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Poète et Apôtre

ANNALES DE LA SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES XXXVI Année.N° 217MAI JUIN 1934 SOMMAIRE Poète et Apôtre. Le P. Dallet....... 98 Les Franciscaines M. M. et les Communistes à Su tin....106 Débuts de Ministère au Japon (A. Mercier).....111 L'Evangélisation des Shans en Haute Birmanie (C. Roche)...116 Impressions d'Europe par un Prêtre indien.....121 Un Mariage en Chine (L. P.). ......124 Ephémérides 1684, 1734, 1834, 1884.....129
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    ANNALES
    DE LA

    SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES

    XXXVI Année. N° 217 MAI JUIN 1934

    SOMMAIRE

    Poète et Apôtre. Le P. Dallet . . . . . . . 98
    Les Franciscaines M. M. et les Communistes à Su tin. . . . 106
    Débuts de Ministère au Japon (A. Mercier) . . . . . 111
    L'Evangélisation des Shans en Haute Birmanie (C. Roche) . . . 116
    Impressions d'Europe par un Prêtre indien . . . . . 121
    Un Mariage en Chine (L. P.) . . . . . . . 124
    Ephémérides 1684, 1734, 1834, 1884 . . . . . 129
    Echos de nos Missions . . . . . . . 132
    Nécrologe . . . . . . . . . 140

    ŒUVRE DES PARTANTS

    Ouvroir de Rennes . . . . . . . . 141
    Dons pour l'OEuvre . . . . . . . . 144
    Recommandations . . . . . . . . 144
    Défunts . . . . . . . . . 144
    Vente de Charité . . . . . . . . 144

    Poète et Apôtre

    Le 5 octobre 1850 entrait au Séminaire des Missions Etrangères un clerc minoré du diocèse de Langres, nommé Charles Dallet. Il avait alors 21 ans. Doué d'une belle intelligence, il avait fait de brillantes études au petit séminaire de sa ville natale et aimait encore à cultiver parfois la poésie. Ayant assisté plusieurs fois à la traditionnelle cérémonie du départ de nouveaux missionnaires, il en fut profondément impressionné et composa, pour cette circonstance, le Chant du Départ des Missionnaires, dont il demanda la musique à Charles Gounod, qui avait été organiste à la chapelle du Séminaire, laquelle était alors — et devait être jusqu'en 1875, — l'église paroissiale de Saint François-Xavier.
    Ce chant, véritable hymne de foi, d'abnégation et de zèle apostolique, fut exécuté pour la première fois lors du départ du 29 avril 1852. La coïncidence était des plus heureuses, car du groupe des six « partants » de ce jour faisaient partie : le P. Chapdelaine, deux ans plus tard martyrisé en Chine ; le P. Chirou, qui, après 17 ans d'apostolat au Yunnan, fut pendant 42 ans directeur au Séminaire de la rue du Bac ; le P. Verdier, qui, en moins de dix années, épuisa ses forces à l'évangélisation des sauvages Sedangs ; le P. Deluc, qui, interprète du général Cousin-Montauban lors de l'expédition française de 1860, fut massacré par les Chinois : quatre carrières diversement apostoliques, mais qui résument tous les genres d'activité de la Société des Missions Etrangères, tous les services qu'elle a rendus à l'Eglise, à la civilisation et à la France.
    Le 5 juin de la même année, Charles Dallet recevait l'ordination sacerdotale, dans la basilique de Notre Dame, des mains de Mgr Sibour, Archevêque de Paris, et avec lui ses deux amis de coeur, les PP. Theurel et Vénard, à qui il avait voué une affection que la séparation ne devait pas éteindre. (1)
    Cette séparation eut lieu le 20 août, jour où le P. Dallet partait pour la Mission de Mysore. Avec lui s'embarquaient le P. Bourry, qui, destiné à la Mission du Thibet, était massacré deux après par les sauvages Michemis, et le P. Bolard, qui travailla pendant 42 ans à Pondichéry.

    (1) Par une coïncidence digne de remarque, ce même 5 juin 1852 dans la cathédrale de Saint-Dié, recevait aussi l'ordination sacerdotale M. Petitnicolas, qui ne devait entrer aux Missions que l'année suivante et qui mourut Martyr en Corée (1866).

    Il est permis de penser que ce n'est pas sans une émotion toute particulière que le P. Dallet entendit ce jour-là, et s'adressant à lui, ce « Chant du Départ », qui, jailli de son âme en une heure d'enthousiasme, lui traduisait les voeux et les adieux de ceux qu'il quittait pour jamais ! Le lendemain même, Théophane Vénard écrivait mélancoliquement : « Nous étions liés ensemble, mais quelle liaison est durable ici-bas ? Hier je l'ai conduit à la voiture, bien triste, — triste de le perdre, triste de ne pas partir avec lui ! »
    Il devait cependant le suivre de près : le 19 septembre, il partait à son tour et le P. Theurel avec lui. On sait que, après une année d'attente à Hongkong, il alla rejoindre au Tonkin son ami Theurel qu'il eut la joie de voir consacré évêque en 1859. Deux ans plus tard, « comme une fleur printanière que le maître du jardin cueille pour son plaisir », ainsi qu'il l'avait écrit lui-même, sa tête tombait sous les coups des bourreaux païens.
    Mgr Theurel, devenu évêque d'Acanthe et Coadjuteur de Mgr Jeantet, fut, on le comprend, « profondément affecté » de cette mort, mais à la tristesse de la séparation se mêlait la joie du triomphe de son saint ami. En 1868, il s'éteignait lui-même, épuisé par un labeur incessant.
    Quant au P. Dallet, ce n'est pas dans l'Inde, mais en France, qu'il apprit la mort glorieuse du P. Vénard. Après 8 années d'un fructueux apostolat à Bangalore, puis à Mysore, une terrible maladie l'avait terrassé : des crises d'épilepsie l'obligèrent à revenir au pays natal. Il eut ainsi la consolation d'assister, le dimanche 2 février 1862, premier anniversaire du martyre de Théophane, à la grande fête célébrée à Saint Loup sur Thouet en mémoire de l'enfant du village et d'y entendre l'impressionnant discours de Mgr Pie, qui loua le jeune Martyr comme un fils qu'il avait aimé, comme un saint qu'il vénérait dans la gloire. Profondément ému, le missionnaire malade demanda sans doute, à celui qui avait été son ami sur la terre, d'intercéder au ciel pour lui obtenir sa guérison et son prompt retour en mission.

    ***

    Quelques mois après cette fête, le P. Dallet était à Rome. Il savait que le Pape Pie IX, souffrant dans sa jeunesse de la même maladie que lui, en avait été guéri et il espérait que la bénédiction du Pontife le délivrerait de cette dure épreuve. Il assiste un jour à une audience, à la fin de laquelle il s'approche du Saint Père et ose lui demander d'écrire quelques mots sur son Nouveau Testament, qu'il lui tend. Le Pape refuse. Le Père insiste et lui mettant son livre dans les mains :
    — Très Saint Père, lui dit-il, tous ceux qui sont ici pourront revenir à Rome ; tandis que moi, missionnaire à l'autre bout du monde, je ne reviendrai plus.
    — Qui sait, répond le Pape, si vous ne reviendrez pas. Il n'y a plus maintenant de bout du monde. Grâce à la vapeur, ce qui était un rêve est devenu une réalité.
    Puis, après avoir réfléchi un instant, il écrit sur le livre : Gressus tuos dirigat Dominus (Que le seigneur dirige tes pas !) Et demande au Père quelle est sa mission.
    — Je suis dans les Indes. Mes amis et compagnons sont morts martyrs ; moi, à cause de mes péchés...
    — C'est bien possible, dit le Pape en souriant. Allez à la Confession de Saint Pierre, demandez pardon de ces péchés, et peut-être le bon Dieu vous accordera un jour cette grâce.
    A ce moment l'entrée d'un autre groupe de pèlerins interrompit l'entretien et le Père dut sortir sans avoir encore abordé le sujet qui lui tenait à coeur. Il eut recours à l'intervention du Cardinal Barnabo. Préfet de la Propagande, pour obtenir une nouvelle audience, qui lui fut accordée à quelques jours de là. Avant d'introduire le missionnaire, le Cardinal dit au Pape :
    — Très Saint Père, il y a ici un pauvre missionnaire malade qui désire obtenir de Votre Sainteté une bénédiction spéciale, persuadée qu'il sera guéri.
    — Mais, répondit en souriant le Pape, je ne fais pas de miracles.
    — Très Saint Père, insista le Cardinal, Votre Sainteté est le successeur des Apôtres, et même du Prince des Apôtres ; or, il est écrit qu'ils imposaient les mains et que les malades étaient guéris.
    Le P. Dallet entra alors et, tandis qu'il faisait les trois génuflexions, le Pape s'écria :
    — Oh ! J'ai déjà vu cette barbe.
    — Oui, Très Saint Père, mais je n'étais pas seul et n'ai pu présenter ma requête, et pourtant c'est un des principaux motifs de mon voyage à Rome.
    Et alors le missionnaire expose brièvement la maladie dont il souffre : en l'écoutant le Pape murmure à plusieurs reprises : Poveretto ! Le Père ajoute :
    — J'ai invoqué mes anciens amis, qui sont au ciel, puisque Votre Sainteté les a déclarés Vénérables ; mais ils semblent m'avoir oublié. Depuis que leur sort est assuré et qu'ils sont dans la gloire, ils ne s'occupent plus de moi.
    Le Pape sourit et reprit:
    — Dans cette maladie, comme dans toutes les maladies nerveuses, il faut d'abord beaucoup de calme et de patience ; puis il faut accepter d'avance la sainte volonté de Dieu. Je vous donnerai une bénédiction spéciale, mais priez surtout les deux des sept Saints Servites que l'on invoque particulièrement pour ces sortes de maladies.
    — Mais, Très Saint Père, je ne désire la santé que pour servir Dieu dans les missions.
    Le Pape alors, levant la main, dit d'une voix émue : Benedictio Dei Omnipotentis, Patris et Filii et Spiritus Sancti, descendat super te, maneat super te, protegat te, liberet ab ista infirmitate, et quando tempus Deo placitum advenerit, perducat te ad coelestem patriam. Amen. (1)
    Après les remerciements du missionnaire, le Saint Père lui demanda des détails sur sa mission, son évêque, ses chrétiens, sur le Séminaire de Paris, sur le nombre des aspirants ; puis il termina l'entretien par ces paroles : « Espérez ! Je prierai pour vous et penserai à vous à la sainte Messe ».
    Comme le P. Dallet se retirait vivement impressionné, le Cardinal Barnabo lui dit de l'attendre quelques instants et, lorsqu'il le rejoignit, il lui confia qu'après sa sortie, le Pape lui avait dit : « Je n'ai pas osé faire à ce pauvre missionnaire ce que Pie VII m'a fait à moi : il m'a pris la main et m'a dit : « Jeune homme, vous ne souffrirez plus de cette infirmité ». — J'étais venu lui demander la même bénédiction pour la même maladie, et j'ai été guéri !
    — Pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?
    — Oh ! Pie VII était un saint.
    — Mais vous êtes le Saint Père ; vous êtes comme lui le Vicaire de Jésus-Christ.
    — Oui... Enfin je prierai pour ce pauvre prêtre.
    Confiant en la promesse du Pape et constatant une notable amélioration dans son état de santé, le P. Dallet repartit pour l'Inde en 1863 ; mais il retomba malade et dut revenir en France en 1867.

    ***

    Depuis 15 ans son Chant du Départ des Missionnaires avait eu du succès. Non seulement il avait entretenu l'enthousiasme à la rue du Bac, où les aspirants le chantaient à pleine voix et à plein coeur, mais il avait déjà été adopté ailleurs, et même, à la fin de chaque couplet, au lieu des derniers mots : Adieu, frères, adieu ! On pouvait entendre des voix moins viriles chanter avec émotion : Adieu, mes Soeurs, adieu !... Peut-être l'auteur n'eût-il pas contre signé toutes les modifications apportées à son texte pour l'adapter à des conditions quelque peu différentes.

    (1) Que la bénédiction du Dieu tout puissant, descende: sur toi, demeure sur toi ; qu'elle te protège et te délivre de cette maladie, et quand viendra le temps voulu par Dieu, qu'elle te conduise à la céleste patrie ! Ainsi soit-il.

    Quoiqu'il en soit, lorsque, à ce second retour au pays, il revit son cher Séminaire, il le trouva tout pénétré de la profonde émotion que lui causait l'annonce récente du martyre de 9 missionnaires — 2 évêques et 7 prêtres, — en Corée (mars 1866). Cette émotion, à laquelle il s'associa pleinement, lui inspira un nouveau chant, qu'il intitula « Cantique pour l'Anniversaire de nos Martyrs » et qu'il dédia à son « bien cher ami Jean Théophane Vénard, Martyr ». Cette fois encore il eut recours pour la musique à Charles Gounod, et le Maestro, alors dans toute sa mondiale célébrité, lui adressa la lettre suivante, qui mérite d'être reproduite in extenso.
    Samedi, 22 mai 1869

    Monsieur l'Abbé,

    Le cantique doit vous m'avez fait l'honneur de me demander la musique est terminé. J'aurais voulu avoir, pour remplir ma tâche de musicien, l'âme de missionnaire qui vous a dicté ces touchantes paroles. J'espère pourtant avoir ressenti quelque chose du feu qui vous a brûlé. Dieu veuille que mon chant ne vous paraisse pas trop indigne des voix ferventes auxquelles il est destiné !
    Voulez-vous permettre que lundi je sois chez vous vers deux heures ? Je vous le ferais entendre et vous soumettrais en même temps quelques petites modifications que le rythme musical m'a obligé de faire subir aux paroles dont l'inégalité de prosodie ne pouvait se concilier partout avec le chant, qu'il fallait conserver le même autant que possible. Je l'ai fait avec toute la réserve que j'y ai pu mettre.
    Permettez-moi, Monsieur l'Abbé, de vous redire que c'est un contrat que nous avons fait ensemble et que, si Notre Seigneur a promis qu'un verre d'eau donné en son nom ne resterait pas sans récompense, j'espère qu'il voudra bleu répandre sur ceux que j'aime et sur moi quelques-unes des grâces qu'il ne peut refuser aux prières que vous m'avez promises et sur lesquelles je compte à toujours comme sur celles de votre sainte et courageuse Congrégation d'apôtres.
    Recevez, Monsieur l'Abbé, la nouvelle assurance de mon plus tendre et de mon plus entier dévouement.
    Ch. GOUNOD 17, rue de La Rochefoucault

    A la lecture de cette lettre on doit reconnaître que le musicien et le poète étaient dignes l'un de l'autre.
    Comme le « Chant du Départ des Missionnaires », et plus encore, le « Cantique pour l'anniversaire de nos Martyrs » a obtenu un succès mérité. A la rue du Bac, on le chante, devant « l'Oratoire de nos Martyrs » à chaque anniversaire de la mort de l'un d'eux, et le même enthousiasme qui disait :

    Partez, amis, adieu pour cette vie,
    Portez au loin le nom de notre Dieu,
    Nous retrouverons un jour dans la patrie,
    Adieu, frères, adieu !

    Se retrouve pour implorer :

    De nos Martyrs Mère, Reine et Patronne,
    Enseigne-nous à prier, à souffrir.
    Tous nous voulons gagner cette couronne,
    Pour Jésus-Christ tous nous voulons mourir !

    Et pendant longtemps encore les strophes vibrantes du P. Dallet entretiendront dans l'âme des aspirants missionnaires les sentiments de piété, de courage et d'abnégation que comporte la vocation apostolique.
    Les dernières années du P. Dallet furent bien remplies. En 1871, il fait un voyage en Amérique pour y quêter en faveur du Séminaire éprouvé par la guerre et par la Commune. L'année suivante, il revoit les manuscrits de Mgr Daveluy et, y ajoutant une préface des plus intéressantes, les publie sous le titre Histoire de l'Eglise de Corée. Dans le dessein de préparer une histoire de la Société des Missions Etrangères, il entreprend en 1877 la visite des missions, mais, après avoir passé au Japon, en Mandchourie, puis en Cochinchine, il meurt au Tonkin le 25 avril 1878. Il avait 49 ans. La Société perdait en lui un des plus brillants sujets qu'aient enregistrés ses annales.

    1934/98-106
    98-106
    France
    1934
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