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Pèlerinage au Wa-shan

Un Pèlerinage au Wa-shan Quand on parle du mont Omi, si célèbre au Setchoan (1), à ceux qui ont escaladé le Wa-shan, ils vous regardent d'un air dédaigneux, haussent les épaules et murmurent : Cette taupinière ! » Bien peu d'Européens, d'ailleurs, peuvent se vanter d'avoir fait cette ascension à cause des difficultés qu'il faut surmonter.
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    Un Pèlerinage au Wa-shan

    Quand on parle du mont Omi, si célèbre au Setchoan (1), à ceux qui ont escaladé le Wa-shan, ils vous regardent d'un air dédaigneux, haussent les épaules et murmurent : Cette taupinière ! » Bien peu d'Européens, d'ailleurs, peuvent se vanter d'avoir fait cette ascension à cause des difficultés qu'il faut surmonter.
    Alors qu'ils étaient jeunes encore, les PP. Florimond (2), Mansuy (3) et deux ou trois autres chevaliers de la brousse, morts à l'heure actuelle, eurent ce courage ; le P. Mansuy célébra même la sainte messe sur ce haut sommet de 4.000 mètres pour attirer les bénédictions de Dieu sur tout le Setchoan. Pour aller au mont Omi les facilités sont si grandes que les voyageurs qui passent à proximité considèrent l'ascension comme une simple promenade. D'abord le mont Omi n'est qu'à une journée de marche de la grande ville de Kiating, et jusqu'au pied de la montagne on voyage à travers une plaine riante et fertile ; tout le long de la montée s'égrènent des pagodes pittoresques où les pèlerins sont hébergés et nourris par les bonzes.
    Une excursion au Wa-shan est tout autre chose. Elle exige d'abord plusieurs jours de voyage à travers les montagnes. A partir du village du « Lac du Dragon » on ne trouve plus grande chose à se mettre sous la dent.
    Après trois jours de pénibles escalades vous arrivez, mort de fatigue, aux bords du « Lac du grand Ciel », plongé dans un brouillard épais et humide qui vous pénètre jusqu'aux os. Là ce sont des masures vermoulues habitées par de pauvres paysans, chrétiens fervents, mais qui n'ont à vous offrir que de dures galettes de maïs au goût terreux.
    Il faut attendre là, recroquevillé dans un coin, transi de froid, claquant des dents, en proie à la fièvre, en écoutant le vent qui rugit à travers les cloisons. Enfin une éclaircie se produit : sous le ciel blafard le Wa-shan dresse sa masse imposante en forme de table rectangulaire ; à première vue il semble fou de vouloir escalader n'importe laquelle des quatre murailles à pic qui forment les côtés de la table rocheuse.

    (1) Voir Annales M. E., N° 230 (Juillet Août 1936).
    (2) Florimond Boissière, du diocèse du Puy, missionnaire de Suifu en 1898.
    (3) Edouard Mansuv, du diocèse de Paris, missionnaire de Suifu en 1901.

    Cependant, si l'escalade est difficile, elle est possible grâce à une énorme faille et à un éboulement datant peut- être de quelques milliers de siècles. Si l'on a bon jarret bon poignet, aucune crainte du vertige, en avant ! En s'accrochant aux aspérités du roc, en se suspendant aux lianes, en se hissant d'arbuste en arbuste, en grimpant aux échelles de fer rouillées, en franchissant quelques passages périlleux, en gardant l'équilibre sur des troncs d'arbres jetés en travers par-dessus les précipices, on arrive au but. Bien entendu cette escalade n'est possible que durant quelques semaines, du 20 juillet au 15 août. Et encore, malheur à vous si vous êtes pris là-haut par le brouillard ou par la pluie, car la descente, déjà fort dangereuse par beau temps où elle se fait à reculons et parfois à quatre pattes, devient alors impossible et vous risquez fort, vos provisions épuisées, de mourir de faim. Deux missionnaires restèrent là-haut prisonniers pendant huit jours et, pour se sustenter, durent chaque jour courir de tous côtés, sous la pluie, à travers la forêt, à la recherche de champignons, la seule chose comestible qu'on puisse trouver dans ces parages.
    A part les mois de juillet et d'août, le sommet du Washan est toujours couvert de neige et ses flancs de verglas. Là-haut le vent souffle par rafales et les grands pins centenaires s'abattent avec un bruit de tonnerre. A la fin d'août, bonzes ou bonzesses abandonnent en hâte ce sommet inhospitalier pour n'y regrimper qu'en juillet de l'année suivante. Toute vie se retire de là-haut : les faisans eux-mêmes, venus en excursion d'été, redescendent promptement pour ne pas périr de faim. Les singes, si nombreux au bas de la montagne, où ils ravagent les champs de maïs, ne grimpent jamais au sommet. Nul oiseau ne chante jamais en ces lieux sinistres. Le torrent, qui tout l'été coule impétueux en cascades grandioses, gèle soudain ; d'en bas on voit pendre du sommet de la montagne au-dessus du vide des blocs de glace de 50 mètres de longueur, qui, lorsque revient l'été, se détachent, tombent et se brisent avec un fracas que répercutent tous les échos d'alentour : on dirait d'immenses orgues qu un géant fait vibrer dans les profondeurs de l'abîme.
    Arrivé récemment de France, le P. Florimond s'est dit : « Des femmes montent là-haut, donc je puis y monter aussi ». Habitué tout jeune à courir dans les montagnes qu'illustrèrent jadis les Camisards, c'est un grimpeur de première force ; la montagne ça le connaît », et il a toujours eu horreur de la plaine. Aussi, dès le début de la journée, distance-t-il facilement son curé, qui l'accompagne avec un autre confrère, et les boys portant couvertures et provisions.
    Au pied de la montagne il fait une légère grimace quand il faut, pour franchir le précipice, se lancer sur un arbre branlant ; mais sous ses yeux passent des femmes qui marchent là-dessus comme sur le macadam d'un boulevard, puis disparaissent derrière un rocher. Sans attendre ses compagnons, il se risque à quatre pattes et parvient sain et sauf de l'autre côté. Le plus difficile est fait ; maintenant il n'y a plus qu'à gravir et se hisser jusqu'au sommet. Il grimpe comme une chèvre sauvage, mais il est bientôt obligé de ralentir, car les femmes qui le précèdent vont à petits pas et le sentier est trop étroit pour lui permettre de les devancer. Il est bientôt rejoint, du reste, par ses compagnons et lorsque, à la fin de la journée, ils arrivent au sommet, sous les pins gigantesques, tous sont fourbus, mais contents.
    De grands arbres, abattus par la tempête, sont couchés en travers de la route ; en se hissant par dessus ils passent et arrivent enfin à la pagode, l'unique habitation de ce lieu désert. La bonzesse chargée de recevoir les pèlerins les accueille aimablement et les loge dans le meilleur appartement, qui n'est pas des plus confortables, car on voit les étoiles du ciel à travers les crevasses du toit. Elle s'en excuse : cet hiver le vent a été particulièrement violent et a fait des dégâts trop considérables pour qu'on ait pu les réparer en quelques jours. Après un frugal repas de galettes de maïs, nos pèlerins fatigués sont bientôt plongés dans un profond sommeil. Hélas ! Voilà que soudain le tonnerre gronde, la foudre éclate, le vent souffle à renverser la pagode et la pluie tombe à torrents. Les dormeurs se font tout petits sous leurs couvertures, mais le P. Florimond reçoit sur la tête une telle cascade qu'il se lève et se met à la recherche d'un coin où la douche soit moins forte, car le toit est tellement délabré qu'il pleut partout. Enfin il trouve l'endroit idéal : sous le grand autel où trône un gigantesque bouddha doré. Ravi, il s'installe là-dessous, bien enveloppé dans sa couverture et ne tarde pas à ronfler énergiquement. Un peu avant minuit la bonzesse se présente devant l'autel, s'agenouille sur un paillasson et commence sa prière du soir. Mais soudain il lui semble que Bouddha est en train de ronfler au lieu d'écouter ses invocations. Stupéfaite tout d'abord, elle n'en croit pas ses oreilles. Elle est un peu sourde, mais il n'y a pas de doute : Bouddha ronfle. En voilà une affaire ! C'est la première fois que pareille chose arrive. Aussi se met-elle à crier de plus en plus fort : O grand Bouddha, réveille-toi ! » Mais celui-ci n'entend rien. Elle insiste : O grand Bouddha, fleur de Lotus ! » Rien n'y fait, les ronflements continuent. Alors elle appelle à la rescousse les quelque deux cents pèlerines déjà arrivées. Il faut aviser, car grand serait le scandale si Bouddha, trop profondément endormi, ronflait ainsi tout le temps du pèlerinage ! Alors les pieuses dévotes, à genoux devant l'autel, clament de toutes leurs forces avec un ensemble parfait : « O grand Bouddha, réveille-toi ! » Cette fois l'effet est instantané : les ronflements cessent. Réveillé en sursaut par cet infernal concert, le P. Florimond saisit du coup la situation et fort sagement fait le mort. Puis, les prières terminées, il peut dormir tranquille jusqu'à l'aurore, mais il n'attend pas pour se lever qu'on le surprenne sous l'autel.
    Tandis que ses compagnons font une promenade dans la forêt, le P. Florimond veut visiter en détail la pagode qui lui a procuré un sommeil réparateur et il assiste à une curieuse cérémonie. Dans un coin retiré de la pagode une soixantaine de femmes semblent se distraire au vieux jeu du tonneau. Devant elles, sur un autel assez élevé, trône un gros Bouddha au ventre énorme avec un grand trou à la place du nombril. De la balustrade qui de quelques mètres les tient à distance, ces femmes lancent des sapèques en s'efforçant de les envoyer dans cette singulière cible, le nombril du Bouddha.
    Offusqué de leur maladresse, le Père va leur donner une leçon. Précisément il se trouve que dans son village il était de première force à ce jeu. Il se plante donc devant l'autel à bonne distance, tend le jarret et, d'un geste sûr, lance sapèque après sapèque droit dans le but visé. Aussitôt les femmes de rougir et de manifester bruyamment leur indignation. Le jeune missionnaire, encore novice en langue chinoise, prend leurs clameurs pour de l'admiration ; aussi, piqué au jeu, il va leur montrer ce dont il est capable : ce n'est plus une à une qu il lance les sapèques, mais trois, quatre, cinq à la fois, et aucune ne manque le but. Alors c'est de l'affolement dans l'assistance, qui en appelle à l'autorité de la bonzesse. Celle-ci, d'un air indigné et avec de grands gestes, adresse un véhément discours au Père, qui n'y comprend goutte et demeure fier de son succès. Heureusement les autres missionnaires, alertés en hâte, arrivent en courant et expliquent au jeune imprudent très étonné qu'il vient de causer un grand scandale dont son ignorance seule peut l'excuser. Le coin, théâtre de ses exploits, est réservé aux femmes, qui lancent au Bouddha autant de sapèques qu'elles désirent d'enfants ; évidemment elles n'en obtiennent qu'autant qu'elles réussissent à en envoyer dans le giron du Bouddha. Bien entendu, toutes les sapèques lancées, qu'elles aient atteint le but ou non, sont acquises à la pagode.
    Le P. Florimond comprit alors qu'il lui fallait apprendre la langue à fond et étudier les us et coutumes du pays qu'il voulait évangéliser. Rentré chez lui, il n'oublia pas la bonzesse qui l'avait si bien accueilli au Wa-shan et la mit en relations avec une maîtresse d'école catholique. Elle convint que la doctrine chrétienne était admirable, mais n eut pas le courage de reconnaître que toute sa vie elle avait fait fausse route. Elle mourut sans baptême. Espérons que, au dernier moment, le bon Dieu lui aura accordé lumière et miséricorde !

    1939/128-133
    128-133
    Chine
    1939
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