des maisons et des tribunaux où, prêtres et simples chrétiens, ont confessé la foi devant leurs juges : nous les désignerons sous le nom général de Prétoires ; et ensuite, des bâtiments divers où ils furent enfermés pour le nom de Jésus-Christ, et que nous engloberons tous dans le terme commun de Prisons2.

    I. PRÉTOIRES DU VIEUX HUÉ

    Les tribunaux du vieux Hué où nous rencontrons des souvenirs religieux, sont : 1° Le Phu Thua Thien (tribunal des gouverneurs de la province) ; 2° le Do Hinh (ministère de la Justice) ; 3° le Tam Phap (tribunal des Trois Règles) ; nous y joindrons la porte Ngo Mon (porte antérieure et principale du Palais royal), ainsi que les principales places et rues de la citadelle, parce que là aussi fut confessé le nom de Jésus-Christ.

    1. Les rois persécuteurs de l'Annam, au XIXe siècle, sont : Minh Mang (18201841), Thieu Tri (1841-1847), et Tu Duc (1847-1883). Les édits de Minh Mang ouvrirent l'ère des persécutions en 1825, mais les premiers actes de violence datent de 1827. Les persécutions prirent fin officiellement en 1862, grâce à l'intervention de la France.
    2. L'auteur de ces pages exprime sa profonde reconnaissance au P, Henri de Pirey, missionnaire à Hué, qui a bien voulu lui fournir quelques photographies pour illustrer son travail. (Les circonstances actuelles ne nous permettent pas, malheureusement, de publier ces photographies). Il remercie également le séminariste J. Khanh, clerc minoré, du grand séminaire de Hué, qui a dessiné, d'après la carte actuelle de l'Etat Major, le plan de la ville de Hué reproduit ici.
    Ce dessin a été fait dans le but unique de rendre intelligible le travail auquel il est joint : aussi il n'indique que ce qui a trait aux prétoires et aux prisons du vieux Hué. Si quelque lecteur désire avoir une idée plus complète de cette ville, il pourra se reporter au Plan détaillé de la citadelle de flué avant 1885, publié par les Annales de la Société des Missions Étrangères 1901, p. 280.

    1° LE PHU THUA THIEN
    OU PRÉTOIRE DES GOUVERNEURS DE LA PROVINCE.

    Depuis la treizième année du règne de Minh Mang, la province où est située la capitale du royaume annamite s'appelle Thua Thien Phu1. Le siège du gouvernement de cette province porte le même nom : Thua Thien Phu (préfecture de Hué). On dit aussi le Phu Thua Thien ou simplement le Phu.
    Sous le régime purement annamite, les mandarins gouverneurs de la province et résidant au Phu Thua Thien étaient : pour les affaires militaires, un De Doc (général), gouverneur militaire de la ville et commandant en chef de toutes les troupes de la province ; et pour les affaires civiles deux mandarins civils, un gouverneur et un sous-gouverneur, qui par égard pour la Majesté royale résidant au même lieu ne portaient que les titres de préfet (Phu Doan) et de sous-préfet (Phu Thua).
    On sait qu'en Annam les magistrats (gouverneurs, préfets, etc.) remplissent à la fois les fonctions administratives et les fonctions judiciaires, les deux ordres n'étant pas distincts. Aussi, c'est au tribunal du Phu que ressortissaient les affaires criminelles de la province, les trois mandarins siégeant ensemble, du moins pour les affaires importantes.
    La prédication et la profession du christianisme étant interdites par les lois persécutrices de Minh Mang et de ses successeurs, de nombreux chrétiens et plusieurs prédicateurs de la religion furent amenés à ce tribunal ; ils paraissent avoir été en assez grand nombre sous Tu Duc, tandis que sous Minh Mang leur nombre fut relativement restreint ; il semble que, sous le règne de ce dernier, la plupart des chrétiens furent déférés directement au tribunal supérieur, le Bo Hinh ou ministère de la Justice, sans doute parce que leur prétendu crime était regardé comme très grave, ou simplement parce que le roi l'avait ainsi ordonné.

    ***

    A l'époque des persécutions de Minh Mang, Thieu Tri et Tu Duc, le Phu Thua Thien était situé du côté nord-est de la citadelle. Pour s'y rendre il fallait, après avoir franchi la porte Dong Bac (porte nord-est), aujourdhui vulgairement appelée par les Annamites porte Ke Trai, et par les Européens, Mirador X, continuer à marcher droit devant soi l'espace d'environ deux cents mètres ; on avait alors à droite le Phu, dont la face principale touchait le chemin1. A gauche on avait le Cung Quan, dont nous parlerons plus loin.

    1. Elle s'appelait auparavant: Quang Duc dinh.

    Le Phu formait un vaste rectangle d'environ deux cent vingt-cinq mètres de long sur peut-être cent cinquante de large. La longueur était dans le sens de la route. Un mur d'environ deux mètres de haut l'entourait complètement. Du côté de la route s'ouvraient trois portes, chacune vis-à-vis d'un des tribunaux. Elles donnaient toutes les trois dans une même vaste cour qui était commune aux trois mandarins. La cour franchie, on se trouvait en face des trois prétoires ; celui du De Doc au milieu ; à sa gauche, c'est-à-dire du côté de la porte Ke Trai, celui du Phu Doan, à sa droite celui du Phu Thua. Ils étaient placés sur une seule ligne, parallèlement à la route, leur face principale tournée vers elle. Un petit mur d'environ 1 m. 60 les séparait les uns des autres.
    Chacun de ces tribunaux consistait, comme tous les établissements de ce genre en Annam, en une grande maison reposant sur une multitude de colonnes en bois et couverte en tuiles. Il n'y avait pas d'étage. Dans l'unique et vaste salle largement ouverte, le mandarin siégeait sur une estrade, seul ou avec ses assesseurs.
    Devant la maison, à laquelle on accédait par quelques marches parce qu'elle était élevée sur un soubassement d'environ 1 m. 50, il y avait une cour. C'est dans cette cour, tout près de la maison, qu'était amené le prévenu pour y être interrogé et torturé. Il y avait aussi devant le prétoire du De Doc deux maisons plus modestes, une de chaque côté de la cour. Elles étaient destinées aux scribes et aux employés subalternes. Nous ignorons s'il en était de même pour les deux autres prétoires.
    Derrière les tribunaux des mandarins se trouvaient les casernes des soldats du Phu Thua Thien. Elles consistaient en quatre grands bâtiments, deux du côté du Phu Thua et deux du côté du Phu Doan. De ces deux derniers, celui qui était situé le plus en arrière était divisé en deux parties : l'une était à l'usage des soldats ; l'autre, celle du côté de la porte Ke Trai, servait de prison ; y étaient détenus ceux qui avaient à comparaître au tribunal du Phu.
    Tel était le prétoire provincial à Hué, à l'époque des persécutions. Il demeura à l'endroit que nous venons d'indiquer jusqu'à la prise de Hué par les troupes françaises, le 5 juillet 1885. Lorsque l'ordre fut rétabli on le transporta ailleurs parce que le terrain qu'il occupait fut cédé à la France. Nous ne savons ce que devinrent les divers bâtiments dont nous venons de parler ; en tout cas, aujourd'hui il n'en reste absolument plus rien, On trouve seulement à l'emplacement oit ils étaient, des débris de briques et de tuiles, ainsi que des vestiges de soubassements de maisons.

    1. En franchissant ainsi deux cents mètres, on arrivait au milieu de la face principale du Phu. Or cette face avait environ deux cent vingt-cinq mètres de longueur. Par conséquent l'angle est du Phu n'était distant que d'une centaine de mètres de-la porte Ke Trai.

    Cet emplacement est depuis 1885 compris dans la concession française réservée aux troupes ; mais il est facile de s'y rendre, la concession étant ouverte à tout le monde ; il est également facile de le reconnaître, le chemin qui part de la porte Ke Trai et qui longeait la face principale du Phu n'ayant pas été touché. En suivant les indications, que nous avons données plus haut, relatives à la situation du Phu Thua Thien par rapport à la porte Ke Trai, on arrive sans peine à retrouver son emplacement exact.
    Ce lieu est digne de notre vénération, car le nom de Jésus-Christ y a été confessé bien des fois. Comme nous le disions plus haut, nous pensons que ce fut surtout sous Tu Duc que les chrétiens furent amenés nombreux à ce tribunal. Il ne chôma tout de même point sous Minh Mang. Nous voudrions bien citer les noms des prêtres et des fidèles qui y comparurent et y furent torturés aux différentes époques de la persécution. Mais nous n'avons pu trouver, explicitement nommés, que le Bienheureux Jaccard et ses chrétiens de Duong Son, qui, dans l'affaire du procès de Co Lao, après s'être justifiés devant le sous-préfet, eurent à se défendre de nouveau devant les trois mandarins du Phu Thua Thien, le village de Co Lao ayant interjeté appel du premier jugement. Devant le Phu le point capital du procès ne fut plus les prétendues violences exercées par les chrétiens de Duong Son contre les païens de Co Lao, mais la profession du christianisme. Tout fut tenté pour faire apostasier les fidèles : promesses, menaces, mauvais traitements. Tous demeurèrent inébranlables. L'accusation en incriminait deux spécialement, nous devons à cette circonstance de connaître leurs noms : l'un s'appelait Khoa et l'autre Thai.
    Le Bienheureux Jaccard fut lui-même mandé. Il comparut avec assurance et fierté devant ses juges, qui durent reconnaître son innocence et s'incliner devant sa fermeté.
    Mais les accusés étant convaincus, par leur propre aveu, de professer le christianisme, ils furent condamnés au nombre de soixante-treize : l'un des chefs, à la mort ; l'autre à l'exil perpétuel au Cambodge ; et tout le reste, hommes et femmes, à l'exil en Moyenne Cochinchine. Quant au missionnaire, le tribunal le déclarait coupable comme les autres condamnés, mais priait le roi de bien vouloir statuer sur son sort. Cette phase du célèbre procès occupa une bonne partie de l'année 1831.
    Pour ne pas nous répéter, nous ne dirons rien de ce qu'eurent à souffrir dans ce prétoire les chrétiens de Duong Son dont nous venons de parler, et les autres qui y furent amenés à différentes époques : ce que nous allons dire à ce sujet en parlant du Bo Hinh s'applique aussi au Phu Thua Thien.

    2° LE BO HINH OU MINISTÈRE DE LA JUSTICE.

    D'après la constitution annamite, le ministère de la Justice (Bo Hinh) ne jugeait pas d'ordinaire en premier ressort. Toute affaire devait être instruite d'abord par les mandarins provinciaux. Elle était ensuite portée au ministère qui la révisait et portait la sentence définitive. Cependant, dans certains cas exceptionnels, soit à cause de la gravité du crime ou la qualité du prévenu, soit sur l'ordre formel du roi, une affaire pouvait être portée directement au ministère sans passer par un tribunal inférieur. C'est ce qui eut lieu effectivement pour le prétendu crime de prédication et de profession de la religion chrétienne, principalement sous le règne de Minh Mang. C'est à ce tribunal que comparurent d'ordinaire directement, à cette époque, les chrétiens de la province de la capitale et ceux qui furent amenés des autres provinces.
    Ce grand tribunal se composait du ministre président, de deux conseillers, de deux conseillers adjoints et d'un secrétaire.
    Le ministère de la Justice, comme du reste les cinq autres1, est encore aujourd'hui à la même place et dans le même état qu'à l'époque des persécutions. Pour s'y rendre il fallait autrefois, comme aujourd'hui, après avoir franchi la porte Dong Nam (porte sud-est), vulgairement appelée par les Annamites porte Thuong Tu et par les Européens Mirador VIII, parcourir environ cinq cents mètres, jusqu'à la rencontre d'une rue transversale, sur laquelle s'ouvre la porte principale de chacun des ministères, tous rangés sur une seule ligne.
    La porte d'entrée franchie, on trouve une grande cour qui précède le tribunal du ministre. Sa maison d'habitation y est contiguë. Par derrière et séparés par des rues et des cours se trouvent les bâtiments affectés aux conseillers et aux aides conseillers. Le ministère de la Justice était et est encore le second du côté est de la citadelle ; il a d'un côté le ministère de la Guerre et de l'autre celui des Travaux publics.
    La procédure suivie au Bo Hinh était la même qu'au Phu et au Tam Phap : tous les tribunaux annamites, inférieurs et supérieurs, se ressemblaient sur ce point. Nous allons en dire un mot ici pour bien faire comprendre et l'héroïsme des vénérables confesseurs de la foi et l'iniquité des procédés dont on usait envers eux, quel que fut le tribunal oit ils étaient amenés.

    ***

    Dans le prétoire proprement dit, qui consistait en un grand bâtiment, sans étage, couvert en tuiles et reposant sur des colonnes en bois, siégeaient le mandarin président et ses assesseurs. Le prévenu n'était pas introduit dans cette maison, mais restait dans la cour auprès des marches donnant accès au prétoire. Des soldats l'entouraient armés de rotins et d'autres instruments de torture. Dans les affaires criminelles, en effet, tout interrogatoire était accompagné de la question.

    1. En Annam il y a six ministères : le ministère de l'administration ou de l'intérieur (Bo Lai), celui des finances (Bo Ho), celui des Rites (Bo Le), celui des Peines et des Supplices ou de la Justice (Bo Hinh), celui de la Guerre (Bo Binh), celui des Travaux publics (Bo Cong).

    L'appel et l'audition des témoins sont choses inconnues en Annam, Le prévenu est seul devant son juge. C'est à celui-ci à lui arracher l'aveu de ses crimes et le nom de ses complices. L'interrogatoire ne suffisant pas pour obtenir un aveu sincère, on torture l'accusé jusqu'à ce que le juge soit satisfait de ses réponses. C'est d'après ses propres aveux que le prévenu est condamné.
    Ainsi, le mandarin était assis dans l'intérieur du tribunal sur une estrade et posait des questions ; l'accusé répondait du dehors. Ce dernier était quelquefois debout, d'ordinaire à genoux ou couché la face contre terre, les pieds et les mains solidement liés à des piquets. Si le juge n'était pas satisfait de ses réponses, il ordonnait de lui appliquer quelques coups de rotin ou de lui infliger d'autres tortures, dont certaines, comme les tenailles froides, ou rougies, étaient terribles. Puis l'interrogatoire recommençait, de nouveau interrompu par des tortures. Et l'on continuait ainsi jusqu'à ce que le mandarin se jugeât renseigné. Quelquefois la question était si cruelle ou si prolongée que le patient perdait connaissance et que les soldats devaient l'emporter.
    Voilà exposée en quelques mots la procédure annamite. On la trouve décrite avec plus de détails et dans toute sa vivante réalité dans les récits des interrogatoires de nos bienheureux Martyrs, qu'ont popularisés les beaux livres du P. Launay1. Ces récits étant dans toutes les mémoires, nous arrêterons là notre description, ajoutant seulement une réflexion qui vient naturellement à l'esprit quand on compare la procédure suivie à l'égard des chrétiens à la procédure suivie envers les criminels de droit commun.

    1. Sur les divers instruments de tortures en Annam. Cf. A. Launay : Les cinquante-deux Serviteurs de Dieu. Paris, Téqui, 1895, p. 27-30, et Les trente-cinq Vénérables Serviteurs de Dieu. Paris, Lethielleux, 1907, p. 18.21.

    La question était donnée aux accusés dans les tribunaux annamites, tout comme autrefois dans les tribunaux romains, mais bien que l'Annam soit à des milliers de lieues du Latium et que dix-huit siècles séparent Néron de Minh Nang, la même inconséquence se retrouve chez les juges des deux nations pour l'application de la question au délit de religion. A Hué, comme à Rome, les tortures avaient pour but d'amener le coupable à avouer ses crimes ; or, ici comme là, on déchire les chairs des chrétiens, on fait couler leur sang, non pour leur arracher un aveu (leur bouche ne cesse de répéter qu'ils sont disciples de Jésus-Christ), mais pour les faire apostasier, c'est-à-dire leur faire nier le crime dont on les accuse, la profession du christianisme. Voyez l'inconséquence : ou bien la profession du christianisme est un crime, et alors pourquoi ne pas punir aussi bien ceux qui y renoncent par l'apostasie que ceux qui y persévèrent, car tout crime une fois commis doit être puni ; ou bien elle est bonne, tout au moins indifférente, et alors pourquoi forcer par des tourments à l'abandonner. Ah ! Si Tertullien était apparu sur la terre d'Annam au milieu du XIXe siècle, avec quelle force il aurait fait retentir sa voix dans les prétoires mandarinaux pour relever une fois encore, et avec quelle sanglante ironie, cette inconséquence de la procédure ! « On applique la question aux autres criminels pour les faire avouer ; aux chrétiens seuls pour les faire nier. Vous nous demandez donc un mensonge ; c'est à cela que tendent vos efforts ; pourtant vous ne devez exercer votre magistrature que dans le sens de la vérité. Je suis chrétien, s'écrie l'accusé ; ce qu'il est, il le dit, en réponse à votre question même ; vous voulez lui entendre dire ce qu'il n'est pas ; pourquoi ces tourments qui ne tendent qu'à cela ? Vous n'ajoutez pas facilement foi aux négations des prévenus ordinaires, pour nous l'acquittement suit aussitôt le désaveu. C'est là trahir les lois. Qu'ordonnent-elles en effet, sinon la recherche des coupables. Aucune ne dit qu'il faut leur arracher une protestation d'innocence1 ».
    Comme nous l'avons dit plus haut, la grande majorité des confesseurs de la foi dont la cause fut instruite à Hué comparurent au prétoire du ministère de la Justice. Nous aimerions à citer les noms que nous avons pu recueillir, mais pour ne pas nous répéter, nous préférons ne les donner qu'en parlant de la prison Tran Phu, où étaient enfermés tous les prévenus jugés au BoHinh.
    Rappelons toutefois deux souvenirs ; celui du Bienheureux Joseph Marchand et celui du Bienheureux Michel Hy.
    Le Bienheureux Marchand ne fut pas emprisonné au Tran Phu, pourtant il eut à comparaître plusieurs fois au Bo Hinh et y fut torturé de la façon la plus cruelle, depuis le milieu du mois d'octobre jusqu'à la fin du mois de novembre 1835, date de son martyre.
    Le Bienheureux Michel Ho Dinh Hy, mandarin du 3° degré, grand intendant de la maison royale, confessa aussi vaillamment la foi au Bo Hinh. Mais ce prétoire conserve de lui mi autre souvenir précieux : « Le 22 mai 1857, vers sept heures du matin, on fit sortir Michel Hy de sa prison. Il avait la cangue sur les épaules, les anneaux des chaînes au cou et aux pieds. Il attendit jusqu'à dix heures à la porte du ministère des supplices 2, parce qu'aucun mandarin ne voulait présider l'exécution. Pendant ces trois longues heures, le condamné, assis dans la rue, ne cessa de prier 3 », « en levant les yeux au ciel », ajoute Mgr Sohier4.

    1. Apolog., II, 7-9.
    2. C'est la traduction littérale du nom annamite, Bo Hinh : Bo signifie ministère, et Hinh, peine, supplice ; en français, on a coutume de dire : Ministère de la Justice.
    3 A. Launay : Les trente-cinq Vénérables Serviteurs de Dieu, p. 137.
    4. Mgr Sohier était, à cette époque, coadjuteur de Mgr Pellerin, vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale.

    3° LE TAM PHAP OU TRIBUNAL DES TROIS RÈGLES.

    Le Tam Phap ou tribunal des Trois Règles1 était la cour suprême de l'Annam. On l'appelait ainsi parce qu'il était formé de la réunion de trois tribunaux: le tribunal d'appel au roi (Dai Li Thi), le tribunal des censeurs (Do Sat) et le tribunal du Ministère de la justice (Bo Hinh),
    « Cette cour, dit M. Luro 2, examine toutes les affaires judiciaires soumises au roi, et prépare ses décisions souveraines ; elle tient les assises d'automne, où sont révisés, avant d'être soumis à la sanction royale, les jugements de tous les condamnés à la peine capitale ».
    Le Tam Phap était situé au pied des remparts de la ville, à l'intérieur, a mi-chemin entre la porte Dong Nam (porte sud-est) ou porte Thuong Tu, aussi appelée Mirador VIII et la porte The Nhon ou Mirador VII. Le chemin qui fait le tour du palais royal, en dehors des fossés de cette ville intérieure, vient aboutir perpendiculairement à l'emplacement de ce tribunal, dont il ne reste plus aujourd'hui la moindre trace. A sa place se trouvent des maisons d'habitation pour les élèves du Collège des fils de mandarins.
    Le prétoire du Tam Phap était un grand bâtiment dans le genre de celui du Bo Hinh. Par derrière était une maison plus petite à l'usage des soldats et des gens de service. Devant le prétoire régnait une grande cour, à l'entrée de laquelle se trouvait un petit hangar, servant d'abri à un grand tambour annamite qui reposait sur un support. C'était le tambour d'appel au tribunal du roi.
    Quiconque se croyait l'objet d'une injustice et ne pouvait obtenir satisfaction aux tribunaux ordinaires pouvait en appeler au roi. Pour cela il n'avait qu'à se rendre au Tam Phap et à frapper sur le tambour trois vigoureux coups suivis d'un certain nombre d'autres coups plus précipités que les trois premiers. Aussitôt se présentait un employé du tribunal qui prenait la requête du plaignant et la portait aux mandarins, en ayant soin de garrotter d'abord celui qui avait frappé et de l'emprisonner, du moins jusqu'à ce qu'on sût à qui on avait affaire. «Malheur, dit Luro, au téméraire qui aurait frappé à tort sur le tambour : le moindre châtiment qu'il puisse encourir est un minimum de cent coups de bâton3 ».
    Le Tarn Phap, on le voit, était un tribunal de révision et d'appel ; mais quelquefois il eut, sur l'ordre du roi, à instruire directement la cause de certains accusés. C'est ainsi que nous voyons comparaître dans ce prétoire au commencement de 1835, le Bienheureux André Trong, jeune soldat au service de Minh Mang. Il y confessa généreusement sa foi au milieu des tortures ainsi que trois de ses compagnons.

    1. Tribunal des Trois Règles. Traduction qu'on donne d'ordinaire des mots Tam Phap. Mais il faut entendre le mot Règle dans le sens de Pouvoir, Juridiction et par suite Tribunal.
    2. Luro, Le Pays d'Annam. Paris, Leroux, 1897, p. 95.
    3. Luire, Op. cit., p. 94.

    Le Bienheureux Joseph Marchand fut aussi traduit devant le Tam Phap ; il y comparut plusieurs fois et y fut, comme au Bo Hinh, horriblement tourmenté. Enfin, après sa condamnation au supplice des cent plaies, avant d'être conduit au lieu de l'exécution, il fut encore amené au Tam Phap, et y subit un nouvel interrogatoire accompagné de l'horrible torture des tenailles rougies au feu.

    4° LA PORTE NGO MON DU PALAIS ROYAL.

    La face principale du palais royal ainsi que celle de la citadelle sont tournées vers le sud-est. L'espace compris de ce côté-là, entre l'enceinte du palais et celle de la citadelle, forme une vaste place rectangulaire qui servait aux revues des troupes et à, d'autres solennelles cérémonies.
    Cette place, qui est devant la porte principale du palais, est un lieu vénérable pour nous: c'est là que le 30 novembre 1835 le Bienheureux J. Marchand dut comparaître devant le roi Minh Mang, siégeant dans le petit palais placé au-dessus de la porte Ngo Mon. C'est vraisemblablement auprès du fossé, sur le chemin qui passe devant le palais, que fut placé notre Bienheureux.
    Mais pourquoi cette solennité, unique dans les Actes de nos Martyrs de la présentation au roi ? On sait qu'en 1833 la Basse Cochinchine, mécontente de procédés tyranniques et cruels de Minh Mang, s'était révoltée. Khoi était à la tête des rebelles. Le Bienheureux Marchand fut pris par ceux-ci : Khoi voulait l'avoir sous sa main pont s'en servir au besoin. Mais jamais notre Bienheureux ne consentit à lui prêter son concours.
    Quand, après dix-huit mois de siège, la citadelle de Saigon fut prise par l'armée royale, M. Marchand fut arrêté et emmené à Hué avec le chef des rebelles. Minh Mang tenta l'impossible afin de faire passer le missionnaire pour un des chefs de la révolte. Il voulait masquer ainsi le véritable motif de la condamnation du prêtre catholique, et de plus il trouvait là une occasion excellente de flétrir aux yeux de ses sujets la religion abhorrée en déshonorant ses prédicateurs. C'est pour cela que, quoique notre Bienheureux ait été clairement condamné pour avoir prêché notre sainte religion, le roi affecta de le confondre jusqu'à la fin avec les organisateurs de la révolte : aussi fut-il soumis comme eux au supplice des cent plaies ; de même il fut amené avec eux devant le terrible souverain, qui voulait, en rendant, pour ainsi dire lui-même solennellement, la sentence définitive de condamnation de ces criminels de lèse-majesté, impressionner ses sujets d'une crainte salutaire et savourer pleinement sa vengeance.
    Voici comment le P. Louvet raconte cette lugubre cérémonie : « Le 30 novembre 1835, à cinq heures du matin,... on tire de leurs cages M. Marchand, trois chefs de rebelles et l'infortuné fils de Khoi, âgé de sept ans à peine ; on leur fait ouvrir et abaisser leurs habits jusqu'aux reins et relever leurs pantalons jusqu'aux cuisses ; dans cet état, on les conduit, entre deux haies de soldats devant le palais. Le roi, entouré de sa cour, les attendait là (sur la porte Ngo Mon), pour contenter ses yeux de la vue de ses victimes. Dès qu'ils sont arrivés en présence de Sa Majesté, les mandarins les saisissant par la peau de la poitrine, les font avancer, afin que le roi puisse les voir de près, puis ils les forcent à se prosterner cinq fois la face contre terre, pour saluer le prince. Celui-ci, les ayant considérés quelques instants d'un air indigné, laisse tomber un petit drapeau qu'il tenait à la main et tourne le dos aux condamnés. C'était le signal de les conduire à la mort 1 ».

    5° LES PRINCIPALES PLACES ET RUES DE LA CITADELLE.

    Le Bienheureux Michel Ho Dinh Hy, mandarin supérieur, grand intendant du palais, dont nous avons déjà parlé, fut condamné à un genre de supplice spécial, avant de consommer son martyre par la décapitation.
    Voici le texte de sa sentence de condamnation que le roi Tu Duc rédigea lui-même :
    « Ho Dinh Hy, d'abord simple greffier, s'est élevé peu à peu au grade de mandarin supérieur. Il a osé mépriser les lois du royaume et suivre une religion perverse, sans témoigner le moindre repentir... Il est digne de mourir mille fois ; qu'on lui tranche promptement la tête pour servir d'exemple aux autres.
    « De plus, nous ordonnons que cinq mandarins et quinze soldats, prennent Ho Dinh Hy et le conduisent trois fois, de trois en trois jours, par la ville intérieure2, dans tous les marchés et sur toutes les places, et qu'à chacun de ces endroits, un crieur public fasse à haute voix cette proclamation :
    « Ho Dinh Hy est coupable de professer une religion perverse... à cause de cela, il est condamné à mort... »
    « I1 faut publier cette proclamation partout, afin que tout le monde sache qu'il ne sert à rien d'être chrétien. De plus, à chaque carrefour, on donnera trente coups de bâton au condamné. Quand on l'aura promené ainsi pendant trois jours, qu'on lui tranche la tête, afin qu'à ce spectacle les chrétiens soient confondus et qu'ils se corrigent. Respectez cet ordre ».
    Cette cruelle sentence fut exécutée les 15, 18 et 21 mai 1857. Chacun de ces jours Michel Hy fut promené dans la ville de Hué et reçut la bastonnade sur, deux des principales places.

    1. Louvet, La Cochinchine Religieuse. Paris, Challamel, 1885, tome II, p. 89.
    2. La citadelle ou ville murée.

    Nous aimerions bien savoir quelles furent les rues qui formèrent cette nouvelle voie douloureuse et quels carrefours en marquèrent les stations sanglantes. A l'exemple de notre divin Sauveur, notre Bienheureux eut à y subir non seulement la douleur la plus cruelle, mais encore, ce qui coûte davantage à la nature, l'opprobre le plus profond, car il fut traité comme le plus vil scélérat là même où il avait été naguère comblé d'honneurs à cause de sa haute dignité. D'après le texte de sa condamnation, il semble que Michel Hy fut conduit non seulement à travers la citadelle, mais encore dans les marchés qui sont à l'extérieur, tout près des remparts (marché de Dong, Ba, etc.). Il est vraisemblable que, dans la citadelle, il fut promené principalement du côté est, dans le quartier des ministères. C'était, à l'époque, la partie de la ville la plus aristocratique, avec ses rues larges et parfaitement alignées, garnies de palais et d'habitations de mandarins. Ce n'est pas sans émotion qu'on peut traverser ces rues et ces places, pleines de tels souvenirs !

    II. PRISONS DU VIEUX HUÉ

    Hué avait autrefois deux prisons principales, célèbres dans l'histoire des persécutions annamites : le Tran Phu, prison des prévenus et le Kham Duong, prison des condamnés. On emprisonnait aussi au Phu Thua Thien ceux qui avaient à comparaître à ce tribunal. De plus le Palais des ambassadeurs (Cung Quan) devint une vraie prison pour les missionnaires à l'époque où le roi Minh Mang, pour entraver la prédication de l'Évangile, les manda à Hué et les obligea à demeurer dans ce palais. Enfin, une caserne de soldats, la caserne des Vo Lam, servit de prison au Bienheureux J. Marchand. Nous parlerons donc successivement de ces cinq lieux de détention, sanctifiés par la présence, les souffrances et même la mort de tant de généreux confesseurs de la foi : 1° la caserne des Vo Lam ; 2° le Cung Quan ; 3° la prison du Phu ; 4° le Tran Phu ; 5° le Kham Duong.

    1° LA CASERNE DES VO LAM.

    La caserne des Vo Lam n'était pas une prison, mais par exception elle servit de lieu de détention au Bienheureux Marchand pendant tout le temps de sa captivité à Hué, du 15 octobre au 30 novembre 1835. Pour le lieu de son emprisonnement, comme pour tout le reste, ce vénérable confesseur de la foi fut traité différemment des autres martyrs.
    Le régiment appelé Vo Lam1 avait ses casernes des deux côtés du palais royal, à gauche et à droite (côtés est et ouest). Ces casernes étaient établies sur les glacis de cette citadelle intérieure qui forme le palais du roi, entre le fossé et le chemin qui en fait le tour extérieurement.

    1. C'est en 1744 que Vo Vuong appela sa garde personnelle troupes Vo Lam, Ce corps cessa d'exister après la prise de Hué en 1886. Ce nom de Vo Lam, Vu Lam (littéralement : forêt de plumes) leur fut peut-être donné à cause de leur signe distinctif, qui aurait consisté en une touffe de plumes, soit adaptée à leur coiffure, soit brodée sur leurs habits (?). C'est là une pure hypothèse de notre part.

    En voici la description d'après M. Duc Chaigneau : « Tous ces bâtiments n'ont aucun aspect grandiose ; ce sont tout simplement d'étroits hangars, sur une ligne, formant une longue galerie à quatre rangées de colonnes de bois... L'intérieur de ces bâtiments ne brille ni par la propreté ni par le luxe de l'ameublement ; des râteliers garnis de fusils ou de lances, quelques estrades de planches, couvertes de nattes, avec une table devant pour l'usage des chefs et de grosses nattes, tendues çà et là par terre, pour les soldats, en composent tout le mobilier. Ces pauvres soldats, dont l'uniforme laisse beaucoup à désirer quant à la propreté, s'y trouvent entassés pêle-mêle, et n'ont nullement cette expression martiale qu'on s'attend à voir chez des militaires1 ».
    Le Bienheureux Marchand fut enfermé dans la partie de ces casernes la plus rapprochée du Tam Phap, par conséquent dans les bâtiments du côté est du palais et à l'extrémité antérieure, avoisinant la face principale du palais. Notre Bienheureux était chargés de fers et enfermé dans une cage de 1 mètre de long, sur 60 centimètres de large, et 80 centimètres de haut, où il ne pouvait se tenir que replié sur lui-même. A son arrivée à Hué, il était déjà dans cette cage depuis cinq semaines : on l'avait promené en cet état à travers les provinces depuis Saigon jusqu'à Hué. Pendant lés six ou sept semaines que dura son emprisonnement à la capitale, il ne quitta jamais sa cage, sinon pour être conduit dans les divers tribunaux ou à des interrogatoires et y subir les douleurs d'une horrible torture.
    Aujourd'hui il ne reste absolument rien des casernes des Vo Lam : tout a été détruit à la prise de Hué en 1885. Cette étroite bande de terre, plantée de maigres patates, qui longe les fossés du palais nous en marque du moins l'emplacement.

    2° LE CUNG QUAN OU PALAIS DES AMBASSADEURS

    Nous avons déjà décrit le Phu Thua Thien, prétoire provincial de Hué, situé au nord-est de la citadelle, à deux cents mètres environ de la porte Dong Bac à la porte Ke Trai. En face de Phu, de l'autre côté du chemin qui le longeait, se trouvait le Cung Quan ou palais des Ambassadeurs. La porte d'entrée était vis-à-vis celle du gouverneur militaire de la province.
    Ce palais consistait en une grande maison annamite : belles colonnes en bois supportant une élégante charpente qu'aucun plafond ne masquait, toiture en tuiles, mais point de façade. La maison était posée sur un soubassement de plus d'un mètre de hauteur. Elle avait environ trente à quarante mètres de long sur une quinzaine de large. Telle était la maison principale, le palais. Tout autour se trouvaient plusieurs maisons secondaires pour les domestiques, les cuisines, les dépendances. Entre les maisons il y avait des cours d'assez petite étendue. L'ensemble était entouré d'un mur d'environ deux mètres de hauteur.

    1. Michel Duc Chaigneau, Souvenirs de Hué, p, 153.

    C'est dans ce palais qu'étaient logés les ambassadeurs des différents peuples qui entretenaient des rapports avec l'Annam : d'abord ceux de la Chine, l'empire suzerain, puis ceux des différents Etats et peuplades tributaires de la Cochinchine, et d'autres encore. C'est ainsi que, pendant le séjour du Bienheureux Gagelin dans ce palais, nous y voyons arriver le fils aîné du roi du Laos, venu demander du secours contre les Siamois, puis les représentants du Tsiampa, du Cambodge, des peuplades sauvages Moï et Muong invités, à assister aux fêtés du soixantième anniversaire de la reine mère. Mais ces ambassades n'étaient jamais que temporaires : c'était toujours une affaire particulière qui les amenait.
    Lorsque le roi Minh Mang, oubliant que son père Gia Long devait la couronne à l'intervention de l'évêque d'Adran, Mgr Pigneau de Béhaine, oubliant également les bons offices qu'avaient rendus à son père et à lui-même les missionnaires et les officiers français, se décida à exécuter le dessein qu'il méditait depuis longtemps, la destruction du christianisme dans ses Etats, il n'osa pas agir tout d'abord ouvertement et par la force : la ruse fut sa première arme. Un édit défendit l'entrée des missionnaires dans le pays et prescrivit de garder sévèrement tous les ports du littoral et tous les cols des montagnes (février 1825).
    Quant aux missionnaires qui étaient déjà dans le pays, le roi, prétextant qu'il avait besoin de leurs services comme interprètes, leur enjoignit de se rendre à la capitale. Il espérait, en séparant les pasteurs des brebis, disperser le troupeau, et parvenir promptement à l'anéantissement du nom chrétien en Annam.
    Aux prêtres ainsi mis en captivité, Minh Mang, pour jouer son rôle d'hypocrite jusqu'au bout, assigna une prison dorée : il les logea dans la maison la plus honorable de la ville, le palais des ambassadeurs.
    Le B. Gagelin et le P. Odorico, franciscain italien, y habitèrent les premiers. Ils arrivèrent à Hué le 16 juin 1827. « Trois jours après, écrit M. Gagelin, une ordonnance royale nous assignait pour demeure un quartier du palais des ambassadeurs. On nous traitait princièrement : nous devions avoir un ameublement renouvelé et chacun six domestiques. Chaque mois nous devions recevoir vingt ligatures et cinq mesures de riz, ce qui vaut à peu près l'appointement des mandarins de second ordre1.

    1. Jacquenet, Vie de M. l'abbé Gagelin, Paris, Lecoffre, 1850, p. 240.

    JUILLET ACUT 1917, N° 116

    M. Taberd reçut l'ordre de se réunir à ses deux confrères. Il vint en effet passer quelques jours au Cung Quan ; mais il obtint bientôt, à cause du mauvais état de sa santé, d'habiter dans une chrétienté voisine de la capitale.
    Le travail des deux prisonniers de Minh Mang consistait en diverses traductions ; ils avaient aussi à répondre aux fréquentes questions du roi sur les affaires d'Europe.
    Dans les appartements qui leur étaient réservés, les missionnaires élevèrent un petit oratoire, où ils célébraient les saints mystères, « bonheur, dit M. Gagelin, que nous ressentions d'autant plus vivement que nous n'en avions jamais joui jusque-là sans être sur le qui-vive1». Ils donnaient aussi leurs, soins aux chrétiens épars dans la ville et aux chrétientés répandues autour de la capitale. Mais quoique leur discrétion fut très grande, de peur de donner ombrage à la cour, peut-être Minh Mang eut-il connaissance de l'exercice de ce ministère apostolique ; toujours est-il qu'au bout de deux mois environ, la surveillance se fit plus étroite autour des missionnaires. On leur donna trois mandarins et quelques soldats comme surveillants ; ils ne pouvaient plus sortir sans la permission de ces mandarins, et dans leurs sorties un soldat devait les accompagner partout. Ils étaient donc vraiment prisonniers, Ainsi se dévoilait peu à peu le vrai but du souverain les mandant à Hué : les empêcher de prêcher la religion chrétienne ; s'en servir comme interprètes n'était que le prétexte,
    Enfin, grâce à l'intervention de Thuong Cong, vice-roi de la Basse Cochinchine, le B. Gagelin et le P. Odorico purent obtenir, le 1er juin 1828, la permission de se rendre dans cette province, et le 29 juin, ils quittèrent Hué. Ils avaient séjourné un an entier au Cung Quan.
    Quatre ans après, dans la seconde quinzaine de juin 1832, le roi donna l'ordre au B. Jaccard de venir résider au Cung Quan.
    Un an plus tard, le P. Odorico y fut amené de nouveau (juin 1833). Ils furent également employés aux travaux de traduction. Ils restèrent ainsi dans leur confortable, mais étroite prison jusqu'au 8 novembre 1833. Ce jour-là Minh Mang, qui venait de lever définitivement le masque, en faisant décapiter le B. Gagelin trois semaines auparavant, ordonna de les transférer au Kham Duong, prison des malfaiteurs jugés et condamnés.
    Treize ans s'écoulèrent et le Cung Quan reçut de nouveau un hôte illustre. C'était au commencement de septembre 1846, Mgr Lefebvre, vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, condamné a mort pour la seconde2 fois, mais gracié par Thieu Tri, qui craignait de se créer des difficultés avec la France, fut transféré de sa prison au Cung Quan en attendant qu'une jonque de commerce du roi lé reconduisit à Singapore.

    1. Jacquenet, Op. cil., p. 241.
    2. Condamné à mort une première fois, comme prédicateur de la religion, Mgr Lefebvre avait été délivré pur le contre-amiral Cécile, commandant des forces navales de la France en Extrême-Orient (commencement de l'année 1845).

    ***

    En Annam, les maisons sont facilement transformables, il n'est pas difficile de s'en servir pour des usages très différents sans avoir à les modifier beaucoup. C'est ainsi que le Cung Quan, après avoir été un palais, devint une prison, une vraie prison. Nous avons dit que le Phu Thua Thien était situé juste en face le Cung Quan ; à certaines époques, notamment sous Tu Duc, il arriva que les prisonniers du Phu étaient si nombreux que la prison ordinaire ne pouvait plus les contenir. On en logeait alors une partie au Cung Quan, qui de suite prenait l'aspect sordide de la prison annamite. C'est pour ce motif que, pendant les persécutions de Tu Duc, de nombreux chrétiens furent incarcérés dans cette maison et y endurèrent toutes les souffrances que nous décrirons bientôt en parlant de la prison Tran Phu.
    A une époque que nous ne saurions préciser, mais que nous pensons être l'année 1874, le Cung Quan fut transporté hors de la citadelle. Les maisons annamites n'étant en réalité que de grands meubles (charpente soutenue par des colonnes en bois et tout autour, en guise de murs, des ouvrages en bois) sont aisément démontables. On transporta donc ce palais sur les glacis de la citadelle, à l'angle du chemin qui suit la rive gauche du fleuve et le chemin qui vient de la porte Dong Nam ou Thuong Tu (Mirador VIII), une quarantaine de mètres en aval de ce dernier chemin, à l'endroit où l'on voit aujourd'hui l'école des Hau Do.
    Transporté là, le Cung Quan prit le nom de Thuong Bac, C'est dans ce palais que se rendait le ministre des relations extérieures, pour recevoir les Européens qui avaient à traiter avec le gouvernement annamite ; car l'entrée de la citadelle, était alors rigoureusement interdite à tout Occidental. C'est à cause de cette dernière circonstance, que nous inclinons à croire que le transfert de ce palais eût lieu en 1874, ou peu après. En effet, après le traité de cette année-là, les relations entre la France et l'Annam devinrent continuelles, un Chargé d'affaires étant établi a Hué. Bien malgré lui, le roi Tu Duc dut se résigner à recevoir les représentants de la nation protectrice, mais, comme compensation à son orgueil froissé, il empêcha les diables Européens de fouler le sol de sa capitale.
    Cela dura ainsi jusqu'en 1885. Après la prise de Hué, le Thuong Bac fut pendant assez longtemps le quartier général de la garnison française. Aujourd'hui ce palais a été transformé en école supérieure pour le mandarinat et s'appelle école des Hau Bo. Singulière destinée que celle de cette maison : tour à tour palais, prison, de nouveau palais, quartier général, école !
    Pour nous, quand nos regards la rencontreront, nous ne manquerons jamais de rappeler à notre souvenir son plus beau titre de gloire, celui d'avoir abrité pendant de longs mois quelques-uns des héros de la mission de Cochinchine. La même pensée reviendra à notre esprit quand nous passerons devant l'emplacement de l'ancien Cung Quan, dont il ne reste aujourd'hui pas le moindre vestige. Cet emplacement se trouve dans la Concession française. En y pénétrant par la porte Ke Trai, après avoir marché droit devant soi environ deux cents mètres, on a, tous deux touchant le chemin, à gauche l'emplacement du Cung Quan, et à droite, comme nous l'avons déjà dit, celui du Phu Thua Thien.

    30 LA PRISON DU PHU THUA THIEN.

    Nous avons donné plus haut, en parlant des prétoires, la description du Phu Thua Thien.
    Une prison était jointe à ce tribunal et renfermait les prévenus qui avaient à y comparaître. Elle se trouvait en arrière des trois bâtiments réservés aux mandarins du Phu (le De Doc, le Phu Doan et le Phu Thua), joints aux casernes des soldats employés dans ce tribunal ; pour mieux dire, c'était une partie des casernes qui servait de prison. Ces casernes se composaient de quatre grands bâtiments, cieux derrière le Phu Thua et deux derrière le Phu Doan : de ces deux derniers, le plus en arrière avait sa partie est réservée aux prisonniers.
    Comme ceux-ci étaient parfois très nombreux (on en vit à certains moments plus de deux cents à là fois), on avait beau les entasser les uns sur les autres, la place faisait défaut quelquefois. Dans ces occasions, le palais des Ambassadeurs, le Cung Quan, situé en face le Phu, était transformé en prison. Nous pensons que la chose se fit à différentes reprises ; du moins il est certain que cela eut lieu au moment des grandes persécutions de Tu Duc vers 1860 ; nombreux alors étaient les chrétiens emprisonnés au Phu.
    La prison du Phu ne différait pas sensiblement de celle du Tran Phu, dont nous allons bientôt parler : le régime des prisonniers et leurs misères physiques et morales étaient les mêmes. Nous les décrirons en parlant de cette autre prison.
    Nombreux, nous l'avons dit, furent les chrétiens qui souffrirent pour Jésus-Christ dans la prison du Phu, mais malheureusement nous n'avons pu découvrir leurs noms. Il faut donc nous contenter de rappeler les soixante-treize chrétiens de Duong Son, dont les deux principaux s'appelaient Khoa et Thai.
    La prison du Phu Thua Thien disparut en même temps que le Phu lui-même, quand, après la prise de Hué, en 1885, ce terrain devint terre française. Aujourd'hui il n'en reste absolument rien.
    Mais avant de disparaître, cette prison s'illustra à sa manière par un petit fait que nous croyons intéressant de rapporter. Depuis 1883 la France possédait l'angle nord de la citadelle. C'était une petite concession ayant à peu près la forme d'nn triangle : deux côtés étaient formés par les remparts de la ville, le troisième par un mur ordinaire en briques. Mais les limites de la Concession de ce côté traversant deux mares, le mur s'arrêtait au bord de l'eau, et même parfois, surtout en été, n'arrivait pas jusqu'à l'eau, dont le niveau baissait avec les chaleurs.
    Dans la nuit du 4 au 5 juillet 1885, les Annamites devaient massacrer les soldats français casernés dans la Concession, et secouer ainsi le joug de la France L'attaque eut lieu, mais ne réussit pas : le lendemain la ville de Hué était prise par les troupes françaises. Cette révolte est connue sous le nom de guet-apens de Hué. Ce que nous voulons rappeler ici au sujet de ce coup de main, c'est que, aussitôt le signal donné, les prisonniers du Phu Thua Thien dont la prison était voisine de la Concession, furent relâchés et ce sont eux qui, se glissant entre le mur interrompu et les mares, pénétrèrent facilement dans la Concession, et armés de torches et de lances commencèrent l'attaque, en incendiant les baraquements et en massacrant les soldats.

    LA PRISON TRAN PHU.

    Le Tran Phu et le Kham Duong sont les deux prisons les plus célèbres dans les .Annales de l'Eglise de Hué. Toutes les deux nous sont bien connues grâce à la plume alerte et infatigable de M. Miche. Ce missionnaire, plus tard vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, nous en a fait la description dans les lettres qu'il écrivit à son évêque et à sa famille, pendant les dix mois qu'il y fut détenu, en 1842 et 1843. Ces lettres ont été publiées dans les Annales de la Propagation de la Foi (vol. XV).
    Nous l'avons déjà dit, c'est au Tran Phu1 que subissaient la prison préventive les prisonniers déférés au tribunal Bo Hinh (ministère de la Justice). Il paraît donc au moins très vraisemblable qu'il est aussi ancien que ce dernier, par conséquent qu'il remonte au règne de Gia Long, au commencement du XIXe siècle. En tout cas, nous le voyons explicitement nommé comme le lieu de détention du B. Gagelin en 1833.
    A cette époque le Tran Phu était situé dans l'angle sud-est de la citadelle. Pour s'y rendre, il fallait, après avoir franchi la porte Chanh Dong (vulgairement appelée aujourd'hui par les Annamites porte de Dong Ba et par les Européens Mirador IX) tourner à gauche et suivre le chemin de ronde pendant environ 350 mètres. Cet espace parcouru, on arrivait à la hauteur de la prison qui longeait le chemin de ronde du côté oppose aux remparts. Le Tran Phu resta là pendant toute la période des persécutions et même bien des années après, puisque ce fut le roi Thanh Thai (monté sur le trône en 1889) qui le fit détruire et réédifier ailleurs1.

    1. On dit aussi Tran Vu. Les deux mots/ont le même sens et s'écrivent avec les mêmes caractères.

    Il ne faut pas se représenter le Tran Phu, pas plus que tout autre prison annamite, comme une prison européenne : tout y diffère comme on va s'en rendre compte.
    Voici d'abord la description de la prison que nous étudions. Le Tran Phu était un grand bâtiment consistant essentiellement en une charpente en bois supportée par une multitude de colonnes également en bois. Il était couvert en tuiles et entouré de quatre murs. Tous les édifices publics, tribunaux, greniers, etc., étaient construits dans ce même style, « Vue du dehors, dit M. Miche, on prendrait en France (notre prison), aussi bien que les maisons des grands dignitaires de l'Etat, pour une belle écurie2 ».
    Ce grand bâtiment, d'environ quarante-trois mètres sur treize, était situé au milieu d'une enceinte de grands murs, de forme rectangulaire, ayant soixante-dix à quatre-vingts mètres de long sur environ vingt-cinq de large. La longueur était dans le sens du chemin de ronde, sur lequel s'ouvrait, au milieu, la porte principale. Par derrière étaient d'autres portes donnant sur un marais qui arrivait jusqu'au mur d'enceinte. Sur les côtés, les murs étaient séparés, par de misérables habitations, des sentiers qui du chemin de ronde se rendaient dans la ville.
    De cet état de choses il reste à peine des vestiges. Le marais situé en arrière du Tran Phu existe encore ; on peut suivre les traces des fondements en pierre du mur d'enceinte qui le longeait ; ces mêmes pierres se retrouvent éparses le long du chemin de ronde ; enfin sur les côtés, on trouve, en creusant, des débris de briques. Et c'est tout. De petits jardins et de modestes habitations occupent l'emplacement de la prison et de sa cour.
    Le grand bâtiment dont nous avons parlé était divisé en trois compartiments, renfermant chacun un certain nombre de prisonniers. Chaque compartiment était confié à la garde d'une compagnie de soldats ayant à sa tête un capitaine, La compagnie comptait cinquante hommes, par conséquent la garde complète du Tran Phu s'élevait au chiffre de cent cinquante soldats. Mais on ne trouvait guère ce nombre que le premier jour du mois, jour où l'on distribuait la solde qu'il fallait venir toucher en personne. Le reste du temps les deux tiers des gardiens jouissaient d'un congé ou étaient employés par le roi à divers travaux.

    1. A la mort de Tu Duc, en 1883, ce fut un de ses fils adoptifs, Duc Duc, qui lui succéda. Mais il fut détrôné au bout de trois jours. On l'emprisonna d'abord quelques jours au Tran Phu, puis on l'emmena au palais Ton Nhon, où il fut enfermé dans un étroit réduit formé de quelques planches et de pièces de bois. 0n l'y laissa mourir de faim. Quand Thanh Thai, fils de l'infortuné Duc Duc, monta sur le trône en 1889, il eut à coeur, pour réhabiliter la mémoire de son père, de faire disparaître toute trace des opprobres qu'il avait eu à subir. C'est pour cela qu'il fit détruire de fond en comble le Tran Phu où on l'avait mis au rang des malfaiteurs. Cette prison fut reconstruite à environ cent cinquante mètres plus près de la porte Dong Ba, toujours le long du chemin de ronde et du même côté. Mais le typhon du 11 septembre 1904 la renversa et depuis elle n'a pas été reconstruite. A en juger par les ruines que l'on peut voir encore, ce nouveau Tran Phu était de dimensions restreintes. Le mur d'enceinte, formant un carré, n'avait guère qu'une vingtaine de mètres de côté.
    2. Annales de la Propag. de la Foi. XV, 511,

    Chaque capitainerie se divisait elle-même en deux parties : l'une en avant, l'autre en arrière. La chambre d'avant, plus spacieuse, relativement propre, suffisamment éclairée et aérée, servait de logement aux geôliers et aux prisonniers que l'on voulait traiter avec quelques égards. La chambre d'arrière, deux fois plus petite que l'autre, obscure sordide, était la prison proprement dite. C'est là qu'étaient entassés les prisonniers, chargés de chaînes, les pieds entravés dans les ceps et souvent les épaules meurtries par une lourde cangue. C'est là encore qu'étaient enfermés, arsenal sinistre, les instruments de supplice, les liens, les cangues et les chaînes.
    Bien triste, on le devine, était le sort de ces malheureux détenus et aucune main compatissante ne venait jamais l'adoucir. Le nécessaire, c'est-à-dire la nourriture et les habits, ne leur était même pas donné Au Tran Phu, ainsi que dans toutes les autres prisons annamites, sauf au Kham Duong, comme nous le verrons, le gouvernement ne s'occupait nullement de l'entretien des prisonniers. Chacun d'eux devait pourvoir lui-même à sa subsistance, fût-il à cent lieues de son village, et pour cela il devait soit apporter avec lui l'argent nécessaire, soit, ce qui était le plus ordinaire, se faire accompagner d'un parent ou d'un ami qui prenait soin de lui fournir les vivres pendant toute la durée de sa détention1. Nous trouvons sous la plume de M. Miche les deux traits suivants qui, tout en confirmant ce que nous venons de dire, montrent l'âme païenne sous un jour bien triste : dureté, égoïsme, orgueil, absence de tout sentiment !
    « Lorsque j'étais à la prison de Tran Phu, dit-il, un prisonnier cambodgien, arrivé depuis peu, ne recevait pas de ration ; les soldats par pitié lui permirent de curer leur marmite et de s'approprier l'aliment brûlé qui reste collé au fond, à condition qu'il les aiderait à écosser le riz pendant la journée. A la fin, un officier prit la résolution de monter au tribunal et d'avertir les mandarins de l'état de détresse où se trouvait ce malheureux. Pour sa récompense il fut menacé du rotin, parce qu'il avait soulagé la misère d'un manant digne du dernier supplice, et qu'il s'était intéressé à son sort2 ! »

    1. Toutefois, d'après la loi ou l'usage, le gouvernement devait pourvoir à l'entretien des prisonniers étrangers. Mais les deux traits cités par M. Miche montrent ce qui arrivait en pratique.
    2. Annales de la Propag, de la Foi, XV, 531.

    Un jour, M. Miche demandait des secours pour lui-même et pour son confrère, M. Duclos : « Vous nous avez pris notre argent, dis-je aux mandarins, vous avez vendu tous nos effets ; d'où vient donc que nul d'entre vous ne songe à pourvoir à notre subsistance ? Vous est-il permis de nous faire mourir de faim avant que cette peine ait été prononcée contre nous. Pour être justes, il faut ou nous rendre ce qui nous appartient, ou suppléer aux ressources que vous nous avez ravies ». A ces paroles le président fit cette inqualifiable réponse : « Vous n'avez plus d'argent ! Eh bien ! Mangez de la terre! » Et en effet, sans l'ingénieuse charité des chrétiens qui nous soulagent au péril de leur vie, il y a longtemps que nous devrions manger de la terre et mourir de faim ; car si les deux premiers mois de notre incarcération à la capitale nous avons reçu un sou par jour pour notre entretien, voilà plus de quatre mois que nous ne touchons pas une obole1».
    Cette absence de tout sentiment humain n'était pas l'apanage exclusif des personnages de la classe élevée. Sous ce rapport les serviteurs valaient leurs maîtres, les soldats leurs mandarins ; du haut en bas de l'échelle sociale, grands et petits, ils étaient tous taillés sur le même modèle Cette constatation va nous montrer un autre côté des misères des hôtes du Tran Phu.
    Aussitôt qu'il en franchissait le seuil, le prisonnier voyait ses geôliers s'abattre sur lui comme sur une proie. Quelque pauvre et misérable qu'il fût, le nouveau venu devait satisfaire au plus vite leur rapacité : sous forme de présents il devait offrir aux chefs de la capitainerie quelques ligatures, de l'arec, du bétel et un vase de vin. Tant qu'il ne s'était pas soumis à cet usage, il devait s'attendre non seulement à subir la peine de son emprisonnement dans toute sa rigueur, mais encore à voir chaque heure du jour et de la nuit lui apporter une tracasserie nouvelle. Ce cadeau une fois fait, le détenu avait enfin la paix avec ses gardiens, mais une paix éphémère : elle prenait fin avec les derniers jours de la lune2. Chaque mois, en effet, avait lieu la relève des Cai et des Bêp3 de service, or ces nouveaux surveillants exigeaient aussitôt qu'on renouvelât avec eux la cérémonie de l'arrivée : il fallait de nouveau de l'argent, de l'arec et du vin, sinon malheur au pauvre prisonnier !
    Achevons le portrait des geôliers du Tran Phu. Nous leur avons donné le nom de soldats : ils l'étaient en effet. N'oublions pas que nous sommes en Annam : soldat, armée, ces mots n'ont point ici le sens plein de noblesse que nous leur donnons en Europe. Dans nos pays occidentaux, le soldat est essentiellement le défenseur de la patrie, son rôle officiel est la protection du sol, des biens et des personnes. En Extrême-Orient, le soldat est essentiellement un homme de corvée, il est le domestique du roi et des mandarins pour tous les travaux, nobles ou vils, auxquels il leur plaira de l'employer : cette condition servile est parfaitement exprimée dans la phrase sacramentelle employée par tout soldat et en général tout serviteur du gouvernement pour s'excuser de l'exécution des besognes qu'il fait, même lorsqu'elles répugnent à sa conscience d'honnête homme : An com vua, thi phai lam viêc vua. Quiconque mange le riz du roi doit travailler pour le roi. Les corvées imposées par Sa Majesté ou ses représentants sont de différentes espèces ; faire la guerre en est une, accompagner le souverain dans les cérémonies officielles en est une autre ; mais garder les voleurs et les assassins et leur trancher la tête ou couper leurs corps en morceaux en est une aussi ; et l'Annamite la met tout naturellement sur le même pied que les deux précédentes.

    1. Annales de la Propag, de la Foi, XV, 523.
    2. On sait que les Annamites suivent le mois lunaire.
    3 Les Cai étaient des sous-officiers, et les Bep des caporaux chargés de la dépense.

    En dehors de l'obligation de paraître à leur rang dans les cortèges royaux, et exception faite, bien entendu, des caprices du roi qui leur imposait à l'occasion les travaux les plus disparates, la charge officielle des soldats du Tran Phu était la garde des prisonniers, l'application de la question pendant le jugement et l'exécution des condamnés ; ils étaient geôliers et bourreaux. On les voyait à la porte de la prison Tran Phu veillant sur les détenus ; on les trouvait aussi au ministère de la Justice et dans les autres prétoires, assistant à tous les interrogatoires des prévenus. Ils n'étaient pas là spectateurs oisifs. Sur un signe du mandarin ils saisissaient les tenailles froides ou rougies au feu et les enfonçaient avec une habileté remarquable dans les chairs du patient ; ou bien maniant adroitement le rotin, ils traçaient en quelques coups de larges sillons sur le corps du prévenu dont la chair volait en lambeaux. La victime ensanglantée poussait des cris déchirants, mais le bourreau, le soldat pour l'appeler par son nom officiel, ne laissait percer aucune émotion sur son visage : comment l'aurait-il fait d'ailleurs, puisqu'il n'en ressentait aucune en lui-même ! Enfin, pour remplir jusqu'au bout son métier de bourreau, le soldat prenait le condamné et le conduisait au lieu de l'exécution : là, c'était à lui à faire tomber la tête de la victime, à nouer autour de son cou la corde fatale ou à déchiqueter ses membres palpitants. Et tout cela, il l'accomplissait impassible et sans le moindre trouble : où était donc en cet homme ce qui le rendait digne de porter son nom ?
    Nous voyons les troupes européennes consacrer les longues périodes de paix à s'exercer au noble métier des armes : défendre la patrie contre l'ennemi envahissant est un art auquel il faut se former, si l'on veut que le succès vienne couronner les efforts. Le soldat du Tran Phu sentait lui aussi le besoin d'une formation : on ne l'exerçait point au maniement d'un fusil ou d'une épée, à quoi bon ? Pour torturer avec habileté il lui suffisait de savoir se servir d'un rotin ! C'est pourquoi, le soir venu, quand les tribunaux avaient suspendu leurs séances, les compagnies étaient réunies, chacune devant son logement. On apportait trois mannequins recouverts de lambeaux de nattes et imitant vaguement une forme humaine. Chaque compagnie en prenait un et formait le cercle autour de lui. Le plus ancien prenait alors la parole et donnait des explications que tous écoutaient avec avidité. De la théorie on passait bientôt à la pratique : les soldats, un rotin à la main, s'approchaient à tour de rôle du paillasson et le frappaient avec lenteur, qu'il fut mis en pièces. Ceux dont les coups coïncidaient et jusqu'à ce faisaient promptement des marques profondes étaient l'objet de l'admiration de leurs camarades et recevaient les félicitations de leurs chefs. Quand, le lendemain, recommencerait au prétoire cette horrible et ignoble scène, non plus sur un mannequin inanimé mais sur une chair vivante et sensible, le mandarin pourrait dire avec orgueil : « Voilà de bons soldats ! »... Nous dirions, nous : « quels cruels bourreaux1 ! »
    Si les geôliers étaient gens peu recommandables, les prisonniers n'étaient pas non plus personnes bien honorables. Nous parlons des détenus ordinaires, et non de ceux qui y furent amenés, au mépris de toute justice, pour la cause de la religion.
    Les hôtes ordinaires du Tran Phu étaient pour la plupart des scélérats chargés de crimes plus ou moins graves, vol, piraterie, meurtre. Il y en avait pourtant qui n'avaient que des peccadilles ou qui étaient même complètement innocents. Cette dernière catégorie se recrutait surtout parmi les employés du palais royal, où le monarque n'exerçait son empire que les foudres à la main, M. Miche raconte que dans l'espace de quatre à cinq mois seulement il vit descendre du palais à sa prison plus dé quinze personnes. « Quelle était leur faute, dit-il ? Franchir par mégarde le seuil d'une porte prohibée, prononcer un mot qui se trouve être le nom d'un enfant royal, briser un vase2 », et autres vétilles de ce genre.
    Voilà pour le point de vue moral. Quant aux conditions sociales, toutes étaient représentées au Tran Phu, depuis les gens du peuple jusqu'aux plus hauts fonctionnaires : «Nous avons pour compagnie, dit encore le missionnaire déjà cité, des mandarins de tous degrés, depuis le simple Cai jusqu'au Tong Doc, espèce de lieutenant général1 ».

    1. Un moment pourtant, sous le règne de Thieu Tri, les soldats du Tran Phu furent employés à des travaux plus pacifiques : les garde voleurs devinrent garde moutons. Ceci confirme ce que nous disions plus haut, à savoir que les soldats pouvaient être employés aux besognes les plus disparates et les plus bizarres, selon le bon plaisir royal. Pour ne rien lui enlever de sa saveur, nous laissons à la plume humoristique de M. Miche le soin de relater cette petite anecdote qui, bien que de minime importance, mérite pourtant d'être racontée puisqu'elle se rattache à l'histoire du Tran Phu. « Les moutons du roi, dit le missionnaire, partagent avec nous la distinction d'être gardés par les soldats de Sa Majesté, depuis que Thieu Tri en a fait acheter un troupeau à Batavia : trop humbles pour habiter au palais, ils furent, dès leur arrivée, envoyés en prison ; étrangers et innocents, pouvaient-ils espérer mieux ! Vite, il fallut construire une bergerie dans un coin de notre vaste cour, aux frais, bien entendu, de la noble milice, qui doit être assez dédommagée de ses dépenses par l'honneur de loger et de mener paître des moutons qui doivent passer sous la dent royale. Tous les jours donc, il faut que nos guerriers, déposant le sabre et la lance, s'arment de la houlette pour aller remplir tour à tour l'humble office de bergers. S'il périt par hasard quelque petit agnelet, la garde tout entière s'en émeut ; il faut prouver par un procès-verbal en bonne et due forme, que le jeune défunt est mort de sa belle mort, sans quoi la caserne serait gravement suspectée d'avoir voulu couper les vivres à Sa Majesté,». Annales de la Propag. de la Foi, XV, 516.
    2. Annales de la Propag. de la Foi, XV, 510.

    Mais nous avons hâte de signaler une catégorie de prisonniers qui nous est chère, ceux qui ont porté la chaîne et la cangue pour le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ : ce sont eux qui ont rendu célèbre cette prison du Tran Phu, comme celle du Kham Duong également. Grâce à eux ce ne sont plus des ruines que, touristes curieux, nous venons y visiter, ce sont des reliques que, pèlerins pieux, nous nous empressons d'y vénérer. Sous les trois rois persécuteurs, Minh Mang, Thieu Tri et Tu Duc, nombreux furent les prêtres et les simples fidèles qui méritèrent ici le beau titre de prisonniers du Christ Jésus, vinctus Christi Jesu2, que saint Paul regardait comme si glorieux,
    Nous voudrions bien pouvoir en donner la liste complète, mais en dehors des martyrs que l'Église a placés sur ses autels, nous n'avons pu que glaner quelques noms : consolons nous en pensant que nous pourrons feuilleter un jour au ciel le livre d'or du Seigneur où aucune inscription n'aura été omise.
    (A suivre).

    1917/171-197
    171-197
    Vietnam
    1917
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