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Pondichéry. Lettre de M. Mette

ANNALES DE LA Société des Missions Etrangères SOMMAIRE Pondichéry : Lettre de M. Mette : UNE ECOLE DE CATÉCHISTES. M. H. Janzen. Mis. apost. Cochinchine Occidentale : RAPPORT SUR LE DISTRICT DE BA RIA. LA RÉVOLUTION EN CHINE par M. Souvey. Birmanie Méridionale: HISTORIQUE DES STATIONS CHRÉTIENNES, par M. Luce. NOUVELLES DIVERSES : Laos, Japon, Mandchourie Méridionale, Récompenses à MM. Roux et Liétard. GRAVURES : M. Janzen. Cathédrale de Moukden. CARTE DE L'ARRONDISSEMENT DE BA RIA. Pondichéry
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Etrangères

    SOMMAIRE

    Pondichéry : Lettre de M. Mette : UNE ECOLE DE CATÉCHISTES. M. H. Janzen. Mis. apost. Cochinchine Occidentale : RAPPORT SUR LE DISTRICT DE BA RIA. LA RÉVOLUTION EN CHINE par M. Souvey. Birmanie Méridionale: HISTORIQUE DES STATIONS CHRÉTIENNES, par M. Luce. NOUVELLES DIVERSES : Laos, Japon, Mandchourie Méridionale, Récompenses à MM. Roux et Liétard.
    GRAVURES : M. Janzen. Cathédrale de Moukden.
    CARTE DE L'ARRONDISSEMENT DE BA RIA.

    Pondichéry

    Lettre de M. Mette
    Missionnaire apostolique

    UNE ECOLE DE CATÉCHISTES DANS L'INDE. CE QU'EST UN PHILOSOPHE.
    MOEURS INDIENNES. CONFÉRENCE CONTRADICTOIRE.

    DANS une première lettre aux Annales1 j'ai raconté l'origine de notre école de catéchistes et d'instituteurs chrétiens, avec les épreuves qui étaient venues l'assaillir ; j'ai dit comment la chute d'une banque lui avait fait perdre en un jour toutes ses ressources, et comment Dieu avait tiré le bien du mal, puisque cette ruine avait été pour elle une source de vie et de résurrection.
    L'oeuvre des catéchistes a donc été reprise à Villupuram, dans l'archidiocèse de Pondichéry, mais toujours sur le territoire anglais. Elle a quitté les rives du Kavery et du Coléron, au royaume de Tan jour, pour se fixer dans l'ancien royaume d'Arcot, pays moins fertile, mais tout aussi salubre ; d'oeuvre diocésaine elle este devenue, au moins dans une certaine mesure, oeuvre provinciale ; enfin, à l'étude de la religion, s'est jointe l'étude des sciences humaines : ceux de mes jeunes gens qui en sont capables, suivent les cours de l'école normale, tout en complétant leur instruction religieuse.

    1. Voir : Annales M.-E., 1909, n° 71, p. 270.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1912, N° 89.

    Cependant, les débuts sur ce nouveau terrain ont été pénibles. La première année, c'est-à-dire en 1909, je n'ai eu que cinq élèves, tous de basse caste, presque tous d'un esprit peu ouvert, avec des dispositions médiocres et pour l'étude et pour la vertu ; je vous les ferai connaître brièvement.
    L'un d'eux, le premier venu, avait 28 ans. Il était marié et père de famille. Jusqu'alors, il avait bêché la terre ; il pouvait lire vaille que vaille et même écrire un peu, mais là s'arrêtaient ses connaissances. S'il avait cultivé ses champs, il n'avait guère cultivé son esprit ni sa mémoire ; et quand il lui fallut se mettre à l'étude du catéchisme, du calcul, de la grammaire, etc., il trouva le fardeau pesant : dix lignes de leçon étaient pour lui une montagne. Joignez à cela le souci de la maison et de la famille. La personne qu'il avait mise à sa place pour gérer ses affaires, prit la fuite ; je dus permettre à mon étudiant d'aller faire un voyage chez lui ; mais, comme le corbeau de l'arche, il ne revint pas.
    Le second n avait que seize ans ; son avenir était ce qui le préoccupait le moins. D'une fierté peu commune, il se croyait le roi du pays parce qu'il avait obtenu, par indulgence sans doute, son certificat d'études primaires. Bien manger, s'amuser, se quereller avec tout le monde, telles étaient ses qualités les plus brillantes. N'en pouvant rien obtenir, je le renvoyai chez lui.
    Le troisième ne manquait pas d intelligence ; avec cela il avait l'âge d'être raisonnable ; malheureusement il avait trop voyagé. Il était allé extraire de l'or aux mines de Kolar, et n'en avait pas rapporté de gros bénéfices. S'il fallait l'en croire, il y avait laissé une partie notable de sa santé et de ses forces, et à chaque instant il se disait malade, et réclamait le médecin. Généralement les drogues étaient impuissantes à le guérir. Alors un retour au village s'imposait, et c'est ainsi qu'il passait trois mois à l'école et deux mois dans sa famille. Comme c'est agréable d'avoir de tels élèves!
    Le quatrième était un grand garçon de 18 ou 19 ans, ayant une facilité ordinaire pour l'étude ; mais en retour c'était un tapageur émérite.
    Le cinquième était à peu près de l'âge du précédent. Il lisait facilement, mais ne savait pas écrire. De calcul, d'histoire, de grammaire, de géographie il n'avait aucune notion. Il parlait le tamoul comme on le parle dans son village, c'est-à-dire que le masculin, le féminin et le neutre, le pluriel et le singulier, la langue correcte et le jargon, se mêlaient dans un désordre qui était loin d'être un effet de l'art. De ces cinq élèves, celui-ci est le seul qui par son application au travail et sa piété m'ait vraiment dédommagé de mes peines ; mais ce n'a pas été dès le premier jour.
    Voilà les sujets sur lesquels j'ai eu d'abord à travailler La seconde année m'en amena d'autres. Enfin, la troisième a encore vu grossir mon petit troupeau. Les nouveaux venus sont en général plus intéressants que les anciens : chez eux le caractère est meilleur ; ils ont plus d'inclination à la piété ; mais, à deux ou trois exceptions près, ils n'ont qu'une intelligence fort ordinaire ou plutôt, leur esprit, n'ayant jamais été cultivé, est semblable à ces plantes qui ne sont pas développées parce qu'elles n'ont jamais reçu de soins. Quoi qu'il en soit, avec le temps, da patience et la persévérance, nous arrivons encore à un résultat assez satisfaisant. Tout, d'ailleurs, contribue à les mettre au pas. Outre un cours d'instruction religieuse deux fois par jour, ils ont des classes d'arithmétique, d'histoire, de géographie, de grammaire, des exercices de style, la lecture pendant les repas ; le matin, la méditation ; enfin, ils sont soumis à la discipline et à la régularité d'un vrai séminaire. Avec cela que ne pourrions-nous pas obtenir si nous avions des sujets d'élite? Parmi les jeunes prêtres qui ont été ordonnés cette année à Kandy, se trouve un de mes anciens élèves. Sorti de cette école de catéchistes et admis au séminaire papal, en 10 ans il y a fait avec grand succès ses humanités, ses cours de philosophie et de théologie. Trois autres l'ont suivi ; mais ces cas sont rares. Peu nombreuses sont les familles qui rêvent pour leurs fils la carrière de catéchiste ou de maître d'école. Pourquoi ? Parce que nous n'avons pas les moyens de rétribuer comme il le faudrait ces auxiliaires pourtant si nécessaires.
    Pour le moment j'ai 16 élèves. Sur ce nombre, deux suivent les cours de l'école normale ; les autres s'y préparent, en même temps qu'ils étudient la religion. L'année prochaine si mes ressources me le permettent, peut-être seront-ils plus nombreux.
    Quelqu'un me dira peut-être : « Comment faites vous pour loger tout ce monde? Car enfin il vous faut bien une salle d'études, des classes, un dortoir, un réfectoire ; cela suppose un rez-de chaussée de quelque étendue avec un étage au-dessus ». A cette question je ré- pondrai : « Un étage serait sans doute nécessaire en Europe. Aux Indes, il l'est moins, surtout pour moi. Je puis loger vingt-cinq pensionnaires, avoir 50 externes à mon école et me passer d'étage. Comment cela, me direz vous ? Eh ! Cest qu'on ne vit pas aux Indes, comme en Europe. Ecoutez une histoire que racontait jadis M. Bergez, de sainte mémoire :
    « Il y a de cela déjà longtemps, 60 ou 70 ans peut-être, dans les bois de Meudon vivait un solitaire C'était un ermite sans doute, mais un ermite sui generis. Ce n'était ni le désir des biens éternels, ni l'attrait de la contemplation qui l'avaient conduit dans la forêt, comme autrefois saint Vital dans les rochers de Mortain. Il était dégoûté du genre humain dont il fuyait la société. C'était un misanthrope : la nuit, il couchait dans le creux d'un vieux chêne, le jour, il errait à travers les bois. A ceux qui voulaient savoir qui il était et ce qu'il faisait dans cette solitude, il répondait gravement qu'il était philosophe ; et si on lui demandait ce qu'est un philosophe : « Un philosophe, disait-il, c'est celui qui mange de l'herbe et vit dans les bois, selon la simplicité de la nature ».
    Je ne sais si cet homme a persévéré dans son étrange vocation. Je ne voudrais pas non plus garantir sa définition du philosophe ; mais ce que je sais bien, c'est que si elle était vraie, l'immense majorité de nos Indiens aurait des aptitudes particulières à la philosophie; car, s'ils ne vivent pas dans les bois qui ont, depuis 100 ans, en grande partie disparu, ils mangent des légumes et vivent selon la simplicité de la nature.
    Mon petit royaume comprend environ trois hectares de terre, et renferme deux bâtiments situés en face l'un de l'autre. A droite, quand on vient du chemin de fer, se trouve celui que j'habite. Il est composé de trois chambres : une pour moi, une pour mon second, et la troisième sert de chapelle domestique. Bien que très modeste en lui même, la varanda qui l'entoure à l'ouest, au sud et à l'est, lui donne cependant un certain air imposant qui est loin de déplaire. A gauche, se trouve la partie réservée à mes élèves. Elle est solidement bâtie, avec une belle varanda du côté du nord, un toit plat fort épais, des fenêtres nombreuses ; de l'air et du soleil, on en jouit autant que l'on veut.
    A l'intérieur, se trouve une salle spacieuse de 72 pieds de long ; un petit mur de 50 centimètres de haut la partage en deux parties égales : la partie ouest, pour les élèves de bonne caste ; la partie est, pour les élèves de basse caste, en d'autres termes pour les parias.
    Pourquoi, me direz-vous peut-être, ces distinctions ? Que faites-vous donc de la sainte égalité? A celui qui parlerait ainsi je répondrai : 1° Sachez bien, mon ami, que nous ne sommes pas en Europe, mais dans l'Inde ; que nous ne sommes pas chez un peuple chrétien, mais chez un peuple à peu près entièrement payen. Or, ce n'est pas en foulant aux pieds les usages auxquels il est si profondément attaché que nous l'amènerons à la religion, mais bien plutôt, en les subissant dans tout ce qui n'est pas contraire à la morale ou à la foi. Est-ce que l'Eglise n'a pas toléré l'esclavage pendant des siècles? Or l'esclavage n'était-il pas sans comparaison plus révoltant que la distinction des castes dans l'Inde ? Dans mon tout petit royaume, je n'ai pas jugé à propos d'abolir ce signe extérieur de la différence sociale, parce qu'il est nécessaire pour sauvegarder l'honneur de la religion aux yeux des gentils ; sans cela cette dernière leur deviendrait, à n'en pas douter, odieuse et méprisable ».
    Mais, je reviens à mon sujet : l'Indien, comme le solitaire des bois de Meudon, vit selon la simplicité de la nature. Cette simplicité, il commence à la pratiquer dès sa naissance. A peine a-t-il vu le jour qu'on le dépose sur la terre ; elle est son premier berceau. Cette simplicité se continue à la classe : dans les écoles primaires du pays, vous ne voyez ni bancs, ni tables ; un tableau noir, deux ou trois cartes de géographie suspendues à la muraille, des verroteries ou des coquillages enfilés sur des tiges de laiton, et c'est à peu près tout. Quand l'enfant étudie, il est assis à terre, les jambes croisées à la façon des tailleurs ; quand son professeur lui fait la classe, il se tient debout. Pour apprendre à écrire, il trace les lettres de l'alphabet sur le sable avec le doigt ; de même il s'exerce à représenter les chiffres 1, 2, 3, etc., avec des pépins de tamarin. Enfin, c'est encore en se tenant debout qu'il écrit, sur une ardoise, les problèmes, les dictées et les compositions littéraires. Voilà ce qui se pratique dans mon école, tout comme ailleurs, pour les bambins des basses classes ; quant aux grands, je veux dire aux futurs catéchistes et maîtres d'école, j'ai pensé que des bancs et des tables leur rendraient l'écriture plus aisée et les séances d'étude moins pénibles et je leur en ai fait faire. Tant pis pour la philosophie.
    Les classes de catéchisme, je les fais dans ma chambre ; les autres se font sous la varanda de l'école ou dans la salle d'étude.
    C'est dans cette même salle que mes jeunes gens prennent leurs repas ! Cest là surtout que règne la simplicité de la nature. Jugez-en vous-même :
    L'Européen mange assis sur une chaise, l'Indien mange assis à terre, les jambes croisées. A l'Européen, il faut une ou plusieurs assiettes ; pour l'Indien, un morceau de feuille de bananier suffit ; ou, s'il a une assiette, la même sert pour tous les mets, si, par extraordinaire, il en a plusieurs. A l'Européen il faut une cuiller, une fourchette, l'Indien n'en a pas besoin ; c'est sa main droite qui les remplace ; de couteau, il n'en est pas question non plus, car il ne voit que rarement de la viande, et quand on lui en sert, elle a été d'avance coupée en si petits morceaux, elle a été si cuite et recuite que le couteau est devenu un instrument inutile. Quant au verre, un vase en fer blanc ou en cuivre en fait l'office. Ici, ni vin, ni bière ; l'eau seule est la boisson des Indiens qui sont restés fidèles à leurs usages et que l'exemple des Européens n'a pas encore gâtés. Pour le coup, c'est là de la vraie philosophie.
    Quand la cloche a sonné pour le repas de mes écoliers, deux d'entre les choutres, (mot générique désignant les Indiens de bonne caste qui ne sont pas brames), et deux d'entre les autres, vont à la cuisine. Chaque couple en rapporte un chaudron plein de riz cuit, et une écuelle où se trouve la sauce épicée qui doit l'assaisonner. Avec cela, il y a tantôt des herbes bouillies, tantôt un peu de viande ou de poisson séché au soleil, tantôt un piment ou un oignon saumuré dans le vinaigre, et c'est tout. Pour ce qui est de la quantité, si ce sont des herbes bouillies, on en donne à chacun gros comme un oeuf de poulette ; si c'est de la viande ou du poisson, ce sera moins encore
    Quand un des élèves a dit le Benedicite dans la langue du pays, tous s'assoient sur deux lignes (à terre naturellement), à la place qui leur a été assignée. Pendant que l'un d'eux commence la lecture, un autre traîne le chaudron à riz devant chacun des convives, et avec la main puise dans la marmite et donne à chacun de ses condisciples la part qui lui revient. Après lui, un second apporte la sauce et le menu. Pour la sauce, il la verse ; pour le menu, il le distribue avec la main : ainsi le veut la politesse du pays. Le repas fini, chacun se lève, emporte son écuelle ou son assiette, la lave, la dépose dans un placard destiné à cet usage et la récréation commence.
    L'habillement de mes écoliers n'est pas non plus bien compliqué : pantalon, paletot, chapeau, souliers sont des choses inconnues pour eux. Pour les jours ouvriers, une pièce de toile autour des reins suffit, du moins pour plusieurs. Le dimanche, pour aller à l'église de la paroisse ou à la promenade, ils ajoutent un petit gilet et quelquefois un turban.
    Je dois dire cependant, pour être vrai de tous points, que le goût de la toilette leur viendrait aisément, s'ils ne craignaient ma censure. Ce sont des jeunes gens ; c'est l'âge où l'on cherche à plaire dans l'Inde comme ailleurs ; et puis, quand on a un habit particulier on se distingue du commun ; on se croit un personnage. Chez les femmes, la mode ne varie pas ; elle est la même depuis des siècles ; ou ne leur reconnaît pas le droit de changer les usages, même en cette matière ; mais il n'en est pas ainsi pour tous ces jou-vençaux des campagnes que leurs études amènent dans les villes aux écoles du gouvernement. Un grand nombre y perdent leur bonne simplicité et c'est vraiment dommage. Ils veulent être de petits Messieurs ! Quelles choses singulières ne voit-on pas sous ce rapport ! L'un a pour unique vêtement des bas et une paire de souliers ; celui-ci, un petit caleçon et une chemise ; un autre n'a pas de chemise, mais il s'est fait tailler une redingote qui lui descend jusqu'aux mollets. Il est si drôle avec cela qu'on a de la peine à le regarder sans rire ; pour lui, il est enchanté de son idée, et se croit si beau qu'il parcourt les rues rien que pour se faire admirer.
    Mes écoliers prennent le repos de la nuit dans l'école même où ils ont passé la journée, ou sous la varanda. C'est encore ici que triomphe la simplicité de la nature. Une natte de jonc étendue sur le pavé ; sous leur tête, un morceau de bois ou une brique et c'est tout. Après la saison des pluies, quand la fraîcheur de la nuit se fait sentir, ils mettent sur eux, en guise de couverture, le morceau d'étoffe qu'ils portent pendant le jour autour des reins. C'est encore la philosophie de l'homme des bois de Meudon mise en pratique.
    L'enseignement religieux qu'ils reçoivent ici est relativement développé ; quand ils sortent de cette école, tous mes élèves, vous le pensez bien, ne sont pas de brillants sujets ; cependant, parmi eux, il s'en est trouvé plusieurs qui sont à même de rendre compte de leur foi, de la défendre par des raisons solides et de réfuter les objections des payens. Il suffit, en général, de leur donner la doctrine et les preuves sur lesquelles elle s'appuie. L'Indien a une aptitude remarquable pour la controverse, et s'il a la vérité pour lui, il est capable de la défendre avec succès. II aura bien vite acquis une grande facilité d'élocution, en même temps qu'un répertoire de comparaisons et d'exemples tirés des moeurs, des usages et des proverbes du pays. Quelquefois même la fertilité de son esprit lui fournira des arguments auxquels un Européen n'aurait jamais songé. Il en est de même, d'ailleurs, des preuves que les payens apportent en faveur de leur doctrine. J'en entendais citer ces jours-ci deux ou trois exemples assez remarquables.
    Il y a quelques mois, dans un de nos villages, un gentil faisait une conférence religieuse à ses coreligionnaires. Il voulait leur prouver que toutes les religions sont bonnes, et voici quels étaient ses principaux arguments. « Figurez-vous, leur disait-il, un beau jardin planté d'arbres de toutes sortes : vous y trouvez d'abord le cocotier ; c'est là un bon arbre assurément ; avec ses feuilles, nous couvrons nos maisons ; ses cocos apaisent notre faim et étanchent notre soif, et son écorce nous fournit des cordes solides. Dans ce jardin vous trouvez encore le manguier avec ses fruits savoureux, le palmier avec son eau rafraîchissante ; le dattier, l'acajou et un nombre infini d'autres arbres. Examinez-les tous, vous n'en trouverez pas un seul qui n'ait des qualités particulières. Eh bien, mes amis, il en est ainsi des religions. Prenez-les toutes ; regardez-les avec soin : en chacune d'elles vous trouverez quelque chose de bon qui la recommande. Donc toutes les religions sont bonnes ».
    Le second argument est un peu du même genre que le premier, mais plus curieux peut-être encore. L'orateur l'avait gardé pour la bonne bouche. « Oui, mes amis, continuait-il, avec un air d'importance, comme savent en prendre les Orientaux, quand ils ont pour eux la supériorité de la science, de la richesse ou du pouvoir, je vais vous montrer que toutes les religions sont bonnes ; je vais vous montrer cela clair comme la lumière du jour ».
    Là-dessus s'établit entre le conférencier et un de ses auditeurs le dialogue suivant :
    Le Conférencier. Ouvre la main, Ramassami, et compte tes doigts. Combien en trouves-tu ?
    Ramassami. Cinq, Monsieur, ni plus ni moins.
    Le Conférencier. C'est juste. Maintenant, parmi ces cinq doigts, prends d'abord le pouce. Quelle qualité particulière a-t-il?
    Ramassami. Mais.... mais... aucune, je crois.
    Le Conférencier. Comment ! Ignorant ! Tu ne sais pas que de tous les doigts de la main, c'est celui qui est le plus près du coeur !
    Prends ensuite l'index. Quelle est sa qualité spéciale ?
    Ramassami. C'est avec le pouce et l'index que je mets du sel dans mon riz, quand ma femme a oublié d'en mettre. C'est avec le pouce et l'index que je lui tire les oreilles quand elle en a trop mis.
    Le Conférencier. Est-ce là une qualité spéciale ? La qualité propre de l'index, c'est de montrer les personnes et les choses. Veux-tu, par exemple, indiquer la route à quelqu'un, que fais-tu ?
    Tu étends le bras et l'index et tu dis : tenez, mon ami, voilà votre chemin.
    Pour le doigt du milieu, tu ne verras sans doute rien qui le distingue ? Tu es si ignorant!
    Ramassami. Mais non, Monsieur, je ne vois rien, sinon qu'il est composé de trois phalanges, comme les autres.
    Le Conférencier. Tu n'as donc pas remarqué que de tous les doigts de la main, c'est lui le plus long ?...
    Quant au suivant, on l'appelle l'annulaire. Pourquoi ? Parce que c'est lui qui porte cet ornement qu'on appelle un anneau. Ainsi, voyez ma main, c'est le quatrième doigt qui en est revêtu.
    Enfin, que dirons-nous du petit doigt ? Quelle qualité particulière lui reconnais-tu ?
    Ramassami. Mais sa qualité particulière, vous venez de la dire ; c'est qu'il est plus petit que les autres.
    Le Conférencier. Vraiment ! Mon pauvre Ramassami, tu n'es pas heureux dans tes réponses. Si je te disais que tu es le plus petit de cette assemblée par l'esprit, prendrais-tu mes paroles pour un compliment ? Non assurément. Eh bien ! Il en est de même du petit doigt. La qualité particulière, celle qui le distingue de tous les autres, c'est qu'il est le plus rapproché de la divinité !
    Ecoutez encore une comparaison ; mieux que les précédentes peut-être encore, elle vous fera saisir ma pensée ; quelqu'un est de Tutticorin ; il veut aller à Madras, je suppose ; il peut y aller en chemin de fer en passant par Maduré, Trichinopoly et Villupuram. Si la fantaisie lui en prend, il peut de Trichinopoly redescendre à Erode, d'Erode pousser jusqu'à Bangalore et de Bangalore à Madras. Il peut enfin, si cela lui semble bon, prendre la mer à Tutticorin et arriver ainsi au but de son voyage. Il en est de même des religions : toutes peuvent mener l'homme à la fin pour laquelle il a été créé. Inutile donc de quitter la religion de nos ancêtres pour prendre celle des Européens.
    Maintenant, ajoute l'orateur, s'il y a un chrétien parmi ceux qui m'écoutent, qu'il se lève, qu'il prenne la parole et qu'il réponde à mes raisons.
    Un moment de silence plana sur l'assemblée.
    On vit alors un des assistants se lever, il était assez pauvrement vêtu et de chétive apparence. C'était le catéchiste d'un district voisin. Il n'avait pas fait de hautes études et n'avait pas pris ses grades à l'Université ; mais il avait du bon sens et connaissait sa religion. « Monsieur, dit-il, en s'adressant au conférencier, j'admire votre talent d'orateur, la beauté et la correction de votre langage ; il est impossible de mieux dire ; cependant, permettez-moi de reprendre vos raisons et de montrer à cette assemblée qu'elles n'ont pas ici leur application. Promettez-moi en même temps de ne pas vous offenser de ma hardiesse.
    Votre thèse est celle-ci : de même que tous les arbres d'un jardin et tous les doigts de la main ont quelque chose de bon, ainsi en est il de toutes les religions ; chacune d'elles est par conséquent apte à mener l'homme à sa fin ; il n'y a donc aucune raison pour les Indiens de quitter leur religion pour embrasser celle du Christ, je dis: celle du Christ et non, comme vous, celle des Européens, parce que cette religion étant pour le genre humain tout entier, elle n'est pas plus la religion des Européens que celle des autres hommes. Maintenant discutons.
    Parmi les arbres qui font l'ornement d'un jardin vous avez cité en premier lieu le cocotier. Assurément, c'est un arbre fort utile ; vous l'ayez admirablement démontré, mais dites-moi, est-il sans défauts ? Si vous aviez une maison à bâtir, emploieriez-vous son bois?
    Le Conférencier. Non certes. Il serait bien vite pourri, et la maison par terre.
    Le Catéchiste. Vous avez parlé du manguier et de ses fruits savoureux. Une bonne mangue greffée est fort agréable au goût, je le reconnais ; mais si vous n'en mangez avec modération, elle peut vous être très nuisible. Le bois du manguier n'est pas sans valeur, mais si vous n'y prenez garde encore, les fourmis blanches l'auront bien vite attaqué.
    Le palmier met 150 ou 200 ans pour devenir un arbre ; en outre, si vous pouvez en tirer quelques poutrelles, vous n'en ferez jamais ni une porte ni une fenêtre ; donc si les arbres ont tous leurs qualités, tous aussi ont leurs défauts.
    Il en est ainsi des doigts de la main. Le petit doigt, avez-vous dit, est le plus rapproché de la divinité ! Voilà une proposition qu'il vous serait sans doute difficile de prouver, puisque Dieu est partout ; mais fût-elle vraie, s'il vous fallait prendre une prise de tabac avec l'index et le petit doigt, ce ne serait pas aussi aisé qu'avec le pouce et l'index. Les doigts de la main ont donc, tout aussi bien que les arbres, leurs qualités et leurs imperfections.
    Le Conférencier. Mais, n'en est-il pas ainsi des religions ? Voyez la religion musulmane, celle des djainers ; voyez la nôtre, le vôtre même. Il n'en est pas une qui n'est son bon et son mauvais côté.
    Le Catéchiste. Qu'il y ait du bien et du mal dans chacune des religions faites par les hommes, je vous l'accorde ; mais il ne peut y avoir que du bien dans la religion établie par le Créateur de toutes choses, parce que sa religion à Lui doit être irréprochable en tout point.
    Vous disiez tout à l'heure que tout chemin conduit à Madras ; cela peut être vrai ; mais ce qui ne l'est pas, c'est que toute religion mène l'homme à sa fin suprême.
    Le Conférencier. Et vous croyez que Dieu a réellement établi une religion qui est son oeuvre à Lui et pas celle des hommes?
    Le Catéchiste. Mais oui, je le crois ; et vous-même et l'honorable assemblée qui nous écoutez serez bientôt de mon avis, quand vous aurez entendu mes raisons.
    Dites-moi, Monsieur, si vous pouviez en un instant donner à vos enfants toutes les connaissances qui leur sont nécessaires ou utiles, soit pour leur direction personnelle, soit pour l'accomplissement de leurs devoirs d'état, soit pour l'emploi qu'ils doivent exercer dans le monde, négligeriez-vous, vous leur père, de leur rendre ce service ?
    Le Conférencier. Non certes, je n'aurais rien de plus pressé à faire.
    Le Catéchiste. Et Dieu qui peut tout, Dieu dont la bonté et la sagesse égalent la puissance, après avoir créé les premiers hommes, les aurait jetés dans le monde sans les mettre à même de pourvoir à leurs besoins, sans leur apprendre la nature des êtres qui les entourent, les avantages qu'ils en peuvent retirer et les maux qu'ils peuvent en recevoir? Sans leur enseigner surtout la fin dernière pour laquelle ils ont été créés, et les moyens qu'ils doivent prendre pour l'acquérir, sans leur donner une religion ? Je vous prends à témoin, vous tous qui êtes ici, ce que je dis là n'est-il pas conforme à la raison ? Etant données la puissance, la sagesse et la bonté infinies de Dieu, a-t-il pu agir autrement ?
    Maintenant, dites-moi, si Dieu a donné aux hommes une religion, peut-on admettre qu'il leur ait laissé la liberté de la mettre de côté, pour la remplacer par celle qu'il plaira à un ambitieux ou à un imposteur quelconque d'établir ?
    Et pour ceux qui lui feront cette avanie, pensez-vous que Dieu les regardera avec autant de faveur que s'ils avaient suivi la sienne ? Peut-on admettre enfin que cette religion, établie par Dieu lui-même, n'ait pas des caractères particuliers qui la distinguent de toutes les autres et qui permettent à tous les hommes de bonne volonté de la reconnaître avec certitude ?
    Le Conférencier. Mais pourquoi Dieu, tout en établissant une religion, n'aurait-il pas laissé aux hommes la faculté d'en choisir une autre ?
    Le Catéchiste. Cela reviendrait à dire qu'il leur aurait donné la faculté de se moquer de Lui. Voulez-vous encore une raison ? Ecoutez : ce qu'une religion affirme, une autre le nie ; ce qu'une religion ordonne, une autre le défend. Si Dieu admettait également tous les cultes, il faudrait donc dire de Lui qu'Il aime autant le mensonge, le péché et la vertu, l'obéissance à ses ordres et la révolte orgueilleuse, est-ce possible ?
    Le Conférencier. Et cette religion établie par Dieu, à quels signes la reconnaître ?
    Le Catéchiste. Je vais vous donner les principaux :
    1° Elle doit avoir commencé avec le monde.
    2° Elle doit être une et invariable dans son enseignement.
    3° Elle doit être exempte d'erreur et de péché ; elle doit être entièrement sainte.
    4° Elle doit être faite, non pour une seule caste ou pour un seul peuple, mais pour toutes les castes et pour tous les peuples, car Dieu est le créateur et le père de tous les hommes.
    5° Elle doit être fondée, non sur des fables, mais sur l'histoire vraie.
    6° Elle doit enfin se prouver par des miracles tels qu'on n'en trouve de semblables dans aucune autre religion.
    Tous ces caractères vous les trouvez dans la religion catholique seule. C'est pour cela que je suis fondé à dire que votre affirmation : « l'homme peut atteindre sa fin suprême en quelque religion que ce soit, comme on peut aller à Madras par n'importe quel chemin, » je suis fondé à dire que cette proposition est fausse et injurieuse à Dieu.
    Pendant ce temps le conférencier indou, visiblement embarrassé, se moucha comme on se mouche généralement aux Indes ; il s'essuya les doigts à l'arbre au pied duquel il se tenait debout ; puis, pour montrer qu'il n'était pas étranger à la civilisation, il tira de son gilet un petit mouchoir, s'essuya le nez et les doigts ; enfin il toussa, il cracha, il racla, il toussa encore... mais hélas ! Ce fut en vain ! La réponse cherchée ne vint pas et elle est encore à venir.
    On ne manque pas de rhéteurs en Europe ; on n'en manque pas aux Indes, comme vous venez de le voir. Pauvre esprit humain qui aime le mensonge et se repaît de vanité, parce que la vérité le gêne et l'empêche de dormir tranquille !
    Les détails qui précèdent me semblent propres à faire connaître aux lecteurs la mentalité du peuple sur lequel nous et nos auxiliaires avons à travailler. Puissent-ils leur inspirer de se souvenir de nos pauvres Indiens dans leurs prières, et si possibles, dans leurs aumônes.
    Ce dernier mot je l'ai dit un peu en tremblant, car dans les circonstances actuelles on hésite à demander des secours aux chrétiens d'Europe. Cependant, inutile de former des catéchistes et des instituteurs, si nous ne pouvons leur assurer des moyens d'existence. Or, ce que nous donnons aux nôtres est en général insuffisant, souvent même dérisoire. A l'exception de quelques rares districts plus favorisés que les autres, nos serviteurs reçoivent, les uns 8 fr. par mois (5 r.) ; d'autres 6 fr. 1/2 (4 r.) ; d'autres 5 fr. (3 r.) ; d'autres enfin, rien du tout.

    Ajoutez à cela que les denrées ont doublé de prix depuis quelques années. Il y a 25 ou 30 ans, une famille pouvait vivoter avec 5 ou 6 roupies ; maintenant il en faut le double. C'est cette extrême détresse qui me fait lever les yeux vers le pays d'où pourra peut-être venir le secours.

    1912/225-236
    225-236
    Inde
    1912
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