Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Phat Diem : Excursion chez les Mans

Phat Diem Excursion chez les Mans Lettre du P. Boudillet, Missionnaire apostolique. Missionnaire en Annam depuis 20 ans, j'aurais, chers lecteurs, beaucoup de choses à vous dire. Je m'en tiendrai, pour aujourd'hui, à vous raconter le voyage que je fis chez les Mans de la province de Thanhhoa, dans le Nord Annam.
Add this

    Phat Diem



    Excursion chez les Mans



    Lettre du P. Boudillet,

    Missionnaire apostolique.



    Missionnaire en Annam depuis 20 ans, j'aurais, chers lecteurs, beaucoup de choses à vous dire. Je m'en tiendrai, pour aujourd'hui, à vous raconter le voyage que je fis chez les Mans de la province de Thanhhoa, dans le Nord Annam.

    L'Annam, comme le Tonkin, comprend une grande variété de tribus qui ont un caractère nettement défini, des moeurs distinctes, et parlent des dialectes différents. Ce sont, outre les Annamites : les Thays, les Muongs, les Mans et les Meos.

    Groupés dans la partie septentrionale de l'Annam, une similitude de goûts les a localisés dans les endroits accidentés en pleine brousse. Une différence d'altitude seule les distingue les uns des autres: tandis que les Thays et les Muongs recherchent les vallonnements mamelonnés, les Mans s'installent à flanc de coteau, et les Meos occupent le faîte des montagnes qui atteignent quelquefois 1.000 et 1.200 mètres.

    D'autres peuplades, connues sous le nom générique de Moïs, s'échelonnent du nord au sud, le long des nombreuses ramifications de la chaîne annamitique.

    Quant aux Mans, ils faisaient, à l'origine, souche commune avec un grand peuple de race mongole ou thibétaine, peut-être même avec les Chinois ; ils émigrèrent il y a déjà plusieurs siècles, soit qu'ils aient été refoulés par les envahisseurs, soit qu'ils aient été chassés par la disette la famine ou les épidémies.

    Pendant 20 ans, je ne connus les Mans que de nom.

    En juin dernier, pendant que je faisais l'administration dans une chrétienté éloignée de la paroisse de Mucson, j'appris qu'une tribu manne s'était fixée à environ trois bonnes heures de là, en pleine montagne. Je résolus d'aller la voir.

    Au second chant du coq j'avais célébré ma messe. Accompagné du guide qui portait un Mauvais fusil en bandoulière, et de mon domestique auquel j'avais confié quelques effets, je partis.

    Essaierai-je de vous dépeindre le calme doux et reposant de cette région la plus belle de l'Annam, si justement dénommée la perle joyeuse, Ngoclac, à cause de ses sites imposants et d'une si sauvage grandeur ? Notre route s'enfonçait en serpentant dans les taillis, se faisant de plus en plus capricieuse à mesure que nous avancions, escaladant des ponts rustiques jetés sur des ruisseaux qui murmuraient aux échos leur joie de courir sur les galets. Le chant du coq sauvage retentissait dans l'air encore tout imprégné dés senteurs de la nuit. Une buée légère se dégageait des bas-fonds, montait et s'accrochait aux branches, pour se confondre ensuite avec les nuages que doraient les premiers feux du soleil levant.

    Je donnai à ma suite le signal de la prière ; et facilement, à la vue de tant de merveilles, nos coeurs s'élevèrent pour bénir Celui qui en était l'auteur invisible.

    Nous attaquions de front les obstacles si nous le pouvions ; sinon nous nous contentions de les contourner, et, grâce à de vrais prodiges d'acrobatie, nous atteignîmes le sommet, fourbus, ruisselants, et absolument éreintés.

    Un instant de repos nous permit d'admirer le panorama qui se déroulait sous nos yeux émerveillés ; c'était un véritable lever de rideau clans une féerie : d'immenses plantations dé maïs recouvraient les coteaux voisins.

    Si l'ascension fut rude, descente fut relativement facile; nous n'eûmes qu'a nous laisser glisser, rouler même. Mais; quels chemins encore, pour atteindre le fond de cet immense entonnoir !

    Enfin, nous arrivons. Ne vous imaginez pas des maisons bien ordonnées, rangées à l'alignement comme chez nous. Rien ici de ce qui peut ressembler, même de loin, à un village annamite : un étroit sentier frayé dans la brousse donne accès à Ion 5 misérables paillotes délabrées, disposées sans ordre; ni symétrie, et sans aucun enclos.

    En entrant dans une des cases, je me trouvai de plain-pied dans une vaste pièce au sol de terre battue. Élevée à, angle droit sur la pente même de la montagne, la case se trouvait donc adossée à la paroi. J'eus vite constaté que cette pièce unique servait à tous les usages de la vie domestique. Cependant les Mans, qui pensent comme les Arabes que le sommeil est la première des jouissances de l'homme, se sont réservé, pour leur passe-temps favori, un local spécial. Les hommes, séparés des femmes par une cloison, s'étendent sur une vaste claie posée sur pilotis au même niveau que le sol de la case, et surélevée d'environ 60 centimètres. Au-dessous, cochons, poules, canards semblent s'entendre à merveille.

    Vous remarquerez que je n'ai nommé ni les buffles, ni les boeufs. C'est que les Mans, fort paresseux et insouciants, professent une vive horreur pour tout travail inutile; ils ne labourent ni ne hersent. Enfants de la forêt, ils exploitent son royaume ; on pourrait dire d'eux:



    « N'ont-ils pas, pour tout bien, l'air du ciel, l'eau des puits,

    « Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis

    « La liberté sur la montagne... »



    Après avoir incendié la forêt et procédé à un débroussaillement sommaire, ils ensemencent dans les cendres riz et maïs.

    Lorsque l'humus superficiel et mouvant est épuisé ou entraîné dans les bas-fonds par les pluies torrentielles, nos bons Mans vont fixer ailleurs leurs pénates pour y coloniser de nouveau.

    On comprendra sans peine combien leur caractère nomade met obstacle à leur conversion au catholicisme. Il faudrait, pour y arriver, les agglomérer et les fixer au sol.

    D'un coup d'oeil circulaire, j'eus passé bientôt en revue tout l'ameublement, pas compliqué du reste : au milieu de la pièce, sur le sol, un brasero qui jour et nuit fume plutôt qu'il ne flambe.

    Quelquefois, chez les chefs, on trouve un vieux fusil que l'on se transmet comme une relique de génération en génération; le plus souvent, chez le menu peuple, il n'y a que des arbalètes et des carquois. Ajoutez à cela un mauvais bahut qui contient de tout : nases, paniers suspendus pêle-mêle avec quelques hardes, et vous aurez une idée d'un intérieur man.

    La renommée, plus prompte que l'éclair, eut vite annoncé mon arrivée, et je fus entouré de tout ce que la tribu comptait d'être vivants. J'échangeai quelques saluts et m'étendis sur la claie commune afin d'observer à mon aise.

    Rien à dire des hommes qui ne diffèrent guère des Annamites. Il n'en est pas de même des femmes. Leurs yeux bridés et leurs pommettes saillantes les feraient prendre pour des Mongoles ou dés Thibétaines. Leur accoutrement, à la fois simple et correct, est pittoresque et original. Il consiste en une tunique de toile bleue fort grossière, dont les basques senroulent autour des jambes à la façon des molletières. Leurs pieds sont nus. Elles portent au cou, aux poignets et aux chevilles, une profusion de colliers en argent massif. Les anneaux des oreilles pèsent tellement sur celles-ci, qu'à la longue, le lobe s'allonge, et prend des proportions qui rendent les vieilles femmes assez comiques et quelque peu ridicules ; mais cela passe, paraît-il, dans le pays pour une marque de haute et réelle distinction.

    Je fus fort intrigué de ne pas trouver, à l'orée de la forêt, la minuscule cabane de branchages que les montagnards païens ont coutume d'élever à l'esprit tutélaire. C'est que leur culte, purement privé, consiste à se débrouiller chacun chez soi avec le diable en lui offrant, dans leur maison, et à l'époque des semailles et de la germination, poules ou canards pour la bonne venue des récoltes.

    Pendant que je leur exposais les beautés du dogme catholique, je remarquai que tous m'écoutaient avec une religieuse attention. L'un d'eux, même, risqua cette objection: «Comment donc Dieu, que vous nous disiez tout à l'heure si puissant, a-t-il pu tolérer que son Fils fût si indignement maltraité par les Juifs ? » Une pareille question étonnerait chez un chrétien ordinaire, et dénoterait chez lui un sens théologique fort peu développé; mais, sur les lèvres d'un homme encore idolâtre et à demi sauvage, elle déconcerte vraiment tout en montrant chez celui qui la pose une aptitude peu commune à la réflexion.

    J'y répondis en expliquant que l'amour de Dieu pour les hommes était aussi infini que sa toute-puissance, et que si Dieu avait permis que son fils, lé Christ Jésus, endurât toutes ces souffrances et subit tous ces mauvais traitements, c'était uniquement pour nous témoigner l'étendue infinie de son amour pour nous.

    Ils m'écoutèrent ainsi longtemps... Enfin à 10 h. des tiraillements d'estomac me rappelèrent que l'homme ne vit pas seulement de la moelle des doctrines ou du suc des idées... Je pris le vieux « flingot » que j'avais eu soin de dissimuler à la curieuse convoitise des montagnards qui ne peuvent voir une arme sans la manipuler, et suivi d'un jeune homme, je sortis à la recherche de quelque gibier. Je me plaçai derrière un buisson : « Cet endroit est un véritable nid à poules, m'affirma mon guide ; j'attacherai à un pied de maïs mon coq sauvage domestiqué; par ses chants très caractéristiques il ne manquera pas d'attirer sous votre fusil quelqu'un des siens ». Sans la moindre conviction, je fis lègues ; puis, las d'attendre, je récitai mon bréviaire. Subitement, un jeune coq suivi de 3 magnifiques poules sortit du bois. A tout hasard, je lâchai mon coup de fusil et la bande sembla se volatiliser sur-le-champ. Heureusement pour moi, mon guide, témoin de ma très visible maladresse, veillait. D'un coup de matraque bien asséné, il immobilisa le coq auquel j'avais envoyé quelques plombs...

    Sur mes indications, les « cordons bleus » de la tribu me le préparèrent à la mode malle.

    Pensant être agréable à mes lectrices qui désireraient compléter leurs connaissances culinaires, je leur donnerai, ici même, la recette : Après avoir découpé la bête en menus morceaux, vous la laissez mijoter jusqu'à mi cuisson. Vous ajoutez alors, si vous en avez, une bonne poignée de ces champignons sylvestres qui croissent dans les bas-fonds humides des forêts d'Annam, après les grosses pluies, sur les arbres morts et en putréfaction. Vous relevez ensuite avez une grosse pincée de sel, du poivre à discrétion, et surtout gardez-vous bien d'oublier cela quelques têtes de piment sauvages. Ne craignez pas, Mesdames, de «corser» la sauce et vous obtiendrez le vrai plat national des tribus montagnardes d'Annam.

    Pendant que mon coq chantait, non plus parmi les maïs, niais au milieu des champignons sauvages, je terminai mon bréviaire, après avoir averti les Mans que j'allais supplier le Grand Esprit de les prendre tous en pitié.

    Et pendant le temps que je restai en prière, tous, sans exception, observèrent l'attitude du plus profond respect.

    J'eus alors, malgré moi, une réminiscence classique. Certain passage de Chateaubriand me frappa par son exactitude :

    « Les peuples à demi sauvages ou à peu près barbares que j'ai visités, dit le grand écrivain, ont toujours témoigné une grande admiration pour mes armes ou ma religion.

    « Otais-je celles-là de ma ceinture ? Ils les prenaient et les examinaient soigneusement. Me mettais-je en prière ? Ils faisaient aussitôt silence, et, semblant se recueillir, ils me considéraient avec une respectueuse admiration ». Et l'auteur de conclure:

    « C'est que la religion est la défense de l'âme, comme les armes sont celles du corps; cela explique pourquoi l'homme primitif, plus près de la nature, a le sentiment si vif de ce double besoin ».

    Touché de la sympathique réception dont j'avais été l'objet, je ne pensais pas au retour, lorsque le soleil, qui déjà escaladait les pics, me rappela à la réalité des choses.

    Je distribuai quelques potions de quinine au chef qui s'excusa de n'avoir pu me recevoir mieux, et nie remercia en ces termes :

    « Vous êtes le premier missionnaire qui ayez daigné venir nous trouver dans notre profonde solitude. Nous admirons votre cou rage et vous en remercions mille fois. Surtout, ne manquez pas de revenir dès que vous le pourrez ».

    Emu, je lui répondis que je ne les y oublierais pas; et bien à regret, je me séparai de ces chers montagnards que j'aimais déjà.

    Que les lecteurs des Annales des Missions Etrangères aient la bonté de se souvenir dans leurs prières et des pauvres Mans et du missionnaire qui désire si vivement leur conversion.




    1927/286-294
    286-294
    Vietnam
    1927
    Aucune image