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Postulants Missionnaires

A MÊNIL-FLIN POSTULANTS MISSIONNAIRES EN PÈLERINAGE Pas possible ! Mais si ! Comme je te le dis ! On est à sept à partir : D., A. et moi en quatrième, et quatre petits de cinquième ; les sixièmes, les mioches, on les laisse derrière, car tu comprends, ce serait trop fatigant pour eux. Vraiment, t'as de la veine d'avoir de la chance, comme dirait Charlie ! Je m'approche pour savoir ce dont il s'agit, et voici ce qu'on me raconte :
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    A MÊNIL-FLIN



    POSTULANTS MISSIONNAIRES

    EN PÈLERINAGE



    Pas possible !

    Mais si ! Comme je te le dis ! On est à sept à partir : D., A. et moi en quatrième, et quatre petits de cinquième ; les sixièmes, les mioches, on les laisse derrière, car tu comprends, ce serait trop fatigant pour eux. Vraiment, t'as de la veine d'avoir de la chance, comme dirait Charlie !

    Je m'approche pour savoir ce dont il s'agit, et voici ce qu'on me raconte :

    Le Père Supérieur a décidé d'emmener en pèlerinage à Domrémy les plus âgés des postulants qui n'ont pu s'en aller en vacances dans leurs familles pour le Mardi Gras ; quatre Pères seront de la partie, il nous a annoncé cela en lecture spirituelle à peu près en ces termes : « Mes enfants, les temps sont durs : la maison est loin d'être pleine, il nous faut davantage de séminaristes à la rentrée d'octobre prochain. De plus, le P. Colin, notre ancien économe, est toujours au Stalag IX C, ainsi que les papas de Delozanne, Léger et Valroff, et enfin nos jeunes professeurs risquent d'être enrôlés pour le travail en Allemagne. Inutile de gémir, ce n'est pas cela qui arrangerait les affaires ; il faut prier, et nous irons pour cela à Domrémy. (Ici, des cris jaillissent : Chic ! quelle veine !) Seulement, mes enfants, ce n'est pas une excursion que nous allons faire, c'est un pèlerinage, un vrai pèlerinage. Autrefois, on se rendait à pied à Saint-Jacques-de-Compostelle, nous n'irons pas à pied, le train nous attend, mais il y aura quatre kilomètres et demi à faire de la gare à la basilique, et puis il faudra coucher sur la dure pendant deux nuits consécutives et rester à jeun toute la matinée afin de pouvoir communier dans l'église de Jeanne d'Arc. Si vous êtes disposés à suer, à grelotter, à avoir faim et, malgré tout, à bien prier, dites-le, je vous emmène ».

    Et voilà comment, le lundi 8 mars à 17 h. 45, en sortant de table, nous grimpions dans de train de Nancy. Hélas, nous étions moins nombreux que nous l'avions espéré, deux Pères étant souffrants. Cela faisait tout de même neuf pèlerins députés par l'école missionnaire de Ménil-Flin : le Père Supérieur, le Père économe, trois de quatrième et quatre de cinquième, et à eux seuls il représentaient bien la France, originaires qu'ils sont du Nord, de Paris, d'Angers, de Reims, de la Lorraine, et même de la lointaine Corrèze.

    A l'arrivée à Nancy, nous descendons sur le quai de la gare et obtenons un laissez-passer qui nous permettra de circuler en ville le lendemain avant cinq heures, puis en route pour la cure de Saint-Joseph. En l'absence de M. le curé, un vicaire nous reçoit aimablement et, après la distribution des couvertures, nous conduit dans une immense salle où, à la lueur de nos torches, nous distinguons les décors du théâtre de la Passion, qui attendent le retour de la paix pour émerveiller à nouveau les foules. Un tas de paille nous tend les bras, mais auparavant, nous nous mettons en demeure d'entamer les vivres de l'après-midi : les sandwiches soigneusement préparés par nos religieuses disparaissent vite, emportés par l'eau fraîche des timbales... On sort ensuite dans la cour. Bonne aubaine ! Un élève y découvre des balançoires et un toboggan, alors les fers grincent, les culottes se polissent, les rires fusent de partout, jusqu'au moment où nous regagnons notre dortoir improvisé. Ah ! Comme on était bien sur la paille, emmitouflés dans les couvertures et nos manteaux, serrés les uns contre les autres, comme des frères qui partagent le même lit !

    ... Hou...! Qu'est-ce ? Tout simplement la sirène qui mugit, lugubre dans la nuit, sur le toit de la maison voisine où elle est installée. Peu de temps après, c'est un vrombissement sourd de moteurs d'avions en route vers l'Allemagne. Ici, rien à craindre. Mais nous ne pouvons nous empêcher de songer à l'affolement des femmes et des enfants de là-bas qui, eux, se cachent, se blottissent au tond des abris, secoués par l'explosion des affreuses bombes... Bientôt tout se tait. On ne perçoit plus que le ronflement monotone d'un dormeur.

    Quatre heures du matin ! Nous sommes arrachés à nos rêves par le réveil du Père Supérieur. Dans l'obscurité, chacun cherche qui son sac, qui son béret, et nous voilà, sans même nous être lavés, en route pour la gare où il faut attraper le train de Toul. Nous en descendons une heure plus tard pour sauter dans celui de Pagny-sur-Meuse. L'aventure commence ! Sur le quai, on fait l'appel, il manque déjà un élève ! Qui l'eût cru ? C'est le pacifique P..., retenu quelque part dans le wagon..., et rien à faire pour qu'il se dépêche de sortir ! Il répond que ce n'est pas le moment de lui raconter des histoires : heureusement, après réflexion, il se décide tout de même à ouvrir la porte et constate juste à temps que personne ne lui joue un tour : encore un peu et il restait dans le train de Dijon.

    La gare suivante est celle de Pagny, nous devons y attendre le train de Neufchâteau. La marche au pas cadencé sur la route du village nous réchauffe un peu, car vraiment il fait froid! Enfin à 8 heures et quart, le train s'ébranle, mais quel train ! Appelez-le tacot, tortillard, Decauville, tout ce que vous voudrez, mais pas un vrai train : il met trois heures pour parcourir 45 kilomètres! On avait vu cela d'Angers à Beaupréau, mais pas par ici! Et pourtant, il semble faire tout son possible, il sue, il grince, il gémit, il fait véritablement de son mieux; une fois arrivée dans une gare, la machine nous quitte pour s'en aller jouer à cache-cache avec des wagons de marchandises : toi, je te prends, toi, je te laisse, non, je t'emmène tout de même...

    Pendant ce temps-là, quelques voyageurs vont visiter l'église de Vaucouleurs et sa tour des Anglais, tandis que les autres préfèrent rester à la maison, en l'occurrence dans le compartiment. Et voila qu'un gamin, le plus petit de la bande, un vrai lutin, ouvre et ferme les portières, démonte les lampes qui heureusement ont été dépouillées de leurs ampoules par la Compagnie prévoyante, au courant depuis longtemps des méfaits des petits garçons... Hi... Qu'y a-t-il encore ? C'est mon garnement qui a tiré la sonnette d'alarme ! Le chef de gare se précipite. Le petit bonhomme avait voulu se rendre compte si, en l'absence de la locomotive, la sonnette ferait tout de même son devoir. Des excuses furent faites aussitôt par le Père Supérieur qui semonça de verte façon notre pauvre gamin...



    ***



    Tout a une fin, même les expéditions en trains jouets. A 11 heures et demie, nous descendions prestement sur le quai de la gare de Domrémy-Maxey : trois kilomètres à pied pour rejoindre le village, ce n'est rien pour nos enfants habitués à la marche. A mi-chemin, petit arrêt afin de nous débarbouiller dans le ruisseau. Midi sonnait à la petite église de Jeanne d'Arc quand les Pères montaient à l'autel. Oh ! Cette messe basse dans l'église où la vierge lorraine s'est agenouillée il y a cinq siècles, nous ne l'oublierons jamais: nos servants n'étaient pas en belle aube blanche comme chez nous, mais on devinait le froufrou des robes de soie des anges qui nous frôlaient...

    Certains ont chuchoté un jour qu'à Ménil-Flin on dorlote les enfants... A leur âge, est-il permis d'être dur envers eux ? N'est-ce pas la maman de Théophane Vénard qui ne manquait pas d'envoyer de bonnes petites provisions à son fils pour le consoler dans son pensionnat ? Je ne sais si notre établissement de Ménil-Flin est une « boîte à coton », mais ce que j'ai vu, ce sont des petits qui, aujourd'hui, couchent l'hiver dans un dortoir glacé, qui font de la gymnastique dans la neige, qui mangent du pain sec à quatre heures le vendredi, et qui, pendant notre pèlerinage actuel, ont réussi à voyager sans rien manger pour pouvoir communier à la messe de midi, offrant cette mortification pour leurs professeurs et leurs prisonniers ! Et ils ne songent nullement à s'en plaindre. Seulement, moi qui ai vu cela et en ai été touché, jai cru bon de le mentionner.

    Une heure après midi ! Nos routiers s'arrêtent sur le bord du chemin du Bois Chenu pour casser la croûte : avez-vous jamais examiné un nid d'oiseaux au moment où la mère apporte un vermisseau à ses oisillons ? Les petits becs jaunes s'ouvrent tout grands alors. Eh bien, vous pouvez deviner la scène qui eut lieu ici quand le Père économe se mit à déshabiller les jolis paquets soigneusement étiquetés par nos dévouées religieuses : tartines au beurre, au vrai beurre, au pâté, pas au cuir bouilli, au fromage, celui-là riche en matières grasses, lapin, chaussons aux pommes, rien ne manquait, pas même un peu de vin de France avec beaucoup d'eau de la fontaine du village. Après le repas, récréation, comme le prévoit le règlement du séminaire : nous avons donc joué. On eut vite fait de trouver des bâtons; le Père Supérieur lui-même s'empara d'un trognon de chou qu'il appela « Durandal » et, comme sa devancière, cette épée improvisée frappait à droite et à gauche tous les ennemis qui attaquaient le généreux chevalier. Quand l'heure de partir arriva, il n'y avait pas de morts sur le champ de bataille, Durandal avait vaincu sans verser de sang, mais la sueur perlait sur les fronts et un franc sourire illuminait les visages des combattants.

    Et le pèlerinage, direz-vous ? Nous y voici de nouveau. Comment oublier cette belle basilique accrochée à la colline du Bois Chenu, resplendissante de clarté, et dont le clocher monte au ciel tout droit comme une prière d'enfant! Et la crypte, pieuse et recueillie, dont les fresques, les inscriptions et les trophées nous invitent à penser à nos vaillants soldats tombés pour sauver une patrie périodiquement au bord de l'abîme, mais qui renaît toujours plus forte et plus glorieuse ! Voilà l'église où, comme à Lourdes, à Lisieux ou à Fourvière, la piété des fidèles s'échauffe comme par enchantement. Sur les murs on relit toute l'histoire de la Pucelle, depuis le Bois Chenu jusqu'à Rouen, en passant par Chinon, Reims et Orléans, dans des fresques grandioses et singulièrement évocatrices. La voûte de l'abside déploie l'or de ses mosaïques tout autant que la coupole pour un défilé des dévots de Jeanne aux temps modernes, on voit là un groupe des saints et saintes de France qui viennent saluer leur soeur si vaillante à son entrée au paradis. Que dire aussi de cet autel de marbre, dont l'éclatante blancheur convient si bien à celle que l'Eglise classe plus encore parmi les vierges que parmi les martyres ?

    Il y a des sanctuaires où l'on s'agenouille en pécheur, où l'on prie humblement dans l'obscurité et le recueillement pour se relever purifié. Ici on dirait qu'on éprouve de la peine à s'incliner, on se redresse plutôt plein d'énergie pour chanter un cantique de guerre et de victoire. Ici on ne vient pas chercher la paix ou le pardon, mais le courage et la vaillance nécessaires aux combats, on vient refaire ses forces auprès de cette jeune fille de dix-sept ans qui, fidèle à ses voix, osa quitter son humble village et ses petits moutons, revêtir une armure, brandir son étendard, combattre et mourir afin que le beau pays de France redevienne le royaume de Jésus et de Marie.

    Quel réconfort ç'eût été pour nous de pouvoir prier et chanter, de toute la force de nos poitrines et de tout l'élan de nos coeurs, avec les pèlerins qui nous avaient précédés dans la basilique! Un chapelain nous avait annoncé un Salut du Saint-Sacrement, mais il était déjà quatre heures du soir, il fallait songer au retour. Avant de quitter l'esplanade, que dorait déjà un peu le soleil couchant, chacun s'en fut alors acheter des cartes et des souvenirs. La poste a ainsi emporté au loin à notre Supérieur général, à nos familles et à nos amis, un petit air du Bois Chenu et l'assurance qu'ils n'avaient pas été oubliée dans nos prières.

    Nous redescendons ensuite au village pour revoir encore à l'église les fonts baptismaux et le vieux bénitier de Jeanne et pour visiter son humble logis, Humble est en effet le mot qui convient. La maison de Jeanne est petite, basse, sombre ; son toit s'incline vers l'église comme pour murmurer que ses habitants n'ont qu'un désir, bien servir le Roi du Ciel. Quelques petites lucarnes on dirait des meurtrières laissent filtrer un soupçon de soleil à l'intérieur de la chambre de la Pucelle. Des murs qui suintent la vieillesse, des poutres balafrées de coups de sabres, voilà tout ce qui reste du temps jadis, mais cette obscure pauvreté est singulièrement émouvante. Jeanne est née ici, Jeanne a prié seule dans cette chambre qui ressemble plutôt à un cachot qu'à nos clairs et gais appartements d'aujourd'hui. Et pourtant, c'est le coeur brisé et le visage inondé de larmes qu'un matin de février 1429, la Jeannette quitta ses parents, son village, ses petits moutons, pour conduire les hommes de France à la victoire, et le dauphin au sacre de Reims.

    Quand on sort de cette pauvre maison, où il n'y a pour ainsi dire rien à voir, on hésite à entrer dans le musée tout proche. C'est cependant ce que nous avons fait. Mais nous en sommes sortis déçus. Le vrai musée de Domrémy, c'est la chambre de Jeanne, c'est sa petite église toute humble et toute ratatinée sous son pauvre clocher, c'est le bois où ses voix l'instruisirent et l'encouragèrent, c'est aussi le splendide monument élevé à sa gloire par ses frères et soeurs de France.



    ***



    Le soir tombait quand nous reprenions la route de Maxey, puis le train toujours aussi capricieux et paresseux, et vers 20 heures, nous débarquions sur le quai à Pagny. L'horaire nous invitait à la patience, il fallait se résigner à attendre jusqu'au lendemain matin. Et pourtant, nous n'étions pas encore au bout de nos imprévus.

    C'est donc bien à 4 h. 45 demain matin que nous aurons un train pour Nancy ? Sinformait pour plus de sûreté le Père Supérieur auprès du chef de gare.

    Demain ! Vous voulez dire après-demain !

    Comment cela ?

    Il n'y a pas de train le mercredi!

    Vrai ?

    Ni le Père Supériepr, ni le chef de gare de Ménil-Flin ne s'étaient doutés de cela. Les pauvres ! Ils ont l'air d'ignorer que nous vivons au pays des restrictions ! Pour motif d'économie, notre train ne fonctionne pas tous les jours Alors, il faudra prévenir le séminaire par téléphone que nous rentrerons vingt-quatre heures plus tard...

    Je ne sais si je fais un jugement téméraire, mais il m'a semblé que les yeux des élèves brillaient de joie et d'espoir : L'aventure continuait, on resterait en vacances une journée supplémentaire, alors que les camarades rentreraient en classe, on se promènerait à la campagne alors que les autres seraient vissés à leurs pupitres... Chic !

    Oui, mais ni le supérieur ni l'économe n'envisageaient la situation de cette manière. Le premier voulait rentrer à l'heure : lui, si sévère à l'égard des élèves qui trouvent des prétextes pour prolonger leurs vacances, il ne faudrait tout de même pas qu'il soit taxé de « retardataire » ! L'autre ne voyait pas sans effroi les oisillons sans ravitaillement pendant vingt-quatre heures ; il aurait du coup perdu une réputation laborieusement établie par six mois d'incessants efforts. Alors, que faire ? Qui l'emporterait de l'esprit de sagesse ou de celui d'aventures ? La question fut résolue par le chef de gare, à l'avantage des deux parties.

    Si vous voulez, Père, je vous fais tous monter dans un train de messageries qui va passer. Vous avez vos billets ?

    Oui.

    Très bien, entendu ! Et surtout, pas d'imprudences, car en cas de casse, c'est moi qui paierais la facture.

    Cinq minutes plus tard, le mécanicien faisait stopper son train, et nous montions. « De la discipline, disait le P. Supérieur, de l'ordre, du silence, et que personne ne se fasse voir à l'entrée dans une gare ! Si jamais il se trouve des employés indiscrets, nous bêlerons de notre mieux, et ainsi les loups passeront peut-être pour de vulgaires moutons... »

    Au bout d'une heure, à la file indienne, la petite troupe défilait dans les rues désertes de Nancy, en route comme la veille dans la direction de l'église Saint-Joseph. Stupéfaction du vicaire et de la bonne ! Mais tous deux rivalisèrent d'amabilités, et ce fut cette fois dans la salle à manger, et au son des refrains de la T. S. F., que nous puisâmes de nouveau dans les sacs de l'économe pour satisfaire les appétits aiguisés par nos aventures.

    Nous sommes donc retrouvés dans le hangar, en face de la même paille qui nous avait servi de couchette la nuit précédente, prêts à nous endormir malgré la sirène qui devait, cette fois encore, nous tirer du sommeil. Avant de nous allonger, la récitation du chapelet se fit en commun, dans la cour du patronage, comme elle a lieu chaque soir dans le jardin de la rue du Bac.

    Le lendemain matin, fidèles au rendez-vous, nous rentrions à Ménil-Flin la tête haute, fiers comme des croisés retour de Terre Sainte, heureux d'avoir accompli un beau pèlerinage, et confiants dans l'avenir.

    Jeanne d'Arc, que nous avons priée de tout coeur, est avec nous. Elle veillera sur la maison, nous gardera nos professeurs, nous rendra nos prisonniers, et nous enverra de nombreuses vocations à la rentrée prochaine.

    Vive donc le pèlerinage à Domrémy !

    Et à quand une seconde édition considérablement augmentée ?...



    Ménil-Flin ce 13 mars 1943.

    H.P.




    1943/247-251
    247-251
    France
    1943
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