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Pâques en mer

Pâques en mer
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    Pâques en mer

    Ce 12 Avril 1936, nous sommes en pleine Mer Rouge et tout à l'heure à l'Orient s'est levé l'éblouissant soleil. D'ailleurs, depuis notre départ de Marseille, le 3 Avril, toutes nos journées se sont trouvées ensoleillées. Notre Dame de la Garde, vers les 6 heures du soir, alors qu'elle s'estompait à notre horizon, voulut bien nous apparaître dans un nimbe d'or, afin que nous conservions cette maternelle et lumineuse vision comme un viatique durant le long voyage que nous entreprenions. Clémentes, la mer Méditerranée, puis la mer Rouge, depuis neuf jours déjà nous épargnent. A notre départ de France, le froid régnait encore sur les monts et dans les cabines, les enfants conservaient toujours leurs jolis costumes esquimaux, mais à Port-Saïd, porte de l'Orient, le soleil se révèle terrible. Nous y achetons, à l'escale, des cartes postales pour nos amis de France. La traversée du Canal de Suez s'est effectuée sans encombre et au ralenti ; elle dura douze heures environ. Depuis lors, la chaleur embrase et avec elle s'épanouit la bonne humeur des passagers. Presque tous sont des anciens, des vétérans qui retournent à leurs affaires, à leurs travaux et à leurs joies en Extrême-Orient. Quatre missionnaires : un lazariste et trois membres de la Société des Missions Etrangères de Paris, ainsi que trois religieuses Catéchistes Missionnaires de Marie, sont à bord. Les pauvrettes ! C'est leur premier envol loin de la patrie ! Elles sont si jeunes que les larmes de leur enfance ne semblent pas taries. L'une d'elles nous quittera bientôt pour l'Inde, tandis que ses deux Soeurs vogueront vers Hongkong et Pakhoi, où leurs espoirs d'apostolat se réaliseront.
    Invité à célébrer la messe paroissiale de Pâques, à bord, pour tous les passagers de notre magnifique « Chenonceaux », et à prêcher également, j'ai accepté. Pour la circonstance, le salon des premières se transforme en chapelle. Ce salon, d'ailleurs, s'y prête admirablement : une extraordinaire pluie de roses que l'on dirait répandues par sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, ensanglante sa coupole ; des massifs de plantes vertes forment aux angles un agréable parterre. L'orchestre du bord, violons et pianiste, vont animer la grande solitude qui nous environne. Nous ne voyons que le bleu du ciel qui se fond à l'horizon dans le bleu d'acier de la mer. Un calme inouï, constant et reposant, pénètre partout. Malheureusement la chaleur est intense : déjà 30 degrés à l'ombre. L'autel portatif est prêt. Deux minuscules cierges à toutes petites flammes se courbent sous la caresse de la brise venue du large. Un frêle calice de cuivre tremble sur la pierre d'autel que les trépidations de l'hélice font vaciller. Sur une table voisine sont préparés les ornements d'une simplicité, d'une pauvreté vraiment évangélique. L'aube est du rideau vulgaire ; point d'or, point de soie ; du satin rouge d'un côté et blanc de l'autre pour la chasuble, qui servira, la même, à la Pentecôte prochaine comme à Pâques d'aujourd'hui.
    Huit heures sonnent à la timonerie. J'attends quelques instants que le flot des fidèles ait pénétrés dans le sanctuaire improvisé. Ponctuel, le commandant du « Chenonceaux » arrive, suivi d'un colonel qui rejoint l'Indochine. Dames, officiers, enfants, passagers de toute classe et de toute condition sociale remplissent le salon. L'orchestre a commencé. Deux missionnaires me servent à l'autel « Resurrexi et adhuc tecum suum »... Seul le clapotis des vagues fendues par l'étrave rejoint les paroles éternelles et semble y répondre....
    Comme il est facile, ce sermon de la résurrection que j'improvise partiellement. Ne sommes-nous pas tout proche de la Tetre Sainte où s'est accompli le miracle il y a quelque 1.900 ans ? Ne traversons-nous pas cette mer Rouge comme les Hébreux de jadis ? Ne convient-il pas que notre adoration se joigne à celle de nos frères dispersés sur toutes les mers et disséminés sur tous les continents ? Nul carillon pascal, sans doute, ne nous a solennellement annoncé la grande joie, mais nos coeurs vibrent à l'unisson de tous les coeurs chrétiens qui doivent, eux aussi, ressusciter en ce jour. Une vingtaine de communions matinales nous ont prouvé qu'un noyau fidèle de chrétiens fervents se trouve à bord. Il n'est qu'une partie du tout qui devait être réalisé.
    Le chrétien français de Pâques 1936 n'a jamais eu (à l'instar de tous les chrétiens du monde, d'ailleurs) plus de raisons de foi religieuse et patriotique pour remplir pleinement et dignement son devoir pascal. De quoi demain serait-il fait ? Que de préoccupations et de soucis d'avenir assaillent en ce moment tous les esprits sérieux ! Elections, cliquetis d'armes, bruits de révolte, chômage, marasme des affaires et visions de guerre pour demain. C'est le «Sauvez-nous, Seigneur, nous périssons », qu'il est nécessaire de crier ! C'est de l'Hostie divine dont il faut se munir pour les luttes futures ! C'est la Croix qu'il convient d'accepter comme seul étendard ! Puis, près de cette immense Croix du Christ, planter chaque jour nos petites croix personnelles pour aider à la Rédemption du monde...
    Et la messe de Pâques se poursuit dans l'allégresse. Inlassable aussi, notre bateau continue sa course vers des pays où le Christ est encore sinon totalement inconnu et méconnu, du moins encore très peu aimé. Comme l'on comprend les sollicitudes du Chef de la Chrétienté, de Pie XI, quand il se penche au soir d'une de ses journées sur le globe terrestre et qu'il y distingue tant de contrées et de continents où règnent officiellement toutes ces religions jaillies d'esprits humains dirigés par l'Esprit du Mal ! Et que peuvent faire, on se le demande, ces missionnaires qui s'en vont avec le seul Crucifix pour la lutte ? Ils seront un contre dix mille : n'est-ce pas fou ? Heureusement la sublime folie du Christ les fascine et les soutient. Ils savent qu'ils tomberont dans la mêlée, mais que d'autres plus jeunes et plus enthousiastes les suivront et continueront la moisson des âmes. Comme il conviendrait en leur honneur et en l'honneur de l'Eglise catholique tout entière de pasticher Victor Hugo :
    Gloire à notre Eglise immortelle...
    Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
    Aux héros, aux vaillants, aux forts,
    A ceux qu'enflamme leur exemple...
    Et qui mourront comme ils sont morts.
    La bénédiction du célébrant dissémine l'assistance, qui se retire plus confiante et plus forte. Les quelque cinquante militaires, la plupart sous-officiers, qui partent pour une relève en Indochine semblent particulièrement heureux. Les beaux gars de France, râblés, musclés, fiers de leurs médailles militaires et coloniales, sourient au colonel qui, à la porte du salon, se mêle cordialement à eux. Et, quand j'ai terminé ma courte action de grâces, je le vois, ce colonel, s'avancer vers moi, les larmes aux yeux, me serrer les mains et me dire : « J'étais aux fêtes de Dakar en Janvier dernier : visions inoubliables ! Je viens d'avoir le bonheur d'assister à votre cérémonie pascale, si profondément simple. C'est votre messe, face à l'océan, qui m'a le plus ému et c'est votre sermon qui m'a convaincu davantage que je devais être un chrétien total ». Alors s'agenouillant : « Mon Père, écoutez-moi », me dit-il... Quelques minutes après, l'Esprit de Jésus ressuscité se répandait dans le coeur d'un homme, lui aussi ressuscité. Personnellement, j'avais, de plus, la joie bien grande d'avoir recommencé mon ministère apostolique par la conquête d'une âme qui m'attendait pantelante le jour même de Pâques sur la route de mon retour en Mission...
    L. CHORIN,
    Missionnaire du Siam.

    1936/271-275
    271-275
    Thaïlande
    1936
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