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Prise d'habit de la première carmélite japonaise

Prise d'habit de la première carmélite japonaise Le dimanche 13 juillet avait lieu, à 15 heures, au Carmel de Cholet, la cérémonie de prise d'habit de la première Carmélite Japonaise.
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    Prise d'habit de la première carmélite japonaise

    Le dimanche 13 juillet avait lieu, à 15 heures, au Carmel de Cholet, la cérémonie de prise d'habit de la première Carmélite Japonaise.
    Mlle Kikuko Tominaga (1), dont le père était attaché naval à l'ambassade russe de la Cour de Tokio, aspirait au Carmel, à l'exemple de sainte Thérèse de Lisieux, depuis sa plus tendre enfance. Mais aucun Carmel n'existant au Japon et le Carmel le plus voisin celui de Chang-Hai n'acceptant que des Chinoises, Kikuko se désespérait de ne pouvoir satisfaire sa vocation quand l'Évêque de Nagasaki, Mgr Janvier Hayasaka le seul Évêque japonais du pays entendit parler du Carmel de Cholet comme d'un Carmel spécial, unique en France, gardant exactement toutes les Observances de l'Ordre, mais se consacrant exclusivement à la formation des Carmélites pour l'Extrême-Orient.

    (1) Kikuko (Chrysanthème) Tominaga portait le nom de sa mère qui appartenait à l'une des principales familles de la noblesse japonaise ; son père d'origine polonaise, jouissait de la faveur du Tsar qui le fit revenir en Russie pour l'attacher à la garde d'honneur de son fils ; il mourut massacré par les ennemis de la famille impériale. Orpheline de bonne heure, Kikuko fut élevée à Tokio, puis à Nagasaki, par les religieuses de l'Enfant Jésus de Chauffailles auxquelles sa mère l'avait confiée en mourant

    On sait l'importance qu'attachent les Missionnaires à la fondation de ces Couvents dans leurs pays de Mission. Ils se sentent puissamment aidés par ces centres mystiques, « paratonnerres de la Société », comme disait Huysmans. A Hué par exemple, les indigènes païens en tête, viennent demander au Carmel des prières pour tel ou tel de leurs besoins. Les prises d'Habit les émeuvent beaucoup et suscitent presque toujours des conversions.
    C'est pourquoi Mgr Hayasaka proposa d'envoyer Kikuko Tominaga au Carmel de Cholet dans l'espoir qu'après sa profession elle pourrait faire partie de l'essaim du premier Carmel japonais.
    Il y a huit mois donc, le 5 novembre 1929, débarquait, à la gare de Cholet, Kikuko Tominaga ; à l'âge de 20 ans elle n'avait pas hésité à faire plus de 5.000 lieues pour revêtir l'Habit de la grande sainte Thérèse.
    Et de son côté, Mgr Chambon, Archevêque de Tokio, sur la prière de son suffragant, l'évêque de Nagasaki, faisait coïncider un voyage en Europe avec cette prise d'Habit qu'il entendait présider lui-même. Il débarquait à Marseille le 5 juillet, était à Rome le 7, obtenait audience du Saint Père dès le jeudi 10, et, chargé des Bénédictions de Pie XI, partait aussitôt pour Cholet où, après deux jours et deux nuits de voyage, il arrivait le dimanche matin 13 juillet.
    La cérémonie fut très belle, très émouvante.
    Un clergé nombreux, dont M. le Chanoine Gautier, ancien curé de Saint Pierre, M. le Supérieur de Sainte-Marie, le R. P. Favreau, de la Tessoualle, Missionnaire en Chine des Missions Etrangères de Paris... entourait l'Archevêque de Tokio qui, mitré et crosse en main, prit la tête du cortège.
    On alla chercher la postulante à la porte de son Monastère et, à travers la cour et la chapelle où se pressaient les fidèles, on la conduisit processionnellement au pied de l'autel, afin que la liberté de son choix fût, comme le dit la Règle, « éprouvée et montrée a tous publiquement ».
    « Parée comme une épousée au jour de ses noces », elle s'avance lentement, la tête inclinée. Elle tient à la main un cierge allumé, symbole de la « clarté qu'elle reçoit de son Epoux divin ». Elle est revêtue du costume national de mariée japonaise, somptueux kimono de soie mauve que sa soeur et ses amies de là-bas ont brodé de fleurs de lys et l'« obi », large et magnifique ceinture d'un noeud à trois ailes, grand voile de dentelle, sandales d'étoffe. Elle donne le bras à un bienfaiteur du Carmel de Cholet qui a bien voulu remplacer M. Paul Claudel (2), l'illustre écrivain et notre ambassadeur aux Etats-Unis, retenu au dernier moment.
    Des pages, petits garçons et petites filles habillées de blanc, une couronne sur la tête, des fleurs à la main, la précèdent. Deux de ses amies japonaises (3) en robe de soie chamarrée et à grandes manches évasées, la suivent...
    Elles ont débarqué à Marseille, le 5 juillet, avec Mgr Chambon et ont apporté du Japon le costume national de mariée que leur compagne revêt aujourd'hui.
    Une courte prière au pied de l'autel, et M. l'abbé Humeau, aumônier du Carmel, prend la parole. Eu termes délicats et choisis, il présente ses respectueux souhaits de bienvenue et ses remerciements à Mgr Chambon qui « prépare les voies à la fondation d'un Carmel à Tokio » eu présidant cette cérémonie « au cours de laquelle la première enfant, venue du lointain pays de l'Aurore, va revêtir les livrées de l'Ordre privilégié de Marie ». Mgr Chambon répond éloquemment et insiste sur la nécessité de fonder et le plus tôt possible un Carmel à Tokio. Il compte pour cela sur les Carmélites de Cholet et sur la générosité des fidèles qui emplissent aujourd'hui la chapelle. Il faut faire violence au Ciel pour vaincre l'incrédulité savante des Japonais.
    Le cortège s'est reformé et reconduit la postulante au Monastère où à la porte conventuelle toute la Communauté l'attend en silence. Une Soeur élève un grand Christ sur une Croix de bois.

    (2) M. Paul Claudel connaît particulièrement depuis 30 ans, quelques Mères du Carmel des Missions et, il y a 5 ans, il était venu faire visite aux fondatrices du Carmel de Cholet avec lesquelles il avait fait la traversée de Saigon à Marseille. Il est lui aussi ardent partisan de la fondation d'un Carmel au Japon. Il y a 5 ans, il avait beaucoup insisté là-dessus près de la Prieure du Carmel de Cholet. Et à la remarque que celle-ci lui faisait que le Japon n'était pas un pays catholique, il avait répliqué : « Vous étonnez, ma Révérende Mère, que le Japon ne se convertisse pas, mais il n'a pas de Carmel ! »
    (3) Ces deux Japonaises, dont l'une est licenciée en mathématiques, se destinent à embrasser la vie religieuse des Dames du Sacré Cur de Marmoutier près de Tours ; dans 3 ou 4 ans, elles retourneront au Japon fonder une Congrégation enseignante.

    Toutes les religieuses sont voilées : voile noir pour les Mères, voile blanc pour les Novices qui descend jusqu'à la ceinture ; elles portent la robe de bure, le grand manteau blanc de cérémonie et tiennent un cierge allumé. Derrière elles quelques postulantes, le visage libre, ont un regard extatique. L'instant est émouvant.
    Mgr Chambon, les yeux pleins de larmes, bénit Kikuko Tomi-naga. Celle-ci, une dernière fois, étreint ses amies. Puis elle se jette à genoux, au pied de la croix, pour embrasser le Christ que lui tend la Religieuse. La Prieure la relève, lui donne la main. Et les soeurs prennent le chemin du cloître au chant de l'hymne : « O gloriosa virginum. O la plus glorieuse des Vierges ! »
    Les cloches sonnent, joyeuses, à toute volée. La porte conventuelle se referme. Ou entend encore dans le lointain le choeur des Religieuses qui psalmodie sur un ton mélancolique (4) : Intrent ut astra flebiles, Coeli recludis cardines. « Affligés, entrez radieux ! Du ciel tu leur rouvres les portes ».
    La Cérémonie de Vêture proprement dite se déroule dans le Choeur des Religieuses, derrière la grille. On la suit très bien du Choeur de la chapelle. La lumière resplendissante du soleil entre par les fenêtres dont on a tiré les rideaux, fait briller le parquet ciré, éclaire les moindres détails du choeur au fond duquel se dresse un autel dominé par une belle statue de Notre Dame du Mont Carmel qui, avec son Enfant Jésus, présente le saint scapulaire.
    La Novice, accompagnée de la Prieure, s'est agenouillée contre la grille. Mgr Chambon lui pose les questions rituelles : « Que demandez-vous ? La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l'Ordre et la compagnie des Soeurs, répond-elle. Ne venez-vous pas de votre bon gré et franche volonté pour recevoir l'Habit de cette Religion ? Voulez-vous donc entrer dans cette Religion pour le seul amour et crainte de Notre Seigneur ?» Puis Monseigneur ajoute : « Exuat te Dominus veterem hominem cum actibus suis, c'est-à-dire : Que le Seigneur vous dépouille du vieil homme et de tous ses actes ».

    (4) Le récitatif « recto tono », avec légère inflexion, employé par les Carmélites et appelé le « Chant du désert », remonterait aux Solitaires de la Thébaïde.

    Aussitôt la Prieure conduit la Novice hors du Choeur pour lui ôter son costume de mariée et lui mettre la cotte, la robe, la toque, le petit voile et les souliers de corde (5), cependant que l'Archevêque bénit la ceinture, le scapulaire et le manteau dont la Prieure viendra ensuit e vêtir la Novice. Les chants liturgiques se succèdent sous la direction de M. l'Abbé Alaire, professeur à l'institution Sainte-Marie. C'est le psaume « In exitu Israël ». C'est l'hymne « Veni, creator Spiritus », après la première strophe de laquelle, la Prieure accompagne la Novice au milieu du choeur et la fait s'étendre sur un tapis couvert de marguerites blanches, où elle reste, étendue, les bras en croix, immobile, son manteau de cérémonie la recouvrant toute.
    On chante alors le « Kyrie » sur un rythme funèbre. L'Archevêque de Tokio récite le « Pater » tout bas comme à l'absoute. Puis, après quelques prières et oraisons ardentes aux intentions de la « servante du Christ qui vient de renoncer aux actions du siècle », la Prieure lentement fait le tour du grand tapis fleuri et asperge d'eau bénite la Novice toujours immobile en sa posture crucifiée. Elle se redresse enfin, et, conduite par la Prieure, elle va baiser le milieu de l'autel, baiser la main de la Prieure et embrasser toutes les soeurs qui l'attendent en leurs stalles. En même temps retentissent les strophes du psaume : « Ecce quam bonum. Qu'il est bon et doux pour des frères d'habiter ensemble ».
    La Cérémonie de la prise d'Habit est terminée.
    Mgr Chambon donne la Bénédiction épiscopale. Et un Salut solennel est chanté.
    Les Religieuses sont agenouillées par terre, au milieu du Chur, en rangs les unes derrière les autres. Leurs voiles et leurs manteaux les enveloppent entièrement de leurs grands plis rigides. Et toutes ces formes immobiles, entr'aperçues derrière la grille, ces formes où rien de sensible ne transparaît et qu'éclaire de côté la lumière du soleil, sont devenues en quelque sorte immatérielles. Le tableau est saisissant. Ne voilà t-il pas ces « vases mystiques » dont parle l'Ecriture et que le Christ recherche ? A l'exemple de Marie, les Carmélites n'ont-elles pas choisi la meilleure part ? En vertu de la loi théologique de la réversibilité des mérites, leurs prières et leurs pénitences sauvent le monde tous les jours.
    Après le Salut, les fidèles montent au parloir où Kikuko Tomi-naga, maintenant morte au monde, et qu'on n'appellera plus que Soeur Marie-Thérèse de Jésus, reçoit les félicitations de ses invités.

    (5) Chaussures du pauvre, en Espagne, appelées alpargates.

    Jolie sous son voile blanc, ses grands yeux reflétant toute la pureté de son âme, elle se tient, derrière la grille, souriante, gracieuse, attentive, écoutant sans marquer la moindre fatigue, toutes les demandes de prières et de grâces que la foule des visiteurs, qui ne cesse de défiler devant elle pendant plus d'une heure, lui adresse... comme à une sainte. Elle a un sourire, un salut pour chacun. Et les dernières paroles qu'elle prononce au soir de cette journée, avant que la Mère Prieure ait abaissé sur son visage le voile qui la cachera pour toujours aux yeux du monde, elle les dit à son Aumônier : « Oh ! Monsieur l'Aumônier, remerciez bien, remerciez beaucoup tous ceux qui sont venus, clergé, fidèles, qui sont venus officier, chanter, prier. Dites-leur mon extrême reconnaissance pour toute la sympathie dont on m'a entourée. C'était si beau si bon, cette journée ! Je suis heureuse ». Et deux grosses larmes coulent sur sa figure qu'illumine en même temps un sourire angélique.
    E. C.

    1930/196-203
    196-203
    Japon
    1930
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