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Paul Khiem Clerc minoré, élève du grand séminaire de Phu-Cam : La maladie 2 (Suite)

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Paul Khiem Clerc minoré, élève du grand séminaire de Phu-Cam PAR M. CADIÈRE Missionnaire apostolique (SUITE) La maladie
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Paul Khiem

    Clerc minoré, élève du grand séminaire de Phu-Cam

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire apostolique

    (SUITE)

    La maladie

    C'est vers le commencement de décembre 1894 que la maladie se déclara. Il eut d'abord quelques petits crachements de sang qu'il cacha soigneusement à ses confrères, même lorsque ceux-ci, inquiets de sa pâleur, lui demandaient s'il n'avait pas éprouvé quelques accidents. Le mal faisait de rapides progrès. L'élève demanda bientôt à aller voir le docteur de la résidence et à suivre le traitement ordonné à un élève du petit séminaire atteint, lui aussi, d'une maladie de poitrine. On le lui accorda. Le docteur reconnut des lésions assez graves dans les poumons. Paul, dispensé de toute étude et du chant depuis le commencement de la maladie, faisait tous les jours une promenade dans les environs. Quelques jours avant Noël, il était allé rendre visite à un ami du voisinage. Il avait plu, les chemins étaient détrempés, bien souvent il fallut. Traverser, pieds nus, de grandes flaques d'eau et de boue. Le voyage détermina un violent crachement de sang qui eut lieu dans la nuit de l'avant-veille de Noël. Toute la nuit, la maison fut sur pied.

    MARS AVRIL 1904 — N° 38.

    Nous vîmes de suite la gravité de l'accident. Si les crachements de sang se reproduisaient, c'était la mort à bref délai. Les moyens humains étaient inutiles. Après en avoir conféré avec mon supérieur, profitant du moment où les élèves étaient réunis à la chapelle pour l'examen particulier, je leur dis la gravité de l'état de leur confrère, le défaut de moyens humains pour le guérir, la puissance de la Vierge Immaculée de Lourdes ; nous allions donc tous nous jeter aux pieds de la Bonne Mère, « la très Haute Dame Marie » comme disent les Annamites, pour la prier de rendre la santé à Paul Khiêm, si telle était la volonté de Dieu. Les séminaristes se mirent résolument à l'oeuvre ; dès les lendemain, jour de Noël ils communièrent pour le malade. La nuit de Noël se passa sans incident. Paul put communier à la chapelle à la messe du jour, mais il était épuisé. Je lui portai de l'eau de Lourdes dans la journée. Il devait en boire pendant que les élèves feraient une neuvaine à Notre Dame.
    La Sainte Vierge sembla vouloir se laisser attendrir par nos supplications. Le 31 décembre j'écrivais au supérieur du petit séminaire: « La Bonne Mère est en train de faire son miracle. Le malade est mieux. Le second jour de la neuvaine, après un fort crachement de sang, on lui a donné le saint Viatique ; le troisième jour, au soir, après un vomissement de sang plus violent encore, on lui a administré l'Extrême-onction ; le quatrième jour, pas de crachement de sang ; le cinquième, un peu seulement, hier, rien ; aujourd'hui rien non plus ; c'est la Bonne Mère qui a fermé les plaies des bronches. Tout n'est pas fini, il y a bien encore quelques petits caillots de sang, mais Marie achèvera son oeuvre et donnera au malade assez de santé et de forces pour faire un prêtre, car c'est pour cela que l'on a commencé la neuvaine».
    De fait, la Sainte Vierge semblait devoir se laisser fléchir et par la ferveur des élèves, et par les bonnes dispositions du malade, et par les circonstances qui rendaient sa guérison humainement très utile, sinon nécessaire. Dès que les crachements recommençaient, une partie des séminaristes couraient à la chapelle pour implorer Marie tandis que les autres restaient auprès du malade et le soignaient avec un dévouement admirable. Paul, au milieu de ses crises, plaçait tout son espoir en Dieu : « Priez, n'est-ce pas ? » disait-il à ceux qui le soignaient. Il s'unissait aux prières que l'on récitait autour de lui, aux pieuses invocations qu'on lui suggérait ; il baisait son crucifix. Le psaume Miserere était la prière qu'il affectionnait, ainsi que les invocations à Marie. Regina virginum, ora pro me ; cet appel, que je lui ai entendu plusieurs fois adresser à la Bonne Mère avec instance, dénote l'ardent désir qu'il avait de se vouer à Marie par le voeu du sous-diaconat, et le soin qu'il prenait déjà à se préparer, par une pureté angélique, à ce pas décisif. Il avait une confiance d'enfant en la Bonne Mère. Bien souvent, au milieu de ses crises, il me faisait signe de lui faire avec de l'eau de Lourdes, le signe de la croix sur le front ; il mêlait de cette eau à toutes ses potions, persuadé que le salut, s'il devait venir, ne viendrait que de là, et qu'à la Bonne Mère il appartenait de rendre efficaces les prescriptions du médecin : — « Khiêm, est-çe que tu as confiance en la Sainte Vierge? Lui demandai-je parfois. — Oh ! Oui, beaucoup, Père ; c est elle seule qui peut me guérir ! — La Bonne Mère de Lourdes est bien connue en France où elle fait beaucoup de miracles ; mais ici, elle l'est bien peu, tu devrais lui promettre, si elle te guérit, de traduire un des livres français qui publient ses louanges. — Très volontiers, Père ; mais il faut que j'en parle « au père de mon âme » d'abord ; s'il me le permet, je le promettrai».
    Le dernier jour de la neuvaine, comme pour mettre notre confiance à l'épreuve, il y eut un nouveau crachement de sang. Ce fut le dérayer. A Phu-cam, sa paroisse natale, à Tho-duc, où résidait sa mère, au petit séminaire d'An-ninh, on priait. Plusieurs confrères des environs avaient promis des prières pour lui ; l'un d'eux m'écrivait qu'il avait fait une promesse à la Sainte Vierge, si Elle guérissait le cher malade. Tout fut inutile. Le fruit était déjà mûr pour le ciel. Notre Seigneur voulait transporter dans son Paradis cette jeune fleur d'Annam, de peur que la malice du monde ne la souillât. Le malade s'affaiblit de jour en jour davantage. « La maladie suit son cours ordinaire », disaient ceux qui s'y entendaient, tandis que d'autres continuaient à espérer en la bonté de la sainte Vierge.

    ***

    Dès le début de la maladie, on avait fait appeler le médecin ordinaire de la maison, «maître ès médecine » comme l'appellent les Annamites, qui jouit d'une grande réputation dans les environs. Mais après que nous eûmes consulté le docteur de la Résidence, et que celui-ci nous eut gracieusement envoyé des potions pour arrêter les crachements de sang, le malade abandonna la médecine annamite. Sur ces entrefaites, le docteur français fut obligé de s'absenter pour quelque temps. Alors, sur les instances de la famille, on fit appeler un vieux médecin annamite, païen, le maître Binh, dont la renommée s'étendait au loin. On allait le chercher en barque, les infirmiers l'introduisaient avec de grandes marques de respect dues à son âge et à sa science : « Eh bien », lui demande-t-on un jour qu'il avait minutieusement et longuement tâté le pouls au malade, au bras gauche, au bras droit, au pied gauche et au pied droit, « Eh bien, comment trouves-tu le malade ? — Oh ! Père, le coeur est corrompu, le feu, l'air chaud est très abondant, il n'y a plus guère d'espoir ! » La réponse fait voir que ce vieux docteur, s'il était fort pour déchiffrer les caractères, en revanche ne s'entendait pas beaucoup à ce qui se passe dans le corps de l'homme. D'ailleurs, soit qu'il n'osât pas entreprendre la guérison du malade, soit que ce dernier n'eût pas confiance en lui, il eut le bon esprit « de courir » suivant l'expression annamite, c'est-à-dire de renoncer à voir le malade. Successivement, on en fit appeler deux autres, qui, tous, dès les débuts, se faisaient fort de guérir Paul en quelques jours. « Combien n'en avaient-ils pas guéri d'autres, et de plus malades que lui ! » Ils ne doutent de rien, les médecins annamites ! Mais, peu à peu, ils perdaient de leur confiance ; le malade, qui avait espéré un instant, qui avait senti l'efficace de la médecine pendant quelques jours, se prenait à douter, et, sur les instances des parents, demandait à voir un autre médecin. Le dernier qui l'a soigné, le maître Huy, était un de ses parents, qui certainement s'est donné beaucoup de peine, mais n'a pas mieux réussi que les autres.
    Cette confiance, que paraissait avoir Paul Khiêm en l'habileté des médecins, était plutôt le fait de ses parents et des élèves que de ses propres dispositions car, comme je l'ai dit, plusieurs fois il m'a répété que les remèdes ne lui faisaient rien, que la Sainte Vierge seule avait assez de puissance pour le guérir. Le remède dans lequel il avait le plus de confiance, après l'aide de Marie, c'était le beau temps. Il aimait les beaux jours, le beau, soleil, l'air pur, car ces jours-là, il allait mieux. Alors, on portait son lit sous la véranda du dortoir, en vue du jardin, et il se sentait revivre. Je lui citais un jour l'exemple d'un vertueux scolastique de la Compagnie de Jésus, à qui, sur son lit de mort, on parlait du printemps et des fleurs, et qui répondit : « Oh ! Frère, le printemps et les fleurs de la terre, je ne les verrai plus ; mais le printemps du ciel, les fleurs du ciel, je les verrai toute l'éternité ! » — Paul comprit et sourit, se soumettant à la volonté de Dieu.

    Ce sourire mélancolique de résignation et d'abandon à la volonté de Dieu, de sainte paix de l'âme, il l'avait toujours sur les lèvres lorsqu'on allait le voir : « Eh bien, Khiêm, comment vas-tu aujourd'hui ! — Oh ! Père, je souffre bien, je ne puis pas me coucher, je suis bien fatigué d'être toujours assis. — Mais Notre Seigneur a bien plus souffert que toi, lors de sa Passion : voyons, offre-lui un peu tes souffrances ! » Et Paul souriait. Une autre fois: «Père, j'ai peur : cette nuit, je vais encore cracher le sang peut-être. — Allons, pense un peu à Notre Seigneur, qui, lui aussi, a eu peur au Jardin des Olives en pensant à ce qu'il allait souffrir. Unis ta peur à la sienne ». Et le malade souriait, faisant un acte d'offrande et d'union à Jésus souffrant. Vers les derniers jours de sa maladie voyant que les forces l'abandonnaient de plus en plus, qu'il ne pouvait presque plus faire aucun mouvement, il était devenu tout triste. Je le lui faisais remarquer : « Voyons, sois joyeux, accepte de bon coeur la volonté de Dieu. — Mais oui, Père. — Non, ce n'est pas vrai, en disant ce oui, tu es tout triste ; sois joyeux franchement, sois content franchement ». Etil me répondait encore par un sourire qui, certainement, partait du fond du coeur et montrait les dispositions de son âme. Heureux ceux qui peuvent conserver ce sourire au milieu des souffrances et des ennuis de la vie ! J'allais le voir bien souvent et dans tout le temps de sa maladie, c'est-à-dire pendant près de deux mois, je n'ai surpris chez lui que deux légers mouvements d'impatience.

    Les derniers jours. — La mort. — Les funérailles.

    Depuis plusieurs nuits, nous le veillions alternativement, allant le voir très souvent, persuadés que le moment fatal allait bientôt arriver. Nous pensions que la sainte Vierge, à qui il avait été consacré dans son jeune âge et que l'on avait tant priée pour lui pendant sa maladie, ne voulant pas le guérir ici-bas et en faire un prêtre, viendrait le chercher dans la journée du 11 février, en la belle fête de son apparition à Lourrdes. Pendant la nuit, il avait été heureux d'apprendre quelle fête on célébrait ce jour-là. Le matin, il reçut encore une fois Notre Seigneur en viatique. A Lourdes, c'est lorsque Notre Seigneur passe dans les rangs des malades dévots à Marie, que s'opèrent les plus nombreuses et les plus éclatantes guérisons. Le matin du 11 février réunissait auprès du malade, dans son coeur même, Jésus et Marie, le Fils et la Mère ; n'allait-il pas se produire un miracle? La journée se passa comme à l'ordinaire. La sainte Vierge laissa à son divin Fils le soin de cueillir cette âme purifiée par la souffrance, et de l'associer à sa prière éternelle dans le ciel. — « Fais attention, lui dis-je, en allant le voir pendant la nuit, on vient de célébrer la fête de la Bonne Mère ; demain c'est celle du Sauveur». Paul pria avec plus de ferveur : il ne dormit pas de toute la nuit. Le lendemain, vers onze heures et demie du matin, on vint appeler le Père supérieur en toute hâte. Le visage du cher malade, déjà si amaigri, si défait, avait changé tout à coup sous l'action de la. Souffrance. Sou corps commençait à s'agiter convulsivement. C'était l'agonie qui commençait. Son directeur lui donna aussitôt la bénédiction apostolique in articulo mortis, il la reçut bien pieusement, avec toute sa connaissance, qu'il a gardée presque jusqu'au bout.
    Monseigneur, prévenu, accourt et donne sa bénédiction au mourant. Autour de son lit, les élèves répondent aux prières des agonisants. Sa mère, debout à côté de lui, pleure silencieuse- ment. L'agonie continue, la souffrance devient plus aiguë, le corps se raidit, les membres s'agitent convulsivement, les glaires s'amassent dans la poitrine, le malade n'a plus la force de les rejeter, la respiration devient entrecoupée, on sent que le souffle va s'échapper de cette bouche entr'ouverte ; cependant l'âme de Paul continue de s'unir aux prières et aux oraisons jaculatoires qu'on lui suggère, on le remarque clairement aux mouvements de la tête et des yeux lorsqu'on lui parle, jusqu'à ce qu'il paraisse avoir perdu connaissance. A 1 heure 10 de l'après-midi, quelques longs soupirs, deux ou trois légers soulèvements de la poitrine, Dieu jugeait l'âme de Paul. Les élèves à genoux autour du lit priaient les anges, tous les saints « d'accourir, de prendre cette âme, et de l'offrir aux regards du Très-Haut ». Ils priaient « le Christ de la recevoir, lui qui l'avait appelée », et le Supérieur « confiait à Dieu l'âme de son serviteur Paul, afin que, mort à ce monde, il vécût pour le Seigneur » ; il priait Dieu « au nom de son indulgente et miséricordieuse bonté, d'effacer les péchés que lui avait fait commettre la fragilité de la nature humaine ».
    « Ce n'est pas un De profundis qu'il faut réciter, disait Monseigneur qui avait assisté à l'agonie et à la mort, c'est un Te Deum ; nous avons un protecteur de plus au ciel ! » C'est le sentiment qui dominait en nous tous après ce spectacle si consolant : tous, nous désirions mourir comme ce séminariste ; tous, nous étions pénétrés d'une sainte joie à la pensée qu'il serait bientôt associé au choeur des anges et des saints, pour chanter éternellement les gloires du Bon Dieu, et que, de là-haut, il intercéderait pour ceux qui l'avaient aimé ici-bas, ses maîtres et ses condisciples, et pour les bienfaiteurs qui l'avaient aidé pendant tout le cours de ses études.
    Le lendemain, après la messe solennelle et l'absoute chantées au séminaire, on a conduit le corps du défunt à sa dernière demeure. Les parents avaient désiré qu'on le portât d'abord à l'église de la paroisse de Phu-cam, où il était né. Le cercueil fut placé sur deux grandes barques réunies ensemble ; les rameurs, tous parents du défunt, le turban blanc sur la tête en signe de deuil, ramaient en cadence, au son de deux bâtonnets que l'un d'eux frappait l'un contre l'autre ; la mère, vêtue de l'habit de deuil, grande robe blanche à larges manches, sans ourlets, pleurait derrière le cercueil. Puis, venaient la barque portant les séminaristes, et six ou sept autres barques portant les chrétiens ; au bruit des rames se mêlait le chant des prières des mous avec leur refrain touchant : « Seigneur, effacez les péchés de Paul ; Seigneur, ayez pitié de Paul ! »
    Après l'absoute donnée dans l'église de Phu-cam, le cortège s'est dirigé vers la Plaine des Tombeaux, vaste nécropole située au sud de Hué, où païens et chrétiens dorment côte à côte leur dernier sommeil.
    Maintenant, un modeste tertre en terre battue recouvre les restes de Paul Khiêm. Autour de lui dort une immense multitude de peuple de tout âge, de toute condition. Puissent-ils tous, ou du moins la plupart, au jour du réveil général, trouver place comme lui à la droite du souverain Juge !

    1904/81-87
    81-87
    Vietnam
    1904
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