Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Pages des notres : Extraits de lettres

Pages des notres : Extraits de lettres D'UN MISSIONNAIRE DES MISSIONSETRANGÈRES DE PARIS 7-7-10 Quand je pense à la France en cette saison, je sens comme une bouffée de printemps me monter au coeur. Aux plus belles années de la vie, ces mois étaient les plus aimés. Aussi loin que je puis remonter, c'était l'époque des grandes joies, le retour dans la famille, la liberté, les mille riens qui remplissent l'âme. C'était la vive et bonne affection qui dilate le coeur...
Add this
    Pages des notres : Extraits de lettres

    D'UN MISSIONNAIRE DES MISSIONSETRANGÈRES DE PARIS

    7-7-10

    Quand je pense à la France en cette saison, je sens comme une bouffée de printemps me monter au coeur. Aux plus belles années de la vie, ces mois étaient les plus aimés. Aussi loin que je puis remonter, c'était l'époque des grandes joies, le retour dans la famille, la liberté, les mille riens qui remplissent l'âme. C'était la vive et bonne affection qui dilate le coeur...
    On me presse toujours de retourner en France. Mais je ne vois pas ce que j'y ferais... Ici je travaille toujours. De 4 heures le matin à 9 heures le soir, je ne suis jamais à ne rien faire. La seule joie de ma vie d'homme consiste à pouvoir m'occuper.

    13-12-10

    Les bonnes années sont celles qui nous rapprochent de Dieu. Comment nous en rapprochent-elles ? Par la joie et le sentiment que rien ne nous manque ? Non, c'est le contraire. Dans ces conditions l'égoïsme croît et tend à nous éloigner du but. Un vide créé dans notre âme, voilà le plus habile ouvrier du rapprochement, quand la foi est vivante...

    Mai Juin 1930, n° 193.

    Je souffre plus que je ne saurais dire, et je demande à Dieu que ce soit une bonne souffrance qui agisse en moi, la souffrance qui peut tuer le corps mais au contact de laquelle l'âme est vivifiée.

    24-6-11

    Ici il y a d'autres raisons de ne pas quitter, tant que Dieu me laissera un souffle de vie. Car, si je suis incapable de mener la vie errante des missionnaires ambulants, je puis encore écrire, et il y a beaucoup à faire. Je serais obligé de partir le jour où la vie de communauté me serait devenue impossible, à cause de mon infirmité.

    17-7-14

    Il y a quelques jours je passais au bord de la mer, à l'endroit qu'on appelle Cap Saint-Jacques, entrée de la rivière qui conduit à Saigon. Dans le sable de la dune aride, je voyais quelques arbres chétifs et courbés par les rafales de chaque jour. Certes ils n'ont pas la taille majestueuse de ceux que l'on voit partout, dans les terres grasses et bien abritées, offrant avec orgueil aux regards leur feuillage opulent. Mais leur âme est plus éloquente. Dans leur tronc noueux, leurs branches ployées, leurs feuilles déchiquetées, les grands combats sont inscrits ; combats de chaque heure, contre le sol qui leur refuse la nourriture, contre les tempêtes dont la rage les secoue. Ils font pitié. On les aime pour leurs souffrances, pour leur courage indomptable.
    Ce courage, ils le puisent dans leur amour pour l'existence. Ils ne veulent pas mourir. Ils tiennent à sauvegarder cette étincelle de vie qui est en eux, étincelle sublime jaillie du brasier d'amour éternel qui peuple les cieux d'astres sans nombre et les astres d'êtres que nous ignorons.
    Parmi les hommes vivant sur terre, il en est qui ressemblent aux arbres toujours verts et chargés de feuilles. Ils sont rares. La plupart, vers un certain âge, sont comparables aux arbres dont je viens de parler. Les tempêtes ont passé sur eux. Peut-être conservent-ils un extérieur capable de dérouter les regards superficiels ; mais l'intérieur est dévasté : c'est une ruine, une nécropole, dans laquelle dort tout un passé ; sur eux plane la douleur muette et cruelle, même quand elle sourit ; dans cette douleur survivent leurs amours, devenues plus vivaces, plus poétiques, oh ! Combien ! En défendant leur vie ils défendent ces amours.
    Dans les saints, l'amour de Dieu survole tous les amours, les relie, les unit, les idéalise et les conserve pour la seconde vie.

    17-7-14

    De temps à autre, je bâtis un petit château, dans un nuage bleu pareil à ceux des bords de la Loire quand j'avais 20 ans. Vingt ans! Loire ! Nuage bleu ! Oui, je suis dans les nuages. La réalité est plus dure.
    Non ! Jamais de château ! Plus de ces brises qui nous chantent au coeur ! La vie crue, avec son cortège de souffrances! Le sourire sur les lèvres, parfois, la douleur dans l'âme, toujours ! Voilà tout, et pour jusqu'à la fin ! Seigneur, un peu de sucre dans le calice de temps en temps, ce serait bon.

    2-6-16

    Hier, jour de l'Ascension, j'étais à la grand'messe, agenouillé au banc d'oeuvre, en vue de l'assistance qui remplissait la cathédrale.
    Les chants me reportèrent aux années d'antan. En un clin d'oeil, tous les êtres aimés des anciens jours défilèrent dans mon esprit, et de mes yeux jaillit un flot de larmes que je m'efforçai de cacher avec la manche de mon surplis. Famille, amis de collège, toutes les âmes soeurs de ce temps béni où nous étions absolument heureux dans une vie de force intarissable, de pures affections, d'espérances imprécises mais si douces, toutes passèrent avec leurs traits burinés dans le souvenir. Ensuite vinrent les amis de l'âge mûr, les compagnons de fatigue, de lutte et de souffrance.
    Et sur tout cela un linceul fut déployé qui me rendit au présent...
    Hier j'ai souffert plus que d'habitude. Rarement j'ai reçu blessure aussi grave.
    A ce mal un seul remède existe : pleurer devant le tabernacle, comme tant d'âmes ont pleuré depuis 2.000 ans.

    22-9-18

    L'horizon se rétrécit. Il n'y a plus guère de jours à vivre. A quoi bon songer à autre chose qua ce qu'on a.
    Ce que j'ai, c'est la solitude complète, dont le mouvement extérieur ne rompt pas la monotonie. Je suis très occupé, trop pour mon âge et ce qui me reste de forces, mais les occupations me laissent dans ma solitude.
    Je possède, heureusement, une chapelle dans mon enclos ; une chapelle que ceignent des fleurs plantées par moi, qu'ombragent des arbres nés et devenus grands par mes soins. C'est le jardin fermé qu'habite Celui dont la société peut suppléer à tout.
    J'ouvre les portes avant le jour, je les ferme dans la nuit, et là seulement je ne suis pas seul. Quelque jour, j'en sortirai pour la dernière fois et ce sera la fin.

    20-3-19

    Vous me dites de revenir, et vraiment je suis parfois tenté de le faire. Je vous l'ai dit : physiquement et moralement je souffre beaucoup, et la première pensée, quand on souffre, c'est de chercher autour de soi une sympathie. Où la trouver ? Au cours de la longue, trop longue route, tout a disparu, tout ce qu'on a aimé s'en est allé, feuilles et fleurs séchées par le soleil, arrachées par les tempêtes. La vieillesse, c'est la solitude. On ne vient plus à elle, elle-même ne va plus aux autres. Et puis le travail, les oeuvres, ces autres amis, ne sont plus ce qu'ils étaient. On ne peut plus se donner à eux comme autrefois ; la fatigue ne le permet pas, et puis on n'a plus le beau courage de la jeunesse.
    Avec tout cela, la vie devient dure, et il arrive de rêver aux années de jeunesse, au pays, à ceux que les tempêtes ont épargnés, et l'on se dit : Pourquoi n'irai-je pas là-bas pour les derniers jours?
    La tentation m'est venue souvent, mais je résiste.
    Non, restons. Tant d'autres ne cherchent que la jouissance ! Restons au sentier où l'on pleure. Pleurer, c'est travailler ; souffrir, c'est semé. Travaillons, souffrons petitement, comme il nous est donné de le faire ; la journée a été longue, le soir est venu, la nuit viendra bientôt. Restons. On nous couchera sur notre sillon, nous y dormirons mieux qu'ailleurs.

    26-9-23

    Je ne saurais exprimer tout ce que me disent les fleurs. Pour moi, ce sont de petites âmes vivantes. Elles me parlent en me regardant ; leur beauté simple m'émeut, me pénètre. Quand je les vois gisant à terre, arrachées par le vent, par des mains grossières, je les recueille pieusement et les dépose avec respect au pied de l'arbuste qui les a produites. Il me semble qu'elles sont heureuses d'achever de mourir, blotties contre le bois aimé dont elles sont nées, et de se transformer là, pour devenir la sève qui nourrira la plante et les refera fleurs, souriant à la lumière, à Dieu et, un peu, à moi.
    Combien noble et douce et grande, la Nature, quand on la regarde avec cet amour. Dans un jardin, dans un vaste verger, dans la forêt immense, on est chez soi. Et quelle gamme alors ! Quel concert ! Quelle harmonie ! Et comme on comprend que tout fut créé pour l'humanité, pour les âmes, intelligence de ce monde admirable qui n'en a pas.
    Dieu est grand. Dans son oeuvre sans limite, la terre est une merveille. Aimons-là ! Aimons ceux qui l'habitent : âmes reines de la terre, nature domaine des âmes, par Dieu, pour Dieu.

    14-8-24

    Depuis deux mois, je suis malade, souffrant, languissant.... Jamais je n'ai rêvé en ma vie, autant que pendant ces longues journées : enfance, jeunesse, pleinement heureuses jusqu'à vingt ans ; années des premiers sacrifices, en vue du sacerdoce ; période de travail, de luttes, de souffrances physiques et morales, dans la joie de l'esprit, la force de l'âme, la vigueur du corps, de 24 à 40 ans ; épuisement total, retour en France et, dans l'attente de la mort, l'ineffable jouissance de retrouver père, mère, soeur, au foyer déserté pendant seize années ; le grand réconfort d'une vieille et fidèle amitié retrouvée à Saumur... ; sous ces auspices favorables et doux, la lutte contre la mort, pendant deux ans, le succès, la victoire ; après une année de repos, la cure de Saint-Martin, le bon et doux ministère paroissial, le contact d'âmes françaises, durant sept années ; alors souffrance morale, à la pensée des anciens compagnons, morts ou restés à la peine, là-bas, dans la terre qui dévore les hommes ; bientôt, second adieu au doux pays d'Anjou, autrement dur que le premier, car le corps et l'âme savent à quelles tortures je les mène ; depuis ce jour de février 1895, vingt-neuf années ont passé, et les douleurs n'ont pas trompé leur attente ; à l'heure actuelle, un seuil est à franchir. Sera-ce la mort ? Sera-ce encore la vie ? Je l'ignore et m'en rapporte à Dieu.

    17-10-24

    J'ai cru devoir rester ici et travailler, selon mes forces, jusqu'à la dernière heure, à l'oeuvre commencée il y a 55 ans ; j'ai voulu mourir sur ces terres où sont morts tous ceux dont l'amitié avait succédé, dans mon âme, à celle des êtres chers qui reposent au sein de la terre d'Anjou.

    7-3-25

    Ah ! Ma vie de près de 82 ans ! Ma vie, qui fut si douce à certaines heures, combien dure elle été dans son ensemble ! L'ai-je portée, la Croix ! !
    Est-ce que je me plaindrais ? Non ! Je constate. C'est un cri de la nature, du coeur, qui ne meurt pas.
    Allons, mon âme, debout ! Il ne reste plus beaucoup de chemin, le sommet du Calvaire est à quelques pas. Marchons !

    25-3-25

    Chaque jour je demande à Dieu que sa volonté soit faite sur moi Mourir là-bas, aux bords de la Loire, me semble anormal. Je ne voudrais pas m'y rendre, si tel n'est pas le bon plaisir de Celui qui me transporta jusqu'à l'extrémité de l'Asie en 1875.

    7-8-26

    Je vous vois à la campagne, dans ce commencement du mois d'août, sous le ciel bleu, moutonné de nuages blancs que promène la brise fraîche et parfumée, dans la verdure des prés, des bois, des arbres fruitiers, dans le calme d'une atmosphère qui semble absorbée par le désir de voir se développer, se parfaire, tout ce qui doit encore mûrir.
    Ce tableau, je l'ai dans l'esprit depuis l'année 1885, quand je revis l'Anjou après la longue absence. Je le conserve, parce que aucun autre, vu par moi, ne le vaut. Malgré la distance, je le contemple, les yeux fermés ; je vois sa lumière, je respire ses parfums ; j'assiste à la succession des jours et des nuits, des aurores et des crépuscules ; je respire ces brises qui me parlent en passant... Et dans le décor de la belle nature, de la terre chérie, je vois passer des ombres plus chères encore ; j'entends des voix connues, mystérieuses, lointaines, et des pensées d'il y a 60 et plus d'années renaissent...

    1930/102-108
    102-108
    France
    1930
    Aucune image