Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Osaka : Travaux à Kishuvada.

Osaka : LETTRE DE M. PUISSANT Missionnaire apostolique. Travaux à Kishuvada. 10 juin 1913.
Add this
    Osaka :

    LETTRE DE M. PUISSANT
    Missionnaire apostolique.

    Travaux à Kishuvada.
    10 juin 1913.

    Ayant un moment de loisir, je ne crois pas mieux faire que de venir l'employer à vous donner sur mes petits païens quelques détails qui ne manqueront sans doute pas de vous intéresser. Il y aura de cela bientôt 18 mois, deux petits païens des environs ont osé venir à la Mission, bien timidement, je vous assure, pour s'amuser et voir surtout ce qu'était l'Européen qui y habitait ; il leur a fallu du courage, car ils m'ont avoué depuis qu'ils avaient eu peur que je les massacre. La première glace brisée, au bout de quelques jours, quand ils purent se rendre compte que je n'étais pas un sauvage comme ils l'avaient pensé, mais qu'au contraire l'intérêt et l'affection que je leur portais étaient grands, d'autres camarades suivirent leur exemple. Pendant quelque temps je les laissai s'amuser bien à leur aise, puis peu à peu on parla de religion, ils reçurent un catéchisme et un petit livre des principales prières qu'ils se mirent à étudier ; ils vinrent jusqu'à 15.
    Comme il fallait s'y attendre, il y eut du déchet, pas trop cependant, puisque environ 10 enfants continuent à venir très régulièrement chaque après-midi à la mission, quand l'école est terminée. Comme la plupart du temps les enfants sont pieds nus dans leurs sabots japonais, chacun à son arrivée à la mission doit d'abord se laver les pieds, puis entrer à la chapelle faire une courte prière à tour de rôle, par ordre d'arrivée, jamais deux ensemble, pour éviter la dissipation. Je voudrais que vous les vissiez prendre de l'eau bénite, faire le signe de la croix et la génuflexion, vous ne croiriez certainement pas que ce sont encore des païens, tant l'ensemble de leur tenue est chrétienne. Sans en avoir l'air, je surveille et je puis constater que tout se passe en ordre. La prière terminée, chacun se met à étudier soit les prières, soit le Catéchisme, soit l'Evangile ou l'Histoire Sainte. Je me tiens constamment à leur disposition pour leur faire réciter la leçon apprise, laquelle consiste chaque jour en un simple verset de Catéchisme ou d'Ecriture Sainte ; c'est peu sans doute, mais comme les gouttes d'eau font les rivières, avec ce système-là, j'en ai quatre qui ont appris et répété plusieurs fois leur catéchisme en entier, aussi le savent-ils très bien. Les mêmes savent par coeur les prières du matin et du soir, les prières de l'assistance à la sainte messe, le sermon sur la montagne en partie, et plusieurs autres passages des saints Evangiles. Chaque enfant possède un carnet divisé par mois et par jours, contenant trois casiers divers : note pour le travail, note pour la conduite et enfin note pour l'assistance à. la messe le dimanche. Leur leçon récitée, ils s'amusent à leur guise jusqu'à 5 h; alors tout le monde se lave de nouveau les mains et les pieds, puis je les conduis à la chapelle réciter deux dizaines de chapelet : la première pour les agonisants du monde entier et le soulagement des âmes du Purgatoire, la seconde pour obtenir la grâce d'une bonne mort et la conversion du Japon.
    Pendant le mois de mai, on récitait la première dizaine les bras en croix, c'est en cela qu'a consisté leur mois de Marie ; quand ils apprirent que l'Empereur était bien malade, ils dirent dans la même, attitude une partie seulement de la seconde dizaine pour obtenir sa guérison. Quelques-uns me dirent le premier jour : « Père, mais c'est pénible de se tenir ainsi les bras en croix ! » « C'est précisément pour cela que je vous le fais faire, et puis vous vous y habituerez », leur ai-je répondu. Ils ne voient pas encore la nécessité des petits renoncements ; avec du temps et de la patience, j'espère arriver à leur inculquer cette idée si contraire à leur mentalité païenne. La prière terminée, chacun fait marquer sur son carnet une note pour la conduite et part souper.
    Presque tous les soirs vers 6 h. 1/2, un certain nombre reviennent encore s'amuser jusqu'à 8 h. 1/2 ; comme j'ai installé le gaz, ils y voient comme en plein jour et peuvent s'ébattre tout à leur aise. Si je les écoutais, souvent ils dépasseraient l'heure réglementaire tant ils y mettent d'entrain. L'heure du départ arrivée, tout le monde se met à genoux, à l'entrée de la chapelle : on récite un Pater, trois Ave et l'acte de contrition; puis bonsoir la compagnie ! En voilà pour jusqu'au lendemain après-midi vers 1 heure, et ainsi tous les jours. Mais pourquoi ne pas baptiser ces enfants qui se trouvent dans d'aussi bonnes dispositions ? Me direz-vous. Vouloir demander actuellement des résultats immédiats à ce genre d'évangélisation serait certainement très imprudent ; car si c'est un fait d'expérience, malheureusement trop fréquent, que même les adultes baptisés isolés dans les familles païennes ne persévèrent souvent pas, que serait-ce quand il s'agit d'enfants de 10 à 14 ans ? La bonne semence est jetée, elle produira quand il plaira au Bon Dieu de la faire fructifier.
    Je ne veux pas terminer cette lettre, peut-être déjà longue, sans vous parler d'une autre mode d'évangélisation qui donne, celle-là, des résultats immédiats, excellents ; chaque jour, de 9 h. à 11 h., on continue à soigner avec l'Eau de Card les malades de maux d'yeux qui se présentent à la mission ; c'est en bonne partie à ce collyre, dont la renommée n'est plus à faire et qui attire chaque matin 30 à 40 personnes et même quelquefois davantage, que l'année dernière on a pu administrer 195 baptêmes in articulo mortis, dont 52 d'adultes. Depuis 6 ans que cette oeuvre est commencée, 1132 baptêmes ont été conférés à des moribonds. Sur ce nombre combien de « voleurs de Paradis » ! Combien qui doivent s'étonner de se trouver au ciel et se demandent sans doute s'ils ne rêvent pas ! Toujours est-il qu'ils pourront remercier Dieu éternellement de l'avoir échappé belle ! Pour arriver à ce résultat très consolant, vu les circonstances, outre la catéchiste spécialement chargée des maux d'yeux qu'elle soigne à l'Eau de Card, j'ai en plus une infirmière en permanence chez un médecin de la ville ; une autre chrétienne, marchande ambulante d'étoffes qu'elle porte sur son dos, peut, grâce à son métier, s'introduire partout, ce qui lui permet de baptiser les enfants en danger de mort. Pour cette année, le chiffre des baptêmes semble s'annoncer un peu inférieur à celui de l'année passée ; malgré cela je compte au moins sur 150, ce qui est encore un nombre respectable. A l'oeuvre des baptêmes, il me faut joindre et mentionner en passant celle de la presse catholique : revues, tracts, sont distribués un peu partout où je pense qu'ils seront lus ; peu à peu les préjugés séculaires contre le catholicisme tombent ; alors dans un temps plus ou moins éloigné, nous ou nos successeurs récolteront. Bref, comme vous pouvez vous en rendre compte par ce qui précède, ce n'est pas le travail qui manque, et quelquefois même on voudrait pouvoir se dédoubler pour faire face à tout. Malgré cela, on pourrait encore faire davantage si les moyens le permettaient. La chrétienté marche bien ; j'ai un petit noyau de bons chrétiens, dont plusieurs se sont mis à la communion quotidienne, d'autres suivront, mais il faut y aller très prudemment.
    Entre temps, je me prends aussi à rêver de rebâtir ma pauvre petite chapelle qui menace ruine ; mon intention serait de la dédier à Notre-Dame de Lourdes dont une belle statue ornerait le frontispice. Qu'en sera t-il de la réalisation de ces projets ? Ce que le Bon Dieu voudra, car je m'en remets comme toujours à sa providence qui saura arranger les choses pour le mieux.
    1913/294-296
    294-296
    Japon
    1913
    Aucune image