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Prisonniers libérés

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    Prisonniers libérés

    Deux des nôtres prisonniers en Allemagne ont été libérés et sont arrivés en France pendant le mois d'octobre : M. Mayet, un de nos aspirants, originaire du diocèse de Saint-Claude qui avait été pris au mois de décembre 1915, et un de nos dévoués auxiliaires : M. Boittiaux, qui était captif depuis le 8 septembre 1914. Tous les deux appartenant à des formations sanitaires avaient été arrêtés et retenus contre tout droit. La lettre de M. Boittiaux que nous publions ci-après nous fera connaître quelques-unes des souffrances qu'ils ont endurées et que des milliers de Français ont encore à subir de l'inhumanité allemande.

    Dans les camps de Prisonniers Français.
    cruautés des Allemands

    LETTRE DE M. BOITTIAUX

    De la Société des Missions Etrangères.

    MON PÈRE,

    Vous désirez faire connaître aux amis des Missions Étrangères quelques incidents de mon internement en Allemagne. Je le veux bien, non pour moi, puisque je suis libre, délivré de mes bourreaux, mais pour mes compagnons de souffrance restés dans les geôles allemandes ! Il est bon qu'en France le plus grand nombre possible de personnes sachent ce qui se passe là-bas, dans le pays de la barbarie.
    Fait prisonnier à Maubeuge, en 1914, j'ai été avec de nombreux camarades emmené immédiatement à Friedrichsfeld, près de Wesel, en Westphalie. C'était un camp très vaste qui a contenu jusqu'à 30.000 prisonniers. Il n'était pas aisé d'en sortir, car il était entouré :
    1° D'une palissade faite de bois et de fils de fer barbelés ;
    2° De fils de fer barbelés et électrisés, tendus sur plusieurs rangs jusqu'à un mètre de hauteur ;
    3° et 4° De deux rangées de fils de fer ordinaires ;
    5° D'un remblai en terre de 1 m. 1/2 de hauteur. Aux quatre coins du camp étaient placés, sur des soubassements solides avec cabanes en bois, des mitrailleuses et des canons chargés. Des soldats en armes surveillaient le camp.
    Nous logions dans des baraquements en bois. Chaque baraquement renfermait 700 hommes. Pendant la première année de notre captivité, nous couchâmes sur la paille. Ensuite chaque homme eut une couchette, étroite et dure, qui touchait celle du voisin et dont la paillasse en fibres de bois nous fournissait abondamment de la vermine.
    Quand on entrait là pour la première fois on ne voyait que des couchettes. En regardant attentivement, on finissait par apercevoir un passage ménagé pour gagner les diverses parties du baraquement.

    ***

    Passons à la nourriture : Pendant la première année elle fut de qualité moins mauvaise et de quantité un peu moins restreinte qu'elle ne l'est maintenant :
    Chaque semaine, nous avions trois fois de la viande, 100 grammes par homme et par distribution.
    Depuis la fin de 1915, voici la nourriture des prisonniers du camp de Friedrichsfeld :
    Chaque semaine : 15 grammes de viande, le poids d'une lettre, avant le tarif actuel. C'est bien léger 15 grammes de viande, et pas gros, et une fois par semaine seulement ! Le dimanche : une tasse de boisson ressemblant de très loin à du café, sucré avec de la saccharine
    Chaque jour : 200 grammes de pain noir.

    Le matin à 7 h. de l'eau chaude brune, qu'on appelait du thé, du café, du cacao ; mais le plus subtil dégustateur n'eut pu lui trouver le goût d'aucune de ces boissons.
    A midi : des choux, navets, betteraves, à tour de rôle, selon les jours ; de l'orge ou de l'avoine concassés avec leur écorce, en petite quantité bien entendu. Quelquefois de la soupe composée d'eau chaude et de légumes, ou du poisson : un petit poisson à moitié pourri pour quatre hommes ; tout y passait la tête, la queue et les arêtes.
    Actuellement on a un poisson toujours petit et toujours à moitié gâté par homme.
    Le soir : tantôt de la farine de maïs ou de glands de chêne, tantôt deux pommes de terre.
    Pour boisson, l'eau brune du matin, si on ne l'avait pas bue tout entière, ou l'eau de la fontaine.
    Vous pensez sans doute qu'à ce régime-là nous avions faim et même très grande faim. Vous avez parfaitement raison.
    Que de fois n'avons-nous pas cherché dans les ordures des épluchures de pommes de terre ou de carottes, et après les avoir lavées soigneusement ne les avons-nous pas fait cuire sur de petits feux dissimulés derrière un baraquement !
    Aussi, quand par hasard se présentait une occasion d'avoir quelque chose de plus à se mettre sous la dent, nous ne la manquions pas. Mais parfois nous payions cher notre désobéissance. Un jour, une voiture remplie de pains se renversa, les pains roulèrent par terre, et quelques soldats se précipitèrent pour en ramasser. Immédiatement les Allemands tirèrent sur les malheureux, et en blessèrent un assez grièvement. Un autre jour, un Russe, qui n'en pouvait plus, vint dans notre baraquement nous demander un peu de pain. La sentinelle qui le vit sortir tira sur lui et le tua. Faut-il le plaindre plus que ces malheureux que j'ai vus anémiés, usés par cet exécrable régime, tomber malades, devenir phtisiques et mourir?
    Ceux qui liront ces lignes comprendront de quelle utilité sont les provisions envoyées à nos prisonniers, et avec quelle reconnaissance elles sont reçues. Oh ! Que les personnes qui peuvent faire des envois à leurs parents ou à leurs amis n'y manquent pas. Je suis convaincu que, sans ces envois, bien des Français ne reverront jamais leur pays. Les camps allemands seront la dernière étape de leur vie.
    Pour l'argent, il est nécessaire également. On doit cependant se souvenir qu'il y a quelque temps les prisonniers écrivirent de ne plus leur en envoyer. Voici à quelle occasion : Pendant un certain temps les Allemands nous firent payer un change relativement modéré de 0,05 à 0,10 par mark1. Mais quand la valeur du mark vint à baisser, ils nous firent payer beaucoup plus cher. C'est ainsi que d'après le change en Suisse, 10 francs auraient dû nous être payés 10 marks ; or nous n'en recevions que 8.
    La Croix-Rouge de Genève réclama, les prisonniers réclamèrent, et le Français chargé de la comptabilité, un habitant notable de Roubaix, refusa net de tenir de pareils comptes et donna sa démission. Pour le punir on l'envoya en Russie. Cette exaction des Allemands continue.

    1. Le mark vaut d'ordinaire 1 fr. 25.

    ***

    Nos occupations consistaient dans l'accomplissement de corvées plus ou moins pénibles et monotones : entretenir la propreté dans le camp, faire des canalisations, réparer les routes.
    Les hommes valides qui pouvaient travailler n'étaient que rudoyés, mais ceux que la faiblesse obligeait à s'arrêter, à s'asseoir, étaient aussitôt frappés à coups de poing, de pied, de plat de sabre.
    Au commencement de 1915, les Allemands demandèrent des volontaires pour aller travailler dans les usines de munitions à Dusseldorf, à Essen, dans les mines, dans les carrières.
    Très peu se présentèrent.
    Alors les Allemands en prirent par force.
    Les uns partirent, les autres résistèrent. Ces derniers furent immédiatement punis. Pour nourriture quotidienne ils n'eurent que 200 gr. de pain noir et de l'eau. Ils furent chargés d'un sac de sable de 20 kilogr. et forcés de marcher pendant deux et trois heures de suite. S'ils s'arrêtaient, ils étaient insultés et frappés. Plusieurs ont supporté ces souffrances, ces supplices, pendant trois semaines et un mois. Et si quelque camarade était surpris leur donnant du pain, du chocolat, des provisions, il était puni de prison.
    J'ai vu un infirmier attraper cinq jours de prison pour avoir passé à des résistants une feuille de papier à cigarettes.
    Au moment où j'ai quitté l'Allemagne, octobre 1916, ces cruautés continuaient.

    ***

    Quant à ceux qui allèrent dans les mines, voici comment ils étaient traités. Des camarades revenus blessés nous l'ont dit :
    Tous, commandés par un chef, le porion, revolver au poing, devaient descendre dans les mines et y travailler de 8 à 10 heures par jour. S'ils cessaient leur travail pour prendre un peu de repos, aussitôt le surveillant les frappait.
    S'ils déclaraient être à bout de forces, le surveillant les frappait.
    Si les coups ne suffisaient pas, les Allemands employaient ce moyen digne de tortionnaires de profession. Ils enfermaient les malheureux dans des chambres chauffées à 45° et les y laissaient pendant cinq ou six heures.
    Ce n'est pas tout.
    J'ai connu un de mes camarades, M. D., de Dinard, qu'on a forcé d'aller travailler dans une carrière. Il était malade, il le dit. On ne voulut pas le croire. On le fit mettre en rang avec plusieurs autres soldats français, malades comme lui. On les obligea de se déchausser d'un pied, de le laisser nu, et on les fit descendre et monter, pendant des heures, les lacets remplis de graviers de la carrière. D'autres furent obligés de rester au garde à vous un pied nu, et ainsi pendant plusieurs heures, et c'était en hiver.
    Ces malheureux n'étaient renvoyés dans les camps que très malades on blessés. J'en ai vu revenir qui n'avaient plus que les os et la peau, d'antres si malades qu'ils sont morts peu de jours après. J'ai vu un cultivateur dont on avait fait un mineur, revenir un mois après son départ, avec trois doigts emportés.

    Voilà l'Allemagne qui veut dominer l'Europe, être la maîtresse monde. Quand les alliés proclament qu'ils combattent pour la civilisation, ils disent la stricte vérité.

    ***

    J'ai été interné durant deux mois, du 4 juillet au 29 août 1915, dans un camp de représailles, à Neunkirchen en Westphalie, non loin de la frontière hollandaise.
    Par un raffinement d'inhumanité, les Allemands choisirent parmi nous ceux qui exerçaient en France des professions libérales ou les propriétaires. Nous trouvâmes 4.500 à Neunkirchen.
    Au lieu de baraquements nous avions des tentes ; nous étions 300 sous chaque tente. Les lits étaient remplacés par la terre nue ; et cette terre était humide ; au bout de quelques jours on nous donna une botte de paille pour trois ou quatre, et un peu plus tard quelques planches.
    Nous eûmes à couper des arbres, à les transporter, à faire des défrichements et des terrassements. J'ai vu le marquis de C. et le vicomte de J. porter des marmites de 0m, 75 de hauteur qui contenaient notre popotte ; j'ai vu un notaire attelé à une charrette de charbon, et nombre de propriétaires qui n'avaient jamais touché d'autre instrument tranchant que leur couteau, manier des haches, des scies, des coins, des pelles, des pioches, etc.
    Le pays était malsain, et bientôt un certain nombre d'entre nous furent atteints de la fièvre et de la dysenterie.
    Le major nous faisait passer la visite en plein air, et comme aucune palissade ou aucun remblai ne nous protégeait, les passants pouvaient voir les prisonniers malades, en pleine nudité, au grand soleil. Et les gestes, à défaut des paroles que nous ne comprenions pas, nous révélaient les réflexions saugrenues ou inconvenantes échangées entre les spectateurs sans vergogne.
    Enfin, sur l'ordre du général, ces exhibitions cessèrent.
    En même temps qu'ils nous infligeaient ces misères physiques, les Allemands, ces gens-là pensent à tout, à tout ce qui est mauvais, essayaient de nous démoraliser.
    Ils nous racontèrent que les Français avaient subi de grandes défaites, et aussi les Russes, et que ces derniers avaient demandé la paix. Pour mieux nous persuader ils faisaient, chaque jour, hisser le drapeau pour annoncer leurs victoires. Ils en furent pour leurs frais d'imagination ; nous ne crûmes pas un mot de leurs mensonges. Pour leur montrer que nous gardions intacts et notre patriotisme et nos espérances, nous voulûmes fêter le 14 juillet ; nous en demandâmes la permission qu'on nous refusa. Nous ne nous tînmes pas pour battus, et la veille de notre fête nationale, nous commençâmes une retraite aux flambeaux.
    Ce fut un beau tapage. Les sentinelles se mirent à nous injurier, à nous ordonner de cesser. Le Commandant du camp arriva avec les soldats baïonnette au canon, et nous cria que nous allions tous être mis en prison. Peine perdue ! Enfin on sonna le rassemblement, et nous rentrâmes sous nos tentes en riant de la colère de nos gardiens.

    Après deux mois de séjour à Neunkirchen, on nous annonça que la France ayant placé hors du Maroc les prisonniers allemands, nous allions retourner dans les camps de concentration. Nous n'y fûmes ni plus ni moins mal qu'auparavant.

    ***

    Vers la fin du mois de mars 1916, d'autres internés de Friedrichsfeld furent envoyés dans la partie de la Russie occupée par les Allemands. Le premier départ se composait d'environ 300 hommes ; leur voyage en chemin de fer dura quatre jours, et pour nourriture ils n'eurent qu'un peu de semblant de café.
    Débarqués dans la Pologne, les uns durent faire 60, d'autres 100, d'autres 150 kilomètres à pied, chargés d'un sac très lourd et par un froid très vif. Plusieurs tombèrent sur le chemin ; on les frappa rudement pour les faire relever. Les malheureux étaient incapables de se remuer. On en laissa là quelques-uns, on en jeta d'autres sur les voitures.
    Quand ils arrivèrent au lieu fixé, ils durent loger dans les ruines de quelques maisons dont l'incendie ou les obus avaient détruit les toits.
    On leur fit réparer les routes, défricher des forêts, et même nettoyer le corps de garde des soldats allemands ; tous ceux qui se refusèrent à cette dernière et par trop humiliante besogne furent durement frappés : j'ai connu un infirmier qui s'y refusa pendant quinze jours, et à qui chaque refus valut une volée de coups de bâton.
    On les nourrissait plus mal encore que dans les camps ; la soupe aux orties et aux racines d'arbres était leur ordinaire. Aussi combien d'entre eux essayaient, à la faveur de la nuit, et au risque de se faire tuer par les sentinelles, d'aller déterrer quelques pommes de terre dans les champs voisins.
    Ces pauvres malheureux demeurèrent six mois dans cette région, et pendant les trois premiers mois ils ne reçurent de France, ni une lettre ni un colis.

    ***

    Le 23 septembre 1916, il nous fut notifié que ceux qui faisaient partie des formations sanitaires allaient être rapatriés ; on nous conduisit à Minden dans le Hanovre.
    On nous enferma dans un quadrilatère en bois, long de 150 mètres et large d'autant, avec des demi fenêtres percées dans le haut des murs, si bien que de notre prison nous ne voyons que le sol, les murs et le plafond.
    Nous y étions environ 450 hommes du corps de santé, médecins, aumôniers, infirmiers, brancardiers, tous enfermés dans le même quadrilatère, et tous au même régime : celui du camp de Friedrichsfeld.
    On nous fit changer de vêtements ; on nous fouilla ; on nous prit nos correspondances, nos carnets d'adresses, tous nos papiers, les photographies de nos parents et de nos amis ; on chercha avec le plus grand soin si nous avions de l'or, et pour le trouver on coupa des savons et on décolla des glaces de poches ! Nos bons journalistes français avaient raconté que les prisonniers cachaient de l'or entre les semelles de leurs chaussures ; naturellement les Allemands connaissaient ces articles indiscrets, ils nous firent quitter nos souliers qu'ils ont gardés sans doute pour les examiner à loisir, et les remplacèrent par de mauvaises bottes, que nous ne garderons pas.
    Enfin, le 5 octobre 1916, nous sommes partis pour la Suisse, qui nous accueillit avec une chaleureuse sympathie, et le 8 octobre nous étions en France.
    Telle a été pendant deux ans, dans ses grandes lignes, l'existence des prisonniers français à Friedrichsfeld : extrêmement dure pour tous, impossible à supporter pour plusieurs, un mélange de dérision, de brutalité et de cruauté.
    Je repartirai bientôt sur le front, j'y serai exposé aux obus, aux balles, aux grenades ; je pourrai avoir un bras ou une jambe ou bien les deux emportés, je pourrai être tué ; quoiqu'il advienne, par amour pour mon pays, j'accepte le sort que la Providence me réserve ; mais s'il fallait de nouveau reprendre le chemin des geôles et des camps allemands, en vérité non, tout plutôt que d'être prisonnier en Allemagne.

    1916/187-193
    187-193
    France
    1916
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