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Origines de l'oeuvre

Origines de l'oeuvre La communauté d'An duc comprend douze catéchistes ou thây, d'âges et de degrés divers, envoyés chaque année dans les petites chrétientés, près ou loin, seuls ou à deux, dans la résidence du Père ou dans une chrétienté séparée, selon les besoins. Il y en a qui ont 20 ans, il y en a aussi qui atteignent 30 et 40 ans. Pour expliquer ce fait, il faut savoir que divers essais, à des époques différentes, ont été tentés dans la mission pour former des catéchistes zélés et instruits.
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    Origines de l'oeuvre

    La communauté d'An duc comprend douze catéchistes ou thây, d'âges et de degrés divers, envoyés chaque année dans les petites chrétientés, près ou loin, seuls ou à deux, dans la résidence du Père ou dans une chrétienté séparée, selon les besoins. Il y en a qui ont 20 ans, il y en a aussi qui atteignent 30 et 40 ans. Pour expliquer ce fait, il faut savoir que divers essais, à des époques différentes, ont été tentés dans la mission pour former des catéchistes zélés et instruits.
    En 1870 le P. Gernot, notre vénérable provicaire, dont le nom est, parmi nous, synonyme de missionnaire zélé, hardi, et entreprenant, recruta pour les besoins de son immense district, où tout était à créer, une escouade de 25 jeunes gens choisis avec soin. Sur leur habit noir était attaché un grand crucifix passé dans une ceinture ou corde de saint François ; ce costume original leur donnait un air décidé qui frappait les Annamites ; aussi les saluait-on avant les prêtres indigènes, me disait le Père Gernot. Tout allait bien, lorsque la communauté de saint François, établie dans la mission, absorba cette oeuvre en 1875, au moment où elle commençait à donner les meilleurs résultats. Dès lors, le P. Gernot songea pour la remplacer à développer l'oeuvre des religieuses indigènes et les succès, dont il a plu à Dieu de bénir son ministère, s'imposent depuis de longues années à l'admiration de nos confrères.
    Quant au couvent annamite, de l'ordre de saint François, il avait été fondé à Tân-dinh près Saigon par le P. Caspar, aujourd'hui Vicaire apostolique de Huê, sur l'initiative de Mgr Colombert alors Vicaire apostolique de la mission. Former d'abord les sujets à la vie religieuse, puis sur le déclin de leur carrière les envoyer en chrétienté, tel parait avoir été le plan de l'oeuvre. L'apostolat était l'accessoire, la vie en commun dans le monastère était le fond de l'institution.
    On s'aperçut bientôt que le but cherché tout d'abord, pour fournir à la mission des auxiliaires actifs et pouvant servir de longues années, ne pourrait être atteint de cette façon ; les circonstances extérieures rendant par ailleurs le fonctionnement de l'oeuvre assez difficile, le couvent fut supprimé.
    Un essai d'un autre genre fut alors tenté, et le petit-séminaire de la mission, établi à Cai-nhum, reçut un contingent d'élèves catéchistes. Les nouvelles recrues furent d'abord au nombre de douze ; leur démarche pesante, le teint de leur visage, en un mot, leur rusticité, contrastait avec la tenue plus distinguée des petits séminaristes. Eux-mêmes s'en apercevaient, et plusieurs étaient tout décontenancés. Le supérieur, le P. Ritter, les encourageait : « Allons mes enfants ! Ne craignez pas ! Les Apôtres n'étaient que douze, et pas des plus savants, et cependant ils ont conquis le monde à Jésus-Christ. Vous marcherez sur leurs traces ! »
    Le P. Ritter a laissé parmi nous la mémoire d'un missionnaire dévoué, plein d'abandon et de bonhomie ; quoique miné par la maladie, il n'en resta pas moins à son poste. Sous sa direction paternelle, les études n'étaient pas négligées, mais le travail manuel entrait pour une large part dans le règlement et contribuait ainsi, non moins que l'éloignement de la grande ville, à préserver de l'orgueil les petits annamites. Il fallait bien du reste travailler un peu, car l'établissement n'avait que de médiocres ressources pour se maintenir au point de vue matériel. Le jardinage et la pêche étaient surtout en honneur. « Aujourd'hui pêcheurs de poissons, demain pêcheurs d'âmes ! » Disait en souriant le bon supérieur.
    Au bout de quelque temps, trois jeunes gens pris parmi les plus âgés des élèves catéchistes furent, placés en chrétienté à titre d'essai. Les choses en étaient là, lorsque, en 1882, le gouvernement de la colonie supprima d'un trait de plume l'allocation supplémentaire qui était octroyée à chaque missionnaire. Le petit séminaire de Cai-nhum fut supprimé et réuni au grand séminaire, à Saigon ; on laissa au P. Ritter, outre les aspirants catéchistes qui atteignaient, alors le chiffre de trente, les jeunes gens que la lenteur de leur intelligence empêchait de continuer les études latines. Par suite du manque de ressources, la part fut faite plus grande encore au travail manuel ; le bon Père lui-même ne reculait devant aucun sacrifice et il alla quêter du riz dans les grandes chrétientés pour nourrir son petit troupeau. Deux jeunes gens furent encore, vers ce temps, envoyés en chrétientés, l'oeuvre semblait s'annoncer prospère, quand le P. Ritter, épuisé par la maladie, dut retourner en France. Il y mourut peu après son arrivée, en 1891.
    Ses successeurs, jusqu'en 1898, furent des prêtres indigènes. Ils maintinrent l'établissement dans le statu quo ; rien de bien saillant à noter sur cette phase de l'oeuvre des catéchistes, sauf que les sujets envoyés en chrétienté, laissés à eux-mêmes et attristés par la mort de leur Père, voyant l'oeuvre décliner peu à peu et n'inspirer plus au public ni sympathie ni confiance, se découragèrent et rentrèrent chez eux, non sans avoir, quelques-uns du moins, terni pour un assez long temps la réputation de la maison.
    Parmi les prêtres indigènes qui dirigeaient alors cette communauté, le P. X. a laissé un souvenir d'un genre particulier dans la mémoire des catéchistes. Sous sa direction, Cai-nhum serait devenu une colonie de Trappistes, si le tempérament annamite n'était pas essentiellement réfractaire à une vie aussi dure. Et cependant le P. X. est un annamite ? Oui, sans doute, mais un annamite comme il y a en peu. On le voyait, foulant pieds nus les épines, la pioche sous le bras, la pipe à la bouche, marcher en avant pour débroussailler quelque coin de la propriété ; voyant qu'on le suivait, mais de loin, il excitait les travailleurs. « Père, lui ripostaient ceux-ci, il y a des épines, on ne peut avancer. Qu'est-ce que cela fait ? Vous voulez être thây-dong (religieux), et vous craignez les épines !. Sous cette austère direction, la maison, qui n'avait pas désempli sous les règnes précédents, se vida comme par enchantement, et il ne resta bientôt plus qu'une petite escouade de fidèles, orphelins presque tous ; conservant quand même une foi robuste en lavenir, ils attendaient mélancoliquement des jours meilleurs. Les événements se succèdent, si vite dans la vie ! Du reste on les consolait et on les encourageait par des arguments peu variés, mais articulés avec une conviction qui ne laissait aucun doute : « Obéissez bien, travaillez, et vous verrez !... Monseigneur l'Evêque viendra vous voir ! »
    Durant ce temps, le P. Moulins, missionnaire à My-tho, chrétienté située non loin de Cai-nhum, demanda et obtint que quelque sujets fussent envoyés chez lui, pour établir une colonie de catéchistes à An-duc, village situé à huit kilomètres de My-tho. Il y eut donc, dès lors, deux établissements d'aspirants catéchistes, chacun deux comptant 15 à 20 sujets ; celui de Cai-nhum, sous la tutelle d'un Père annamite, occupait les beaux bâtiments de l'ancien petit séminaire ; celui de My-tho consistait dans une paillote construite au milieu de la brousse, et était placé sous la direction immédiate du doyen d'âge des jeunes gens, et le contrôle assez lointain du Père de My-tho. Des deux côtés il y avait aspiration vers un but encore incertain et imprécis ; tout en aspirant de la sorte, on travaillait on défrichait, on vivait.
    C'est ici le lieu de dire quelques mots pour faire connaître à mes chers lecteurs le P. Moulins, décédé, il y a quelques années, peu après avoir échangé pour la cure de Saigon le beau district de My-tho, qu'il avait fondé. C'est surtout après avoir perdu ce bon confrère, que considérant dans son ensemble cette belle carrière de 30 ans passés presque entièrement dans le même poste, plus d'un missionnaire s'est senti ému en voyant se dessiner plus nettement une des figures les plus sympathiques que l'on puisse rencontrer. Résidant à My-tho, le Père Moulins avait à héberger continuellement les confrères allant à Saigon ou en revenant, tant de la mission de Cochinchine que de celle du Cambodge ; les séminaristes grands et petits, au moment de la rentrée scolaire, allaient aussi frapper à sa porte ; le dérangement était, sinon continuel, du moins très fréquent, de jour et de nuit ; malgré cela, on était toujours bien reçu et entouré de mille prévenances ; la conversation du Père étai gaie, imagée, d'allure distinguée, joyeuse, avec un je ne sais quoi qui de loin en lon trahissait son origine méridionale, toujours charitable d'ailleurs, et surtout animée dans ses appréciations des hommes et des choses, d'une foi inébranlable en la Providence. Ce dernier trait est, après la vertu d'hospitalité, un des caractères saillants de cette physionomie originale, et il mérite d'autant plus d'être signalé que la confiance en la Providence est indispensable dans des oeuvres difficiles et de longue haleine, comme celles dont nous parlons. C'est à cela que le bon P. Moulins était redevable de la sagesse, de la patience et de l'à-propos qui permettent de tirer parti de toutes les circonstances favorables. Ces qualités réunies l'ont mis à même de contribuer, pour une large part, à l'éclosion de l'oeuvre actuelle. Pendant des années, il parcourut toutes les semaines, à moins d'empêchement, et souvent à pied, les huit kilomètres qui séparent An-duc de My-tho ; arrivé au milieu de ses enfants, il se faisait raconter leurs travaux et les incidents de la semaine, réglait les petits différents qui s'étaient élevés entre eux et les régalait de récits édifiants tirés de la vie des Pères du désert ; jamais il n'était à court sur ce sujet. « Que de fois, m'a t-il confié un jour, j'étais triste et inquiet à mon retour dAn duc, lorsque j'avais appris que la concorde ou l'obéissance avaient reçu plus d'atteintes qu'à l'ordinaire ».. ? Mais la foi en la Providence et en l'action lente et sure du temps avait vite ramené le calme dans sa belle âme.
    En 1895 Mgr Dépierre, alors Vicaire apostolique de la mission, jeta son dévolu sur Cai-nhum pour y établir un orphelinat de petits garçons, et sur An-duc pour y juxtaposer un petit-séminaire à la communauté des catéchistes. Dans la pensée du prélat, An-duc était le lieu choisi pour organiser et développer l'oeuvre des catéchistes : un appel fut donc fait aux jeunes gens de Cai-nhum, les invitant à se rendre à An-duc. La réunion projetée alors neut lieu que trois ans plus tard.
    Le petit-séminaire étant installé à An duc, sous la direction d'un missionnaire chargé également des catéchistes, ceux-ci durent se plier à la discipline du nouvel établissement ; la chose n'alla pas sans quelques difficultés au début, d'autant que plusieurs d entre eux étaient assez avancés en âge. S'ils navaient pas joui jusqu'alors du bénéfice d'une formation sérieuse, vu qu'ils étaient placés sous l'autorité plus que précaire de l'un d'entre eux, ils eurent, du moins, le mérite d'accepter presque tous la nouvelle direction et cela leur tint lieu de noviciat.
    Tout alla bien ainsi pendant deux ans ; le Père Quinton supérieur du petit-séminaire dirigeait en même temps la communauté des catéchistes. Mgr Dépierre comprit bientôt que ce travail était trop pénible pour que le Père put le continuer longtemps. Il donna à un autre missionnaire la direction des catéchistes et on assigna à ceux-ci un local distinct, quoique contigu au petit séminaire ; la chapelle resta commune aux deux établissements, elle servait en outre d'église paroissiale aux quelques chrétiens fixés à An-duc.
    La situation ainsi réglée semblait devoir être définitive, quand le petit-séminaire fut de nouveau transféré à Saigon, comme l'avait été autrefois celui de Cai-nhum, et la communauté des catéchistes resta seule, héritant des bâtiments du petit-séminaire.
    Avant de clore le chapitre des origines d'An-duc, faisons connaissance, si vous le voulez bien, avec le « Vieux » c'est-à-dire le doyen des catéchistes, qui fut le bras droit du P. Moulins dans la fondation de la petite colonie.
    Le Vieux est âgé de 45 ans, et depuis plus de 25 ans, époque où il quitta le petit- séminaire, il a été au service de la mission, à Cai-nhum, à Mv-tho et enfin à An-duc. En Annam l'épithète de vieux est très honorifique, et le catéchiste en question la mérite d'autant plus qu'il a le visage orné d'une moustache et d'une barbe grisonnante, assez fournie pour être enviée de ses concitoyens, généralement imberbes ; ajoutez à cela qu'il a été longtemps le «Premier », encore un titre honorifique, primus inter pares, chargé du gouvernement de la communauté aux temps héroïques de l'oeuvre. Sa caractéristique est l'esprit pratique et la passion du travail manuel ; apte à enseigner (il l'a fait et le fait très bien), il préfère travailler des mains et il se livre volontiers à toute espèce de travaux ; le soin du jardin, la surveillance de la cuisine, des ouvriers, pas un détail ne lui échappe, et quelque travail qu'on lui impose, il est toujours content. Il prend même tellement à coeur les intérêts de la maison que ses collègues le trouvaient jadis fort économe, disons le mot, trop serré ; mais le moyen de lui en vouloir, en voyant combien il se ménage peu lui-même ; très dur pour sa personne en santé, il l'est de même dans la maladie, il honore les médecins, mais n'y croit guère et il les tient à distance. Une fois, le voyant souffrir de crampes d'estomac, je lui ordonnai le repos et sur l'ordonnance du médecin il dut se résigner à prendre de l'eau de Vichy et une autre potion ; malgré la surveillance, il se montra d'une telle négligence qu'il lassa la patience de ses supérieurs ; à la longue seulement et pour enrayer le mal, il accepta d'un camarade quelques pilules achetées au marché, pour 2 ou 3 sous. Grâce à sa patience il fallut bien que le mal fut vaincu. J'ai dit tout à l'heure qu'il était assez habile en tout ; oh ! Mais pas dan l'art de faire de la médecine, chose commune cependant chez es Annamites ; toutefois, ce qui n'est pas ordinaire chez eux et qui ne peut être que le fruit de la vertu, il se charge spontanément et le plus naturellement du monde des services les plus humbles et dont personne du reste ne lui dispute la charge. Pour ce qui est de s'apitoyer sur le sort des malades, il n'y comprend rien non plus, c'est pour les autres comme pour lui. « Mourir sans gêner personne, » répète-t-il souvent, c'est ce qu'il demande au bon Dieu et il ajoute quelquefois : « Être enterré sans retard et sans embarras ». Un de ses cousins est mort poitrinaire, il y a 2 ans, presque à l'improviste, en 2 ou 3 heures ; comme les catéchistes causaient entre eux des diverses circonstances édifiantes de cet événement, il fit la réflexion suivante : « Ce que je trouve surtout bien, c'est qu'il n'a pas traîné des semaines comme le Thây Sách qui l'a précédé ». Et il s'en alla faire les préparatifs pour l'enterrement. Ceci n'est pas dureté de sentiments, mais esprit pratique, car il est aimé de tous ici et chacun le trouve dévoué. De la maison son influence rayonne au dehors ; les gens vont à lui bien souvent avant d'aller au Père, dont l'autorité grandit par le fait même ; à lui est réservé le soin de surveiller les rizières, les propriétés, de faire rentrer les redevances, de connaître même, à l'occasion, les différends entre les locataires de la mission, et sa décision est ordinairement marquée au coin de cette sagesse pratique qui est le partage de l'Annamite, quand son jugement n'est pas influencé par l'intérêt. En voici un exemple : Au moment de la construction de la maison actuelle, il y avait un monceau de planches, dont chacune, longue de 10 mètres, pouvait valoir une piastre et demi environ. Ces planches se trouvant en plein air dans un endroit isolé, il en disparaissait de temps en temps. Que faire ? Le « Vieux » s'adressa à un chrétien nouvellement converti qu'il avait instruit lui-même ; ce chrétien était un ancien voleur, il connaissait tous les trucs et sur la proposition du catéchiste il s'engagea à découvrir le voleur. C'est ce qui arriva. Pendant plusieurs jours il rôda aux environs, visitant les maisons et les inspectant sans en avoir l'air ; il eut bientôt trouvé quelques bouts de planche qu'il reconnut pour appartenir à la mission. Le voleur fut pris, mais il était pauvre comme Job, impossible de le mettre à l'amende ; le « Vieux » imagina alors de lui faire garder les planches, et tous les jours notre voleur vint pendant plusieurs semaines, après son travail de la journée, trouver le « Vieux » qui comptait les planches et le laissait seul. Le matin on comptait de nouveau, et l'individu se rendait à son travail jusqu'au soir. Il était convenu que la disparition même d'une seule planche serait punie par le notable du village de la corvée et de l'emprisonnement. Il ne manqua jamais une seule planche à l'appel.
    Pour résumer ce premier chapitre, disons que l'oeuvre des catéchistes fut d' abord installée à Cai-mong et à Tân-dinh, et cette première période embrasse une durée d'une dizaine d'années. Puis l'oeuvre fut reprise à Cai-nhum et réapparut comme annexe du petit séminaire auquel elle survécut ; devenue alors autonome elle se dédoubla et forma la colonie d'An-duc qui allait bientôt l'absorber elle-même ; cette deuxième période embrasse également une durée de 10 ans. Quand la maison d'An duc vit le petit-séminaire auquel on l'avait juxtaposée, transféré à Saigon, comme l'avait été celui de Cai-nhum autrefois, une phase nouvelle commença pour l'oeuvre, phase d'organisation et de développement, inaugurée depuis 1897 et dont la description va faire l'objet du chapitre suivant.

    1905/296-302
    296-302
    Vietnam
    1905
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