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Pondichéry cyclone

Pondichéry cyclone LETTRE DE M. GENTILHOMME, Missionnaire apostolique. Dans la nuit du 22 au 23 novembre dernier, un cyclone s'est abattu sur la mission de Pondichéry. C'est la désolation dans une partie notable du diocèse où la tempête s'est déchaînée. Elle a très fortement sévi dans mon district.
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    Pondichéry cyclone
    LETTRE DE M. GENTILHOMME,
    Missionnaire apostolique.
    Dans la nuit du 22 au 23 novembre dernier, un cyclone s'est abattu sur la mission de Pondichéry. C'est la désolation dans une partie notable du diocèse où la tempête s'est déchaînée. Elle a très fortement sévi dans mon district.
    Sur la côte orientale de l'Inde, les cyclones ne sont pas rares, mais ils développent ordinairement leur spirale au nord du 14e degré de latitude. C'est près des bouches des grands fleuves : Krishna, Godavéry, Gange et Brahmapoutre qu'ils accomplissent le plus souvent leur oeuvre de destruction. Bien que la côte de Coromandel, au sud de Madras, soit en dehors de la trajectoire ordinaire des cyclones, elle vient d'être visitée par un de ces redoutables phénomènes atmosphériques.
    Né le dimanche 19 novembre, dans les parages de l'archipel des Andamans, le cyclone se déplaça en tournoyant vers l'ouest avec une grande rapidité. Ayant traversé tout le golfe du Bengale, il arriva, le mercredi, sur la côte des Indes.
    A Pondichéry, vers 8 heures du soir, la tourmente éclatait pour sévir bientôt avec une intensité que l'on connaît seulement dans les régions intertropicales. Une pluie battante se mit à tomber. La mer démontée et le mugissement des vagues déferlant avec furie sur la plage faisaient craindre que les eaux élevées par la bourrasque au-dessus de leur niveau ne se précipitassent à l'assaut des bourgades voisines du rivage.
    C'est par un temps pareil, qu'au nord de Madras, des raz de marée ont submergé parfois des villes florissantes et de nombreux villages.
    Sous la poussée de l'ouragan, les branches des arbres étaient fracassées et volaient en éclats de tous côtés, Le tronc des palmiers était brisé comme du menu bois ; les plus gros arbres, les banians et les tamariniers, étaient déchiquetés, rompus, déracinés, et, dans leur chute, démolissaient les cases des Indiens. Le toit des chaumières était jeté par terre ; et les Indiens épouvantés, le corps ruisselant et transi de froid, se blottissaient dans un coin quelconque pour sauver au moins leur vie. Malheur à qui s'aventurait alors dans les rues ! Bon nombre de ceux qui avaient cru trouver leur salut dans la fuite furent découverts le lendemain, les uns le corps écrasé par la chute des arbres, les autres les têtes broyées contre les murs sur lesquels les avait projetés la fureur des vents. Fouettée par la tempête, la pluie pénétrait par les moindres interstices dans les habitations même solidement construites. Sous les coups d'un vent impétueux, des portes sautaient, des fenêtres se brisaient, les tuiles s'éparpillaient autour des maisons, les feuilles de zinc ondulé s'envolaient comme des brins de paille, les belles plaques de terre cuite, dites tuiles de Calicut, dégringolaient des toits pour s'abattre à terre réduites en morceaux.
    Seul au presbytère dans lequel j'avais dû m'enfermer, après en avoir bien barricadé toutes les ouvertures, je passai cette longue nuit à réciter des chapelets, me recommandant à Notre Dame du Perpétuel Secours et suppliant le bon Dieu d'avoir pitié de mes chrétiens.
    Quel soulagement, quand, enfin, vers 4 heures du matin, je constatai que l'intensité du cyclone, au centre duquel nous nous étions trouvés, commençait à diminuer sensiblement ! A 5 heures, il ne pleuvait plus ; la fureur des vents était apaisée. A 6 heures, il faisait jour et le calme était presque complet.
    A peine la porte de ma chambre fut-elle ouverte, une clarté extraordinaire m'éblouit. Devant la maison, pas un seul arbre ne restait debout. Autour du presbytère, tout avait disparu : manguiers, palmiers, bananiers, papayers, porchers et argousiers gisaient à terre. Mon jardinet, avec les fleurs que je cultive pour l'ornementation des autels, était dévasté.
    La véranda était gravement endommagée, mais le reste du presbytère dont la toiture est en plate-forme, avait bien résisté au choc du cyclone ; et je me félicitais d'avoir rebâti ma maisonnette, il y a cinq ans, solide, comme le nid que maçonne l'hirondelle. A la chapelle également, les dégâts n'étaient pas trop grands. Le dôme, la façade et les voûtes avaient tenu bon. La croix plantée sur le dôme avait bien été courbée ; le vent avait enfoncé une porte, deux fenêtres, et cassé quelques vitres ; mais, somme toute, après un ouragan aussi dévastateur, ma petite église du Saint Rosaire restait encore toute pimpante, dans la gracieuse toilette blanche et bleue d'immaculée, dont je l'ai revêtue il y a trois ans.
    Malheureusement, mes chrétiens avaient plus souffert que leur prêtre. Dans tout le faubourg de Muthialpet, c'était le spectacle d'une navrante désolation. Les forêts de cocotiers que, de la haute mer, le navigateur contemplait toujours avec admiration, étaient complètement ravagées. Les bananeraies, les plantations de bétel et de canne à sucre étaient totalement ruinées. Figuiers des pagodes et multipliants, filaos et flamboyants, arbres séculaires et superbes échantillons de la flore tropicale, étaient tombés en travers des routes ; leurs troncs énormes gisaient couchés sur les murs qu'ils avaient éventrés, ou penchés sur les maisons qu'ils avaient en partie écrasées. Rues, chemins et sentiers, étaient partout barrés par l'enchevêtrement des troncs et des branches d'arbres amoncelés en un véritable chaos. Il en était de même dans toute la ville de Pondichéry et la banlieue. Mais c'était, je crois bien, au faubourg de Muthialpet que le spectacle était le plus lamentable.
    A cinq cents mètres à peine du rivage de la mer, au quartier de « Savouccou tôpou ». « Jardin des filaos » j'ai 300 néophytes qui vivent, au jour le jour, de la maigre pitance que leur rapporte leur métier de tisserand. Ces braves gens logent entre quatre murs construits en terre argileuse, sous un toit fait de bambous et de feuilles de cocotier. Le coût de ces habitations varie entre 50 et 200 francs. Nulle part, au lendemain, du cyclone, je n'ai vu plus pitoyable état que celui auquel l'ouragan avait réduit les habitants de cette localité. Pas une maison de chrétiens ne reste debout, pas un arbre n'a pu tenir tête à la tempête. La chute des cocotiers sur les toits a fait de « Savouccou tôpou » un amas de décombres ! 400 anciens chrétiens disséminés autour de l'église de Muthialpet, vivant aussi du métier de tisserand, ont éprouvé le même désastre. Autour de moi, 150 familles chrétiennes ont perdu leurs maisons, leurs métiers de tissage, leurs menues provisions.
    En territoire anglais, mes 200 chrétiens parias de Pomméapâléam et Pouttoupattou ont vu, dès le début du cyclone, s'effondrer leurs pauvres huttes.
    Bon nombre de sinistrés viennent chaque soir chercher un refuge à l'église ; depuis le cyclone, je garde le Saint-Sacrement à la sacristie. Ma véranda est un peu le dortoir des enfants ; ils y sont à couvert au moins du mauvais vent du Nord et de la pluie.
    On a parlé de mesures prises par le gouvernement de la colonie française pour venir en aide aux victimes du cyclone. Les secours hélas ! Se font attendre trop longtemps et bien trop maigres ils sont quand ils arrivent.
    Au centre de la ville même de Pondichéry, les superbes cocotiers et porchers qui ombrageaient les rues ont disparu.
    A l'archevêché, grande est la dévastation.
    Dans l'intérieur de la Mission, tous les districts situés dans l'aire du cyclone, c'est-à-dire, dans le triangle dont la base se trouve entre Cheyur et Porto-Novo, et la pointe à Gingee, ont plus ou moins souffert. « Dieu seul connaît l'étendue de nos désastres, écrivait Mgr Morel le 6 décembre. Nombre de villages sont complètement détruits... les morts ont été nombreux, et, pendant plusieurs jours, on a retiré des cadavres de dessous les décombres des maisons et du lit des torrents débordés ».
    Dans notre seul petit établissement français de Pondichéry, dès le surlendemain du cyclone, on avait enregistré 285 décès. Le nombre total des morts actuellement connu s'élève à 2000 environ, dans la mission de Pondichéry.

    1917/105-107
    105-107
    Inde
    1917
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