Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Paques lolotes

YUN-NAN Paques Lolotes Par M. PAUL VIAL, Missionnaire apostolique. Les Lolos sont connus de nom, peu de fait, car ils gardent jalousement leur ignorance, leurs coutumes et leur langue. Peuple répandu dans tout le Yun-nan et au-delà par agglomérations de tribus, il a horreur du commerce, horreur des voyages, et sa vie se passe en compagnie de ses bêtes, au milieu de ses montagnes.
Add this
    YUN-NAN
    Paques Lolotes
    Par M. PAUL VIAL,
    Missionnaire apostolique.
    Les Lolos sont connus de nom, peu de fait, car ils gardent jalousement leur ignorance, leurs coutumes et leur langue. Peuple répandu dans tout le Yun-nan et au-delà par agglomérations de tribus, il a horreur du commerce, horreur des voyages, et sa vie se passe en compagnie de ses bêtes, au milieu de ses montagnes.
    Le Lolo païen adore la terre représentée par une pierre, un rocher caché dans un bois ; chrétien, il adore Jésus-Christ, pierre angulaire, victime divine clouée sur un bois. C'est mon peuple, celui que Dieu m'a donné et pour qui il m'a créé.
    Les commencements ont été longs et difficiles, le fumet des oignons d'Egypte revenait sans cesse à mes néophytes. Enfin il commence à passer pour faire place au goût de Dieu, et nous continuons ensemble notre route vers la Terre promise.
    Les quatre grandes fêtes de l'année : Noël, Pâques, Pentecôte, Assomption, sont comme quatre jours de repos et de revue. Nous réunissons à l'endroit que j'ai fixé d'avance, pour goûter entre nous les charmes et les plaisirs d'un beau jour de famille.
    Cette année j'ai désigné le village de Reneu comme point de ralliement.
    Chacun ou plutôt chaque village apporte sa nourriture et ses ustensiles ; sur place il trouve l'eau et bois.
    Le village de Reneu n'est pas précisément central, puisqu'il est situé presque à l'extrémité sud-est de la tribu ; mais pour un inconvénient, que d'avantages !
    Assis au milieu d'une haute Alpine, entouré sur ce sommet de collines boisées, habité par cent quinze familles, il permet à la foule d'y prendre ses ébats et d'y trouver un abri.
    En hiver la neige intercepterait les routes qui conduisent à Reneu, mais en avril tout vous invite à gagner les hauteurs.
    Nous partons donc le 10 avril, Vendredi Saint, jour de grand jeûne ; le ciel est pur, la route sèche et la multitude d'enfants qui me suit remplace le gazouillement des oiseaux.
    Voici la première montagne, celle qui nous sépare du plateau, si j'en faisais un Calvaire ? Je la monte à pieds en pensant à l'agonie de mon divin Sauveur.
    Nous arrêtons à Gnijé où je fais une trempette de pain dans un bol de lait. C'est le temps des fromages et le lait coule à pleins bords. Il remplace avantageusement l'eau de l'étang où bêtes et gens se lavent les pieds.
    Tout ce plateau permien est une agglomération d'entonnoirs où se perd l'eau de pluie, et en temps sec on a parfois de la peine à trouver de quoi s'étancher.
    Enfin voici le dernier monticule, vrai Thabor sur lequel les disciples du Christ vont se rassembler.
    Dès que ma tête surgit au sommet, un coup de canon l'annonce à la vallée. Les enfants de l'école, tout pimpants dans leur nouveau costume d'étudiant, s'avancent en déployant le drapeau aux cinq couleurs de la République chinoise et l'étendard du village : croix blanche sur fond rouge (et ce rouge n'est autre chose qu'une couverture de laine au milieu de laquelle on a découpé une croix).
    Après les enfants, s'avance, un peu lourdement, la masse sombre des hommes, dont quelques-uns, en tête, sont costumés en paysans de France ; même sérieux, même aplomb, même démarche.
    Enfin voici l'entrée du village, et les femmes forment une longue allée de vives et charmantes couleurs.
    De toutes les poitrines sort le cri de salut : Seba, Jésou gebou (Père, loué soit Jésus-Christ).
    Naguère, selon l'antique coutume, mes chrétiens se précipitaient à mes pieds au risque de se faire écraser par mon cheval ou de me désarçonner ; aussi, chaque fois que j'entrais dans un village j'étais sur des épines ; on arrêtait mon cheval, on s'agenouillait sous son museau, à droite, à gauche ; je me fâchais, mais en vain, et de guerre lasse, je mettais pied à terre.
    Or, un jour que je faillis écraser un enfant, je me déterminai brusquement à démolir cette coutume.
    Plus de prostration, dis-je aux chrétiens, c'est indigne d'un peuple libre, et vous l'êtes, puisque vous êtes les frères de Jésus-Christ.
    Désormais, en particulier ou en public, chez moi ou chez vous, vous m'aborderez tout droit en disant tout haut : « Seba Jésou gebou », et en faisant le signe de la croix.
    Jamais innovation ne fut mieux reçue ; en un clin d'oeil la nouvelle fut portée partout. C'est pourquoi, quand j'entrai à Reneu, je pus, fièrement campé sur mon cheval, en route libre, recevoir l'ovation de tout un peuple, acclamant la principauté de Notre Seigneur Jésus-Christ.
    Nous arrivons enfin sur le parvis de l'église, église toute neuve, bâtie d'enthousiasme par ce village dont la conversion date de deux ans. Elle a été élevée presque à mon insu ; elle est bien éclairée par des fenêtres à vitres achetées à Yunnansen. Les combles servent d'école et, dans un des pignons on m'a ménagé une chambre.
    C'est là que je monte pour me reposer, mais à peine y suis-je qu'on m'annonce l'arrivée du mandarin de Lounan. Que vient-il faire dans ces montagnes ?
    Je me précipite à sa rencontre ; j'aperçois un homme jeune, voyageant démocratiquement. Il se rend ailleurs, et, ayant appris ma présence, il tenait à me saluer.
    Nous donnons rendez-vous pour le surlendemain, jour de Pâques sur le terrain de la lutte.
    Voici que les délégations des villages commencent à déboucher par toutes les routes. Point de musique parce que, chez mes Lolos là où il y a de la musique, il y a de la danse, et la danse est réservée aux enterrements.
    Mais il y a la musique des bêtes, des boeufs, des chèvres surtout qui fermeront le plat du jour.
    La confession chez mes chrétiens est d'une aimable simplicité, la langue ne se prête pas aux longueurs et les gens non plus ; ils se confessent partout.
    En allant ou revenant, on monte chez moi. « Père, je viens me confesser. Très bien, mets-toi là... »
    Voici les enfants des différentes écoles qui se rassemblent sur la place de l'église. Ils s'amusent gaiement, car ils savent qu'ils seront nourris gratis par leurs villages. Ils montent et descendent mes escaliers, ils se jettent dans mes jambes, s'accroupissent à mes pieds et se cachent partout.
    Ailleurs les fillettes entourent soeur Pauline et ses novices, dont elle étale les petits travaux exécutés pour orner le costume lolo.
    Le soir, à la prière, l'église est pleine, la cour bondée, et il en reste encore. Tout le monde prie, car tout le monde sait sa prière, même les derniers venus, et c'est grâce à mon livre de prières en caractères lolos que j'ai pu obtenir ce résultat.
    Enfin je prends la parole : coutumes chrétiennes, esprit de cordialité et de simplicité, esprit de justice, d'humilité, tel est à peu près le fond de tous mes discours.
    Sauf le chapelet, je n'introduis aucune dévotion particulière qui tournerait vite à la superstition. Simplicité en tout et surtout dans la foi.
    Cette année j'attaque les coutumes contraires au mariage : divorce et parentage. Le divorce sans être fréquent n'est pas rare chez les jeunes mis ; passé trente ans il n'est plus de mis. Il disparaîtra vite, car il est étranger au fond de la nature lolote et provient surtout de la faiblesse des parents. Le parentage est plus sérieux. Un père ne prendra jamais une bru dans la famille de son frère, mais bien dans la famille de sa soeur. De même il ne donnera pas sa fille à la famille de sa soeur, mais bien à la famille de son frère. La raison est que les fils et filles des oncles paternels et des tantes maternelles s'appellent frères et soeurs, comme s'ils étaient les enfants du même père et de la même mère. Tandis que les fils et filles des tantes paternelles et des oncles maternels ne se considèrent même pas comme cousins (ce terme n'existe pas en lolo).

    ***

    Alleluia ! Voici enfin le beau jour de Pâques. Trois coups de canon en annoncent l'aurore ; les drapeaux claquent au vent et la foule endimanchée dévale par les sentiers. Les jeunes filles, toutes voyantes, marchent comme des fleurs vivantes sur la poussière du chemin. C'est la tribu entière qui vient offrir son coeur au Coeur de Jésus ressuscité.
    Avant la messe, je fais ma méditation à haute voix, je parle à mon Jésus comme parlerait l'un de ces petits. C'est une habitude que j'ai prise depuis longtemps, et j'ai remarqué que mes paroles toutes simples, traînées, entraînées, suspendues entrent plus avant et touchent plus facilement que mes discours.
    Après la méditation commence la messe. Les prières lolotes sont courtes, aussi les enfants les font suivre de prières chinoises apprises à l'école ; ils n'y comprennent rien, mais elles fixent l'attention. Pas de chant, pas de musique, et je ne sais encore comment je m'y prendrai pour l'introduire.
    Avec quelle émotion je dépose sur les lèvres de mes enfants le corps de notre Divin Sauveur !
    Après la messe, je laisse d'abord réciter les prières de l'action grâces, ensuite je fais moi-même tout haut ma propre action de grâces et il n'est pas rare de voir des yeux se mouiller de larmes.
    Enfin, la foule s'écoule et dehors monte la fusée de voix heureuses.
    Anciennement, l'ennui de ces fêtes était la recherche de la nourriture. Encore peu fait au caractère lolo, je m'efforçais avec les chefs du village où j'étais de prévoir ce qu'il fallait pour tous ces appétits. Mais depuis lors, tout a été simplifié et ce sont les Lolos eux-mêmes qui m'ont trouvé la formule.
    Chaque village apporte son contingent et le mange ; tables particulières, c'est plus chic que tables d'hôtes, et cela évite les discussions. Toute l'importance est donnée à la fête religieuse, le reste n'est qu'accessoire.
    On ne peut cependant passer tout un jour à prier, d'autant que le livres sont courts.
    Où trouver des jeux ? Il n'y a que les enfants à s'amuser. Des promenades ? Cela ferait rire ces paysans qui sont dehors toute la journée. Mais il y a la lutte ! Jusqu'ici elle était une affaire, nous allons la tourner en passe-temps. Avant l'ère de la grâce, quand un village avait subi dans ses habitants ou dans ses bêtes une mortalité anormale, il faisait voeu d'ouvrir une lutte. Au jour fixé, on accourait de toutes parts ; la lutte durait un ou plusieurs jours et pendant ce temps tout le monde était nourri aux frais du village.
    Après l'ère de la grâce, cette belle coutume entachée de superstition menaçait de disparaître. C'eût été dommage, et pour la conserver on décida d'en faire le passe-temps des après-midi des grandes fêtes. Voilà pourquoi vous voyez sur la place de l'église cette foule qui vient, bannières déployées, musique en tête, m'inviter à honorer la lutte de ma présence.
    Mon mandarin fidèle à sa parole était déjà assis sous le pavillon d'honneur. Originaire du Hounan il ne connaissait les Lolos que par les livres, et il était heureux de trouver en moi un cicérone un peu plus compétent.
    Le cirque naturel où nous sommes assis se remplit peu à peu. Des lutteurs viennent de loin pour disputer la victoire ; ils se réservent pour le grand jeu. En attendant les enfants commencent, puis les jeunes gens. Ces intermèdes sont dans les coutumes, mais ils m'impatientent pour mon hôte.
    Enfin le signal est donné et tous les lutteurs se précipitent dans l'arène. Chacun prend un bout de feuilles de Chaincerops divisées en lanières, dont les autres bouts sont noués deux à deux et cachés dans un carré de toile. C'est ainsi qu'on forme les couples.
    Comme les lutteurs sont nombreux et que le temps est limité, six groupes luttent simultanément. C'est beau, mais l'attention est distraite et mon mandarin en profite pour me poser quelques questions :
    Est-ce que les femmes luttent aussi ?
    Jamais ! Elles ne luttent, ni ne dansent, ni ne boivent.
    Ah ! Très bien. Ne sont-elles pas un peu sauvages ?
    Si, pour les étrangers.
    Comment faites-vous pour les éduquer ?
    Regardez là-bas en face de vous, de l'autre côté du cirque, vous apercevez un groupe compact de femmes et de filles ; au milieu d'elles une jeune femme en habits noirs.
    C'est une Française ?
    Du tout, c'est une Chinoise pur sang, qui s'est donnée à Dieu dès son jeune âge et aux Lolotes depuis l'âge de douze ans ; elle en a vingt-neuf. Elle n'est pas seule, mais elle est la plus ancienne. C'est elle qui me seconde auprès des femmes ».
    A ce moment je suis obligé de m'absenter et à mon retour j'aperçois mon mandarin en arrêt devant le groupe en question, curieux sans doute de savoir ce que pouvait être cette Chinoise habillée de noir, parlant lolo et tricotant des bas. Je ne voulus pas lui en dire davantage et l'abandonnai à sa propre imagination.
    Le soleil baissait ; mon mandarin me dit adieu et je rentrai moi-même au village. A la tombée de la nuit, les trompettes m'annoncèrent la fin de la lutte, et les deux vainqueurs, l'un orné d'une écharpe rouge et l'autre d'une écharpe verte vinrent recevoir mes félicitations.
    Le lendemain je partais pour Gnitchai.

    ***

    Le pays habité par mes Lolos se divise naturellement en deux : la plaine et le plateau. La plaine est celle de Lounan, située à l'est du Yunnan, 25° de latitude, 103° de longitude.
    Le centre est occupé par les Chinois qui se groupent autour de la ville ; le pourtour est envahi par les Lolos descendus pacifiquement de la montagne.
    Le plateau est séparé de la plaine par un contrefort de montagne filant du sud au nord. Autant la plaine est bien irriguée, autant le plateau est sec. C'est un enchevêtrement de calcaires permiens prenant toutes les formes : dolmen, colonne, porte, route, château. Là tout est lolo.
    Un voyageur n'apercevrait que des champs de blé, de maïs ou de sarrazin encadrés dans des labyrinthes de rochers ; par-ci par-là des hommes labourant, des femmes coupant, des jeunes gens conduisant, ou des enfants surveillant du haut d'une pierre un troupeau de boeuf et de chèvres.
    Beaucoup de routes et pas de villages. C'est que les Lolos aiment à s'abriter derrière un rocher, et il faut bien connaître le pays pour arriver à leurs demeures.
    Point de sources, mais des cuvettes où se précipite l'eau de pluie, et c'est l'eau la plus trouble et la plus saine que l'on puisse boire.
    Le centre du pays lolo est déterminé et limité par quatre grands villages situés aux angles du carré que j'appelle mon quadrilatère. Ces villages sont mes donjons.
    S.-E. Reneu. S.-O. Gnitchai. N.-E. Jedjé. N.-O. Vétsé. Ces donjons sont séparés les uns des autres par six ou sept kilomètres. Dans l'intérieur de ce carré il n'y a pas une seule habitation ; tout n'est que dédale de collines pierreuses mais cultivables, et d'étroites et sinueuses vallées tantôt brûlées, tantôt ombragées.
    Aucune source, aucun ruisseau ; en été des étangs, en hiver des bas-fonds, car le pays est criblé de trous par où l'eau sort en été et s'échappe en hiver. De jolies routes de char circulent autour de ces vallons, et la bicyclette pourrait y développer ses élégances.
    Nous quittons Reneu au milieu d'une foule qui nous accompagne jusqu'au sommet de la colline. Tout est gai, le ciel, la montagne et les coeurs. Les villageois qui s'en retournent voyagent avec moi, les hommes avec leur carnier et leur manteau de feutre, les femmes avec leurs costumes aux plus vives couleurs ; par les montées et les descentes nous formons un rosaire dont je suis le Credo, les hommes le Pater, les femmes les Ave, les enfants le Gloria.
    Je mets pied à terre afin de rêver plus à mon aise, et pendant ce temps mon cheval, à l'arrière-garde, fournit un siège de repos tantôt à un garçon, tantôt à une fillette.
    « Merci, mon Dieu, de votre joug si doux pour moi et pour mon peuple. Je m'abandonne à vous ; je ne m'occupe pas de l'avenir, je ne m'inquiète pas du passé. Vous préparez l'un et absolvez l'autre ; il ne me reste que la joie de goûter le présent ».
    Là-bas le canon tonne, on m'a aperçu ; je remonte sur mon cheval et bientôt j'entends résonner les « Jésou yebou ». Nous débouchons sur la place du presbytère de Gnitchai, donjon S. O. du quadrilatère.
    Gnitchai est un composé de trois villages assez éloignés les uns des autres pour ne se voir ni s'entendre,

    Tsieèma . . . 12 familles.
    Dzedzoushlaikee . . 19 familles.
    Chemoupeu . . . 42 familles.
    Qui font un total . . 73 familles comptant 534 personnes.

    Le presbytère a été construit à Chemoupeu comme plus central et plus vaste. Ce presbytère, on l'a construit sans même m'avertir. De la partie centrale j'en ai fait une chapelle, mais c'est à peine si le cinquième des habitants peuvent y trouver place. On va réparer l'erreur et construire une église à côté.
    Les filles de Gnitchai ont une audace de ton qui perce jusque dans les prières : c'est un accent de cantinière.
    J'étais en train de réciter mon office quand je les aperçois s'avançant vers moi en bataillon rangé ; elles m'enveloppent et l'une d'elles prend la parole :
    Père, nous voulons soeur Pauline.
    Ah ! Et pourquoi faire ?
    Pour nous apprendre à broder.
    Seulement ?
    Et à prier.
    Sur ce point je suis content de vous.
    Oui, mais une telle, une telle, une telle et plusieurs autres sont muettes comme des planches.
    Soit, mais c'est à sur Pauline à décider, adressez-vous à elle.
    Il à été entendu qu'elle viendra sous peu passer un mois à Gnitchai accompagnée de sa machine à coudre.
    Les hommes de ce village sont rudes, quelques peu processifs, et assez mauvais voisins.
    Par exemple ils aiment la confession, et ils ne craignent pas de faire un jour de route pour en goûter les charmés. Plusieurs, retour de Pâques à Reneu, voulaient de nouveau se confesser :
    Mais, leur dis-je, vous en sortez de confession.
    Ça ne fait rien, Père, nous voulons recommencer.
    Avez-vous donc commis de si gros péchés ?
    Non, mais nous pourrions en avoir oublié.
    Eh bien ! Avancez.

    Le lendemain nous partons pour Jedje, donjon N.-E. Pour y arriver nous devons couper le quadrilatère en biais S.-O. vers N.-E. Nous circulons à travers la solitude des routes sinueuses et ombragées ; un ermite s'y rassasierait de silence et de recueillement j'aime l'un et l'autre, mais je les trouve plus complets au milieu de mes enfants.
    Jedje (90 familles, 542 personnes) est bien le village le plus retiré et le plus sauvage que je connaisse. Il est assis dans une encoignure de vallée rétrécie encore par un bourrelet central. Les murs des maisons sont faits de briques de pierre (calcaire schisteux), les toits de chaume comme partout, et l'intérieur est noir comme un four et plein comme un oeuf.
    Cependant le bourrelet central dont j'ai parlé est vide d'habitations ; la superstition l'a protégé.
    C'est sur ce monticule que le village vient de construire son église. Les colonnes sont faites d'arbres coupés dans le bois sacré et que la peur avait protégés. Cette jeune église a un air penché qui gêne un peu le coup d'oeil, mais comme le centre de gravité ne sort pas des colonnes et que les murs sont solides je ne crains pas d'y coucher.
    Je viens précisément pour déterminer l'arrangement intérieur. Je trace mon plan sur une large poutre et je donne les explications nécessaires.
    Toutes les fenêtres seront à vitres et le balcon dominera le village.
    Pour les vitres, j'impose à tous les villages le même calibre 18 X 24 afin qu'on puisse se les transmettre.

    On jugera peut-être la chose singulière ! Plus le village me semble sauvage, plus les enfants me semblent doux... Ici j'aperçois tout autour de moi de grands yeux clairs, calmes, innocents, ombragés par une chevelure d'un blond châtain ; serait-ce le vrai type ancestral ? C'est ici également que j'ai trouvé mes meilleurs maîtres en caractères lolos.
    L'un d'eux, un bon vieux, tout brisé, tout cassé, avait devancé les autres pour me saluer sur la route, et était retourné bien vite pour essuyer le banc qui devait me servir.
    Vraiment le bon Dieu fait bien les choses, et toujours avec rien, selon son habitude. Au fond je ne sais quel effet je produis à ces braves gens, mais pour moi ils m'entraînent.
    Sans doute, après le bon Dieu je leur ai donné la chiquenaude initiale ; depuis lors, ils avancent dans leur orbite comme sous une loi surnaturelle de gravitation.
    Dans mes rêves, je voyais les arrière-petits-fils de mes chrétiens actuels élever quelques clochers au-dessus de leurs chaumières ; mais il n'était jamais venu à ma pensée que je les verrais moi-même.
    Et cependant les voilà !
    Faisons un pas de plus et nous allons voir encore mieux.

    ***

    Nous allons à Vétsé qui forme l'angle N. E. du quadrilatère. Dans les champs que nous traversons, les enfants ramassent de très jolis cristaux de quartz de forme prismatique, transparents comme l'eau, et ils viennent me les offrir en échange de perles en verroterie.
    Arrivé au sommet de la chaîne de collines qui forme la face ouest du quadrilatère, on aperçoit à sa droite le village de Vétsé, et le dominant les restes d'un château fort.
    Ce village est tout juste situé au croisement de deux routes : l'une nord-sud venant de Mongtse et se rendant à Louleang ; l'autre ouest est, venant de Lounan et se rendant à Kouangsi (ville). De plus Vétsé forme sensiblement le centre du pays lolo (tribu Gni). Aussi pendant la révolte musulmane était-il devenu un important point stratégique.
    Par extraordinaire, ce village possède une belle source qui alimente toutes les maisons; je crois cependant qu'elle n'est que le déversoir souterrain d'un lac qui se trouve un peu plus au nord.
    Que de fois dans mes voyages suis-je venu me reposer et me rafraîchir sur ses bords ! Que de fois y ai-je attendu la Samaritaine ! Mais les femmes venaient et s'en retournaient plutôt effrayées de ce pâle étranger.
    L'Esprit de Dieu souffle où il veut et comme il veut, et la conversion de ce village est venue en dehors de toutes mes prévisions.
    C'était en 1908, j'avais terminé le manuscrit de mon Dictionnaire français lolo ; mon confrère et ami le P. Monnier, directeur de notre imprimerie de Nazareth à Hongkong, avait de son côté achevé les matrices des caractères lolos, et je devais me rendre là-bas pour l'impression de mon livre.
    Je me mets en route le 15 décembre 1908, emmenant avec moi un élève de mon école pour le composteur lolo, et un domestique.
    Dès le troisième jour mon élève tombe malade et je suis obligé de le renvoyer. Le lendemain, je marchais la tête basse, anxieux de l'avenir. Comment mènerai-je de front et la composition de mon manuscrit que je devais recopier et la composition des caractères que j'étais seul à connaître ?

    JUILLET AOUT 1917, N° 116.

    Brusquement je me tourne vers mon domestique :
    Veux-tu me suivre jusqu'à Hongkong ?
    Oui, Père...
    Et il me suivit.
    C'était un pis-aller, car, pour le travail requis j'avais peu confiance en ce Nicodème, bancal, simple d'esprit et bredouilleur. Et cependant il sauva la situation ; sa bonhomie et sa piété lui gagnèrent tous les curs; sa patience et sa fidélité gagnèrent le mien.
    L'un à côté de l'autre nous nous mîmes à la tâche dès le premier jour, et en six mois tout fut achevé, non seulement le Dictionnaire, mais encore le catéchisme et les prières.
    A son retour, Henri (c'est son nom) retourne chez lui, à Vétsé. Il commence par convertir sa mère, une vieille sorcière, et à eux deux ils entreprennent la conquête du village. Maintenant j'y possède des chrétiens dignes de la primitive Eglise.
    L'année dernière, ils avaient décidé de se bâtir un sanctuaire plus haut, plus beau, plus grand que celui de Reneu, et ils l'ont fait. Cette église, haute de 8 mètres, large de 7m, 50 et profonde 15 mètres a des assises de pierres dignes d'une cathédrale.
    Pour acheter les tuiles et les clous de charpente, ils se sont faits terrassiers à la solde d'autrui. Pour se faire la main dans la construction des murs, ils ont d'abord entrepris la construction d'une maison particulière, et avec le salaire ils ont acheté ce qu'ils ne pouvaient fabriquer eux-mêmes.
    L'église n'est pas entièrement terminée, parce que la récolte a été tuée par une gelée de mars dernier, mais elle le sera, j'en suis certain, avant la fin de l'année.
    Quand revenant de Jedjé, je débouchai sur la place de Vétsé, en face de l'église en construction, je m'arrêtai un instant pour voir évoluer les enfants de l'école en train de faire l'exercice.
    Et qu'est-ce que j'aperçois ?
    Au milieu du bataillon de garçons, trois filles marquaient le pas ; et dans quel accoutrement? En costume japonais..... à grands ramages ! J'étais stupéfait, et si je ne m'étais pas retenu je les aurais vivement fait sortir des rangs. Le soir à l'assemblée, je tonnai, c'est le mot, contre une pareille aberration :
    Que vous prend-il donc de fagoter ainsi vos enfants ?
    C'est un marchand de passage qui nous a vendu ces habits comme costumes européens.
    Naïfs que vous êtes ! C'est du japonais fabriqué à Yunnansen. Et pensez-vous que vos filles deviendront plus savantes en changeant de costume ? L'habit de vos enfants est simple, gracieux, coquet, gardez-le précieusement et jetez ces guenilles japonaises au galetas. Et puis qu'ont besoin vos filles de cette gymnastique ? Ne sont-elles pas assez alertes pour courir les bois et grimper les montagnes ? Laissez ces grimaces à leurs soeurs étiolées des villes. Leur éducation, c'est moi qui la ferai. Nous allons nous entendre pour bâtir à l'ombre de notre belle église une grande école de filles avec tout le confortable moderne : lits, bancs, tables, cuvettes, lampes, etc...vos filles y apprendront à coudre, à broder, à tricoter ; elles pourront même faire du sport entre elles.
    « Je les veux vives comme des alouettes, franches comme la lumière, pures comme des lys.
    « Pour construire l'école je mettrai à réquisition tous les villages situés dans un rayon de 8 kilomètres, c'est-à-dire : Lava, Dzema, Deuheukare, Sckaije, Saje, Gnije, Reneu, Gnitchai, Jedjé, Gnipoulou, puisque ce sont eux qui devront surtout en profiter.
    « C'est entendu, et dès demain nous allons tirer nos plans. J'ai dit ».
    Certes, je n'ai pas attendu jusqu'à ce moment pour m'occuper des filles, mais mes efforts ont dû pour ainsi dire se localiser à chaque village. Si les garçons ne font pas grande différence entre le plateau et la plaine, les filles, au contraire, ont l'amour du logis, et ce n'est qu'à grande peine que j'ai pu en voir venir quelques-unes originaires du plateau dans mon école de la plaine.
    Cette élite m'a donné l'idée de fonder une congrégation dite des Paulinettes, dont le but sera l'éducation des enfants du plateau. Soeur Pauline en est, pour le moment, la Supérieure générale, provinciale et particulière. La matière première est encore un peu confuse, mais elle existe, et chaque dimanche mes jeunes novices, revêtues de leur voile noir et ornées de leur croix blanche viennent voir leur Supérieure.
    En dehors des travaux féminins et de l'étude du chinois (hélas !) Je leur apprends à lire et écrire le français, à calculer et à chanter.
    Ce noviciat est situé à Saint-Paul-la-Tremblaye où est ma résidence 1. En même endroit, est également ouverte une école centrale pour les garçons, où j'enseigne le français, les mathématiques, l'écriture, les principes de la physique et la pratique du chant.
    De cette école sont déjà sortis plusieurs professeurs, et en cette année sept d'entre eux vont prendre leurs grades pour devenir instituteurs primaires patentés, ce qui ne les empêchera pas de rester sous ma direction.
    Chez les Lolos, si l'éducation des garçons est nécessaire, celle des filles est encore plus importante, car qui a la mère a les enfants, et la Lolote possède tout ce qu'il faut pour devenir une excellente mère de famille.

    1. Voir dans les Annales des Missions Etrangères, année 1908, pp, 15, 66, 149, l'historique de cette propriété, dans l'article intitulé « Miao-tse et autres ».

    On se demandera peut-être comment je fais pour mener de front tant de travaux, car je dirige trente villages chrétiens. Eh bien ! La chose n'est pas aussi difficile qu'elle en a l'air : je prends mon temps, je m'occupe du présent et abandonne l'avenir au Bon Dieu. Le Bon Dieu n'aime pas qu'on s'occupe de ce qui Le regarde, pas plus qu'il n'aime qu'on lui donne à faire ce qui nous regarde. C'est la division du travail : le présent à moi, le reste à Dieu.
    De ce principe en découle un second, pratique : Mettez tous vos oeufs dans un panier ; je veux dire : n'ayez qu'une idée, qu'un amour, qu'une volonté.
    N'est-ce pas le principe même de l'énergétique ? Pour recueillir 100 de chaleur de 100 de force, ou bien 100 de force de 100 de chaleur, il faut éliminer tous les intermédiaires.
    En physique c'est impossible, parce que la matière est un composé d'étendues, mais en spiritualité où tout est simple, il suffit de le vouloir. Foin de l'avenir qui distend du présent !
    Maintenant mon voyage est déterminé, la fête est passée, je reprends mon travail, c'est le présent, le reste à Dieu.
    SE-TCHOAN

    Mgr CHOUVELLON, décoré.

    Mgr CHOUVELLON, vicaire apostolique du Se-tchoan oriental, a reçu du gouvernement chinois la Croix de l'Epi d'or pour son dévouement pendant las événements de ces dernières années.
    1917/211-223
    211-223
    Chine
    1917
    Aucune image