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Personnalités annamites catholiques

Personnalités annamites catholiques
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    Personnalités annamites catholiques

    Le Correspondant a publié dans son n° du 10 février 19121 un article fortement pensé et bien écrit : L'ÉVOLUTION NÉCESSAIRE EN INDO-CHINE par Pierre Khorat, pseudonyme littéraire d'un homme très au courant de la situation politique, sociale et religieuse de notre grande colonie asiatique. Nous reproduisons quelques pages que nos lecteurs seront heureux de connaître. Ces pages nous présentent le portrait de quatre personnalités catholiques qui ont rendu à la France et à la civilisation d'éminents services ; elles aident, si elles ne suffisent pas, à démontrer tout ce que l'on peut attendre de la race annamite bien dirigée et solidement chrétienne.
    Nos compatriotes, en général, sont sceptiques sur la valeur des conversions au catholicisme des Annamites païens, sur la solidité de la foi chez les vieux chrétiens. Le souvenir de leur fermeté pendant les époques troublées, de leur héroïsme, qui valut récemment à vingt-quatre d'entre eux les honneurs de là Béatification, la méditation du précepte évangélique : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés », devraient cependant les rendre plus indulgents et plus impartiaux. On rencontre, sans doute, des, chrétiens indigènes qui ne valent pas mieux que leurs compatriotes « païens » : leur foi, vive et profonde dans leurs villages, se perd souvent à notre contact, car ils voient rarement en nous la pratique des vertus qu'on leur enseigna. Mais une observation attentive nous montre, au contraire, que le catholicisme s'adapte bien à la mentalité de nos sujets, qu'il les élève, leur donne conscience de leur dignité d'homme, les transforme en êtres de pensée et d'action faisant honneur à leurs éducateurs.
    On peut, en effet, constater que les personnalités indigènes les plus éminentes dans les diverses manifestations de l'activité humaine ont été des Annamites catholiques. Vraiment, les missionnaires peuvent être fiers de leur oeuvre, en songeant que le Tông-dôt Lôc, le Huyên Si, Petrus Ky, le P. Six, qui représentent là-bas la valeur guerrière, la grande aptitude aux affaires, la haute culture intellectuelle et l'ascendant moral, furent leurs élèves fidèles et reconnaissants. Pendant neuf années dexistence errante en Indochine, où j'arrivai avec les préjugés communs à beaucoup de Français, j'ai connu ces hommes remarquables, et, pour ne parler que des morts, je suis heureux d'esquisser ici leurs grandes figures, dont le souvenir sera toujours vivace en pays d'Annam.

    1. pp. 417-446.

    Le Tông-dôc Lôc était plus connu de nos compatriotes sous le nom de dôc-phu Lôc ou de Tông-dôc de Cai-bê. Quand les troupes françaises se montrèrent dans le delta du Donaï, leurs chefs furent tout heureux de pouvoir compter sur la bonne volonté de plusieurs Annamites que l'évêque de Cochinchine mit à leur disposition. Le jeune Lôc était du nombre de ceux qui servirent ainsi la cause de l'ordre dans heur pays troublé. Tout d'abord, les officiers durent faire appel à leurs souvenirs classiques, afin de pouvoir, avec le secours d'innombrables barbarismes, obtenir des renseignements, donner des ordres, faire des enquêtes, rassurer la population ; mais, sans trop d'efforts, ils surent se faire comprendre de leurs interprètes improvisés. Puis, dans les relations journalières, les uns apprirent l'annamite, les autres le français. Le pays reçut une organisation rapide ; Lôc fut adjoint comme interprète au commandant de la région de Mytho et de Vinh-long, et démontra promptement sa probité, son intelligence et son courage. En 1875, lors d'une tentative d'insurrection fomentée par le gouvernement annamite, il réussit à s'emparer des chefs à force de ruse et d'intrépidité, à délivrer le pays de l'impôt clandestin exigé par les émissaires de Tu-Duc. En 1885, son influence était grande, et le gouvernement civil le traitait déjà comme un personnage. Quand il fallut combattre l'insurrection du Khanh-Hoa et du Binh-Thuân, la Cochinchine était dégarnie : nos troupes étaient employées au Tonkin ou poursuivaient au Cambodge les partisans de Si-Wotha. Cependant, la situation était critique. L'échec des répressions militaires, en donnant aux insurgés le prestige de légers succès, excitait les patriotes et les mécontents qui ne cessaient de comploter un massacre général des Français. On se résolut alors à confier le sort de la Cochinchine au dôc-phu Lôc, qui vivait retiré dans son domaine de Cai-bê. Le vieux chef demanda carte blanche ; on la lui donna. Il réunit sous son commandement partisans et miliciens, et passa comme un Attila dans les provinces insurgées ; mais, en trois mois, la rébellion était domptée, la paix assurée pour longtemps, puisqu'elle n'a plus été troublée. Les critiques ne lui manquèrent pas ; le dôc-phu Lôc n'y fut pas insensible. Il se retira chez lui et n'en sortit plus guère jusqu'à sa mort. Il y vivait dans une légende de bravoure et de sang, et les Annamites chuchotent encore avec terreur le récit de ses exploits. Fait pour ses éminents services Tông-dôc honoraire et commandeur de la Légion d'honneur1, il se montra toujours l'ami respectueux des missionnaires, et mourut chrétiennement à Caibê, en 1900.

    ***

    Le Huyên Si, que nous connaissions mieux sous le nom de Lé-phat-Dat, fit partie du groupe des élèves de Pinang que les circonstances transformèrent en interprètes latins au service des Français. Ce fils de pauvres paysans, après avoir mérité par son dévouement à notre cause le titre de huyên ou sous-préfet, donna, lorsque la tranquillité fut rétablie dans la colonie, une preuve étonnante du sens pratique et de l'aptitude aux affaires, que nous refusons obstinément à ses compatriotes.

    1. Les grades, dans la Légion d'honneur, ont conservé là-bas toute leur signification, car ils sont donnés aux indigènes avec la plus grande parcimonie.

    Tous les Français qui ont voyagé en Cochinchine ont visité, aux environs de Gô-Công, les tombeaux royaux où dorment les parents de la mère de Tu-Duc ; ils ont admiré l'océan de rizières qui les entoure et qui, jadis, était le huong-hoa, dont les revenus payaient, suivant la coutume annamite, les fêtes rituelles et l'entretien des monuments. Après la bataille de Ki-Hoa, les paysans cultivant ces rizières s'enfuirent au loin, persuadés que leur qualité de fermiers du roi les signalerait aux vengeances des Français. Lorsque la région fut pacifiée, l'administrateur militaire fit publier des proclamations invitant la population à revenir sans crainte occuper les terrains abandonnés, dont on lui garantissait la propriété. Les Annamites sont méfiants ; les fugitifs, s'ils connurent nos belles promesses, imaginèrent de plus en plus qu'on en voulait à leurs têtes et se cachèrent avec plus de soin. Après plusieurs tentatives sans résultat le Domaine fut déclaré propriétaire des terrains en friche qui devaient être vendus aux enchères publiques. Mais, au jour de la vente, aucun acheteur ne se présenta. Les indigènes redoutaient, en effet, avec un retour de fortune, la vengeance du roi ; la possession des rizières royales leur paraissait en outre un sacrilège. Lê-phat-Dat, en sa qualité de partisan des Français, n'avait pas de ces craintes. Il eut donc les rizières pour un prix dérisoire et fut ensuite assez habile pour les faire cultiver en attirant peu à peu des fermiers sur ses nouveaux domaines. Ce fut l'origine d'une fortune qui alla sans cesse en grandissant. Des achats avantageux de terrains, qui devaient bientôt former les plus beaux quartiers de Saigon, firent de lui le plus riche propriétaire de Cochinchine. Des goûts simples, un sens parfait des affaires, une activité dévorante étaient les caractéristiques de cet homme que les Américains auraient nommé « le roi du riz ». A sa mort, il n'oublia pas la Mission qui l'avait élevé par charité, à laquelle il devait indirectement sa fortune. Après avoir, par testament, laissé un asile paisible et confortable aux vieux prêtres indigènes, il exprimait le désir d'être inhumé, avec sa femme, dans une église pour la construction de laquelle il léguait à l'évêque de Saigon une somme considérable. « Ce sera la cathédrale des Annamites », disait-il, en songeant à l'époque peut-être prochaine où, seul, le temple qui lui servirait de mausolée échapperait à la confiscation. Son voeu fut exaucé. En suivant la route haute de Saigon à Cholon, le touriste admire aujourd'hui l'église de Cho-Duoi, dont le clocher est une merveille d'élégance gothique ; il démontre aux chrétiens qu'effraie l'orage, la vanité des calculs de la sagesse humaine. Les sanguinaires conseillers de Tu-Duc croyaient avoir fait disparaître à jamais la religion perverse du pays annamite. Leur puissance est nulle maintenant. Lé-phat-Dat, le pauvre proscrit d'il y a cinquante ans, dort son dernier sommeil dans un magnifique temple chrétien, du à ses libéralités, qui domine les plaines de Ki Hoa où sonna le premier glas de l'empire d'Annam.

    ***

    Petrus Ky, le lettré Pierre, que tous les indigènes sans exception vénéraient sous son nom de Truong-vinh-Ky, avait comme le Tong-doc Loc, comme le Huyên Si, rendu de grands services à la cause française pendant la conquête. Lorsque la paix fut assurée en Cochinchine ; il put s'adonner dans la tranquillité à sa passion pour l'élude qui avait émerveillé ses professeurs de Pinang. A la gloire guerrière, aux satisfactions de la richesse, il préféra les joies plus austères du travail intellectuel. Retiré dans sa maison de Cho-Quan, il ne quittait ses livres que pour remplir ses fonctions de professeur à l'ancien collège des administrateurs stagiaires et d'interprète du gouvernement. Il refusa les offres de Paul Bert qui voulait en faire un régent d'Annam, et ce titre quil avait dédaigné lui semblait moins précieux que celui de correspondant de plusieurs sociétés savantes de Paris. Ses recherches sur l'histoire et la législation annamites et chinoises, ses ouvrages d'ethnographie et de linguistique lui avaient donné une grande notoriété. Titulaire des plus hantes dignités annamites, fait officier de l'instruction publique et chevalier de la Légion d'honneur, moins pour ses services administratifs que pour l'éclat qu'il donnait à la science indigène, il préparait un ouvrage sur l'origine des langues, véritable monument de logique et de savoir, lorsque la mort vint interrompre ses travaux en 1897.
    Ses dernières années furent attristées par la méfiance qu'il sentait croître autour de lui, dans les milieux officiels. On savait qu'il n'était pas un admirateur aveugle du régime inauguré par les successeurs des amiraux ; on aurait préféré le voir moins censeur et plus courtisan ; tenu à l'écart, on négligea de lui donner les satisfactions morales auxquelles il avait droit par son caractère, son loyalisme et sa science. Il connaissait d'ailleurs le grief qu'on invoquait pour justifier sa défaveur et lé discutait saris amertume « On me reproche, disait-il à des amis dont j'étais, de ne pas m'être fait naturaliser Français. Annamite j'étais, Annamite je reste ; je suis né sur une terre annamite et je ne veux pas renier mon origine par une manifestation sans utilité. Je mets au service des Français, à leur insu, l'influence morale que me donnent sur mes compatriotes ma qualité d'Annamite et les sentiments qu'ils m'attribuent. Souvent des mécontents viennent me faire part de leurs projets et me demander des avis. Je les calme et ils m'écoutent ; ils ne viendraient pas si j'étais naturalisé, ils agiraient, troubleraient le pays ».
    Ce raisonnement était d'une logique irréfutable Petrus Ky, dans le rôle d'opposant qu'on lui supposait, nous a rendu autant de services que de célèbres ralliés. Aussi bon chrétien que patriote clairvoyant, il était lié d'amitié avec le missionnaire de son village et donnait à sa paroisse l'exemple de l'assiduité religieuse, des vertus domestiques et de la charité. Quand il mourut, à soixante ans, usé par son formidable labeur intellectuel, nos compatriotes comprirent enfin la perte immense faite par la colonie. Toutes les classes de la société européenne, les corps de l'Etat, les administrations, les grands personnages officiels, une foule innombrable d'indigènes de tout rang vinrent accompagner au tombeau, qu'il s'était bâti près de sa chère église, cet homme naguère suspect aux Français qu'il avait si bien servis et que ses ennemis eux-mêmes estimaient.

    ***

    Le Père Six, le Cô Sau des Annamites, était une personnalité plus extraordinaire encore, et sa biographie pourrait tenter un Huysmans indochinois. Comme le grand mandarin, le riche, le savant dont j'ai rapidement esquissé l'histoire, il était d'une origine très humble. Il avait commencé assez tardivement ses études et n'était que diacre quand une sentence d'exil l'envoya dans la région de Lang-son pendant la persécution de 1860. Il y força, par son caractère et sa science littéraire déjà grande, l'estime des mandarins provinciaux qui le donnèrent comme précepteur à leurs enfants et lui permirent même de rompre provisoirement son exil pour aller dans le delta se faire ordonner prêtre par Mgr Jeantet. Pendant l'expédition de Garnier en 1873 pendant la guerre contre les troupes chinoises en 1883-84, le P. Six fut un des meilleurs auxiliaires que Mgr Puginier mit au service des Français. En outre, par son prestige et sa fermeté, la région de Kim-son où se trouvait sa paroisse de Phat-diêm fut peut-être la seule du Tonkin à ne pas souffrir des troubles politiques.
    L'action sociale de ce pauvre prêtre annamite a été considérable. La plupart des indigènes qui venaient se grouper à Phat-diêm et dans les hameaux environnants étaient pauvres, sans relations et sans influence ; d'autres, ruinés par la persécution et la guerre, attirés par la réputation du Cô Sau et par la tranquillité qui régnait dans son district, accouraient pour s'y réfugier et s'y installer définitivement. Le P. Six fut la Providence de tous ces malheureux ; il les plaça dans les divers villages, leur lit donner des terrains, les aida à se procurer les premiers fonds nécessaires pour commencer un petit négoce et les protégea contre les dangers.
    Sur les collectivités, son influence ne fut pas moins active et féconde. Il eut l'adresse de faire annuler l'ordre royal qui avait condamné le gros village de Vinh-tri à la destruction, pour l'hospitalité donnée naguère à la Mission catholique, et de faire accorder à Mgr Puginier, sur les confins des provinces de Ninh-binh et de Thanh-hoa, pour la fondation de plusieurs communes, de vastes terrains alluvionnaires que de nombreuses tentatives précédentes n'avaient pu mettre en valeur. Le P. Six conçut un plan d'ensemble comprenant l'élévation de digues, le creusement de canaux, l'établissement de chasses d'eau pour le lavage des terres salines. Il sut y intéresser la population, et le faire exécuter, par des corvées de volontaires qui avaient deviné l'utilité du résultat cherché. Aujourd'hui, quatre beaux villages s'enrichissent du produit des rizières conquises sur la mer. Il ne suffisait pas de fonder, il fallait organiser. Le P. Six se révéla comme un maître, et, chaque fois qu'il y eut conflit entre les intérêts du gouvernement et les habitants, son intervention auprès des autorités françaises et annamites fut toujours efficace.
    Au point de vue politique, la situation du P. Six fut très délicate pendant la guerre, car il appartenait par son origine au peuple conquis ; et aussi pendant la paix, car son prestige immense inquiétait quelques fonctionnaires ombrageux. Mais, grâce aux directions de ses supérieurs, à sa vive intelligence, le P. Six comprit son devoir et sut l'accomplir, comme le démontrent les distinctions que lui prodiguèrent les gouvernements annamite et français.
    Son action religieuse fut extraordinaire. Les chrétientés placées sous sa direction reçurent des règlements fort sages ; il les fit observer et la population du district de Phat-diêm est aujourd'hui foncièrement chrétienne. Mais ce prêtre modeste fut surtout un bâtisseur. Après avoir doté ses nouvelles paroisses d'églises suffisantes, il rêva d'une cathédrale et son rêve s'accomplit. Avec une originalité de conception qui touche au génie, le P. Six voulut faire autre chose qu'une mauvaise adaptation de l'architecture européenne aux caractéristiques annamites, dont il avait remarqué l'effet médiocre et le goût douteux, et il résolut le problème de l'art religieux local. De même que les styles roman et gothique symbolisent la foi européenne, de même l'église de Phat-diêm longue de 80 mètres, haute de 20, dont les blocs de granit et l'aspect trapu semblent défier le temps, sera le premier type de la traduction architecturale du catholicisme d'après la conception annamite. Lorsque le développement des voies de communication placera Phat-diêm sur les grandes routes d'excursion, cette oeuvre remarquable, aujourd'hui métropolitaine du Tonkin maritime, ne manquera pas d'attirer touristes et connaisseurs par son caractère étrange, la justesse de ses proportions, les dimensions grandioses de ses matériaux.
    On vit se reproduire, pour la construction de cette église, les superbes élans de foi religieuse auxquels nous devons les cathédrales dont nous sommes si fiers. Le P. Six n'avait pas d'argent ; il ne pouvait compter sur les libéralités du protectorat, et d'ailleurs ne songea pas à les demander. A son appel, les chrétiens donnent librement leurs piastres, leur temps, leur travail ; les « païens » eux-mêmes, suivant un exemple fréquent en Extrême-Orient, les aident par reconnaissance pour les bienfaits dont le Cô Sau avait comblé la région. Les engins mécaniques puissants manquaient ; on ne connaissait que la force des buffles et des hommes, le levier, les cordes en rotin, les échafaudages en bambou ; la Montagne et la forêt qui devaient fournir les matériaux étaient loin. La tentative semblait folle ; en dix ans, elle était exécutée.

    A sa mort, en 1899, il demanda par humilité d'être enterré hors de son église, devant la porte. Les chrétiens, dont il fut le bienfaiteur, les Français, dont il fut l'ami et qui viennent parfois lui donner un souvenir, foulent aujourd'hui les restes du Cô Sau, banni par Tu-duc pour sa religion, pauvre prêtre annamite mort ministre honoraire des Rites, délégué royal (Kham-sai) pour le Ninh-binh et le Thanh-hoa, commandeur du Dragon de l'Annam, officier de la Légion d'honneur.
    En songeant à ces personnalités façonnées par l'enseignement catholique, aux innombrables indigènes qui sont morts, comme d'autres peut-être mourront, pour la foi des Français, à la rareté des renégats, à la fidélité constante, au dévouement absolu des chrétiens pour leurs pasteurs, on doit déclarer admirables les hommes qui font naître et développent de pareils sentiments chez un peuple matérialiste, sans l'appât des récompenses de ce monde, sans l'appareil imposant de la puissance politique avec son cortège de canons et de soldats, rien que par le charme d'une vie exemplaire et d'une persuasive douceur.
    Le christianisme est, là-bas, une force qu'il est puéril de nier, qu'il serait criminel de proscrire, qu'il serait sage d'utiliser. Aucun évêque, aucun missionnaire ne réclame des privilèges ; ils désirent seulement le droit commun à tous les Français et la tolérance religieuse, la bienveillance qu'on témoigne aux non chrétiens. Mgr Puginier, qui se connaissait en Annamites, affirmait que la pratique officielle de ces sentiments suffirait pour donner un extraordinaire élan à la propagande catholique agissant dans le respect de la liberté de conscience, pour faire, en trente ans, de l'Annam, un pays chrétien, séparé par sa foi du reste de l'Asie, où l'influence de la France pourrait défier les intrigues étrangères et les vicissitudes de l'avenir. Mais l'époque actuelle est, bien moins encore qu'aux jours de la conquête, favorable à la réalisation de ce patriotique projet. On disait alors avec Paul Bert : « Il faut se servir des missionnaires mais ne pas les servir » ; aujourd'hui, la première partie elle-même de ce précepte semble indigne d'un véritable esprit civilisateur. Nos dirigeants poursuivent, en IndoChine, la chimère de la laïcisation à outrance ; elle coûtera cher aux budgets, fera disparaître, sans les remplacer, une grande partie des oeuvres d'instruction et d'assistance dont profitaient tous les indigènes, et réjouira les non chrétiens par le spectacle de nos dissensions et de notre ingratitude. Si nous perdons, par nos fautes, l'affection et le dévouement de notre clientèle naturelle, le bloc d'un million de catholiques, sur lequel nous pouvons encore nous reposer, se désagrégera peu à peu. Sans autre appui dans le pays qu'un loyalisme factice qui ne résistera pas à la surenchère des promesses, aux mirages tentateurs d'une insurrection, nous nous présenterons désunis devant une Asie qui se réveille et prend conscience de sa force. Et les indices troublants qu'ont notés de nombreux observateurs, ainsi que le sentiment de notre sécurité, doivent nous faire enfin comprendre que l'anticléricalisme est moins que jamais un article d'exportation.

    PIERRE KHORAT.
    1913/243-250
    243-250
    Vietnam
    1913
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