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Pondichéry. Un Prédestiné

Pondichéry Un Prédestiné Lettre de M. MONCHALIN Missionnaire apostolique.
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    Pondichéry

    Un Prédestiné
    Lettre de M. MONCHALIN

    Missionnaire apostolique.

    Durant la grande famine de 1878, aux Indes anglaises, beaucoup de païens, touchés par les efforts charitables des missionnaires, se laissèrent gagner par la grâce et apprirent les prières. Dans ces pays, ventre affamé écoute volontiers la parole de vie, pourvu que cette bonne parole soit accompagnée d'une distribution de riz Aussi, nombreux furent les admis au catéchuménat ; mais, hélas ! Un certain nombre d'entre eux désertèrent quand l'abondance revint ; néanmoins plus de 20.000 persévérèrent et reçurent le baptême.
    Ce fut très dur pour les missionnaires de maintenir dans le droit chemin ces nouveaux convertis, presque tous parias et par conséquent grossiers, aux moeurs légères, encore imbus de paganisme. Peu à peu cependant des églises et des chapelles s'élevèrent, des écoles s'ouvrirent, et en 1912, quand je pris la direction d'un district, je me trouvai à la tête d'une chrétienté de 5.000 nouveaux fidèles tous parias.
    Dans ce milieu, je rencontrai une âme délicate, pieuse, je dirais volontiers prédestinée.
    Désireux de fonder de nouvelles écoles, je devais d'abord former des professeurs.
    Pour y réussir, je passai chaque jour une ou deux heures avec les enfants, afin de bien connaître leurs aptitudes et leur donner quelques leçons d'où la pédagogie ne fût pas complètement absente.
    Je ne tardai pas à remarquer l'attention soutenue d'un jeune paria placé parmi les premiers de la classe. Il se nommait Pounousamy. D'une intelligence moyenne, son maintien digne, son esprit appliqué, son caractère doux et prévenant, lui avaient acquis sur ces camarades une grande influence, et il en profitait pour arranger tous les différends qui s'élevaient en récréation. Sur ces entrefaites, ses parents vinrent m'avertir qu'ils avaient besoin de leur fils : « D'ailleurs, ajoutèrent-ils, il sait lire et écrire, cela suffit pour travailler la terre, il faut qu'il gagne ne sa vie ». Agé de 12 à 13 ans, l'enfant pouvait, en effet, être utile à ses parents.
    Je demandai quelques jours de réflexion, puis je fis appeler le père de Pounousamy, et lui promis que s'il me laissait son fils, j'en ferais un maître d'école. L'affaire fut réglée séance tenante. Peu après j'envoyai l'enfant à l'école des catéchistes et maîtres d'école tenue par le P. Mette. Naturellement tous les frais étaient à ma charge. Au bout d'un an, Pounousamy revint au village prendre ses vacances. Je le trouvai plus réfléchi, plus posé et beaucoup plus pieux encore. Il communiait presque tous les jours, et le soir il ne manquait jamais de venir à l'église faire sa visite au Saint-Sacrement et réciter son chapelet. Il était vraiment un modèle pour tous.
    Ses parents l'aimaient beaucoup, et déjà ils se préoccupaient de son avenir. Un de leurs voisins, homme riche, qui avait remarqué la bonne tenue du jeune homme, leur ayant proposé de lui donner en mariage sa fille unique, alors âgée de huit ans, ils acceptèrent avec empressement.
    Je me rappellerai longtemps le soir où ce brave garçon m'arriva tout décontenancé, presque effrayé, en me disant : « Père, mes parents m'ont fiancé sans me prévenir, mais je ne veux pas me marier, je n'ai aucunement l'idée ». Après avoir écouté sa petite histoire de fiançailles, je le calmai et lui dis qu'il n'était engagé en rien.
    Les vacances terminées, Pounousamy alla continuer ses études et essayer d'obtenir son brevet élémentaire. Il réussit. En juillet 1914, il revint avec son diplôme d'instituteur délivré par le gouvernement anglais, et une connaissance très approfondie du catéchisme. En même temps le P. Mette m'écrivit une longue lettre, dans laquelle il me faisait un grand éloge de son application au travail, de sa piété, et rappelait le modèle de ses élèves.
    Heureux d'avoir un maître d'école si bien formé, je le mis immédiatement à la tête de l'école du chef-lieu de mon district. Au bout d'un mois, le nombre de mes élèves passa de 35 à 60 ; le jeune maître connaissait l'art difficile de se faire aimer des écoliers, tout en leur inspirant de la crainte. Il savait les faire travailler et donner de l'élan à leur piété. Chaque dimanche, javais des premières communions privées ; les réponses au catéchisme étaient excellentes et les parents étaient fiers de voir les progrès de leurs enfants. Mon brave Pounousamy offrait à la paroisse l'exemple d'une ferveur soutenue. Le matin, avant la messe, il réunissait les enfants et même un certain nombre de grandes personnes pour les amener à l'église. Il communiait tous les jours. A midi, au milieu de la chaleur, il allait faire une demi-heure d'adoration devant le Saint-Sacrement. Le soir, après sa classe, il emmenait tous les enfants, païens et chrétiens, à l'église, et après la prière du soir il leur racontait quelques traits tirés de l'Evangile.
    Après les avoir congédiés, il restait prosterné aux pieds de Jésus pendant longtemps encore. Que se passait-il dans cette âme naïve, franche et toute à Dieu? Je le sus à la fin d'octobre 1915.
    Depuis qu'il était revenu de chez le P. Mette, il mangeait à ma cuisine avec mon domestique. A l'occasion d'une dispute, ses parents avaient abandonné toutes leurs pratiques religieuses et fait cause commune avec les parias païens ; ils étaient devenus presque apostats. Douloureusement ému de cette conduite, le jeune homme n'avait plus voulu aller prendre ses repas chez eux ; il se contentait d'aller les voir. Pendant ces visites, il ne faisait jamais allusion à la religion, mais en particulier il priait beaucoup pour leur conversion. Le soir après souper, il ne manquait jamais de venir causer longuement avec son père spirituel. Or un soir d'octobre il me dit tout bas :
    « Père, je voudrais bien vous dire quelque chose, mais je n'ose pas et pourtant depuis longtemps j'y songe.
    Tu n'as donc pas confiance en ton père, lui répondis-je doucement, allons dis-moi tout.
    Eh bien, Père, je voudrais être prêtre ».
    Et le pauvre enfant retint son souffle.
    La chose était grave, plus grave que vous ne l'imaginez, cher lecteur de France. Un paria prêtre ! Cette idée seule aurait révolté des milliers de chrétiens. Son entrée au séminaire eût été le signal du départ de tous les élèves. Et si par impossible, on eût fait, en ce moment, monter cet enfant à l'autel, tous les catholiques auraient abandonné l'église.
    Pour ceux qui ne connaissent pas l'Inde, j'écris des énormités, des choses absolument extraordinaires, incompréhensibles, et hélas ! Trop vraies il comprenait bien cette situation lui, mon pauvre et cher Pounousamy ; aussi tremblait-il en attendant ma réponse.
    Cependant malgré toutes les difficultés, pour ne pas dire les impossibilités qui se dressaient devant la réalisation de son désir, j'hésitais, je réfléchissais, je demandais au bon Dieu dans une ardente prière de m'éclairer.
    « Pauvre petit, finis-je par lui dire, ton idéal est sublime, mais comment, toi, un paria, as-tu pu avoir cette pensée? Crois-tu ton désir réalisable?
    Non Père, il ne l'est pas; mais c'est une idée fixe chez moi, je sens chaque fois que je suis en adoration devant le Saint-Sacrement qu'une voix m'appelle ; on dirait quelqu'un qui me dit : « Tu seras prêtre, sois bien obéissant. Depuis quelques jours c'est plus fort que d'habitude et c'est pourquoi je me confie à vous ».
    Et le jeune homme éclata en sanglots.
    « Allons, mon enfant, ne pleure pas; un jour peut-être tu seras prêtre ; seulement en ce moment je ne vois pas le chemin qui doit t'y conduire. Sois toujours bien pieux, prie beaucoup la sainte Vierge, et si Dieu veut faire de toi un de ses ministres, il nous en indiquera le moyen».
    Et plus ému que je ne voulais le paraître, je congédiai Pounousamy.
    Quelques jours après, j'écrivis à Monseigneur lui demandant conseil ; il me répondit en ne me laissant aucun espoir. Il était impossible d'élever un paria en compagnie des séminaristes de caste, et d'ailleurs quand bien même il arriverait à être prêtre, son ministère serait impossible, même chez ses frères parias. Cette réponse n'était point pour me surprendre. Personne, ayant l'expérience de l'Inde et des Indiens, n'en eût fait une autre. Au fond, c'était pour révéler à Monseigneur l'existence d'une âme éminemment pieuse que je lui avais écrit, plutôt que pour connaître ses sentiments sur le désir de mon protégé.
    Au commencement de décembre, le choléra fit son apparition annuelle au village. Plusieurs membres de la famille de Pounousamy furent atteints les premiers. Ils étaient païens et s'adressèrent aux divinités païennes. Quelques jours plus tard, sa mère fut frappée à son tour. Quand il apprit cette nouvelle, il courut au village, et durant deux jours et deux nuits il se prodigua au chevet de la malade. Le soir il venait demander à Jésus la conversion de sa mère. Le troisième jour au matin cette femme me fit demander, elle me déclara publiquement qu'elle était toujours restée chrétienne et qu'elle voulait vivre et mourir en chrétienne.
    « Je suis chrétienne, je n'ai pas fait de promesses au diable, je veux recevoir l'« avastée », c'est-à-dire les derniers sacrements et être enterrée au cimetière de l'église. Mon mari me laisse libre, n'est-ce pas? » Fi telle en implorant celui-ci des yeux.
    Le mari, les yeux humides, répondit que Pounousamy son fils pouvait faire ce qu'il voulait et enterrer sa mère au cimetière du Père. Quelques heures plus tard, la chrétienne réconciliée avec Dieu mourait, et le soir même son corps était déposé dans le cimetière chrétien. Pounousamy voulut profiter de la grâce divine pour ramener son père et ses frères. Ses visites à la maison paternelle furent plus longues, il parla plus fréquemment de religion ; l'heure de la grâce n'avait pas encore sonné, et un jour son père lui reprocha la conversion de sa mère et lui interdit sa porte. « Pauvre enfant, lui dis-je, aie confiance, Dieu est tout-puissant, prie beaucoup et un jour la sainte Vierge les ramènera au bercail ».
    Cependant, plus j'étudiais ce jeune homme, plus je lui découvrais de qualités et de vertus ; sa ferveur, son humilité, sa pureté, sa douceur, sa patience le plaçaient vraiment hors pair. Je songeai à m'adresser à un séminaire très éloigné, dans une région où l'origine pariate de Pounousamy pourrait à tout jamais demeurer inconnue. A plus de 1.000 kilomètres de notre mission, des prêtres de Saint-François de Sales avaient un séminaire assez florissant, je résolus de leur demander s'ils y recevraient mon instituteur. J'écrivis au Supérieur de la maison. Sans tarder il me répondit qu'il acceptait mon cher enfant ; il l'élèverait en homme de caste et un jour sans doute le conduirait à l'autel. Le chemin fermé depuis longtemps s'ouvrait; Pounousamy pouvait espérer devenir prêtre.
    Aussitôt après la classe du soir, je le fis appeler et lui annonçai la bonne nouvelle.
    « Eh bien, lui dis-je, veux-tu toujours être prêtre?
    Oh oui, Père, depuis la mort de ma mère, je me sens de plus en plus confiant dans les desseins de la divine Providence.
    Je partage ta confiance, et je viens de recevoir une lettre des bons Pères français qui t'acceptent ». Il me regarda tout ému, et joignant les mains :
    « Oh, Père, me dit-il, combien je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi.
    Seulement, il faut que tu quittes ton père, tes frères, ton pays pour aller au nord de l'Inde, à plus de 1.000 kilomètres d'ici, te préparer par un noviciat très long et y cacher ton origine de paria.
    Je suis prêt, Père, l'éloignement est très peu de chose. Là-bas ne vais-je pas retrouver des Pères qui m'aimeront, m'instruiront, me guideront ; je serai en famille ».
    Son père consulté sur ce voyage, dont évidemment on ne lui dit ni le but ni la durée, ne fit aucune objection. Il parut heureux que son fils continuât ses études, et peut-être au fond se réjouissait-il de ne plus avoir à subir ses exhortations.
    Deux ou trois semaines se passèrent. Le 12 janvier, le facteur me remit ma feuille de route pour la France. J'étais appelé sous les armes. Trois jours plus tard, je m'embarquais à Pondichéry avec une trentaine de missionnaires comme moi mobilisés.
    Le même jour, mon enfant prédestiné était parti pour le lointain pays qui désormais devait être le sien. Plusieurs fois il m'a écrit pour me dire son bonheur ; sa dernière lettre se terminait ainsi : « Père, je travaille de toutes mes forces ; la sainte Vierge m'aide ; mes Pères sont très bons, mes camarades très aimables, oh Père, à jamais soyez remercié et béni ».

    1919/6-10
    6-10
    Inde
    1919
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