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Petite souris

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    Petite souris

    Le P. Antoine Bourlet, missionnaire à Thanh-hoa (Annam) va conter aux lecteurs des Annales les tribulations de « Petite Souris », de sa naissance à son mariage. Sous forme d'historiette, il nous donne une leçon d'ethnologie très étudiée dans ses moindres détails. « Petite Souris » est païenne, car il le fallait pour que l'auteur pût nous renseigner sur quantité de croyances et pratiques superstitieuses qui, grâce à l'eau sainte du baptême, n'encombrent plus la mentalité, ni l'existence, de nos catholiques d'Annam. Mais, rassurez-vous, lecteurs, au train où vont les conversions dans le district du P. Bourlet, « Petite Souris » sera bientôt chrétienne et changera son nom en celui d'« Inès », petite agnelle du bon Dieu.
    Car on bataille dur, là-bas, contre Satan et ses suppôts. Jugez-en plutôt par cette « tranche de vie » active de notre missionnaire, deux jours seulement.
    Le 8 décembre dernier eut lieu la bénédiction solennelle de son église centrale. Le prélat consécrateur fut le coadjuteur du vénéré Mgr Marcou, Mgr de Cooman, entouré de 17 missionnaires français et de 12 prêtres annamites. L'église est vaste, ainsi que l'exigent, au moins pour les grandes festivités, les dix mille catholiques du district ; elle est belle, comme il convient à l'Hôte divin du Tabernacle et, pourquoi pas ? À la population française de ce centre urbain.
    Ajoutons, pour être complet, que, outre son toit en tuiles rouges, elle est couverte d'hypothèques : mille piastres de dettes en procure, + la chaire et les bancs qui attendent menuisiers et sculpteurs (lesquels attendent un salaire actuellement problématique) + deux cloches envoyées... contre remboursement, + un presbytère, pour le moment simple paillotte insuffisante à héberger ne serait-ce que les missionnaires du Laos tonkinois que le paludisme en chasse, par intermittence, et que la moindre amélioration y ramène , encore faut-il qu'elle soit obtenue dans de tout autres conditions matérielles que celles que nous révèlent la note suivante, tombée sous nos yeux : « Nous étions dix à la table hospitalière du cher P. Bourlet, serrés, mais passe encore, nos bâtonnets pouvant fonctionner ; par contre, pour dormir, nous n'avions chacun qu'une natte à même le sol, ce qui, je crois, est contre-indiqué dans les cas de malaria ! »
    Le district vaut-il de telles dépenses ? Qu'on en juge :
    Nous disions donc, plus de dix mille âmes; ajoutons, en progression constante : le lendemain même de la bénédiction de l'église centrale, Mgr le Coadjuteur conférait le saint baptême, dans deux postes de la périphérie, à 282 catéchumènes et allait encourager plus loin plus de 500 néophytes qui complétaient leur instruction religieuse sous la direction de zélés catéchistes, toujours «sur les dents » !
    Par ailleurs, le centre urbain de Thanhhoa compte une léproserie, hospitalisant une centaine de malades, auxquels les dévouées Soeurs de N.-D. des Missions prodiguent leurs soins.
    Ces excellentes religieuses tiennent, en outre, une école franco annamite de filles.
    Un autre missionnaire dirige également une école franco annamite de garçons : établissements très fréquentés l'un et l'autre.
    De plus, pluie de roses incessante sur tout le district le soir même de cette journée bénie du 8 décembre, Mgr de Cooman introduisait dans leur nouveau monastère les Carmélites venues du Carmel de Hué au nombre de dix religieuses : 8 professes, dont 6 Françaises et 2 Annamites, et 2 tourières, sans oublier 3 postulantes de Phatdiem.
    Ajoutons que, dans le district et à l'endroit même où saint François-Xavier toucha la côte d'Annam, se trouve le Probatorium de la Mission, avec 130 élèves, sous la direction d'un missionnaire.
    Enfin, on amorce, à Thanh-hoa même, la fondation d'un noviciat de Frères des Ecoles chrétiennes, auquel sera adjoint un pensionnat et externat franco annamite.
    Un dernier mot avant de laisser la plume au charmant conteur qu'est le P. Bourlet.
    Parti pour l'Indochine il y a 32 ans, le vaillant missionnaire aurait bien besoin d'un « congé de détente » dans sa vieille Auvergne, au Mont-Dore, en particulier « pour se nettoyer les soufflets rudement encrassés ; mais, avoue-t-il tout bas, et mes dettes à payer, et la bonne marche de mon district à assurer, sans ralentir l'allure en vitesse ?... » Cruelle énigme !

    ***

    Les Tribulations de « Petite Souris ».

    On lui donna ce nom parce qu'elle naquit l'année symbolisée par ce petit animal. L'année, mon Dieu, en valait bien une autre ; mais le signe zodiacal présidant à la naissance de l'enfant était de bien mauvais augure. En France, nous avons cru y distinguer la forme d'un crustacé et nous l'avons baptisé du nom d'« Écrevisse » ou « Cancer ». L'imagination orientale y a vu le chiffre de Satan, d'où la dénomination de « Qui » qui lui a été donnée. Pour comble d'infortune, une étoile sinistre, la « Hâu », projetait son rayonnement malfaisant sur le berceau de la pauvre enfant.
    Le devin consulté fut d'avis que la fillette n'était pas viable. S'en débarrasser au plus tôt était le plus sûr moyen d'éviter à la famille de grands malheurs.
    La maman en fut tout attristée et le père en eut le coeur bien gros. Heureusement l'Annam n'est pas le pays où l'on jette les filles aux pourceaux ; à défaut de garçon, on s'en contente, surtout quand la maison est vide. C'était le cas. Deux frères et une soeur l'avaient précédée dans la vie, mais n'y avaient fait qu'une courte apparition.
    « Pas étonnant que mes enfants meurent tous ! Avait dit le père. L'âme du mort revient s'incarner dans le corps de son cadet et l'entraîne aussitôt avec elle dans le tombeau. Il faut la corriger, cette âme impénitente ! »
    Et d'un grand coup de coutelas, le papa furieux avait fendu le pouce au dernier petit cadavre avant de l'ensevelir.
    Or, « Petite souris » vint au monde, nantie d'un pouce fourchu.
    « Elle vivra ! s'écria l'heureux père. Le génie nous a donné un signe. Voyez ! Lenfant a le pouce fendu ! »
    La petite boule rouge poussa un gémissement et se mit à pleurer, comme pour approuver son père et protester à sa manière contre sa condamnation à mort.
    « Si nous l'abandonnions pour la racheter ensuite ? pensa tout haut la mère. Le mauvais sort resterait entre les bras de ses parents adoptifs auxquels nous la rachèterions ! »
    « Bien dit ! » approuva le mari.
    Et, sans plus, il prend dans ses bras le cher trésor vagissant, l'enveloppe délicatement de haillons déchiquetés, puis se dirige vers le marché.
    A peine le soleil commence à poindre derrière la haie de bambous du village voisin, les abris couverts de paillottes loqueteuses plantés sur leurs quatre piquets attendent leur clientèle. Le silence règne en maître sur ce coin de terre où, tout à l'heure, vont s'engager les plus bruyants des marchandages. Sans être vu de personne, le bonhomme dépose son fardeau dans une hutte trouée dont le toit laisse filtrer la rosée avec les rayons rouges du soleil levant. Après quoi, nouvelle soeur de Moïse, il se blottit en un coin, attendant les événements.

    L'enfant dort les poings fermés et sourit aux anges. Cependant l'air vif du matin pénètre peu à peu le petit corps qui s'étire, étend ses pieds menus, ses bras potelés, fait une grimace et lance un appel désespéré vers la mamelle rafraîchissante. Le papa insensible ne bronche pas ; mais son regard fouille l'horizon pour voir si quelque âme compatissante va venir au secours.
    Une vieille, au visage labouré de rides, le balancier sur l'épaule, arrive en trottinant. Elle se dirige droit vers la case où vagit l'enfant, dépose sa charge de thé vert et, se Penchant sur la frêle chose gémissante, déplie les haillons et toute nue la prend dans ses bras.
    « O mon petit morceau, mon petit trou ! Murmure-t-elle, trois âmes et neuf esprits de vie, que fais-tu là ? »
    Instinctivement la petite tête quête une gorgée de lait.
    « Mon petit bout, poursuit la vieille, mes seins sont desséchés. Ah ! Si ma fille ou ma bru pouvaient t'élever ! Mais elles ont déjà bien assez à faire avec leur marmaille, à elles!... On ne peut pourtant pas t'abandonner ainsi !... »
    Le papa écoute le monologue, son visage s'épanouit, il va pouvoir racheter la gamine à bon compte. Sortant de sa cachette il va droit vers la vieille.
    « Oh ! Le joli petit enfant que vous avez trouvé là ! Les méchants qui l'ont abandonné ! Est-ce un garçon? Est-ce une fille?... Une fille !!! Oh ! Tant pis ! Savez-vous, grand'mère, que je trouverais bien quelqu'un pour l'allaiter, ce petit morceau-là ? Cela ne vous ferait rien de me la vendre ?
    « Vous la vendre !!! Mais je l'aime déjà. Si je n'étais si vieille, pour rien au monde, je ne vous la donnerais. La vilaine maman qui a abandonné un si beau poupon ! »
    « Grand'mère, je vais vous dire, chez nous les enfants sont rares. Quatre fois, la maman a mis au monde et quatre fois ils sont morts. Donnez-moi cette fille, elle vivra. Voyez ! Elle a deux pouces ».
    Tout en causant, le brave homme tire de sa ceinture 300 sapèques de cuivre et les tend à la vieille.
    Au fond, celle-ci, tout heureuse de l'aubaine, ne demande pas mieux que de céder sa trouvaille. Elle marchande cependant, manière de n'en pas perdre l'habitude, puis se décide à accepter le marché et met l'enfant dans les bras de son père.

    Et voilà comment « Petite Souris », délivrée du mauvais sort qui pesait sur sa naissance, trottine aujourd'hui, gentille fillette, pleine de vie et d'entrain.
    Elle vécut donc et, bien vite, grandit.
    Sept ans... Accroupie sur le sol, avec ses petites compagnes, elle joue aux petites pierres comme les filles de chez nous aux osselets. Les menottes agiles comme des grilles, d'un geste rapide, accrochent les cailloux, les projettent en l'air, se retournent et les reçoivent sur les cinq doigts étendus. En chiffre pair, on gagne, impair, on a perdu.
    Neuf ans... Elle conduit le buffle au pâturage. Sa mignonne main brune tire la ficelle enfilée dans le mufle du ruminant qui suit de son pas lourd et pousse son petit grognement. D'un ton sec et impératif, elle l'arrête, s'agrippe à son genou noueux, oust ! Un rétablissement et la voilà étendue sur le dos de sa monture qui, de ses deux gros yeux bêtes, a l'air de regarder l'infini.
    Les rizières moissonnées offrent au bétail un vaste terrain de pacage. Beau temps pour les gardiens de buffles : ils peuvent, tout à loisir, se livrer à leurs jeux préférés. « Petite Souris» dégringole de son perchoir, entortille la corde autour des longues cornes effilées et lâche l'animal en liberté. Un groupe d'enfants assis sur un tertre joue et jacasse. La fillette va grossir leur nombre. Il y a là « Bouton de Fleur », « Chrysanthème », « Tubéreuse », et « Pomme Cannelle ». Le groupe des garçons est formé par « Rocher », « Respect », « Or » et « Serpent ». Le jeu des petites pierres bat son plein. Les plus forts ont tracé un petit échiquier et manoeuvrent les pièces représentées par des cailloux.
    Aujourd'hui « Petite Souris » préfère aider « Bouton de Fleur » et « Pomme Cannelle » à confectionner des petits pains de boue fraîche. Il en est de ronds, de longs et de carrés. Les petites mains actives se hâtent avec des gestes câlins aux courbes gracieuses, elles caressent amoureusement les pâtés menus. Pendant ce temps les langues s'agitent. De véritables marchandes en herbe, quoi ! La femme d'Annam a le commerce dans le sang. « Petite Souris» installe toute sa fournée sur une large feuille, la pose sur sa tête et fait le tour de l'assemblée en criant : « Oh ! Les pains, les jolis pains ! Qui en veut vienne et achète ! »
    «Moi», dit jeune « Serpent», quittant son jeu. Et les deux gamins de marchander avec un sérieux à vous tirer des larmes de rire.
    « Serpent» et « Petite Souris » sont de vieux amis. Souvent ils jouent à tenir la maisonnée. « Serpent » fait le papa qui laboure, herse, porte de la paille. « Petite Souris » décortique le riz, va puiser de l'eau, prépare la cuisine. Tous deux se mettent ensuite à table et font mine de manger des mets succulents, représentés par des bouts de bois, des feuilles, des pâtés de glaise ou des cailloux.
    « Dis, petite maman, insinue mystérieusement Serpent à l'oreille de la ménagère, quand nous serons grands, nous nous marierons.
    Comme ce serait gentil ! Répond la gamine d'un air sérieux. Mais tout le monde dit que je suis née sous une mauvaise étoile et que nos destinées sont en opposition. Quand tu seras grand, tu ne voudras plus de moi ».
    « Or » a remarqué depuis longtemps les causeries intimes des deux amis. C'est un petit sournois, batailleur comme le coq, animal symbolique qui présida à sa destinée. Il est, en effet, né l'année Dâu, dont le roi du poulailler est l'emblème. Il n'en a reçu que la jalousie orgueilleuse sans la fière beauté qui ennoblit.
    « Or » n'a de riche que son nom et souffre de sa pauvreté. Il n'avait pas encore sept ans qu'il avait déjà entendu ses parents parler de ses fiançailles, et c'était « Petite Souris » qui devait devenir la future bru de la maison. Le mauvais sort qui pesait sur la fillette compenserait l'inégalité des fortunes.
    On avait même consulté le sorcier.
    « Parfait ! Avait-il répondu. Les deux sorts se complètent. Il a un an de plus que la fillette ; c'est tant mieux. Ne faut-il pas que l'âge du mari, quand il dépasse celui de la fillette, le fasse en chiffre impair ? La petite est riche, et en qualité de fille unique, aura la grosse partie de la fortune paternelle. L'héritier chargé de l'entretien de « l'encens et du feu » ne prendra qu'une minime part. « Or », de par son nom, est appelé à devenir riche ! »
    Que « Petite Souris » fût fille unique, c'était bien là le désespoir de sa famille. Elle n'en était, certes, que choyée davantage ; mais on aurait tant voulu un garçon ! Son papa avait donc pris deux épouses de second rang, dans l'espoir qu'elles lui donneraient un héritier. Cet espoir fut déçu, malgré les pèlerinages multipliés aux temples réputés pour assurer une progéniture.
    « Or » savait déjà tout cela, et bien qu'il n'y eût pas encore eu de pourparlers entre les deux familles, il regardait d'ores et déjà « Petite Souris » comme son bien. Aussi se sentait-il directement attaqué par l'affection grandissante des deux enfants. Il fallait y mettre bon ordre.
    Pendant que « Serpent » est entrain de marchander les pains de glaise, il s'avance à pas de loup et, d'un brusque coup de tête dans les reins, renverse son ennemi. Celui-ci a tôt fait de se relever et de se précipiter sur l'assaillant. Le combat est chaud. « Or » se défend avec ardeur, mais « Serpent » plus vif, plus alerte a vite le dessus. Satisfait d'avoir mis le mauvais garnement à la raison, il le laisse partir en paix, confus et déconfit, au milieu des risées de la bande enfantine qui acclame le vainqueur.
    « Petite Souris » a douze ans. Les parents parlent de la marier. Une envoyée de la famille «Or »a fait les premières avances.
    Le coeur de la pauvre enfant bat hien fort. Hélas ! Elle n'a rien à dire : obéir et recevoir de la main des siens l'époux de leur choix, tel est son sort. Malgré sa timidité, elle se hâte de prévenir « Serpent » du danger qui menace leur jeune amour.
    Bien que ce ne soit guère conforme à la coutume, le jeune garçon s'en ouvre à sa famille. La fortune de la fille les tente, mais ils connaissent le mauvais sort qui pèse sur elle. Leur crainte superstitieuse n'ose le braver. Ils se décident cependant à consulter un sorcier, vieil aveugle fort habile, dit-on, dans la connaissance de l'au-delà.
    Le vieux lève vers le ciel sa face pensive, calcule et recalcule sur les jointures de ses doigts, compare la naissance des deux futurs, puis prononce son oracle.
    « La fille est né l'année du rat, prononce-t-il d'une voix sentencieuse, année dont l'élément « aqueux » est la note dominante. Le garçon est le fils du serpent, année où commande l'élément « igné » : Thuy et Hoa (eau et feu), comment ces deux éléments pourront-ils s'entendre? C'est le feu éteint par l'eau et une mort imminente. Puis je vois une étoile, astre néfaste, signe de perdition qui projette sa lumière maudite sur la naissance de cette fillette. Une épouse née sous la Hâu ! ! Serait-elle cent fois plus riche que « Petite Souris», que pourrait-elle apporter avec elle, sinon le malheur ? »
    Le sorcier a parlé. Qui donc oserait contrevenir à ses vaticinations ? Comment l'amour lui-même pourrait-il lutter contre le destin ?

    ***

    Les parents de « Petite Souris » ont deviné son secret, ils laissent traîner les choses, espérant que le temps changera peut-être le cours des événements. Hélas ! Latmosphère de crainte superstitieuse dont le mauvais sort entoure la pauvre enfant s'épaissit chaque jour davantage.
    Il faut donc se résigner à accepter les conditions de la famille « Or ». Le garçon est pauvre, c'est vrai, mais il est travailleur, il pourra plus tard conquérir l'honnête aisance qui lui manque aujourd'hui ; on l'aidera au besoin. « Petite Souris » ne l'aime pas, mais en quelle province d'Annam les parents consultèrent-ils, avant de la marier, le coeur de leur fille ? Quand il y a du riz dans le grenier, l'amour vient toujours avec la naissance du premier enfant.
    Aussi quand l'entremetteur présente le plateau de bétel de la demande officielle, le plateau n'est pas renvoyé, c'est le signe conventionnel, la proposition est agréée, on pourra continuer les pourparlers.
    Quelques jours après eut lieu la cérémonie de l'enquête des noms. Le nom n'est pas, en Annam, une vaine étiquette, un numéro d'ordre dont on se sert pour compter ses enfants, il joue un rôle important dans la vie. Ce n'est qu'à l'âge de trois ou quatre ans, souvent même plus tard, que son titulaire l'a reçu de la personne la plus honorable de la famille. C'est presque une chose sacrée. On s'abstiendra de le prononcer devant celui qui le porte, surtout quand il aura atteint un certain âge et sera déjà marié. On ne dit jamais à personne son nom en face sinon pour l'insulter. Il est dès lors tout naturel qu'un des premiers soins du futur gendre soit de connaître tes noms de ses beaux-parents et des divers membres de leur famille. Cela lui évitera les impairs.
    Dès ce jour, fidèlement, au grand têt du commencement de l'année, à celui du cinquième mois comme à celui du riz nouveau, la famille « Or» présente à celle de « Petite Souris » quelques menus cadeaux. Le bétel et l'alcool en font toujours la base inévitable, mais ils sont accompagnés de riz décortiqué, d'un morceau de viande ou même du présent de choix qu'est une tête de porc tenant la queue enfilée dans la gueule.
    Au bout de deux ans, la famille du postulant est admise à offrir l'arec des fiançailles.
    L'entremetteur s'est entendu d'avance sur le nombre de noix à offrir. Les parents arrivent accompagnés de leur enfant qu'ils présentent à la famille de sa future épouse. Outre les noix d'arec, ils portent sur un plateau deux boucles d'oreille en argent. On compte les fruits, il n'en manque aucun. Un petit repas intime scelle les fiançailles. L'entremetteur souriant dit des bons mots, vante les qualités des deux promis, rappelle l'aimable légende qui a fait de la chique de bétel le signe de l'amour. Tout le monde est à la joie. Seul le front de « Petite Souris » s'assombrit de plus en plus.
    Le lendemain de la fête, les noix d'arec sont distribuées à la parenté et aux amis. La nouvelle des fiançailles est maintenant officielle.
    Trois jours après, « Or » revient chez ses beaux parents faire le métier d'apprenti gendre. Il reste à travailler autant qu'on a besoin de ses services. Ne faut-il pas qu'on apprenne à le connaître et qu'on exploite ses forces pendant qu'il en est encore temps ? II ne faudra plus compter sut lui quand il aura pour de bon conquis sa Rachel. Il devra ainsi de temps en temps revenir donner un coup de main jusqu'au jour définitif du mariage. Il se montre d'une complaisance extrême, se plie à toutes les exigences sans retard, ni murmure. Il ne semble même pas voir la petite moue de dédain qui plisse les lèvres de sa fiancée quand il passe près d'elle ni les larmes furtives qu'elle essuie en secret, du revers de sa manche.
    Le temps des fiançailles dure déjà depuis deux ans. Les parents du prétendant trouvent que c'est bien long, que les cadeaux coûtent cher et que les « petites souris » ne se donnent pas pour rien. Bien souvent, ils reviennent à la charge et finissent par réussir à faire fixer définitivement la date du mariage.
    Les parents de la jeune fille s'y résignent d'autant plus facilement que la troisième femme a fait connaître qu'elle a des espérances fondées. Le secret toutefois n'en est pas encore sorti de la famille.
    On se réunit donc pour la cérémonie que nous appellerons, faute de mieux, contrat de mariage. Le devin fixe l'heure et choisit le jour spécialement chargé de bonheur ; le nombre et la qualité des divers objets, vêtements et bijoux, qui formeront le trousseau de la mariée à fournir par la famille de l'époux sont déterminés, on règle les invitations qui seront faites. Un instant tous les pourparlers semblent sur le point de se rompre. « Petite Souris », blottie dans sa cachette se réjouit déjà. Ses parents exigent le versement intégral de cent cinquante piastres ; cela représente presque toute la fortune de son fiancé. Aussi discute-t-on âprement. Cependant la perspective des richesses à venir qui accompagneront sûrement la jeune fille, toujours regardée comme enfant unique, fait encore une fois pencher le plateau de la balance. Du reste, il est bien tard pour reculer, et si les parents du jeune homme font le premier pas en arrière, ils perdent par le fait même le fruit de toutes les avances précédentes.
    Voici enfin le jour définitif. Les trois cents sapèques de cuivre réglementaires ont été versées aux notables du village de « Petite Souris ». L'inévitable plateau de bétel et le flacon d'alcool les accompagnent. Un acte de mariage est livré en retour par le maire. Les parents du marié et leurs invités se rendent en grande cérémonie dans la maison de la jeune fille. Le trousseau est au complet, l'argent est compté, rien ne manque. L'inventaire en est soigneusement relevé sur une feuille destinée à servir de témoignage. Il ne reste plus qu'à commencer la cérémonie par un copieux repas.
    Le porc est immolé, la viande cuite, coupée menu, est servie sur les petites assiettes. Les plateaux de cuivre en sont chargés. Au centre de chacun d'eux, quatre flacons de porcelaine remplis d'alcool de contrebande ou de parfum capiteux, dressent leur col allongé. On se met à table par rang de dignité à raison de quatre personnes par plateau. Le silence règne dans l'assemblée. Sans dire mot, chacun se verse une rasade et vicie sa tasse minuscule.
    Les bâtonnets agiles piquent de-ci de-là les morceaux à leur convenance, manière de se mettre en appétit et de boire plus copieusement. On avale rasade sur rasade. Le silence peu à peu s'est rompu, le diapason monte rapidement, les voix avinées grincent comme les crécelles.
    Des serviteurs apportent le riz brûlant. Le calme se rétablit un peu pour ne plus laisser entendre que le bruit rythmique des mâchoires broyant les os avec la chair et des bouches avides engloutissant écuelle sur écuelle, morceau sur morceau. Ce n'est pas tous les jours qu'on peut s'offrir pareil régal !
    Les inévitables boulettes de riz gluant mêlé de doliques forment le dessert. Chacun en grignote un peu, puis met de côté la plus grosse part pour la femme et les enfants restés à la maison.

    ***

    C'est l'heure ! Le devin l'a fixée soigneusement, chargée de bonheur et de prospérité.
    Accroupie sur une natte devant l'autel familial, « Petite Souris » demande la permission à ses ancêtres de quitter la maison qui fut la leur pour aller fonder ailleurs un nouveau foyer. Par trois fois, elle fait le grand « Lay ». Son front frappe la natte pendant que ses deux mains s'écartent doucement et viennent en même temps s'y poser. Près d'elle son fiancé debout, se prosterne trois fois, puis tous deux, par trois inclinations de tête, clôturent la cérémonie.
    De gros sanglots soulèvent la poitrine de la jeune fille. Il est de tradition que toute nouvelle épousée, sur le point de quitter le toit paternel, laisse couler ses larmes. Mais, cette fois, ce n'est pas seulement la tradition qui arrache à la pauvrette des bruyants sanglots, mais encore le souvenir de tout un passé de bonheur qui s'évanouit et la perspective d'une vie de souffrance et de tribulations qui s'ouvre devant elle. Petite barque agitée par les flots tempétueux, est-ce au port qu'aboutira sa traversée ou ne va-t-elle pas s'égarer vers quelque côte inhospitalière, hérissée de récifs et propice aux naufrages ?
    Péniblement elle se lève, s'arrache aux étreintes des siens et suit le cortège.
    Le « maître du mariage » (chua hôn), beau vieillard plein de santé, revêtu de l'habit bleu de cérémonie, ouvre la marche. D'une main il tient un coupe-coupe, frappe d'estoc et de taille, comme s'il voulait pourfendre d'invisibles ennemis. Les mauvais génies, toujours prêts à porter atteinte au bonheur des pauvres humains, sont si nombreux ! En route, il cesse ses gestes menaçants et se contente de tenir à la main son arme toute prête. Il porte aussi une boite ronde de laque rouge parsemée de filets d'or. Là, soigneusement enroulées près de l'inévitable bétel, sont enfermées les piastres offertes par la famille du marié qui a voulu bien faire les choses.
    Près du « maître de mariage » marche un serviteur chargé des habits offerts à « Petite Souris » comme trousseau par sa famille. Ils sont placés sur un plateau et recouverts d'une étoffe rouge.
    « Or » suit le « chua hôn ». Des jeunes gens de son âge l'entourent ; les hommes en troupeau serré suivent la troupe turbulente. Les femmes, comme il convient, viennent derrière. « Petite Souris », éplorée et soutenue par ses compagnes, ferme la marche.
    Dix aiguilles ont été soigneusement piquées sur le devant de son habit comme pour y coudre le bonheur ; une de ses mains tient une paire de ciseaux, l'autre est pleine de riz décortiqué mêlé à un peu de sel qu'elle sème machinalement sur le chemin après avoir franchi le seuil de la maison où s'écoula si vite sa joyeuse enfance. (On raconte que le riz, mêlé à du sel et semé sur la route, éloigne les fantômes.)
    Petite fillette hier choyée et comblée de caresses, la pauvre mariée n'est plus qu'un mauvais fantôme chassé de sa famille. Le riz et le sel, semés sur ses pas, l'empêcheront de revenir importuner les siens ; aussi ses pleurs coulent-ils largement. Les plaisanteries même de la jeunesse espiègle ne réussissent pas à la distraire.
    Les garçons du village ont barré le chemin de fils rouges. Tels le Sphinx de l'antique Grèce, ils posent des énigmes : ce sont des sentences de deux vers auxquelles les membres du cortège devront répondre par des vers correspondants présentant la même métrique et la même assonance. En cas de réussite, le barrage est coupé ; sinon, pour passer, il faudra subir les droits de péage. Les vers parallèles sont composés prestement et la barricade emportée d'assaut. Cela n'empêche pas de se montrer galant et d'offrir un large pourboire aux jeunes facétieux.
    Joyeusement le cortège poursuit sa marche. Les compagnes de « Petite Souris » la consolent de leur mieux. Ses larmes sèchent, elle essaie de prendre un visage moins funèbre à l'approche de la maison qui sera désormais la sienne. Toutes les portes en sont hermétiquement fermées. Il faut encore payer pour obtenir droit d'entrée.
    Cependant la mère du jeune « Or » a entrevu la noce de loin. Aussitôt elle s'empare d'un pot de chaux pour bétel, le cache sous un pan de son habit et fait vite le tour de toutes les chambres (La chaux met en fuite les génies malfaisants). Enfin, elle cache le vase dans le coin le plus secret de la case et se précipite au devant de sa bru. D'une main, elle tient une puisette en noix de coco et lui verse de l'eau sur les pieds. Le vase dans lequel elle puise contient au fond des ligatures dont « Petite Souris » aura la libre disposition pour lui permettre de se former un petit capital.
    Une aide accompagne la belle-maman et lui prête allégrement la main. On conduit l'épousée dans la chambre nuptiale, on la revêt de ses habits de fête. Puis, gracieusement, elle doit venir saluer l'assistance, présenter à chacun la bouchée de bétel et recevoir en retour une somme d'argent. C'est la corbeille de la mariée.
    Aussitôt après vient le salut à l'autel des ancêtres. La cérémonie est identique à celle qui s'est déjà déroulée chez les parents de la mariée, mais c'est quatre au lieu de trois prosternations qui devront être faites. La branche mâle ne doit-elle pas toujours l'emporter ?
    Après les défunts, les vivants. Par trois prosternations suivies de trois inclinations de tête, « Petite Souris » offre ses hommages à ses beaux-parents et se proclame leur fille respectueuse et obéissante.
    C'est alors seulement qu'on procède au mariage proprement dit.
    Dans la cour a été disposé un plateau de sacrifice en l'honneur de Monsieur To Hông (Fil rouge) et de dame Nguyêt Lao (Lune vieille). Monsieur To Hông est le fil rouge symbole de l'amour masculin ; dame Nguyêt est l'emblème de l'amour féminin. On lui ajoute l'épithète de Lao (vieille) pour que l'amour des deux époux persévère jusqu'à l'extrême vieillesse. On pourrait dire aussi que To Hông représente le Soleil ou principe mâle et Nguyet, la Lune, principe femelle. Ce serait ainsi au double principe de toute vie, en conformité avec la doctrine de Confucius, que les deux époux sacrifieraient. En réalité, ils n'en demandent pas si long et se contentent d'accomplir strictement les rites traditionnels.
    Ils viennent devant ce plateau faire leurs prosternations, demandant aux deux divinités de leur accorder bonheur, prospérité et longue vie. « Or » s'assied ensuite et « Petite Souris » fait devant lui trois prosternations qu'il lui rend par trois inclinations de tête. Puis, on procède à la cérémonie de l'union.
    Conduits dans la chambre nuptiale, les deux époux s'assoient sur le lit de camp où ils vont reposer tout à l'heure. Une vieille femme, mère et grand'mère d'une nombreuse descendance, y a étendu une natte neuve. Devant eux est disposé un plateau. Au milieu des victuailles trônent un flacon d'alcool et une tasse de porcelaine. « Petite Souris » la remplit et la présente à son mari en disant : « Je suis ta servante. Tu es mon maître, mon seigneur et mon protecteur ». « Or » prend la tasse et la vide d'un trait, puis il la remplit à son tour et la présente à sa femme en disant : « Je t'intronise la reine du foyer et te donne pouvoir sur toute la maison ». « Petite Souris » s'exécute à son touret avale le contenu de la tasse.
    Il ne reste plus qu'à clôturer la fête par le traditionnel festin.
    Pendant trois jours, la chambre nuptiale restera consignée. Seuls les jeunes époux pourront y pénétrer. Ce temps une fois expiré, ils rendront visite à la famille de « Petite Souris ». Visite bien courte, hélas ! Elle ne durera qu'un jour. Le lendemain commencera le calvaire de la bru, domestique et esclave de sa marâtre. Ne possède-t-elle pas sur cette enfant tous les droits puisqu'elle l'a chèrement payée ?

    A. BOURLET,
    M. a. Tonkin maritime (Phatdiêm).

    1930/63-77
    63-77
    Vietnam
    1930
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