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Prisonnier des allemands

Prisonnier des allemands Souvenirs de M. GUIRAUD, directeur au Séminaire des Missions Etrangères. Nos Annales publiaient dans leur dernier numéro une lettre de M. Guiraud, disant seulement deux mots de son arrestation par les Allemands à Cuts (Oise), le 17 septembre 1914, avec tous les médecins, infirmiers et blessés qui étaient dans son ambulance. Cette arrestation du personnel sanitaire, contraire à la convention de Genève, fut maintenue jusqu'au mois de juillet 1915.
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    Prisonnier des allemands

    Souvenirs de M. GUIRAUD, directeur au Séminaire des Missions Etrangères.

    Nos Annales publiaient dans leur dernier numéro une lettre de M. Guiraud, disant seulement deux mots de son arrestation par les Allemands à Cuts (Oise), le 17 septembre 1914, avec tous les médecins, infirmiers et blessés qui étaient dans son ambulance.
    Cette arrestation du personnel sanitaire, contraire à la convention de Genève, fut maintenue jusqu'au mois de juillet 1915.
    De ces dix mois de captivité, notre confrère passa dix jours à Cuts (19-27 septembre), plus de trois mois et demi à Chauny (27 septembre-12 janvier 1915), un peu plus de trois mois à Avesnes (12 janvier-19 avril), deux jours au camp de concentration de Wetzlar (20-22 avril). Là, on l'inscrivit sur la liste des officiers, selon l'ordre donné par l'empereur d'Allemagne, de placer dans cette classe tous les ecclésiastiques revêtus du sacerdoce. Il fut alors envoyé à Mayence et interné dans la citadelle où il resta dix-huit jours (22 avril-10 mai). Ensuite il fut transféré dans l'île de Danholm, en face de Stralsund, sur les bords de la mer Baltique, où il devait demeurer près de deux mois (19 mai-9 juillet).
    Au début des hostilités, les alliés respectueux des conventions internationales avaient laissé en liberté le personnel sanitaire ennemi ; mais quand ils virent les Allemands lancer leurs obus sur les ambulances comme sur des citadelles, emprisonner médecins, infirmiers, et brancardiers, ils jugèrent que cette loyauté leur faisait jouer un rôle de dupes, et se résolurent à imiter leurs adversaires. C'était un moyen de forcer ceux-ci à cesser leurs manoeuvres. Le gouvernement allemand comprit alors qu'il ne pouvait plus se jouer impunément du droit, et trouva prudent de s'arrêter et de revenir, en partie du moins, à l'observation des traités. La crainte fut, ce jour-là encore, le commencement de la sagesse. Le présent et l'avenir étaient sauvegardés ; il fallait réparer le passé. Les prisons et les camps de concentration de l'Allemagne renfermaient des milliers d'hommes détenus contre tout droit : les nôtres en contenaient arrêtés par de justes représailles. On convint de les échanger. M. Guiraud devait être compris parmi eux, mais peut-être ne l'aurait-il pas été immédiatement sans une circonstance tout accidentelle que lui-même raconte ainsi :

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1915, N° 105

    « Le 9 juillet un de nos officiers, enfermés à Danholm, s'étant rendu à la Kommandantur, vit la liste des infirmiers désignés pour regagner la France. Il remarqua l'absence de mon nom et en fit l'observation, ajoutant : « Il est assimilé aux officiers parce qu'il est prêtre, mais il est infirmier militaire ». A la suite de cette gracieuse intervention, on m'inscrivit au nombre de ceux qui devaient être rapatriés ».
    Le 9 juillet 1915, notre chère confrère quitta Danholm avec plusieurs médecins et infirmiers militaires, et le 14 juillet il rentrait à Paris.
    Après un congé de douze jours, dont il passa une partie dans nôtre Séminaire, et une partie près de sa vieille mère dans l'Aveyron, il regagna son dépôt à Perpignan, puis il repartit pour le front en qualité de brancardier de Corps.
    Pendant son séjour parmi nous, il nous a raconté les premiers jours de la campagne en Belgique, la retraite du Nord, la marche en avant qui suivit la victoire de la Marne, ses travaux et ses misères dans les ambulances de Chauny et d'Avesnes, avec d'intéressants et nombreux détails sur la vie des prisonniers français dans le camp de Wetzlar et dans les citadelles allemandes où il a été interné.
    Ces récits, dont nous n'avons pas besoin de dire le palpitant intérêt, formeront un volume déjà sous presse, intitulé Prisonnier des Allemands 1.
    On nous a permis d'en détacher les pages suivantes pour en donner la primeur à nos lecteurs.

    1. Par un prêtre de la Société des Missions Etrangères, Infirmier militaire. Lethielleux, éditeur, 10, rue Cassette, Paris. Prix 2. fr. Port en plus. Les personnes, désireuses d'acheter ce volume, peuvent s'adresser à nous.


    L'ambulance de Chauny.

    Nous étions prisonniers des Allemands depuis dix jours, lorsque le 27 septembre 1914, on nous annonce notre départ. Cette nouvelle fait sursauter quelques imaginations qui se voient déjà au fond de l'Allemagne. Des officiers ennemis nous laissèrent entendre que notre voyage serait moins long, et qu'il s'arrêterait à Chauny, petite ville industrielle du département de l'Aisne. C'est, en effet, dans cette direction que nous allons. La route, qui suit la vallée de l'Oise, est défoncée par le passage des troupes, des automobiles, des canons ; aussi cahote-t-elle assez rudement nos malades, dont plusieurs souffrent d'une forte fièvre ; pour apaiser leur soif, nous n'avons que quelques gouttes d'eau dans notre gourde .
    Nous arrivons à Chauny à 11 heures du soir. On répartit les blessés, les médecins et les infirmiers en trois groupes ; les uns vont dans une imprimerie, les autres à l'usine Terneng, et nous à la chaudronnerie Tanchon. On nous fait entrer dans un grand atelier, dont le toit et les murs, ouverts par place, laissent passer la pluie et le vent ; des vitres manquent aux fenêtres, et les portes se disloquent.

    L'ameublement est encore plus pauvre que le local. Il n'y a ni lit, ni planche, ni paille, ni couverture ; il n'y a rien, absolument rien, sauf de la poussière de charbon, des débris de zinc, de la limaille de fer et des machines plus ou moins sales et rouillées.
    Nous regardons, stupéfaits, cette étrange ambulance. Que vont devenir nos malades là-dedans ? Comment pourrons-nous les installer, les soigner ? Ces réflexions s'agitent dans nos esprits pendant que nous descendons les blessés des automobiles.
    Où les mettre ? Sur quoi les étendre ? La seule méthode possible est de les placer par rangée le long des murs, sur la terre nue ; et quand la première rangée sera achevée, d'en faire une seconde, puis une troisième jusqu'à ce que les automobiles soient vides.
    Au bout de quelques heures, nos deux cents malades sont installés dans cet abri, préférable aux bornes des rues et aux arches des ponts.
    La Croix-Rouge de Chauny avait, au début de la guerre, préparé 500 lits ; les Allemands ont tout pris pour leurs blessés.
    Vers deux heures du matin, mon travail achevé, je me glisse sous une machine, pour y chercher un sommeil que je n'ose pas appeler réparateur.
    Le lendemain, dans le jour gris et brumeux, notre ambulance nous paraît encore plus triste et plus désolée que la veille. Nous ne possédons ni table, ni armoire, encore bien moins une salle d'opérations. Des vases les plus indispensables aux malades il y en a trois ou quatre. L'éclairage se compose d'une petite lampe ayant la force d'une bougie, et garnie d'une quantité d'huile suffisante pour nous laisser dans l'obscurité une partie de la nuit.
    La nourriture n'est guère supérieure au couchage et à l'éclairage. Notre cuisine est faite par une femme ; sans cordon bleu, qui ne possède qu'une seule marmite et manque parfois de provisions. Son ravitaillement, le nôtre, s'opère dans les conditions suivantes : Nos médecins ou les dames de la Croix-Rouge préparent des bons de réquisition. Ces bons, généralement valables pour plusieurs jours, quand le nombre des blessés ne varie pas, sont soumis au médecin allemand de qui relève notre ambulance, puis transmis à la Kommandantur qui les signe tels quels ou les change.
    Les fournisseurs, bouchers et boulangers, viennent les chercher et les exécutent s'ils le peuvent, car ils ne possèdent pas toujours les réserves suffisantes. Les bons portent une demande de boeuf, les fournisseurs envoient du porc. J'ai souvenir d'une semaine où l'on ne nous servit que cette seule viande. La quantité est petite, parfois insuffisante ; elle ne doit pas dépasser une centaine de grammes par homme et par jour. Le pain est blanc, généralement assez abondant ; oh, il n'en restait pas ! Les légumes rares, aussi secs que mal préparés.
    Nous n'avons pas d'autre boisson que de l'eau.
    De temps à autre, la Croix-Rouge nous adresse quelques bouteilles de vin pour les plus malades.
    Pendant des semaines, le tabac nous fait presque entièrement défaut. Des camarades et moi tentons de bourrer nos pipes avec des feuilles de noyer. L'essai est relativement encourageant ; cependant, je dois à la vérité de déclarer que les feuilles de noyer sont inférieures aux plus mauvais cigares.
    Un poste de soldats, sous les ordres d'un adjudant et d'un sergent, est placé à la porte extérieure de l'ambulance. Dans l'intérieur une sentinelle se promène pendant le jour et deux pendant la nuit. Ces soldats, tantôt prussiens, tantôt bavarois, sont généralement des blessés insuffisamment guéris pour repartir au front ; ils sont relevés toutes les deux heures. Les médecins et les infirmiers sont sous leur surveillance, tout aussi bien que les blessés qui ont été des combattants.
    Et quand, au nom de la convention de Genève, nous réclamons contre notre détention, on nous répond :
    « Vous n'êtes pas prisonniers, vous êtes ici pour soigner les blessés français.
    Alors, laissez-nous sortir, aller en ville, faire les achats nécessaires, prendre l'air.
    Impossible.
    Nous sommes donc prisonniers.
    Non, vous êtes ici pour soigner les blessés français ».
    Notre corps médical s'est renouvelé. Notre médecin-chef qui savait et faisait fort bien son métier, nos médecins de la 2e ambulance, excepté le Dr D., sont partis pour l'Allemagne ou placés dans d'autres ambulances.
    Un médecin régimentaire est devenu notre chef, il est assisté de trois autres médecins, et d'un étudiant en pharmacie ; des infirmiers du début nous restons deux ou trois. Personnel et blessés sont sous le contrôle d'un médecin allemand.
    Tous les hommes et toutes les choses sont régis par ce que les Allemands appellent la Kommandantur. Ce nom s'applique au gouvernement d'une province, d'une ville, d'un camp de prisonniers ; il désigne le gouverneur, ses secrétaires et ses bureaux. Ici nous l'employons pour parler du chef principal de Chauny, de ses sous-ordres et de la maison qu'ils occupent pendant leurs heures de travail. Je crois que notre expression bureau de la place correspond assez bien à ce mot allemand. Voilà, dans ses grandes lignes d'administration et de misère, notre ambulance au mois de janvier 1915.

    ***

    Dès le premier jour, nous recevons la visite de la présidente de la Croix-Rouge de Chauny et de quelques dames. Nous espérions en leur intervention pour améliorer notre état ; malheureusement elles ne peuvent presque rien.
    Nous avons aussi la visite d'un habitant de la ville, brancardier de Notre Dame de Lourdes, M. L. V. qui reviendra souvent ; c'était le type du consolateur, toujours joyeux, toujours souriant ; il n'apportait que de bonnes nouvelles, qu'il rendait meilleures en y ajoutant des cigares.
    Le médecin allemand, sous le contrôle duquel est notre ambulance, vient également nous voir. Il regarde, sans mot dire, cette salle qui ressemble à un coin de champ de bataille bien plus qu'à un hôpital, et il s'en va après avoir promis à notre major d'envoyer quelque chose. Nous attendons en vain l'effet de cette promesse. Pendant plusieurs jours beaucoup de nos blessés restent sans pansement, faute d'instruments et de remèdes.
    Les médecins arrivent le matin assistés par les infirmiers ; ils ont à extraire une balle, cautériser une plaie, réduire une fracture ; et ils se croisent les bras, parce qu'ils n'ont ni pinces, ni attelle, ni drain ; d'appareils plâtrés, ils n'en possèdent pas davantage.
    Et quand il est possible de faire de petites opérations ou des pansements, il faut voir dans quelles conditions le travail s'effectue. Les malades sont si rapprochés les uns des autres que, pour en soigner un, nous sommes presque obligés de marcher ou de nous agenouiller sur son voisin.
    Ceux-là seuls qui ont travaillé dans des ambulances où les lits sont recouverts de draps blancs, les instruments brillants, les bocaux bien rangés, la salle d'opération pourvue de tous les appareils nécessaires ; où docteurs, infirmiers, infirmières ont de la place pour se mouvoir avec aisance, ceux-là seuls comprendront les ennuis, les dégoûts professionnels de nos médecins, impuissants devant tant de misères.
    Notre médecin-chef ayant à plusieurs reprises adressé des réclamations, on se résigne à nous apporter quelques remèdes et un peu de paille. Après trois semaines d'attente, on y ajoute des planches que nous plaçons sous les malades pour les préserver de l'humidité.
    A la fin d'octobre, le froid devenant assez piquant, on nous livre trois poeles, quand il nous en aurait fallu dix, et encore l'un d'eux semblait allié du pôle nord, il ne tirait ni ne chauffait ; aussi, après plusieurs expériences, nous l'abandonnons à son malheureux sort, ce qui n'améliore pas le nôtre.
    Pendant ce temps-là, la toiture continue de nous laisser voir le ciel, et les fenêtres de donner toute liberté aux courants d'air.
    On devine, plus qu'on ne peut les décrire, les souffrances que nos malades enduraient. Ils n'avaient qu'une seule consolation, entendre le canon, c'était là le su prême cordial ! Les jours où le grondement du 75 arrivait jusqu'à eux, ils se ranimaient, ne se sentaient plus isolés, abandonnés, perdus. Le canon leur disait que la France luttait et n'était pas loin d'eux.
    A cette, consolation j'obtins d'en joindre une autre, qui fut très grande pour moi, et aussi pour eux.
    On me permit de célébrer la messe une fois par semaine, le dimanche. Le curé de Chauny prêta les ornements, le calice, le missel, que les dames de la Croix-Rouge apportèrent, et l'on fit un autel avec quelques planches.
    La première fois que je célébrai, quand, après l'évangile, je me retournai pour adresser la parole à l'assistance, et que je vis devant moi la longue file des malades, des mutilés, couchés sur la paille, enveloppés de linges sanglants, prisonniers comme moi, les paroles s'arrêtèrent dans ma gorge ; je ne pus que dire à mes camarades d'une voix tremblante d'émotion : « Je célèbre la messe pour vous, pour vos familles, pour la France ».
    J'entendis des sanglots, je vis des yeux remplis de larmes, je me retournai rapidement pour continuer la messe ; l'émotion me gagnait.
    A cette époque encore, nous manquions parfois de remèdes ; nous ne cessions d'en demander, les Allemands de nous en promettre, et de ne pas nous en donner. Était-ce de leur part, haine, insouciance, ou dénuement ?
    Bien des blessés moururent faute de soins, que ni médecins, ni infirmiers ne pouvaient leur donner.
    J'étais le seul prêtre à l'ambulance et faisais fonctions d'aumônier autant que d'infirmier.
    Pendant la journée, les occupations ne me manquaient pas ; aider aux pansements, faire la toilette, distribuer des tisanes, du lait quand il y en avait, était mon lot.
    Ajoutez à cela les petits services que les uns ou les autres me demandaient, principalement les tirailleurs.
    « Le vioux », appelaient-ils.
    Tous les soldats me donnaient le titre d'aumônier ; seuls les tirailleurs, qui ne savaient que quelques mots de français, avaient jugé préférable le nom de vieux, bien en harmonie avec mes cheveux gris, et qu'ils prononçaient vioux.
    Ils y joignaient le tutoiement pour moi comme pour tout le monde. « Qu'est-ce que tu veux ? » répliquais-je à leur appel.
    Ils répondaient : « Apporte-moi un morceau de feu ». C'était pour allumer leur pipe.
    Ou s'ils avaient envie de se rafraîchir, ils disaient : « Apporte-moi un morceau d'eau ».
    C'était toujours un morceau de quelque chose.
    Dans les occasions graves, s'ils supposaient que j'avais du tabac ou quelques cigarettes, ils m'appelaient respectueusement Marabout.
    « Marabout, toi avoir tabac, li mon, moi pas, toi donner ».
    Que refuser à des gens qui manient notre langue avec cette élégance et sont venus se faire tuer pour nous ?
    Toutes les quatre nuits j'étais de garde, et dans cette salle à peine éclairée, à ces pauvres malheureux dont on n'entendait, plus que la respiration, chez les uns courte et précipitée, entrecoupée de plaintes, chez les autres lente et régulière, je parlais à demi voix de Dieu, de Notre Seigneur qui a tant souffert pour le salut du monde, de la Sainte Vierge que la mère, la femme pu les enfants priaient pour l'absent ; je rappelais le souvenir de la première communion.
    Pas un soldat n'est mort sans être confessé et avoir reçu le pardon de ses fautes.
    Grâce à l'excellent curé de Chauny, qui m'avait remis les saintes huiles, j'administrai a tous les dernières onctions. J'ai vu de magnifiques retours à Dieu, des repentirs merveilleux de foi et d'espérance. J'ai éprouvé là, dans cette cabane, misérable asile de tant de souffrances si noblement supportées, peut-être les plus belles consolations de ma vie de prêtre. Je ne puis les comparer qu'à celles ressenties dans les Indes, lorsque ma jeunesse apostolique versait l'eau régénératrice sur les âmes amenées des ténèbres du paganisme à la lumière de Dieu. Je m'approchais de préférence de ceux que la mort avait marqués, et sans trop de préambule, il n'en faut guère avec les soldats :
    « Vous voilà bien malade.
    Ah ! Ca oui, je suis perdu.
    On ne sait pas, mais ne pensez-vous pas à prendre des précautions pour le grand voyage. Si vous vous confessiez ? »
    Ils me regardaient, parfois un peu étonnés ; je commençais la confession qu'ils continuaient. Je sentais la componction envahir peu à peu leur âme et je la voyais se refléter sur leur physionomie.
    En récitant l'acte de contrition, plus d'un versait des larmes.
    Et quel réconfort pour eux, dans cet hôpital où tout criait la misère et la mort, d'entendre parler de splendeurs célestes et d'éternelle résurrection, et d'apprendre qu'ayant servi la cause de la vérité et de la justice, ils avaient bien mérité de Dieu.
    Ordinairement l'acceptation du sacrifice suprême ne leur paraissait pas très difficile ; ils étaient braves et ils avaient vu la mort de près. Lorsqu'ils la trouvaient trop dure, l'avais pour fortifier leur courage et élever leur coeur jusqu'à la résignation un argument irrésistible : je leur disais d'offrir à Dieu leur vie pour la France.
    Tous ne comprenaient pas immédiatement, ou comprenaient vaguement ; mais après quelques explications sur la réversibilité des mérites, sur la bonté de Dieu dont le coeur s'inclinerait plus miséricordieux, et compterait leur sacrifice dans la balance où se pèsent les destinées de notre pays, ils répétaient :
    « Oui, oui, pour la France ».
    J'ai vu mourir un homme que les hasards de l'existence avaient roulé un peu partout ; son baptême et sa première communion étaient les seuls actes de sa vie catholique.
    Avait-il une âme ? Il l'ignorait et ne se souciait pas de le savoir.
    Sa blessure le conduisait inévitablement et rapidement au tombeau. Je lui parlais de Dieu, de l'au-delà, du juge suprême, de l'éternité ; il comprit et goûta mes paroles. Alors je lui enseignai méthodiquement le résumé des premières vérités chrétiennes ; à sa demande, qui me parut touchante, j'écrivis sur une feuille de papier Notre Père et Je vous salue, Marie, afin qu'il apprît ces prières par coeur. Il se confessa et communia dans des sentiments admirables.
    Un jour qu'il était très faible, il me fit avec l'accent de la prière cette recommandation :
    « Quand ce sera la fin, vous me direz : Vive la France. Je voudrais mourir en entendant ces mots-là ».
    Quarante-huit heures plus tard, je m'approchai, et prenant sa main : « Demandez encore pardon à Dieu, lui murmurai-je ».
    Il prononça aussitôt : « Mon Dieu, je vous demande pardon ».
    J'ajoutai : « Vive la France ».
    Il essaya, sans y réussir, de se soulever sur sa paille, et d'une voix sèche, dure, solennelle qui est parfois celle des mourants, il répéta : « Vive la France ».
    Ses lèvres se fermèrent ; quelques minutes après, il rendait le dernier soupir.

    Le camp de concentration de Wetzlar.

    Après avoir quitté Chauny et Avesnes, M. Guiraud fut envoyé en Allemagne le 19 avril. Le lendemain soir il arrivait à Wetzlar (Prusse).
    La vieille ville, bâtie en amphithéâtre sur une colline assez élevée, et dominée par une église, offre un cachet de pittoresque rendu plus vivant par l'éclat des derniers rayons du soleil, qui dorent les façades de ses maisons grises. Plus bas, la nouvelle ville prolonge dans la plaine ses rues bordées de maisons confortables, et de magasins où l'élégance allemande, nous le verrons en passant, se donne libre carrière.
    Dès que le train stoppe, on nous fait descendre ; nous avions entendu parler du camp de concentration de Wetzlar, et nous supposons qu'on va nous y conduire ; c'est en effet ce qui a lieu.
    Le camp situé sur une colline, et distant de la ville d'environ trois kilomètres, renferme 5000 à 6000 Français et Russes. Pour nous y rendre, nous traversons une partie de la nouvelle ville, grimpons une côte assez raide, et après une demi-heure de marche, nous apercevons de vastes baraquements en bois et en briques légères, couverts d'un toit de zinc, éclairés de petites fenêtres toutes d'égale grandeur et percées à des intervalles réguliers. On dirait, dans le lointain et dans la brume qui monte de la vallée, une agglomération de maisons basses et longues, comme on en construit quelquefois dans le voisinage des grandes usines pour les habitations ouvrières. Ce sont les logements des prisonniers de guerre.
    Des routes assez larges sillonnent le camp, reliant les baraquements et facilitant le ravitaillement et les transports.
    Des sentinelles postées à l'intérieur et à l'extérieur se tiennent immobiles ou marchent d'un pas cadencé, tout en regardant avec curiosité notre groupe qui, entré dans l'enceinte, se divise en deux. Nos médecins vont à l'infirmerie qui leur servira d'habitation pendant le peu d'heures qu'ils ont à passer ici ; les infirmiers sont placés dans le coin d'un baraquement.
    Chaque baraquement peut recevoir un bataillon qui n'a pas le droit de communiquer avec le voisin. Il possède pour tout ameublement des lits uniquement composés de paillasses minces et étroites, étendues par terre, très proches l'une de l'autre, et recouvertes d'un morceau d'étoffe noire en guise d'édredon.
    Dès que nous entrons, nous sommes entourés par les camarades qui nous serrent les mains et nous assaillent de questions : « D'où venez-vous ? Allez-vous rester ici ? Comment vous a-t-on traités ? »
    Mais les interrogations qui reviennent sans cesse sous une forme ou sous une autre sont celles-ci : « Où en est la guerre ? Avons-nous des succès ? Quand la guerre finira-t-elle ? »
    Si nos renseignements trop succincts ne les éclairent pas beaucoup, du moins nos espérances avivent les leurs. On parle d'une offensive générale, de victoires futures certaines, et de la paix pour le mois de septembre.
    Puis, c'est à notre tour de poser des questions, auxquelles nos ça ma rades peuvent faire des réponses plus précises sur leur situation et les traitements qu'ils subissent.
    Les Allemands ne se sont pas appliqués à leur rendre l'existence douce et confortable ; on s'en doutait un peu.
    L'hiver a été pénible dans ce pays froid et brumeux où nos soldats manquaient de vêtements chauds, et travaillaient dehors même par la pluie.
    La plupart des prisonniers, en effet, sont occupés dans le camp à casser des pierres, à couper l'herbe, à réparer les routes, etc.....Quelques-uns, ouvriers de métier, menuisiers, sabotiers, tailleurs, ont obtenu de travailler chez les artisans de la ville ; ils gagnent de 30 à 50 pfennigs, c'est-à-dire de 33 à 56 centimes par jour, et en plus leur nourriture qui est meilleure que celle du camp. On les paye en jetons qu'ils ont surnommés monnaie de singe ; ce sont des pièces de métal fragile sur lesquelles sont gravés la valeur de la pièce et le nom de Wetzlar.
    Quand je demande quelle a été et quelle est encore la nourriture ordinaire, les explications ne varient pas ; pas plus, hélas ! Que le menu quotidien. Le matin : café sans sucre, mauvais, assez abondant pour qu'on en puisse réserver, et s'infliger la mortification d'en boire pendant la journée.
    A midi : mets unique composé d'épluchures de carottes et de pommes de terre.
    Le soir : nouilles ou macaroni.
    Tous les quatre ou cinq jours : une boule de pain noir à base de farine de pommes de terre. Le poids de ce pain a été calculé sur le pied de 180 à 200 grammes par homme par jour. Au moment de la distribution, on avertit de la date à laquelle elle sera renouvelée. L'eau a le privilège d'être l'unique boisson.
    La quantité des mets a été augmentée depuis quelque temps ; mais leur valeur nutritive est loin d'y correspondre, et deux heures après le repas, les captifs sentent la faim tenailler leur estomac à peu près comme s'ils étaient à jeun.
    Naguère, il n'existait pas de cantine, et même à prix d'argent, les prisonniers ne pouvaient se procurer aucune provision. On vient d'en installer une qui vend chocolat, confitures, sucre, mais pas de boisson.
    Les colis, qu'envoient de France les parents et les amis, arrivent à peu près régulièrement ; et tous les jours, des prisonniers, divisés par escouades, vont sous la garde de soldats allemands les chercher à la gare.
    Malgré les améliorations opérées, et dont la principale est la distribution des envois venus de France, il me semble que le traitement pourra s'améliorer longtemps encore avant de devenir bon. « Ah ! Conclut un Parisien, nous aimerions mieux le voir finir que s'améliorer ! »
    Tout le monde approuve, et comme il est tard, les conversations cessent, et l'on s'endort en rêvant peut-être du veau gras qui, à la table de famille, accueillera les exilés.

    1915/66-74
    66-74
    France
    1915
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