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Première année de mission

TONKIN MARITIME Première année de mission Lettre de M. Varengue, Missionnaire apostolique. Voici plus d'une année que les premiers Partants d'après guerre sont arrivés dans leur mission. Il est temps qu'ils vous donnent de leurs nouvelles. Nous étions à Haï-phong.
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    TONKIN MARITIME

    Première année de mission

    Lettre de M. Varengue,

    Missionnaire apostolique.

    Voici plus d'une année que les premiers Partants d'après guerre sont arrivés dans leur mission.
    Il est temps qu'ils vous donnent de leurs nouvelles.
    Nous étions à Haï-phong.
    L'Orénoque accostait lentement. Un grand nombre d'Européens se tenaient sur le quai saluant sur le pont les vieux amis qui revenaient. Le P. Audren et moi nous apercevons deux cyclistes sur la route : c'étaient les PP. Delmas et Lehmann, du Tonkin Maritime, venus à la rencontre des nouveaux confrères pour leur éviter les embarras de l'arrivée. Les premiers mots s'échangent .du pont au quai; les nouvelles se donnent déjà ; bientôt nous sommes à terre; fraternelle accolade, installation de nos personnes et de nos bagages dans les petites voitures, qu'au Japon on appelle des djinrikisha et ici des pousse-pousse ou simplement des pousses.
    Le séjour à Haï-phong ne fut pas long, le soir nous prenions le train pour Hanoi. Nous y arrivions à minuit. Là, nous étions chez-nous. Ce fut grande joie pendant deux' ou trois jours. Je laissai le P. Audren poursuivre sa route vers le Kien-tchang et nous primes, mes deux confrères et moi, le chemin du Tonkin Maritime.
    De Nam dinh à Phat-diem, siège de l'évêché, le trajet se fait en chaloupe à vapeur. Nous suivons l'un des nombreux bras du fleuve qui sillonnent le delta en mailles serrées. D'un côté, c'est le territoire confié aux Dominicains, de l'autre celui qu'évangélise la Société des Missions Étrangères. De nombreuses églises lancent de cette terre plane leurs flèches blanches vers le ciel bleui. Elles nous disent que le travail des âmes n'a pas été vain, que le royaume de Dieu est solidement établi ici, que les sueurs et le sang versés ont été féconds. 5 heures de trajet et nous sommes au débarcadère. Voici le P. Lury, procureur, qui presse le pas pour arriver à temps. Nous débarquons à une des extrémités de la grande rue qui conduit à Phat-diem. Je dis rue et non route car si, d'un côté, il y a un bras de fleuve, de l'autre il y a toute une longue rangée de petites maisons annamites qui sont les boutiques où le propriétaire attend patiemment en chiquant le bétel, que le client prenne la peine d'entrer.
    Nous arrivons bien tôt au centre de la Mission où la plupart des confrères se trouvent réunis. Inutile de vous dire la douceur de l'accueil, cordialité, simplicité, vraie charité, attentions paternelles de la part des anciens, joie plus exubérante des jeunes; tout cela est du plus pur esprit de chez nous.
    Après une semaine de repos, il faut se mettre au travail, je veux dire à l'étude de la langue. Un catéchiste est donné à chaque nouveau missionnaire, c'est lui qui sera son professeur au cours de la première année et plus longtemps peut-être. Les anciens ne manquent pas de donner des conseils aux jeunes. Tous sont unanimes à encourager le débutant : « Que celui-ci essaie de causer avec tous en se servant de petites phrases très simples; qu'il s'applique à bien écouter et à reproduire le plus exactement possible les sons entendus; » long travail, travail de patience, surtout pour certains moins bien doués, travail méritoire aux yeux de Dieu, ― si l'on veut arriver à bien parler la langue, c'est pour prêcher dignement la foi travail qui donne l'occasion de pratiquer la vertu de douceur, car si l'on se fâche de ce que le catéchiste reprend trop souvent ou semble trop difficile, et le résultat ne se fera pas longtemps attendre; cet excellent homme ne vous reprendra plus ou rarement. Au début, après trois mois d'exercices continus, on croit bien prononcer... Hélas! Quelle illusion !
    Un mois se passe encore... Monseigneur vous invite discrètement à faire un sermon très court ! Oh ! Ce premier sermon, que d'efforts il vous coûte et pour l'ordinaire quel piètre résultat! Si l'on vous comprend un peu, soyez heureux. Si l'on ne vous a pas compris, efforcez-vous de faire mieux.
    Permettez-moi d'évoquer un souvenir personnel. Le jour des Rois de cette année, je montai en chaire pour la première fois dans l'église cathédrale, pleine de fidèles venus pour assister à la messe de 4 h. 1/2. Après la messe, à la sacristie, je demandai : « M'a-t-on compris? » Je reçus pour réponse un ineffable sourire qui m'en dit plus que je n'attendais.
    Après ce premier exploit, Monseigneur trouve que vous avez assez joui, au centre de la communauté, de la vie cénobitique. Il vous faut vivre en milieu annamite. On vous fait une petite fête avant de partir. On vous donne les derniers conseils. Vous partez comme si vous n'alliez pas revenir avant longtemps, et dans 15 jours vous serez revenu parce que vous n'êtes qu'à une quinzaine de kilomètres de l'endroit que vous avez quitté; mais on n'a jamais assez d'attentions pour le nouveau Père.
    Dans le village où vous arrivez, vous êtes l'objet de la curiosité, de celle des enfants surtout, heureux de causer avec vous. Vous articulez une phrase, ils éclatent de rire, sans retenue aucune; et ici ils rient en faisant des grimaces du dernier comique ils n'ont pas l'intention de se moquer de vous, croyez-le; ils vous trouvent amusant, et vous l'êtes; et eux, ils le sont aussi, beaucoup.
    Vous êtes là dans une cure avec plusieurs prêtres indigènes. Vous entendez les premières confessions, confessions des habitués, des dévotes. L'année ne se passera pas que vous n'en ayez entendu plusieurs centaines ; l'oreille se fait peu à peu, et peu à peu vous comprenez. Vous prêchez aussi de temps en temps. Et les jours succèdent aux jours. Quand 12 mois se sont écoulés depuis votre arrivée, vous partez en administration, et vous commencez, en une toute petite chrétienté, aidé de votre catéchiste, à voler de vos propres ailes.
    Et voilà! Je ne sais ce qu'est dans les autres missions cette première année. Je la crois assez semblable partout. La monotonie du travail est coupée chaque semaine par une promenade. Ici l'on peut aller assez commodément à bicyclette. Sur un remblai étroit courant entre des rizières basses souvent immergées, vous roulez jusqu'à la grande route qui vous mène, en toutes directions, chez des amis heureux de vous recevoir. De temps en temps, Monseigneur vous invite à des promenades plus longues : vous allez au pays des Muongs ; vous croisez sur les routes leurs princesses à longues robes aux couleurs voyantes; le soir vous entendez les jeunes gens et les jeunes filles jouer leurs airs dolents sur une simple tige de riz; ou bien, vous allez à la plage, en un coin qui rappelle aux Bretons la Bretagne. Le Tonkin Maritime possède la mer, la plaine et les monts : que peut-on désirer de mieux?
    La première année a ses difficultés, elle a ses peines légères, elle a surtout ses joies. Plus on connaît sa mission, plus on l'aime. Ici, dans le Kim-son, les chrétiens sont nombreux, ils forment les 3/5 de la population. Certains villages sont presque entièrement catholiques. Vous sortez le soir, vous entendez la récitation des prières ou du catéchisme en cette langue annamite qui est un chant. Elle monte des barques voguant sur le fleuve, des maisons couvertes de chaume, de l'église. Ce petit coin de terre annamite chante Dieu à plus haute voix que n'importe quel village de notre France. La procession à Phat-diêm est une splendide manifestation de foi. Des voyageurs qui ont couru le monde disent ne pas avoir vu plus beau ailleurs. Et à côté de ce pays, en majorité chrétien, il y a le Thanh hoa et le Laos qui ne comptent que quelques îlots où fleurit la foi catholique. Le travail ne manque pas, certes. Ah! Ce n'est pas le moment de rentrer les filets, mais l'heure de les lancer en pleine mer.

    1922/96-99
    96-99
    Vietnam
    1922
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