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Petits Anachorètes

Petits Anachorètes C'était en l'an de grâce 1920, dans cette florissante Mission de Hanoi qu'aux temps héroïques on appelait le « Grand Occi », ce qui, liturgiquement, signifiait la terre des Martyrs qui occisi sunt pro Christo, et géographiquement le Tonkin Occidental.
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    Petits Anachorètes

    C'était en l'an de grâce 1920, dans cette florissante Mission de Hanoi qu'aux temps héroïques on appelait le « Grand Occi », ce qui, liturgiquement, signifiait la terre des Martyrs qui occisi sunt pro Christo, et géographiquement le Tonkin Occidental.
    Or donc, le jeudi soir, 29 avril, la grande communauté de Keso, d'ordinaire si paisible, offrait le spectacle d'une animation inaccoutumée. Les langues allaient leur train, et nos graves théologiens eux-mêmes commentaient chaleureusement l'événement du jour, la courte mais touchante odyssée de quatre petits élèves, âgés de 13 à 14 ans, enfants de l'école presbytérale de Keso, qu'une patrouille venait de ramener de la montagne où ils s'étaient enfuis.
    La veille au soir, entre 8 et 9 heures, nos quatre petits bonshommes étaient allés frapper à la porte du P. Schlicklin, provicaire et supérieur du grand séminaire, demandant à se confesser ; puis, à l'issue de la confession, tous quatre, de concert, avaient prié le Père d'indulgencier leurs chapelets et de les bénir eux-mêmes personnellement.
    « D'abord étonné, nous a raconté le P. Provicaire, de voir monter chez moi, le mercredi, ces enfants qui d'ordinaire se confessaient le samedi, je fus ému et touché jusqu'aux larmes lorsqu ils me demandèrent de les bénir ainsi que leurs chapelets. Jamais je ne les avais vus si gentils, si affectueusement pieux, et jamais leur voix ne m'avait paru si tendrement câline. Que se passait-il donc? Je n'osai pas le leur demander ; intrigué, mais ne pouvant soupçonner leur dessein, je supposai qu'ils avaient voulu se mieux préparer à commencer le Mois de Marie ».
    La nuit se passa sans incident. Le secret avait été si bien gardé qu'aucun de leurs petits condisciples ne se doutait de leur audacieux projet. Le lendemain, nos futurs ermites, après avoir entendu la messe et communié dévotement, attendirent patiemment l'heure du petit déjeuner. Sept heures et demie Maîtres et élèves se rendent au réfectoire commun de la Mission. C'est à ce moment que nos quatre petits s'éclipsent adroitement, sortent de la cure à pas de loup, longent sans mot dire l'avenue de la cathédrale qui conduit au fleuve, passent le bac et les voilà disparus derrière les premiers contreforts de l'immense chaîne de montagnes qui séparent le Tonkin du Laos.
    Ils sont partis à jeun, n'emportant pour toute provision de bouche qu'une bouteille d'eau potable. Un saint enthousiasme leur fait oublier la faim, et une confiance sans bornes en la divine Providence les affranchit de toute préoccupation matérielle. Le Bon Dieu ne donne-t-il pas la pâture aux petits oiseaux et n'a-t-il pas miraculeusement nourri au désert les Paul et les Antoine dont ils ont entendu lire la vie au réfectoire de Keso ? Du reste, ils se sont déjà exercés à la rude vie d'anachorète par des privations volontaires, et l'un d'entre eux a, depuis plusieurs mois, l'habitude de jeûner tous les mercredis et vendredis, se contentant ces jours-là d'un seul repas.
    Par contre, ils ont eu soin de se munir d'armes pieuses et d'aliments spirituels : chapelets, médailles, scapulaires, sans compter deux bouteilles d'eau bénite, un volume de la Vie des Saints, le Livre de l'examen de conscience, un exemplaire de la Perfection chrétienne, qu'ils ont emportés sous le bras. Et c'est avec une sainte ardeur que, durant plusieurs heures, il gravissent ou descendent les sentiers abrupts de la montagne, en quête d'un endroit solitaire pour y commencer leur vie érémitique.
    A leur départ de la cure, ils ont laissé en évidence deux touchantes lettres à leurs pères et pasteurs : remerciements affectueusement respectueux pour tous les bons soins dont ils ont été l'objet depuis leur admission dans la Maison de Dieu ; pardon humblement sollicité pour toutes les fautes commises ; adieux émouvants à leurs parents qu'ils supplient de ne pas s'affliger sur leur sort, car c'est pour aimer davantage le Bon Dieu et assurer plus efficacement leur salut qu'ils ont décidé de vivre an désert jusqu'à la mort ; dépôt d'une piastre pour remboursement de dette ; enfin, demande de célébration d'une messe pour laquelle ils laissent 50 cents d'honoraires : tout, dans ces lettres suavement édifiantes, respire la plus exquise délicatesse, jointe à une ferveur si candide qu'on ne peut, à les lire, se défendre d'une indéfinissable émotion.
    Quelques vieillards, dit-on, se mouchèrent bruyamment après avoir frotté la buée de leurs lunettes. Puis la raison reprit ses droits et la garde nationale de la chrétienté fut alertée par la série des trois coups alternés du tam-tam des corvées urgentes. Et le soir même, un peu avant le coucher du soleil, une des patrouilles envoyées à leur recherche finit par rejoindre nos petites ermites et les somma, au nom de Mgr Gendreau, alors présent à Keso, de réintégrer au plus tôt le domicile curial. Bon gré mal gré, nos pauvres anachorètes, affamés mais radieux, durent s'exécuter et reprendre le chemin de la Mission, où ils rentrèrent à la nuit tombante, escortés par les patrouilleurs.
    Après un interrogatoire auquel ils répondirent avec une naïveté charmante, Monseigneur, d'une voix qui voulait être ferme, les condamna à souper à genoux d'un bol de riz assaisonné d'une pincée de sel, sans plus ! Dure en toute autre circonstance, la pénitence leur sembla douce ce soir-là; l'appétit aiguisé par toute une journée de marche, leur fit savourer ce riz sec, et le glorieux motif de la punition en écarta toute honte. Aussi quand ils revinrent, en petite soutane annamite, saluer à genoux Monseigneur, chacun des assistants put admirer leur belle humeur et l'expression de joie sereine dont rayonnait leur visage. Quelques vieillards se mouchèrent bruyamment... mais je l'ai déjà noté plus haut.
    Que sont ils devenus, nos quatre petits anachorètes manqués ? Je l'ignore, ayant depuis longtemps perdu leurs traces. Mais je ne serais nullement étonné d'apprendre qu'ils ont suivi, un peu plus tard, la petite colonie tonkinoise entrée à la Trappe de Notre Dame dAnnam, sous la houlette cistercienne de notre Père Denis, en religion Frère Benoît et dans les verts pâtis du bon Frère Bernard qui, dans le monde, fut notre Père Mendiboure.


    1927/332-333
    332-333
    Vietnam
    1927
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