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Paul Khiem Élève du grand séminaire de Phu-Cam 1

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Paul Khiem Élève du grand séminaire de Phu-Cam PAR M. CADIÈRE Missionnaire apostolique. Un des buts principaux que se proposent les missionnaires de la Société des Missions Étrangères de Paris, c'est de former dans les pays qu'ils évangélisent un clergé indigène.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Paul Khiem

    Élève du grand séminaire de Phu-Cam

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire apostolique.

    Un des buts principaux que se proposent les missionnaires de la Société des Missions Étrangères de Paris, c'est de former dans les pays qu'ils évangélisent un clergé indigène.
    En Orient, aussi bien qu'en Europe, le Bon Dieu sait choisir et former des âmes dignes de recevoir le caractère sacerdotal et de coopérer à la grande oeuvre du salut des hommes. Mais c'est surtout les pays de langue annamite qui ont donné à l'Eglise le plus de prêtres et les meilleurs.
    On a écrit la vie des prêtres formés par les premiers Vicaires apostoliques du Tonkin, et ce n'est pas sans se sentir ému qu'on lit le récit de leurs souffrances et de leurs vertus. Le séminariste dont je raconte l'existence n'a pas pu se dévouer au salut de ses compatriotes; il n'a pas souflert, il n'a pas donné sa vie pour la foi. Je crois cependant que le médaillon où sa douce figure est représentée peut prendre place à côté des portraits de ses aïeux dans la foi : un lis plaît dans un bouquet de roses vermeilles.
    Les missionnaires qui ont travaillé à former de telles âmes n'ont pas perdu leur peine aux yeux de Dieu et des hommes. Puissent tous les élèves des séminaires du Tonkin et de la Cochinchine ressembler à Paul Khiêm pendant leurs années d'études, puissent-ils tous devenir de saints prêtres.

    Naissance et premières années.

    Paul Khiêm naquit à Phu-cam, chrétienté des environs de Hué, l'année Mâu-thin, qui correspond à notre année 1868. Son père, Pierré Huy, exerçait l'art de la médecine, et, par conséquent, occupait une situation distinguée et jouissait d'une modeste aisance. Sa mère Anne Tinh, était originaire de Tho-duc, la première en date, peut-être des chrétientés situées aux environs de la capitale, célèbre par la fonderie de canons que les rois Annamites , avec l'aide d'un aventurier Portugais, y avaient installée dans la première partie du XVIIe siècle. Par son père originaire de Phu-cam, Paul se rattachait à la famille du capitaine Paul Buong, le plus célèbre de nos martyrs annamites, la plus beaux figure parmi ces vaillants témoins de la foi, décapité par les ordres de Minh-mang le 23 octobre 1833, aujourd'hui déclaré Bienheureux.
    Paul avait une soeur aînée qui entra plus tard au couvent et fut massacrée par les rebelles en 1885. Son père et sa mère eux-mêmes avaient confessé la foi, et, lors de la dispersion des chrétiens, on avait gravé au fer rouge sur leurs tempes les deux caractères infamants Ta-dao, « religion perverse », que tant de nos chrétiens portent encore aujourd'hui avec fierté.
    Vers l'âge de deux ou trois ans, Paul suivit ses parents à Truôi, chrétienté florissante à 4 heures de marche au sud de Hué.
    Quelques années plus tard, en 1883, cette chrétienté était presque anéantie par les lettrés, et les chrétiens versèrent leur sang pour la foi avec un courage digne des martyrs de la primitive Eglise. Lorsque Paul y alla, tout était tranquille. Il passa là quatre ou cinq ans. Je ne puis citer aucune date précise à cause de l'horreur que les Annamites ont de la chronologie : bien rares sont les dates dont ils conservent le souvenir C'est à cette époque que se rattache un fait que Paul a plusieurs fois raconté à un de ses amis : Pendant une nuit, le tigre, comme il arrive souvent dans les pays voisins de la montagne, entra dans la basse-cour de la maison, il emporta un cochon. Toute la famille dormait dans la maison principale. A cette occasion, les parents de Paul, pour remercier Dieu de ce qu'il avait protégé leurs enfants, auraient consacré leur fils à la sainte Vierge pour qu'elle daignât en faire un prêtre, si telle était la volonté de Dieu. Sur ces entrefaites, Paul perdit son père. Sa mère se remaria, et lui fut confié aux soins de son oncle maternel, le Père Buu, vieux prêtre annamite qui desservait alors la chrétienté de Dai-lôc, à deux ou trois heures de marche au nord de Quang-tri. Paul avait 8 ou 9 ans. Il était, comme on dit en Annam, Chu oncle. Les Annamites donnent ce titre honorifique aux personnes dignes d'un certain respect, aux Chinois entre autres ; nos chrétiens, voulant honorer les enfants qui servent les Pères et qui se destinent au sacerdoce, leur donnent ce titre malgré leur jeune âge, de même qu'en France on donne le titre de Père à un religieux ou à un missionnaire imberbe.
    Le Chu est parfois considéré comme l'égal des notables de la chrétienté ; dans les réunions il s'assied sur le même degré qu'eux il est l'homme de confiance du Père, s'occupe de sa chambre, de ses dépenses journalières, prépare la caisse d'ornements que le missionnaire porte toujours avec lui, arrange l'autel, les ornements de la messe, etc ; toutes ces occupations, délicates et pénibles parfois, on le suppose aisément, demandent des vertus et des dispositions que beaucoup n'ont pas. Aussi est-il difficile de trouver un bon Chu.
    Paul, sous la direction de son oncle, s'acquitta très bien de sa charge : son camarade d'alors, aujourd'hui prêtre, en a donné le témoignage. Le rotin, ce grand instrument de correction en Annam, a bien peu souvent imprimé ses traces bleuâtres sur le dos de Paul. Un missionnaire, qui le vit à cette époque, me disait qu'il lui parût très intelligent, très pieux, et qu'il savait déjà beaucoup de caractères chinois, ce qui est le critérium infaillible de la science et de l'intelligence pour les Annamites.

    Entrée au Petit Séminaire.

    Ordinairement, après avoir, servi chez les Pères pendant deux années d'épreuves, les enfants sont envoyés au petit séminaire pour faire leurs études de latin. Paul resta plus longtemps au service de son oncle, et ce ne fut qu'en 1881 qu'il entra au petit séminaire d'An-ninh, le 8 septembre, sous les auspices de Marie. On exige des élèves, à leur entrée, qu'ils sachent lire et écrire le latin et l'annamite. Paul s'acquitta avec honneur des épreuves de ce premier examen, qui fait battre bien des petits coeurs, et couler parfois bien des larmes.
    Le temps que l'on passe au petit séminaire est un temps de bonheur, de sainte joie, d'insouciance ; l'avenir est encore loin et le voile qui le cache ne commence à s'entrouvrir que vers la seconde ou la rhétorique. Le sacerdoce, on l'entrevoit comme le but auquel on tend, mais un but pas très défini, que l'on désire sans bien savoir ce que c'est. La grande affaire du moment, c'est l'étude, la règle de la maison, le jeu surtout. Heureuses années dont chacun se souvient avec bonheur, et qui s'écoulent avec tant de rapidité. Le petit Paul éprouva les mêmes impressions. Il était tout content d'être au séminaire. Pour s'en faire une idée, il suffit de se rappeler la conduite des nouveaux vénus, leur entrain au jeu, leur contentement de trouver tant de camarades, leur joie exubérante, leurs cris, faut-il le dire aussi, leur dissipation, contrastant avec le calme, la dignité qu'affectent les élèves plus âgés, déjà au courant des usages et de la politesse annamites. Mais qui ne sait que, si la vie de séminaire a ses charmes, elle a aussi ses tristesses, ses souffrances, le froid en hiver, la chaleur en été, le silence, le travail qui pèsent parfois bien lourdement sur des épaules de dix à quinze ans. En cela les Annamites sont comme les Français, avec cette différence que les circonstances de lieu, de climat, de race, aggravent les mille petits ennuis de la vie d'écolier. En France, qui dit séminaire dit grande et belle maison, vastes dortoirs, classes et études aérées, hermétiquement fermées et bien chaudes en hiver, grandes cours ombragées où l'on peut se livrer à toutes sortes de jeux. En Annam, on est bien loin d'être installé de la sorte. Le séminaire actuel a fait des progrès : les bâtiments sont plus hauts plus aérées, plus coquets avec leur badigeon de chaux passé sur les murs en terre pétrie ; mais les quelques débris du vieux séminaire qui restent encore font deviner ce qu'était la maison qui a abrité l'enfance de Paul. L'ancienne maison des Pères, qui sert aujourd'hui de salle de récréation aux élèves et qui passe pour une belle maison annamite, ne peut être comparée à rien de ce qui se voit en France, couverte en paille, les murs en planches ou en terre, sans étage bien entendu, basse, sombre, on s'y heurte à chaque pas aux quinze ou vingt colonnes qui soutiennent le toit.
    La chapelle, qui forme maintenant une partie du dortoir des petits, était à l'avenant. Tout le reste a disparu. C'est dans cette maison que Paul passa neuf ans, nef ans d'études pénibles pour un enfant annamite, car pour lui la vie de réclusion est bien plus contre nature. encore que pour un Européen, et de plus, sous le climat débilitant de Cochinchine, le travail de l'esprit, quelque réduit qu'il soit, use les meilleures santés. Pendant la journée, il travaillait dans une étude ouverte de tous les côtés, excepté du côté du nord par où souffle la bise, pauvre étude, hélas ! Tables de bois blanc, avec casier pour mettre les livres ; sol en terre battue ; une misérable lampe fumeuse que l'on allume le soir dans un coin ; inutile de dire que l'on n'étudie qu'en plein jour ; quelques tableaux religieux appendus aux colonnes ; au fond, la statue de la Bonne Mère, qui préside aux études, bénit les efforts des élèves et fait la surveillance. — Pas de maître d'études, on ne s'en est jamais mal trouvé. Un mot par ci par là ; quelque nouveau peu au courant de la règle qui fera un pantin à la place de son thème, mais jamais de désordre, comme des élèves, et surtout des professeurs de France pourraient le supposer. Jamais de feu, pas de fenêtres ni de portes, puisqu'il n'y a pas même de murs : l'hiver, lorsque le vent du nord souffle et que la pluie tombe pendant des semaines et des mois, la température, quoique restant à un degré fort supportable pour les Européens munis de vêtements chauds, devient très pénible pour les élèves habillés seulement d'une cotonnade très mince.
    Paul dût faire alors comme les autres, s'envelopper les oreilles d'un morceau d'étoffe : — les oreilles étant la partie la plus sensible et la plus délicate, paraît-il, d'un Annamite. Et, comme cela ne suffisait pas à réchauffer le reste du corps, mettre les pieds sur le banc, ramasser ses jambes et ses bras en boule, envelopper le tout autant que possible des pans de son habit, et attendre ainsi que le petit tamtam du réglementaire eût donné le signal d'aller sauter, gambader, dégourdir ses membres un peu fatigués par cette position incommode, et rouler une cigarette, car tout le monde fume en Annam. Que de fois, en France, pendant l'hiver, ou s'est consolé des souffrances du jour par la pensée que, le soir venu, on irait s'enfermer dans un lit bien mou, sous des couvertures bien chaudes ; le petit séminariste annamite n'a pas même cette consolation.
    Les murs du dortoir, en bas ne touchent pas le sol, en haut n'atteignent pas le toit, car on construit les maisons en prévision de l'été sans penser à l'hiver ; aussi, quelque soin que l'on prenne de fermer les ouvertures, le vent, le froid, l'humidité circulent à leur aise dans la grande salle. Le lit en planches ou en bambous recouvert d'une simple natte, n'offre rien de la douceur d'un bon matelas, et la natte en jonc qui enveloppe le corps de l'élève n'a pas la souplesse des couvertures en laine qui prennent toutes les formes du corps et ne laissent pas perdre un atome de chaleur naturelle. — En revanche, alors que le petit séminariste de France, entendant la cloche qui l'appelle à cinq heures du matin; est exposé à commettre quelques petits péchés de sensualité ou de paresse, le séminariste. D'An-ninh a vite fait de sauter à bas de sont lit, de plier sa natte, et de remettre son habit de dessus qu'il avait seul enlevé, si tant qu'il eût enlevé, car bien souvent nos élèves couchent avec tous les habits de leur modeste garde-robe.
    Telle est la vie d'hiver.
    L'été, s'il a bien des charmes, entraîne aussi ses ennuis à peine soupçonnés en France : soleil de feu, air étouffant, la sueur suintant par tous les pores, et trempant les habits, l'éventail fébrilement et continuellement agité, impuissant quand même à procurer un peu de fraîcheur.
    En dépeignant la vie d'un écolier annamite, je me suis, je dois l'avouer, placé surtout au point de vue de nos coutumes et de nos usages d'Occident. Bien des choses qui paraissent étranges, pénibles à un Européen, sont toutes naturel les ici. La vie de l'écolier français a bien aussi ses peines et ses misères, plus pénibles peut-être à supporter que celles de l'écolier annamite. Le dernier, en tout cas, mène une vie incomparablement plus douce que les compagnons qu'il a laissés dans son village, juchés sur le dos d'un buffle par la pluie comme par le grand soleil, ou peinant dans les rizières hiver comme été.
    Paul passa par ces épreuves comme tous ses camarades.
    Toutefois, les débuts furent pénibles. Quelques mois après son entrée, les élèves étant allés rehausser de leur présence l'éclat de la cérémonie de l'adoration perpétuelle à l'église de Di-loan, au retour de la cérémonie, Paul tomba malade atteint d'une espèce de fièvre typhoïde qui enlève beaucoup d'Annamites. Bientôt, la gravité de son état décida le supérieur du petit séminaire à lui administrer le sacrement de l'Extrême Onction, et, comme on avait déjà reconnu en lui un très bon élève, le supérieur commença avec toute la communauté une neuvaine pour obtenir de la sainte Vierge la guérison du malade. Paul n'était pas encore mûr pour le ciel, Marie voulait lui fournir l'occasion de gagner plus de mérites en lui demandant le sacrifice de sa vie, lorsqu'il aurait déjà franchi plusieurs degrés du sanctuaire et qu'il semblerait n'avoir plus qu'un pas à faire pour arriver au sacerdoce. L'enfant triompha de la maladie, et maîtres et élèves firent une procession dans le jardin du collège pour témoigner leur reconnaissance à la Bonne Mère.

    Persécution de 1886. — Evénements du Quang-Tri.

    Paul avait quitté son oncle pour entrer au petit séminaire depuis quatre ans lorsque éclatèrent les événements de 1885. Dans la nuit du 4 ou 5 juillet de cette année, les lettrés, sous l'instigation de Thuyêt, ennemi juré des étrangers, et alors régent du royaume, avaient attaqué subitement le Mang-ca, partie de la citadelle de Hué où était la garnison française. Plusieurs officiers et un bon nombre de soldats trouvèrent la mort dans ce lâche guet-apens. Mais après le premier moment d'effroi et de désordre, les nôtres avaient eu le dessus. Thuyêt s'était enfui en toute hâte dans la montagne emmenant le roi avec lui, et donnant partout sur sa route le signal de la révolte.
    Il fallut quelque temps aux lettrés pour s'organiser. Vers la fin du mois d'août, tout était prêt dans la province de Quang-tri : Thuyêt et le roi Ham-nghi, retirés à Cam-lô, place forte située dans la montagne, dirigeaient sous main et les rebelles et les mandarins nommés par le gouvernement provisoire de Hué. Le dimanche, 6 septembre, dans la matinée, les lettrés prof tant de l'enterrement solennel d'un parent du Quan-tuan, ou gouverneur de la province, cérémonie qui avait attiré un grand concours de peuple, s'introduisent dans la citadelle de Quang-tri par petits groupes. A midi, se voyant en nombre suffisant, à un signal donné, ils désarment les sentinelles qui gardaient les remparts et ferment les portes de la citadelle. Ils décapitent le Quan-an, mandarin de la justice qui ne veut pas se soumettre à eux, se saisissent du gouverneur, le lient, et se font remettre tous les sceaux officiels. D'aucuns disent que le mandarin lui-même, au courant du complot, se fit lier pour éviter les soupçons.
    Les rebelles, maîtres de la citadelle, ouvrent les greniers royaux, s'emparent des armes qu'ils trouvent et les jettent aux autres lettrés ou païens, qui s'étaient réunis en grand nombre sous les murs de la citadelle. C'était leur désigner ce qu'ils avaient à faire ; les victimes étaient tout désignées ; c'étaient les chrétiens. La grande paroisse de Co-vuu, située aux portes de la citadelle, était alors dirigée par un missionnaire européen et par le Père Buu, l'oncle de Paul, auquel une longue maladie suivie d'infirmités précoces ne permettait plus de s'occuper tout seul d'un district. Monseigneur l'avait placé là depuis cinq ou six mois à peine. Le missionnaire avait connaissance du complot depuis longtemps. Plusieurs fois, il avait prévenu les deux mandarins de Quang-tri des intentions des rebelles. Mais soit indifférence, soit plutôt parce qu'ils étaient de connivence avec les rebelles, ils n'avaient tenu aucun compte des avertissements du Père. Cependant, à la nouvelle de la prise de la citadelle, les chrétiens, se voyant sans armes, et sachant le sort qui leur était réservé, furent saisis d'une terreur panique. Sans consulter le Père, la plupart des hommes valides s'enfuirent dans la montagne. — Qu'on ne soit pas prompt à leur jeter la pierre, et qu'on se souvienne, de cette réflexion que j'ai entendu faire à plusieurs Pères qui avaient assisté à des scènes pareilles : « Il faut y avoir été, on comprend alors et on excuse beaucoup de choses que l'on pourrait de loin juger sévèrement». Le Père était resté seul. Que faire ? Résister était impossible ; s'offrir aux bourreaux était imprudent et inutile. Il se décide à chercher, lui aussi, son salut dans la fuite. Vers la tombée de la nuit, il s'enfuit dans la brousse avec quelques-uns des chrétiens qui étaient restés. Le Père Buu, accablé par la maladie, sans forces, s'était refusé à le suivre : «Père, nous ne pouvons pas éviter la mort : s'il faut mourir, je préfère mourir au milieu de ma chrétienté. Cependant un quart d'heure environ après le départ du Père, vaincu par les instances de quelques chrétiens, il tente d'échapper à la mort par la fuite. Mais le signal de la révolte avait été donné dans tous les villages. De tous côtés on frappait le tamtam ; les payens armés de serpes et de lances avaient formé le cercle autour de la chrétienté. Impossible de fuir. Effrayé et désespéré, déjà épuisé de fatigue, le curé retourna à son église, résolu à mourir avec son troupeau.
    Les vieillards, les femmes, les enfants qui n'avaient pu s'enfuir restés sans défense dans la chrétienté, étaient venus se réfugier auprès de l'autel et s'étaient barricadés dans l'église. Tout d'abord les payens n'osaient pas approcher, craignant une vigoureuse résistance, mais bientôt, voyant que rien ne bougeait dans le village, ils incendièrent les maisons et se rassemblèrent autour de l'église. Les chrétiens chantaient les prières des mourants. Par deux ou trois fenêtres qu'ils ont enfoncées, les rebelles jettent dans l'église de la paille et des fagots. Ils vont brûler les chrétiens. Pendant ce temps, les païens des environs appellent les jeunes femmes et les jeunes filles chrétiennes : « Viens, leur disent-ils, en les appelant par leur nom, viens, tu resteras dans ma maison, on ne te fera rien, tu seras bien traitée ». Mais ces jeunes martyres, dignes des premiers âges du christianisme, préférant la mort au péché : « Non, répondent-elles, nous ne voulons pas abandonner la religion ; nous sommes avec nos parents, nous mourrons avec eux ! »
    On allume le feu, la flamme jaillit, en un instant elle envahit le monceau de bois et de paille et toute la charpente de l'édifice. Que se passa-t-il alors ? Nul ne lé sait. Un an après, au mois de irai 1886, lorsque le Père chargé du district voulut remuer le monceau de débris qui fut l'église, il trouva dans un coin, dans un espace au milieu des fragments d'ossements calcinés plus. Nombreux en cet endroit, on reconnut quelques lambeaux d'une couverture de laine. On savait que le Père Buu avait une couverture. On peut aisément reconstituer le drame: au moment où les flammes et la fumée avaient envahi toute l'église, les chrétiens durent se précipiter ver le curé se serrer contré lui pour recevoir une dernière absolution, c'est ainsi que mourut l'oncle, le second père de Paul Khiem.
    On me pardonnera cette digression. J'ai voulu raconter le fait pour faire connaître un côté de nos séminaires d'Annam : ce sont des séminaires de martyrs : les élèves qui s'y destinent au sacerdoce, s'ils ne sont pas fils de martyrs, ont presque tous eu quelqu'un des membres de leur famille qui a confessé la foi de Jésus-Christ; plusieurs même ont perdu tous leurs parents pendant les derniers massacres. Le sang de leurs ancêtres est une semence féconde qui germe dans leur coeur et y produit les vertus qui font les bons prêtres : c'est là, sans doute, une des causes qui expliquent le grand nombre de prêtres, et de bons prêtres, que le peuple annamite donne à la sainte Église.

    Evénements d'An-ninh et de Sao bun.

    Paul avait passé les vacances de cette année 1885 en paix.
    Le complot avait été gardé secret ; la révolte ne devait éclater qu'au moment donné. Paul arriva au petit séminaire d'An-ninh quinze jours avant la rentrée fixée au 8 septembre, car il faisait partie du groupe d'élèves qui devaient garder la maison pendant la dernière période des vacances. Il avait donc quitté son oncle lorsque eut lieu la prise de la citadelle de Quang-tri et le massacre de la chrétienté de Co-vuu. Son voyage s'était accompli sans incident. C'est le lundi 7 septembre qu'il apprit la nouvelle de la prise de Quang-tri.
    Ecoutons le Père Supérieur du petit séminaire : « Le lundi 7 septembre, disait-il, dans la lettre qu'il écrivit au Vicaire Apostolique, le lundi 7 septembre nous parvenait la nouvelle de la prise de la citadelle de Quang-tri par les lettrés. C'était en même temps le jour de la rentrée des élèves. Nous rappelant aussitôt les massacres des chrétiens dans la mission de Cochinchine orientale, massacres commencés par la prise des villes et des chefs lieux de province, nous avons vu immédiatement que l'heure de l'épreuve était sonnée pour les grandes et belles chrétientés du Quang-tri. Missionnaires et prêtres indigènes de la Dât-do (terre rouge) rassemblés à Di-loan chez le Père Pro vicaire, ont aussitôt décidé de réunir les chrétiens de la contrée en deux postes plus faciles à défendre et qui pourront se secourir mutuellement : Di-loan et le petit séminaire d'An-ninh. En même temps, nous avons expédié deux barques de mer demander secours, l'une au sud ; Hué, à Votre Grandeur, l'autre au nord, au Père Véry, curé de Sao bun, et aux Français du Quang-binh. Sur cette dernière barque, on a aussi envoyé les séminaristes rentrés dans la journée, pour conserver quelques futurs prêtres au petit troupeau qu'il plairait à la Providence de sauver, si nous devions succomber ».
    Paul Khiêm était du nombre de ces élèves ; de son côté, le Père Héry curé de Sao bun, décrit dans son journal l'arrivée de la petite caravane : « 8 septembre, le Père Thoi de Ba-ngoat (chrétienté à 4 heures de marche du collège d'An-ninh) arrive chez moi. Il est atterré, sans voix, mourant de chagrin. Ses paroisses sont anéanties : les églises et les maisons des chrétiens, il les a laissées en feu... la province de Quang-tri est à feu et à sang ; le district du Père Pro- vicaire n'est plus qu'une ruine ».
    « A 4 heures du soir, une barque inconnue vient jeter l'ancre à Sao bun ; ce sont des réfugiés du Quang-tri et 15 élèves du petit séminaire échappés à la mort que le Père Supérieur me confie. Deux mots de ce Père m'apprennent que des bandes armées sont en vue de l'établissement qu'elles se disposent à envahir. L'incendie s'étend tout autour et les chrétiens sont égorgés à très peu de distance ».
    Aussitôt arrivé à Sao bun, Paul, avec deux de ses camarades alla visiter un de ses parents, le Père Go, curé à Mi-Phux, dans les environs. Il trouva là sa soeur aînée : elle était, comme je l'ai dit, entrée dans la congrégation des Amantes de la Croix, et suivant l'usage, elle était venue, à l'époque des cocons, faire provision de soie pour son couvent, dans cette région célèbre par l'élevage des vers à soie que l'on y pratique en grand. Elle se disposait à retourner chez elle, lorsque la nouvelle de la révolte des lettrés vint l'arrêter et l'obliger à rester au couvent de Mi-phuoc. Quelques jours après, le Père Co descendait à Sao bun avec ses chrétiens et les religieuses du couvent. Au mois de février suivant, après un moment d'accalmie qui lui avait permis de retourner dans sa chrétienté, il fut brûlé dans son église par les païens, lui et un grand nombre de chrétiens et de religieuses parmi lesquelles était la soeur de Paul : c'était deux nouveaux intercesseurs auprès du bon Dieu, deux nouveaux protecteurs, qui, de là-haut, allaient veiller sur le jeune séminariste.
    Pour donner une idée de ce qui se passa à Sao bun, du spectacle que l'enfant eut journellement sous les yeux, des faits auxquels il fut mêlé, il faudrait citer en entier le journal où le Père supérieur du collège raconte le siège mémorable que plus de 4000 chrétiens soutinrent dans cet établissement pendant près de deux mois, presque sans armes, contre les rebelles et tous les païens des environs coalisés. Il faudrait dire les sept attaques des ennemis repoussées grâce à la protection de Marie Immaculée, qui signalait chacune de ses fêtes du mois de septembre par une victoire des chrétiens sur les païens, la vaillance de ces chrétiens pendant le combat, leur ferveur après le triomphe, le zèle et le dévouement des missionnaires et des curés annamites, enfin la délivrance du collège par les soldats français. Le journal a été imprimé dans la brochure qui a pour titre: La Société des Missions Etrangères étrangères pendant la guerre du Tonkin.
    Quelques lignes tirées du journal du Père Héry, publié dans la même brochure, donneront une idée du spectacle qu'offrait la chrétienté de Sao bun où étaient les exilés du petit séminaire.
    Le Père écrivait :

    « 9 septembre. — Ma maison regorge de monde ; l'église elle-même est comble. On voit accourir de tous côtés les chrétiens affolés ; les uns arrivent à pied, les autres en barque, pleurant à haute voix par les chemins sans considérer le danger auquel ils s’exposent en se faisant ainsi reconnaître. Les payens triomphants ricanent en les voyant passer. Je fais distribuer le riz de ma provision. Quand le riz est servi, les enfants seuls peuvent en manger : les parents, oppressés par la douleur versent des larmes.

    « 11 septembre. — Les nouvelles sont des plus mauvaises. Les incendies du Bai-troi et de la Terre Rouge ont terrifié tout le monde. Les chrétiens du sud de la province descendent chez moi. Les prêtres indigènes qui avaient tenu bon jusqu'ici sont obligés de se replier vers Sao bun, faute de chrétiens qui veuillent séjourner avec eux aux différents postes qu'ils occupaient.

    « 13 septembre. — La prière perpétuelle est organisée. Le confessionnal est envahi par ceux qui veulent se purifier, et le banc de la communion par ceux qui se sentent un immense besoin de se nourrir du Pain des forts, qui est aussi le Pain de la suprême consolation... l'îlot de Sao bun est transformé en forteresse. Partout des palissades se dressent assez solides pour nous permettre d'attendre, en cas d’attaque, le secours des Français dont nous sommes distants d'un quart d'heure de marche. Une barque est en permanence au pont prête à se diriger vers la citadelle pour appeler au secours.

    « 24 septembre. — Toutes les ressources sont épuisées, et les bandes armées multiplient leurs attaques. C'est encore une fête de la sainte Vierge, signe que nous ne devons pas périr...
    « Mes chrétiens me conjurent de ne pas les abandonner dans un moment si périlleux, et, d'autre part, de mon apparition au collège peut dépendre la vie des confrères et des chrétiens de la Terre Rouge. Après un Souvenez-vous à N.-D. du BonSecours, je confie mes paroisses aux prêtres indigènes, donne mes instructions pour toute éventualité, et me jette en barque à onze heures du soir.... »
    Pendant tout le temps que dura cette tourmente à An-ninh, comme dans tout l'Annam et le Tonkin, le fait le plus saillant, reconnu par les païens eux-mêmes, a été la protection signalée de la sainte Vierge en faveur des chrétiens. « La sainte Vierge nous a sauvés, disaient les chrétiens à An-ninh ; les païens n'ont pas la Bonne Mère! — « Pendant la première bataille, et pendant celles qui suivirent, l'autel de l'oratoire de N.-D. de Lourdes était illuminé comme aux saluts des grandes fêtes. Tout le monde priait, récitait le rosaire, et les hommes allaient au feu avec leur chapelet passé autour du cou. Une grande image de N.-D. des Victoires était suspendue au sommet de la façade de l'église où jour et nuit les veilleurs battaient du tamtam ; et le soir ors que les ennemis avaient été repoussés, à un signal donné du haut de la tour les litanies de la sainte Vierge chantées en commun rendaient grâce à Marie ».
    Ailleurs, à Cây-gia, dans la mission de la Cochinchine orientale « les païens assurèrent que dans tous les combats livrés aux chrétiens, ils avaient vu d'innombrables légions de petits enfants habillés de rouge et le visage éclatant de lumière combattre à côté des chrétiens. Une belle dame vêtue de blanc se tenait au-dessus de l'église et semblait diriger l'action ».
    La protection de Marie fut universelle. Ne peut-on pas croire aussi qu'elle s'étendit tout spécialement au petit Paul qui avait été consacré à la Bonne Mère dans son enfance et qu'elle avait déjà sauvé une fois de la mort ? Un grand nombre de ses condisciples périrent massacrés par les rebelles, et on est saisi d'une douce émotion lorsqu'en parcourant les registres du petit -séminaire, on voit à côté du nom de certains élèves la glorieuse épithète, — qui est la meilleure des notes, celle-là : massacré pour la foi ! — Paul n'eut pas ce bonheur. Après avoir passé quatre mois au Quang-binh, il rentra au collège avec ses condisciples, vers la Noël de l'année 1885.
    A son arrivée, il trouva les soldats français installés dans plusieurs postes aux environs du séminaire. Le séminaire lui-même n'offrait l'aspect que d'un amas de ruines : « Hier encore, écrivait le Supérieur, nos élèves s'y livraient à l'étude et à la prière dans le calme et la joie et, aujourd'hui que la guerre a passé par là, on voit partout l'empreinte de la misère et de la ruine. De nos maisons il ne reste que les colonnes et les toits. Planches, cloisons, tables et bancs de l'étude, du réfectoire, de la chapelle, lits du dortoir, tout a été porté aux remparts pour arrêter les boulets et les balles... La chapelle du Sacré Coeur, presque achevée, et dont la tour élevée nous a permis de déjouer souvent les projets de nos ennemis, a été criblée par les boulets, et ses matériaux sont dispersés partout pour les besoins de la défense ».
    Malgré la présence des troupes, le pays n'était pas tranquille. A la moindre alerte, les chrétiens échappés aux massacres, se précipitaient dans le séminaire pour y trouver un refuge. Pendant le jour, les quelques élèves qui s'y trouvaient, — une trentaine environ, — dormaient ; pendant la nuit, ils veillaient à tour de rôle soit au sommet de la tour, soit aux remparts. On comprend que dans de pareilles circonstances l'année fut complètement perdue au point de vue des études : ni classes, ni règlement. Les vacances venues, le Père Supérieur, vu l'état du pays encore troublé, ne permit pas aux élèves de s'en retourner dans leurs familles. Ce ne fut qu'au mois de septembre 1886, lorsque le calme se fut rétabli, du moins aux environs du collège, que les cours recommencèrent.

    Qualités et vertus de Paul Khiêm.

    Naturellement intelligent, réussissant dans toutes les branches de ses études, connaissant parfaitement le chant, jouant assez bien de l'harmonium, avec cela possédant les qualités du coeur qui font distinguer un élève et font qu'on l'aime, Paul Khiêm ne pouvait manquer d'être en vue dans la communauté. Pendant presque tout le temps qu'il passa au séminaire, il exerça les fonctions d'organiste et de sacristain. Il s'acquitta de ces deux charges pénibles et délicates autant que consolantes, le dernier surtout, avec zèle et dévouement
    Il jouissait de l'estime et de la confiance de ses maîtres, mais les marques par lesquelles on les lui témoignait n'enflèrent pas son orgueil.
    L'Annamite est ainsi fait — et il ressemble bien un peu à l'Européen en cela, — que dès qu'il se voit supérieur aux autres, ne fut-ce que de l'épaisseur d'une brique, par un habit de soie ou par une culotte neuve, il ne voit plus que lui, et méprise les autres. Paul Khiêm fut fidèle à la signification de son nom — Khiêm, l'humble — et sut éviter l'écueil où se perdent tant de jeunes gens dans l'âme desquels la vertu n'a pas jeté de profondes racines. Sans doute, il savait que le bon Dieu avait été libéral envers lui des dons de la nature et de ceux de la grâce, mais ce sentiment de soi-même dont la véritable humilité n'exige pas l'anéantissement, ne produisait en lui ni hauteur ni dédain. Il sut toujours conserver une simplicité et un sourire, indices certains de la vertu. Plus tard, lorsque au grand séminaire, on l'écartera pour l'éprouver, des charges qui mettent en vue et font sortir de l'ordinaire, lorsqu'on affectera de le traiter comme un autre pour voir si vraiment il est digne de la grande faveur qu'on veut lui faire, à savoir de l'ordonner prêtre un an avant l'époque ordinaire ; alors, sans, doute, il souffrira ; son directeur le remarquait bien ; mais il restera toujours bon et affable, sans bouderie ni mauvais esprit. Une de ses fonctions était, je l'ai dit, de tenir l'harmonium et de chanter pendant les offices. Le talent que supposent ces fonctions n'est pas donné à tout le monde. Heureux ceux qui l'ont reçu du bon Dieu ! Le petit Khiêm était un de ces privilégiés ; aussi, bien souvent, sa voix s'élevait, claire et vibrante, sous la « paillotte » qui servait alors de chapelle.
    Je signalerai une qualité de son chant: Il chantait avec coeur.
    Ce témoignage lui vient de la soeur supérieure de la Sainte Enfance de Hué, où, plus tard, il allait chaque dimanche jouer de l'harmonium et chanter pendant le salut du Saint-Sacrement. C'est un éloge quia son prix dans la bouche d'une personne vouée aux oeuvres de charité dans les missions depuis près de trente ans, et qui brûlant de l'amour de Notre Seigneur, sait deviner cet amour partout où il se trouve. Paul faisait passer dans sa voix l'amour du bon Dieu qu'il avait dans le coeur. N'est-ce pas se conformer parfaitement à l'esprit de l'Eglise ? Que de gens qui chantent des lèvres seulement, proférant des paroles d'amour et de louanges qu'ils ne goûtent pas au fond de leur coeur !
    Il me vient à l'esprit de nombreux passage où saint Paul nous recommande de chanter non seulement avec la langue, mais du fond du coeur : Implemini Spiritu Sancto... cantantes et psallentes in cordibus vestris Domino. Soyez remplis de l'Esprit Saint, chantant et psalmodiant du fond du coeur à la gloire du Seigneur. — Et ailleurs : Verbum Christi habitet in vobis abundanter,... in gratid cantantes in cordibus vestris Deo. Que la parole de Dieu habite en vous avec plénitude,... chantant en actions de grâces du fond de vos coeurs, à la louange de Dieu. Au jugement de l'Apôtre, cette louange partant du coeur de Dieu est le signe que la « paix du Christ triomphait dans l'âme » de Paul que « le Saint Esprit remplissait son coeur ; » que « la parole du Christ habitait en lui avec plénitude, » c'est-à-dire qu'il la méditait au fond de son coeur. Quoi d'étonnant après cela qu'il chantât, comme dit l'Apôtre, in grantiâ, ce qui peut très tien s'entendre, dit un commentateur « avec grâce, avec élégance, de manière à produire en lui et dans ceux qui l'écoutaient l'amour de Dieu et la joie surnaturelle qui en découle ».
    Avoir du coeur ! Si en France, on pèche parfois par excès sur ce point, il n'en est pas de même en Annam, bien loin de là ! La langue, que l'on a dit être « l'âme immortelle d'une nation », « l'incarnation du génie d'un peuple », nous montre, en cette matière, lé peuple annamite sous un jour peu favorable. Sans doute, il y a bien quelques expressions où le mot coeur est heureusement employé, mais dans combien d'autres cas ce même mot, qui entre dans nos locutions français, est remplacé, dans les locutions annamites correspondantes, par le mot ventre. Le signe du dévouement, du sacrifice, remplacé, par celui de l'égoïsme ! grâce à Dieu, l'esprit de zèle, le dévouement, la reconnaissance ne sont pas inconnus en Annam, quoique ces états d'âme se manifestent parfois d'un manière autre qu'en France, ils existent quand même ; Paul Khiêm était bien cloué de ce côté. La grâce du bon Dieu opérait en lui.
    Il ne s'est jamais laissé aller à ces amitiés particulières qui sont le fléau de tant d'enfants, et où tant de bonnes volontés et de bonnes dispositions vont misérablement échouer, rendant parfois inutiles pour la vie, des hommes qui ne demandaient qu'à se dévouer au salut des âmes et à la gloire de Dieu. Les témoignages de ses compagnons d'études sont formels sur ce point : Il était plus « habitué » à moi, me disait un de ses condisciples, né dans le même village, qui avait servi le même curé, et qui avait conservé avec lui, cela se comprend, des relations plus intimes ; il était plus habitué à moi qu'aux autres, peut-être ; mais il n'avait pas d'amis particuliers. Il nous aimait tous et nous limions tous bien ». Il conservait un affectueux souvenir pour ses anciens maîtres et leur écrivait dans les grandes circonstances. Sur son lit de mort, après un de ces terribles vomissements de sang qui nous faisaient craindre de le perdre subitement, après avoir demandé pardon à ses maîtres venus auprès de lui pour l'assister, il eut un souvenir pour les Pères du petit séminaire, spécialement pour le Supérieur qui l'avait beaucoup aimé, nous priant de leur demander pardon en son nom, et de leur dire de ne pas l'oublier devant le bon Dieu. Le même Père, lorsqu'il eut appris la maladie de son ancien enfant spirituel, m'écrivit de lui dire qu'une fois là-haut, il se souvînt de ceux qui l'avaient aimé ici-bas. Je fis la commission et le cher malade me répondit qu'il y penserait avec un sourire qui semblait indiquer que la recommandation était inutile. Sur les derniers jours de la maladie, alors que les forces l'abandonnaient de plus en plus, il voulut changer de médecin et prendre un de ses petits cousins que ses parents ne voulaient pas, le trouvant trop peu habile. Il le regrettait beaucoup : « Il n'est pas fort, disait-il, c'est vrai, mais il a du coeur, il a bonne volonté, peut-être me guérirait-il ! » Il ne savait pas encore qu'il est des malheurs que l'amour ni le dévouement de l'homme ne peuvent prévenir.

    JANVIER FÉVRIER 1904. — N° 37

    Telle fut la vie de Paul au séminaire, pieuse et tranquille. Il y acquérait les vertus et la science requises pour qu'il pût un jour emplir le ministère sacerdotale ; il avait beaucoup de condisciples; il y en avait d'aussi intelligents que lui ; d'autres qui avaient, comme lui, bonne volonté, et qui s'appliquaient de tout leur coeur à leurs devoirs d'écoliers. Mais un fait digne de remarque, c'est que tous, soit à un moment soit à l'autre de leur vie d'écolier, ont faibli sur un point ou sur un autre, ont commis quelque faute, bien légère parfois, mais suffisante pour leur attirer, au moins momentanément, des réprimandes sévères, ou même la mésestime de quelques-uns de leurs maîtres ou des autres Pères qui les ont connus. Chez Paul, rien de semblable. Sans doute, comme tous les enfants, il a dû faire et il a fait quelques légers accrocs à la règle du petit et du grand séminaire. — Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! — Mais jamais il n'a offensé ses maîtres ou les autres Pères en matière grave ; jamais on n'a eu à lui reprocher de manquements graves soit à la règle, soit aux convenances.
    Durant tout le cours de ses études, comme après sa mort, tous ont été unanimes à reconnaître son bon caractère, sa bonne volonté, et sa vertu. C'est un témoignage qui a sa valeur ; sans doute, il ne suffit pas pour faire d'un homme un saint, mais il n'en est pas moins d'un grand poids, si l'on réfléchit qu'il est parfois bien difficile de contenter tout le monde

    Visite du roi Dong-khanh au petit séminaire.

    Un seul incident vint encore troubler la monotonie des années d'étude que Paul Khiêm passa au petit séminaire. C'était vers 1887 ; le roi Dong-khanh eut quelques velléités de renoncer à la vie efféminée des rois d'Annam ses prédécesseurs. Il voulut sortir de son palais, se montrer au peuple, pacifier les provinces encore troublées. Il résolut donc de faire un voyage jusqu'à Dong-hoi, capitale de la province du Quang-binh. Il passa Cho-huyen, à dix kilomètres du séminaire. Les Pères avaient été invités à dîner par les officiers français qui suivaient le roi. Au dessert, une idée traversa l'esprit de l'un de ces messieurs : si l'on conduisait le roi au séminaire ! Cela ferait bonne impression dans le pays : les païens comprendraient qu'il faut faire la paix avec les chrétiens que le roi daignait visiter.
    Sitôt dit, sitôt fait. Le roi arrive au collège. On le reçoit en grande pompe. On avait dressé un trône dans la salle principale ; un fauteuil, une petite table recouverte d'un tapis ; tout ce que l'on avait trouvé de plus beau. Les Pères vinrent saluer le roi avec les officiers ; puis toute la maison, élèves et chrétiens vinrent successivement faire les cinq grandes prostrations prescrites par le rituel. Pendant ce temps, les serviteurs du roi avaient sorti une petite glace et l'avaient posée sur la table devant Sa Majesté. Cette glace accompagnait toujours Dong-khanh. Il l'avait constamment devant les yeux, et, là, il contemplait son auguste personne. Il passait des heures entières à cette noble occupation. Le roi ne quitta pas son fauteuil de toute la journée. Le soir, on apporta l'harmonium de la chapelle et le petit Khiêm joua quelques airs. L'enfant et la musique plurent au roi. Il voulut sur-le-champ acheter l'instrument. On eut toutes les peines du monde à le faire renoncer à son caprice, sous prétexte que l'harmonium n'était pas digne de Sa Majesté, qu'on en ferait venir un plus beau de France etc. Le roi agréa les excuses et voulut témoigner son contentement. Il fit un signe : « Hoang !» Hoang était son interprète familier, un prêtre de la mission voisine qui, malgré les honneurs auxquels il a été élevé, s'est toujours montré irréprochable et qui, aujourd'hui, déchu de ses grandeurs passagères, s'occupe d'une paroisse avec zèle et dévouement. Hoang s'avança et se prosterna devant le roi. Dong-khanh voulait donner aux Pères cent piastres pour les chrétiens de la paroisse ; mais il ne les avait pas en ce moment. Il les emprunta donc aux Pères du collège pour les donner au Père chargé de la chrétienté. C'est une manière qui, chez un roi, paraîtrait singulière en France ; à An-ninh, personne ne s'en étonna. — Ajoutons que le roi fut fidèle à rendre la somme empruntée. A tous les missionnaires présents, il donna en outre une grande sapèque d'or, aux prêtres indigènes un sapèque plus petite et un diplôme ; aux élèves, quatre ou cinq caractères tracés de son pinceau royal. A la fin de la journée, on présenta au roi une feuille où étaient relatés les événements de la journée, et Dong-khanh y apposa sa signature. Après cette visite du roi, qui fut un véritable événement pour le séminaire tout rentra dans l'ordre, et Paul acheva ses études de philosophie.

    Le Grand Séminaire

    C'est au mois de septembre, le jour de la Nativité de la Sainte Vierge, que Paul Khiêm entra au grand séminaire. C'est un grand pas que celui que l'on fait pour franchir le seuil de cette maison où l'on se prépare directement au sacerdoce. En Annam, comme en France, il en effraye plus d'un. Pour Paul, l'entrée au grand séminaire était la suite, le complément nécessaire des longues années qu'il avait passées à An-ninh. D'ailleurs pas un de sa classe ne fit défaut ; ils étaient huit philosophes à An-ninh ; ils entrèrent huit théologiens à Phu-xuân. Pour Paul, l'entrée au grand séminaire avait un charme de plus : il allait être à côté de sa mère et de sa tante qui n'avaient plus que lui au monde, et qui vivaient retirées à Tho-duc, petite chrétienté des environs de la capitale. Près de 100 kilomètres séparent Tho-duc d'An-ninh ; désormais, il n'aurait qu'un fleuve à traverser pour être dans sa famille. Il pourrait aller voir ses parents les jours de sortie, et ceux-ci pourraient venir lui apporter les mille petits objets dont a besoin ou croit avoir besoin un séminariste annamite : quelques feuilles de tabac pour renouveler la provision épuisée, quelques médecines lorsqu'il tousserait, un foulard, des oeufs, et beaucoup d'autres choses que sait trouver le coeur d'une mère.
    La différence entre un grand et un petit séminariste est considérable. Dès qu'un annamite est entré au grand séminaire, il est considéré comme un personnage. Alors même qu'il n'était qu'au petit séminaire, je l'ai dit déjà, il portait le titre honorifique de Chu, oncle. Il était l'égal des notables de la chrétienté, quand on venait le voir au parloir, il s'asseyait sur l'estrade du milieu, tandis que les visiteurs, la mère elle- même, s'asseyaient sur un degré inférieur. C'est bien autre chose lorsqu'ils entrent au grand séminaire ; ils coiffent le turban qu'ils enroulent artistement autour de la tête ; ils sortent en bamboches vernies, tenant à la main un parapluie qu'ils ouvrent en tout temps et en tous lieux; ainsi le veulent les usages, paraît-il. Dès qu'ils ont la tonsure, ils prennent le titre de Thây, maîtres, ou plutôt magistrats, comme on dit d'une manière un peu bizarre dans notre mission. Un jour, le supérieur du petit séminaire demandait à un philosophe : « La classe qui te précède va recevoir la tonsure ; désormais quand tu t'adresseras à eux, comment diras-tu en parlant de toi ; te serviras-tu du pronom je, ou du qualificatif : le fils, marque de respect des inférieurs en parlant à leurs supérieurs ? — Oh ! Père, je me servirai du nom du fils. — Comment, lorsque tu parleras à Khiêm, ton cousin, avec qui tu as joué si souvent, tu diras que tu es son fils? — Oui, Père, c'est l'usage ». Ce trait montre quel est le respect que l'on à en Annam pour les futurs prêtres. Khiêm entra au grand séminaire sous les auspices de la bonne Vierge. Marie dut bénir son enfant, car il se mit de tout coeur à l'accomplissement de ses devoirs. Dernièrement, je voyais ses livres de classe, ils sont remplis de notes, en annamite, en latin, en français ; il voulait comprendre ses auteurs et demandait souvent des explications sur les points difficiles. Il ne se contentait pas de ses livres de classes pendant le cours de ses études, il avait mérité bien souvent des récompenses de la part de ses maîtres. C'était autant de livres classiques, dictionnaires, bible, théologie, qu'il feuilletait souvent. Il avait l'amour des livres, chose si rare en Annam malheureusement.
    Studieux en étude et en classe, pieux et recueilli à la chapelle, il s'occupait activement du jardinage pendant le temps consacré aux travaux manuels. Un élève me disait qu'on avait remarqué qu'il se serait fait un scrupule d'abréger de cinq minutes cet exercice.
    Il le considérait comme faisant partie du règlement au même titre que l'étude et la prière. Il avait le soin, lui et un de ses condisciples d'un petit coin du jardin, devant la chapelle. Je riais bien souvent, en les voyant chaque jour arracher soit une fleur, soit un arbuste, qu'ils replantaient à un autre endroit pour l'arracher de nouveau quelques jours après, adopter tantôt un arrangement, tantôt un autre. Vis-à-vis, la corbeille qui faisait le pendant était confiée aux soins de deux autres élèves. Ils ne s'en occupaient presque jamais, aussi les plantes y croissaient-elles belles et vigoureuses, avec leurs feuilles aux mille couleurs, tandis que la partie réservée à Khiêm n'offrait que des plantes rachitiques et sans élégance. Peu lui importait le résultat : il travaillait pour obéir à la règle, il travaillait avec bonheur.
    Il avait la repartie vive : un nouveau missionnaire venait d'arriver, on le conduisit au séminaire et les élèves vinrent le saluer et le complimenter au sujet de son arrivée dans la mission. Le doyen s'exprima en latin, bien entendu, afin d'être compris du nouveau confrère, puis il demanda un jour de congé, — c'est la conclusion habituelle des compliments, séminaristes en Cochinchine. « Ah ! Ça ne vaut rien, dit le Père supérieur ; le latin, c'est trop commun, demande en français ». Le doyen ne savait pas le français. « Paul Khiêm prend la parole sans tarder : — « Nous prions le Père de nous donner deux jours de congé ! » On rit de l'à propos de la demande : mais je crois bien qu'on ne lui accorda que la moitié de ce qu'il demandait. Vers le milieu de sa troisième année de théologie, Paul reçut la tonsure, ainsi que tous ses condisciples du cours. C'était le samedi saint, 24 mars 1894. — Cependant, on avait grand besoin de prêtres. Les conversions avaient été nombreuses cette année, plus 3200 baptêmes d'adultes ; de nouvelles chrétientés venaient d'être fondées ; des postes demandaient à être dédoublés ; quelques vieux prêtres venaient de mourir, et d'un autre côté on n'avait que deux jeunes prêtres à peine par an, une année même fut sans ordination. Les rebelles de 1883 avaient massacré un grand nombre de petits séminaristes, décimé, anéanti les classes qui auraient dû subvenir aux besoins du moment. Monseigneur résolut de devancer le temps de l'ordination pour deux des nouveaux tonsurés. Naturellement, Paul Khiêm fut désigné et, le 23 septembre 1896, il reçut les quatre Ordres Mineurs. C'était lui dire que dans deux ans il serait prêtre.
    Il redoubla d'ardeur dans ses études, surtout pour avancer dans les voies de la piété et de la perfection. Le bruit des progrès qu'il faisait dans cette voie était arrivé jusqu'au petit séminaire ; l'un des élèves m'en parlait dernièrement. Le témoignage rendu à Paul par ses confrères, c'est-à-dire par ceux qui étaient mieux à même de le juger, est un de ses plus beaux titres de gloire. Beaucoup d'élèves, ici, sont portés à être pieux « d'une manière ordinaire » suivant leur expression ; Paul avait compris qu'en fait de vertu, il faut toujours sortir de l'ordinaire, les saints étaient des originaux en leur genre ; toujours monter, ne jamais être satisfait de ce que l'on fait, quand même on croit le faire aussi bien que les autres ; et ses compagnons reconnaissaient qu'il faisait de ce point sa grande occupation.
    Le jours où il avait communié, il revenait toujours; après déjeuner, faire une longue visite à Notre Seigneur, le remercier encore une fois de ce qu'il avait daigné descendre en son coeur. Le mercredi et le dimanche, c'était encore à la chapelle et à genoux qu'il récitait son office de la Sainte Vierge. Plus tard, lorsque son supérieur l'aura dispensé de toute étude à cause de la maladie, il n'omettra aucun de ses exercices de piété ; il entendra toujours la messe à genoux et lorsqu'il aura communié, c'est encore à genoux qu'il fera son action de grâce, à tel point que le supérieur devra lui commander de s'asseoir désormais. Paul travaillait pour le ciel ; Marie, prévoyant les dangers où il serait exposé s'il restait en ce bas monde, voulut le prendre pour Elle.

    (A suivre).

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    1904/35-54
    35-54
    Vietnam
    1904
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