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Physiognomonie annamite et Catholicisme

Physiognomonie annamite et Catholicisme L'Exposition Coloniale a mis en vogue les publications et conférences qui nous font mieux connaître nos sujets d'outre-mer. Dans ces lignes, je voudrais présenter l'Annamite tel que sa propre civilisation l'a modelé, l'Annamite d'hier et d'aujourd'hui, peut-être même de demain.
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    Physiognomonie annamite et Catholicisme

    L'Exposition Coloniale a mis en vogue les publications et conférences qui nous font mieux connaître nos sujets d'outre-mer.
    Dans ces lignes, je voudrais présenter l'Annamite tel que sa propre civilisation l'a modelé, l'Annamite d'hier et d'aujourd'hui, peut-être même de demain.
    Certes, je n'ignore pas qu'il évolue. Je sais que sa législation, presque exclusivement pénale, s'humanise à notre contact et, sous notre inspirations se christianise même inconsciemment; mais je crois aussi, et fermement, que seule la Religion catholique peut assagir ce torrent indompté et en faire un fleuve navigable et sûr.

    ***

    « Mais, me direz-vous, si votre rêve ne se réalisait que dans cette minorité que vous avez disciplinée en la christianisant, les Annamites de demain auraient-ils, dans leur ensemble, une mentalité supérieure à celle des Annamites d'hier ? »
    Je réponds franchement que si, chez eux, l'élévation morale ne va pas de pair avec l'ascension intellectuelle, le progrès social et le mieux-être matériel, leur mentalité restera foncièrement la même, quelles que soient les manifestations de surface.
    « Mais, insistez-vous, le christianisme a-t-il rendu meilleurs les Annamites qui l'ont embrassé ? »
    Ici sans toutefois en adopter toutes les idées, je laisse la réponse à un laïque indochinois, M. Henri Jammes, directeur de l'Ecole royale cambodgienne de Phnompenh, auteur d'une étude justement estimée, qui a pour titre : « Au Pays Annamite ».
    « Sans parler, écrit-il, des éminents services que les missionnaires français ont rendus à la civilisation universelle, soit en préparant nos voies futures, soit en pesant sur les conseils des divers monarques pour rendre plus efficace et plus humain leur gouvernement, l'esprit le plus prévenu doit répondre (à la question posée plus haut) par l'affirmative. Sans doute, il reste quelques subtiles rectifications à faire pour certains indigènes, dangereux transfuges et voués au mal par une tournure spéciale du caractère et de l'esprit. Mais, en général, mes observations personnelles sont catégoriques sur ce point : l'Annamite chrétien (je parle de celui sur l'âme duquel l'hérédité a pu produire une série de qualités acquises) est de beaucoup supérieur à la masse de la population.
    « Physiquement, il est plus apte à la lutte, le contact salutaire qu'a subi sa civilisation (christianisée) l'a rendu plus fort. Plus pénétré de ses droits, il respecte ceux des autres ; il sait se grouper efficacement et donner à ses voisins, entièrement dépourvus d'esprit de société et d'initiative, l'exemple de l'union qui fait la force et de la mise en commun des énergies qui enrichit.
    « C'est un fait prouvé, dont j'ai la certitude, les centres chrétiens sont commercialement plus prospères, dans les pays riches de l'Ouest (de la basse Cochinchine).
    « La sélection devait aussi faire son oeuvre au sein de ces sociétés restreintes et un peu renfermées, obligées de choisir dans leur milieu (plus sain et moins contaminé) leurs femmes et leurs familles. La race s'est visiblement affinée et, avec des moeurs plus chastes et plus pures, la lente transformation du groupe nous a fourni des sujets originaux, que nous considérerons comme les prototypes de la race. On ne saurait nier que les femmes des chrétientés sont beaucoup plus belles et que, dans l'âge adulte, les garçons tranchent par une certaine beauté moins efféminée sur le gros de l'espèce, tout en formant un type à part dans la plupart des districts isolés.
    « En général, leurs moeurs sont calmes et pures, leur physique se ressent toujours un peu de cette tranquillité de l'existence qu'ils mènent presque tous dans leurs villages chrétiens. Plus francs et plus courageux, quoique un peu timides, ils se sentent protégés par leurs missionnaires et, forts de leurs droits, ils savent les faire maintenir. La franchise est le lot du fort; c'est une qualité bien rare chez les nations orientales, où les peuples asservis par un régime atrocement autocratique, sont habitués à cacher la vérité, à ramper devant le pouvoir qui les écrase et à chercher mille détours pour taire les vrais mobiles qui les font agir.
    « Je sais qu'on pourrait m'opposer un grand nombre d'exemples contraires, mais, comme je l'ai dit, je ne pense pas que l'observation générale soit infirmée de ce fait : les pires des Annamites sont ceux qui, ayant été élevés dans la religion des Français, désertent leur drapeau et abandonnent leurs premières croyances. Poussés très souvent dans la voie du mal par de mauvais exemples, ils fournissent parfois à l'esprit sectaire d'un grand nombre qui ne raisonnent que par abstraction les pires sujets d'une race facile à pervertir, à cause d'une certaine faiblesse naturelle du caractère. Ces transfuges sont l'extrême minorité ».

    ***

    Voilà la thèse d'Henri Jammes. A la question posée il fait une double réponse. Premièrement : l'Annamite chrétien « sur l'âme duquel l'hérédité a pu produire une série de vertus acquises» est généralement supérieur à son frère païen. Moralement, cela va de soi : le vice reconnu comme tel, vol, mensonge, impudicité, finit bien par être détesté comme tel et, par suite, éliminé progressivement d'une vie normalement chrétienne.
    Mais notre auteur va plus loin : il prétend, en second lieu, que même physiologiquement et en raison d'une plus grande sévérité de moeurs (et donc d'un sang plus pur), certains groupements catholiques, plus isolés, moins mêlés à l'ambiance païenne, donneraient à la longue une sélection qui affinerait la race elle-même.
    Cette théorie a-t-elle une part de vérité ? Demandons le à cette science qu'on désigne d'un nom interminable, la Physiognomonie, et, bornant notre enquête à l'étude de l'oeil, tâchons d'y lire en entrouvrant cette fenêtre par où l'âme s'extériorise : si oculus tous fuerit simplex, totum corpus tuuna lucidum erit, si votre regard est simple, toute votre personne en reflétera la franchise.
    Et la preuve nous en sera administrée, pour l'oeil du païen, par Pol Korrigan, S. J., dans ses « Chinois et chinoiseries », et pour l'oeil du chrétien, par notre confrère, le P. Aubry, dans sa « Correspondance ». Ce qu'ils disent des Chinois s'applique exactement aux Annamites.
    « Le visage, écrit Pol Korrigan, est le miroir de l'âme. L'âme invisible se traduit ou se trahit par tout un ensemble de signes extérieurs. L'air, la tenue, le geste, la manière de marcher, de parler, de rire ; les inflexions de la voix, le regard, sont autant de témoins qui déposent pour nous ou contre nous. Par exemple, un regard, un sourire, un mouvement des lèvres, un tremblement dans la voix, sont des indices. L'enfant qui ment rougit, le criminel pâlit, celui qui pleure est malheureux, celui qui rite n'a pas grande tristesse, etc.
    « En Chine, il en va tout autrement. Le visage est un masque. On pleure, même quand on est enchanté, comme ces pauvres femmes, que le deuil d'un mari insupportable rend si heureuses et qui pleurent plus que Madeleine ; comme ce pauvre mari, qui parfois regrette sincèrement une bonne ménagère et qui ne peut faire autrement que de rire en vous annonçant cette nouvelle. (Ainsi, dans l'un et l'autre cas, l'exigent les règles du savoir-vivre, et les enfreindre, «c'est perdre la face », le comble de la disqualification pour tout bon Chinois.)
    « Ici donc les règles les plus élémentaires de physiognomonie sont renversées, ou mieux, sans raison d'être. On est désorienté ; c'est le désert, la forêt, l'océan sans étoiles et sans boussole. Je n'ai plus devant moi qu'un masque de carton aux yeux fixes, sous lequel on joue une comédie... Mais laquelle ? Voilà ce qu'il ne dit pas, et qui le caractérise. Quel sera mon rôle ? Si seulement les yeux, ce miroir de l'âme, reflétaient, exprimaient, trahissaient quelque chose ! Ils sont beaux clans leur amande. Leur noir est large et profond, leur blanc est pur et brillant. Leur expression est douce, mais d'une douceur purement physique, comme la douceur d'une peau d'enfant qui est agréable à la vue, comme la douceur d'un lys qui repose les yeux et l'âme aussi, parce qu'il est un symbole. Leur charme est réel et nous impressionne par rapprochement, alors qu'ils nous rappellent les significations, que nous avons, appris à leur donner en Europe. Nous leur prêtons gracieusement des attraits, comme s'ils reflétaient des sentiments semblables à ceux que reflètent leurs pareils.
    « Hélas ! Un examen attentif, approfondi, prolongé, nous apprend notre erreur. Il faut reconnaître que nous sommes le jouet de notre imagination. Tout ce qui brille n'est pas or. Ces beaux yeux de velours ou de porcelaine sont séparés de l'âme par une cloison, par un mur, par un blindage, ou par le vide. Voilà le fait : expliquez-le. Notre physionomie à nous parle, et nous voulons qu'elle parle ; nous la laissons parler, nous aimons qu'elle complète notre parole, qu'elle la traduise, l'embellisse, la colore, la vivifie, la rende passionnée et passionnante. Notre silence lui-même a sa signification. A la bonne heure! C'est loyauté, franchise, communication, éloquence... »
    « Qu'est-ce donc que l'hypocrisie ? Une affaire de physionomie, d'air, de tournure... une manière de paraître, en contradiction avec ce qu'en est... une fausse apparence ou une dissimulation. On est hypocrite en montrant ce qu'on n'est pas, ou en cachant ce qu'on est ; cela dépend des circonstances ; il n'y a donc plus de physionomie, parce que, s'il y en avait une, elle trahirait ce qu'il faut absolument garder secret. La parole n'existant plus pour dire toujours et nécessairement la vérité, ou du moins pour ne pas mentir, l'expression du visage ne peut plus exister pour traduire les sentiments du coeur. La parole peut fausser la pensée, la physionomie n'a pas cette souplesse : on la supprime. Un masque la remplace. Et voilà comment, sous ce ciel bleu d'Extrême-Orient, plus pur que le fond des coeurs, le moutard de l'âge le plus tendre est déjà doué d'un front d'airain ! »

    ***

    Cette analyse de Pol Korrigan, pseudonyme breton qui cachait une forte personnalité connue de tous en Extrême-Orient, peut paraître trop pessimiste. Cependant elle est moins sévère que ce que j'entends et ce que je lis sur des lèvres et sous des plumes annamites. Phàn-châu-Trinh, un des plus célèbres nationalistes, n'écrivait-il pas dans son fameux pamphlet de 1907 : « Certes, je ne conteste pas que les reproches de fourberie et, d'indélicatesse qui pèsent sur le peuple annamite ne soient presque toujours fondés ».
    Cela étant, je suis plus à l'aise pour faire la constatation suivante :
    Un front d'airain, c'est vrai même chez les plus petits, c'est encore vrai. Mais ne voir dans leurs yeux ou dans leurs gestes qu'hypocrisie calculée, c'est, me semble-t-il, les charger trop. Ce qu'on reproche à l'individu n'est souvent imputable qu'à la société qui l'a modelé, aux coutumes ancestrales qui le ligotent étroitement, aux rites politico-religieux qui l'entravent, aux superstitions innombrables qui, de la naissance à la mort, le placent sous l'influence néfaste de génies malfaisants qu'il faut apaiser, fuir, dérouter, et cela exige de lai ruse, de l'astuce et un front d'airain.

    ***

    Mais, et ici nous abordons le second aspect de la question, que l'eau du Baptême vienne à couler sur ce front d'airain ; que le saint chrême de la Confirmation vienne à le rendre plus malléable aux retouches de la grâce ; que ces yeux voient ce que d'autres yeux n'ont pas vu ; que ces oreilles entendent ce que d'autres oreilles n'ont pas entendu; que cette bouche boive aux sources de vie ignorées de tant d'autres, que cette conscience s'éveille, que ce coeur batte enfin, et l'on verra, en deux ou trois générations, parler ces yeux indéchiffrables, s'éclairer ces physionomies muettes et se transfigurer ces visages d'airain.

    ***

    Le P. Aubry, ancien professeur de Philosophie dans un grand Séminaire de France, mort il y a 50 ans missionnaire au Kouytchéou, apporte à ma thèse le confirmatur de sa très psychologique expérience.
    « Une remarque que j'ai faite souvent, écrit-il, et que mes observations quotidiennes confirment de plus en plus, c'est celle-ci : nos chrétiens, sans être plus beaux, plus distingués, ni plus savants que les païens, ont meilleure figure, meilleur regard, meilleur sourire, quelque chose de moins rustre, de moins sauvage, de moins hagard ; quelque chose de plus affable, de plus délicat, de plus prévenant, dans toute l'expression de leur physionomie.
    « Cependant nous ne faisons directement, pour les civiliser, rien autre chose que de leur donner la foi et la vie chrétienne. C'est le christianisme qui donne à nos Chinois convertis meilleure figure, un air plus aimable, un regard moins dur, un sourire plus affable, des manières plus prévenantes, quelque chose de plus civilisé. Les païens, même lettrés, même polis, même sympathiques et amis, ont un air faux, dur et froid ; on ne lit pas dans leurs yeux et on ne voit pas le fond de leur âme ; tandis que nos chrétiens, pour la plupart ouvriers et cultivateurs de la classe infime, ont dans la physionomie, le sourire, la voix, un je ne sais quoi de plus apprivoisé, qui fait reconnaître en eux des frères.
    « Que leur visage, leur regard surtout, se modifie profondément et prenne, sous l'action du christianisme installé dans leur âme, une autre expression, n'est-ce pas tout naturel ? La vie chrétienne, entendue à la manière catholique, ne saisit pas l'homme à la surface ; elle va droit au fond; elle l'empoigne là fortement et commence à le travailler par la correction impitoyable et profonde de ses bassesses, de ses méchancetés, de ses égoïsmes. L'oeil traduit tout cela, et une de mes émotions, c'est, après un an d'absence, de trouver sur le visage de mes convertis de l'année précédente, un regard et un sourire chrétiens, au lieu de cette expression dure et sauvage qui est le cachet universel des païens.
    « C'est ainsi que le premier élément et le plus essentiel pour civiliser l'homme et pour cultiver ses facultés supérieures, l'introducteur nécessaire et unique de la civilisation, c'est la religion; parce que, en lui imposant la foi et la correction des moeurs, elle prend l'homme, non à sa superficie, mais dans ce qu'il y a de plus intérieur et de plus profond, de plus intime et de plus central, l'intelligence et le coeur, l'âme et la conscience ».
    Un vieux prêtre annamite, mort il y a plus de 30 ans, affirmait que, parmi deux personnes parfaitement inconnues de lui et réciproquement, l'une chrétienne et l'autre païenne, cheminant côte à côte sur la grande route, il se faisait fort de reconnaître laquelle des deux était chrétienne.
    L'amiral Jurien de la Gravière, racontant ses voyages dans les mers de la Chine, a, lui aussi, reconnu et admiré la transformation morale des indigènes opérée par leur conversion à l'Evangile. Leur physionomie, leurs regards ne sont plus les mêmes ; on voit, en les observant, qu'ils sont devenus d'autres hommes.
    N'y aurait-il pas à cela une cause très humaine et très chrétienne à la fois ? La pudeur conserve chez la jeune fille et la femme chrétiennes la beauté ; l'impudicité la fane et la ruine très promptement, et souvent elle imprime sur la face quelque chose de bestial (plus accentué encore dans les pays chauds que partout ailleurs). C'est ce qu'ont remarqué nos missionnaires d'Afrique. Cela a toujours été. Aux premiers siècles de l'Eglise, à Rome, au milieu d'une monstrueuse corruption, les chrétiens se reconnaissaient à une certaine beauté pudique et réservée, sujette d'étonnement et d'attrait pour la jeunesse païenne qui amenait à leur religion l'élite de la noblesse !

    1932/120-125
    120-125
    Vietnam
    1932
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