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Origine du vicariat apostolique du Laos 1

Origine du vicariat apostolique du Laos Nos lecteurs seront peut-être heureux de connaître quelques détails sur l'origine et la fondation de la mission du Laos, détails qui, bientôt, risqueraient d'être ignorés de tous, car les premiers missionnaires envoyés dans cette mission vieillissent. Sa Grandeur Mgr Vey, évêque de Géraza, vicaire apostolique du Siam, songeait depuis longtemps à entreprendre l'évangélisation du Laos siamois, et à renouveler les tentatives faites dans ce but par plusieurs missionnaires du Siam.
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    Origine du vicariat apostolique

    du Laos

    Nos lecteurs seront peut-être heureux de connaître quelques détails sur l'origine et la fondation de la mission du Laos, détails qui, bientôt, risqueraient d'être ignorés de tous, car les premiers missionnaires envoyés dans cette mission vieillissent.
    Sa Grandeur Mgr Vey, évêque de Géraza, vicaire apostolique du Siam, songeait depuis longtemps à entreprendre l'évangélisation du Laos siamois, et à renouveler les tentatives faites dans ce but par plusieurs missionnaires du Siam.
    En effet, Mgr Pallu, administrateur général des Églises confiées à la Société des Missions Étrangères, rédigeait des instructions pour les missionnaires qu'il destinait à cette première tentative. (Histoire générale de la Société des Missions Étrangères, 1 vol. p. 289 et suiv).
    Ces instructions furent remises à M. Pierre Grosse et au P. Angelo, religieux franciscain, destinés à prêcher l'Évangile aux populations laotiennes. M. Grosse pénétra au Laos, mais la mission échoua. Il revint mourir au Siam, à Porselone, en 1630. (Mémorial S. M. ad ext. p. 356).
    En 1771, Mgr Reydellet, évêque de Gabale, et vicaire apostolique du Tonkin Occidental, chargea deux catéchistes d'aller explorer le pays, de s'enquérir des dispositions des habitants, et de choisir un village convenable à une première fondation. En même temps, il demanda au Saint Siège juridiction sur le Laos. La réponse de Rome fui favorable, et Mgr Borgia, Secrétaire de la Propagande, écrivit à l'évêque le 17 janvier 1773 que le Pape étendait ses pouvoirs sur le Laos, sans cependant l'annexer à la mission du Tonkin Occidental (Hist. Gén., t. CXI, p. 71). Ses catéchistes durent se borner à parcourir les provinces voisines du Tonkin, mais ne franchirent pas le Me-kong. Ils revinrent trouver leur évêque sans avoir obtenu aucun résultat.
    Pendant l'épiscopat de Mgr Davoust, évêque du Tonkin, le P. Le Breton tenta un effort dans la partie du Laos qui avoisinait sa mission ; deux catéchistes furent envoyés, et l'année suivante, un prêtre indigène nommé Bôn et le catéchiste Xuyen. Ils se bornèrent à baptiser 4 adultes et 19 enfants. (Hist. Gén. M. É., t. XI, p. 144-145).
    En 1830 à Siam, le P. Deschavannes s'élançait vers le Nord du royaume, s'enfonçait dans les forêts, au milieu d'une peuplade laotienne, convertissait quelques infidèles, et au, moment de recevoir le fruit de ses prédications, mourait de la fièvre des bois. (Hist Gén., t. XI, p. 573). On ne désigne aucune des localités visitées par le P. Deschavannes, il ne visita sans doute que les Laotiens habitant les rives du Me-nam-chan-phaja, et ne pénétra pas dans le bassin du Me-kong.
    En 1852, pendant que Mgr Miche tournait les efforts de son zèle vers les Cambodgiens, ses missionnaires, les PP. Cordier et Beuret, se fixèrent à Stung-treng, limite du Laos, et évangélisèrent sans grand succès.
    Ces Messieurs s'établirent sur la rive droite du Se-kong, un peu plus haut que la ville actuelle. Quelques vieillards montrent encore des arbres plantés par les missionnaires, et se souviennent de les avoir vus lorsqu'ils étaient tout enfants.
    En 1855, espérant mieux réussir en envoyant des missionnaires au Laos par le royaume de Siam, Mgr Miche se rendit à Bangkok pour demander des passeports. Il les obtint, mais les ouvriers apostoliques qui se dirigèrent de ce côté ne furent pas plus heureux, et le dernier d'entre eux, Henri Triaire, parti en 1857, mourut à Muang-ngan, où il était parvenu après deux mois de voyage, et bientôt il fut suivi dans la tombe par les catéchistes et les serviteurs qui l'avaient accompagné. (Hist. Gén., t. III, p. 288.)
    Ce n'était encore qu'une tentative par le Me Nam ; le plateau du Laos n'avait encore vu aucun missionnaire tenter son évangélisation.
    Une dernière expédition du côté de Siam fut encore tentée par les PP. Daniel et Martin ; elle fut de courte durée, car éprouvés par la maladie, ils se replièrent sur Nakhonnajok, et ne revinrent pas à la charge.
    L'heure approche enfin où la Divine Providence va ouvrir le Laos aux ouvriers évangéliques, et donner quelques succès à leurs travaux.
    En 1876, Mgr Vey envoyait, le P. Constant Prodhomme, arrivé en mission vers la fin 1874, à Jutthia, comme aide au P. Perraux qui cherchait à tirer de ses ruines l'église de Saint-Joseph, premier pied-à-terre de nos Vicaires Apostoliques en Orient et à Siam.
    Ces deux Pères désiraient vivement tenter un effort pour amener les Laotiens à la foi. Remontant donc le Me-nam-sak, affluent du Me-nam qui vient se jeter à Jutthia, après avoir réuni ses eaux venant en partie du Laos, le P. Perraux parvint à fonder une petite station à Hua-keng, ou Keng-khoi. Cette station se trouvait non loin de la limite des forêts qui couvrent les montagnes formant la ligne de partage des eaux du bassin du Me-nam et du Me-khong.
    Ils étaient là au pied du plateau du Laos et sur la route des caravanes de marchands chinois et laotiens qui font le commerce avec Siam, et viennent de Khôrat aboutir à, Tha-ruzo et Sarrabury.
    En peu de temps ils réunirent un petit noyau de néophytes dont quelques-uns venaient du Laos.
    Dieu préparait celui qu'il destinait à la mission laotienne : le P. Prodhomme, assisté d'un séminariste catéchiste, fut bientôt établi à résidence à Hua-keng.
    Les épreuves ne manquèrent pas à ses débuts : la maladie, cette terrible fièvre des bois, n'épargnait ni le troupeau, ni le pasteur. Cependant il tint tête aux difficultés : les brigands, voleurs de buffles, ne cessaient de lui créer des ennuis ; il sut se faire craindre et respecter. Un juge de Sarrabury, de connivence aves les brigands, essaya même de l'empoisonner ; de prompts remèdes, et la solide constitution du missionnaire, eurent raison de cette tentative criminelle.
    Entre temps, une petite église bien modeste fut construite. Mais quelques jours avant la bénédiction, qui devait être faite par le P. Martin, provicaire de la mission, des mains inconnues y mirent le feu.
    Le P. Prodhomme ne se bornait pas seulement à développer son poste naissant ; ses yeux se portaient souvent vers ce Laos toujours fermé. Il tenta d'y pénétrer peu à peu. Déjà il avait franchi le terrible Dong-phaja-fai, que les Siamois appellent aussi Dong-phaja-jen (redoutable par la fièvre qui atteint tous ceux qui traversent ces longues forêts) et avait formé quelques groupes de catéchumènes et de chrétiens, du côté de Muk-lek, Kok-ithun. Il était déjà entré à Khorat, centre où affluaient tous les produits du Laos. S'il ne comptait pas encore de chrétiens dans cette il était bien vu des marchands chinois qui y sont établis en grand nombre.
    Ces voyages pénibles au milieu des montagnes boisées, l'insalubrité du climat avaient à la longue profondément altéré sa santé. Il dut rentrer à Bangkok pour quelques mois. Grâce à un traitement énergique auquel il eut le courage de s'astreindre, le mal fut enrayé, et il parut plus robuste qu'auparavant.
    On entrait dans l'année 1880.
    Mgr Vey ne voulut pas exposer de nouveau son missionnaire au mauvais climat de Hua-keng, où cependant il administrait 250 à 300 chrétiens. Il résolut de l'employer à une exploration apostolique au Laos.
    Depuis quelques années, un descendant des princes de Vien Chan, le Chao Phrommatheva Sadet No Kham, avait été établi gouverneur de la province d'Oubon Dans ses voyages à Bangkok, ce personnage avait eu quelques rapports avec les missionnaires, et avait laissé entendre que s'ils venaient s'établir sur les territoires de sa juridiction il les verrait avec plaisir. Cet homme ne songeait guère à embrasser la foi, car il était trop corrompu, mais il pensait que les missionnaires seraient pour lui un puissant appui pour lutter avec avantage contre ceux qui se refusaient à reconnaître son autorité, bien qu'il tint ses pouvoirs du roi du Siam.
    Monseigneur, sans se fier aux avances de ce gouverneur, qui avait rang de prince comme rejeton de la vieille famille des rois du Laos, se décida à confier au P. Prodhomme la nouvelle tentative. Il lui adjoignit le P. Xavier Guégo, jeune missionnaire arrivé en 1879 et qui, depuis quelques mois, étudiait la langue siamoise à Bangkok.
    Les Pères devraient parcourir les provinces situées sur une partie du plateau, et venir aboutir à Oubon, examinant quelles seraient les chances de l'apostolat et les lieux où l'on pourrait fonder des stations chrétiennes.

    1880

    Le 12 janvier 1880, la petite caravane composée de deux missionnaires, d'un catéchiste et de quelques serviteurs, quittait Bangkok, riche de bonne volonté, mais bien trop pauvre en ressources pécuniaires. Ils n'avaient que leur modeste viatique de missionnaire et cependant le voyage pouvait durer plus d'un an. Un autre missionnaire rejoignant son poste voulut les accompagner jusqu'à leur point de départ.
    Arrivés à Hua-keng, il fallut s'organiser pour se mettre en route. Jusque-là, la voie fluviale avec de bonnes barques avait permis de voyager sans trop de fatigue. Le voyage à entreprendre changeait de nature ; il y avait de grandes forêts et une chaîne de montagnes à traverser par des chemins de piétons pour gagner Khôrat. Quelques boeufs porteurs, unique mode de transport dans cette région, et des chevaux pour les Pères lurent achetés et, le 29 janvier, la troupe apostolique se mettait définitivement en route. Elle se dirigea vers l'entrée du Dong (grande forêt), et le soir elle couchait à Khlong-thakien, où se trouvait un hameau chrétien de 30 à 35 personnes.
    Les forêts et les montagnes franchies, ils arrivaient à Khôrat, le 10 février.
    Nous ne compterons plus maintenant que les étapes de leur voyage.
    Le 24, ils quittaient Khôrat, se dirigeant vers Xonnabot, où ils s'arrêtèrent le 4 mars. Le trajet fut extrêmement pénible. Le P. Guégo dut payer son tribut à la fièvre des bois. Il en fut de même d'une partie des voyageurs.
    Les boeufs de louage avaient été laissés : Sa Grandeur avait interdit l'achat de petits chars cambodgiens, dont on a coutume de se servir dans ces contrées, pour effectuer les longs parcours. Les chars portent les vivres et les objets d'usage journalier ; la nuit ils servent d'abri aux voyageurs.
    Monseigneur alléguait que grâce aux lettres royales dont les voyageurs étaient munis, les gouverneurs de province se feraient un plaisir de fournir les moyens de transport.
    Les missionnaires perdaient beaucoup de temps en pourparlers, à discuter, à débattre le prix des bêtes de somme et la location des conducteurs. Les maigres ressources diminuaient promptement. Aussi, devant la nécessité, songèrent-ils à passer outre les défenses du vicaire apostolique qu'il devenait impossible d'observer, et à gagner ainsi plus de liberté pour la direction de leur voyage.
    Cependant ils parvinrent à louer quatre éléphants, et la petite caravane se remit en route. Elle atteint Khon-khên le 16 mars, qu'elle quitte presque aussitôt pour arriver à Kallassin le 25.
    Presque partout, ils eurent le temps de faire une remarque importante : la division intestine qui règne dans chaque province entre les principaux chefs qui forment deux clans se disputant l'autorité. Aussi ces chefs sont-ils sans cesse en procès entre eux, cherchant tour à tour à se renverser au grand profit des patrons qui les soutiennent à la capitale ; car chaque parti s'efforce par des présents en argent, fréquemment renouvelés, d'intéresser les mandarins à soutenir leur cause. Il semblait, du moins à cette époque, que le gouvernement siamois entretenait à dessein ces divisions, afin d'affaiblir les Laotiens et les maintenir plus facilement sous son autorité.
    Pendant les jours de repos que les voyageurs prenaient dans cette ville, un vaste incendie en détruisit un quartier.
    Le 1er avril, ils quittent cette dernière ville pour entrer à Kamalasai, gouvernement limitrophe de Kalassim.
    Il semble qu'à partir de ce moment, voyant toujours les mêmes difficultés surgir devant eux pour les transports, les missionnaires se décidèrent à l'acquisition de petits chars et de boeufs.
    Le 4 avril ils avaient fait un arrêt près de la ville de Roihet. Dans toutes ces régions il y avait peu d'espoir de succès pour la prédication ; aussi continuent-ils leur voyage vers l'Est.
    Le lundi des Rameaux, ils font une halte à Jasonthon, ville située sur la rivière Xi, affluent du Moun. Ils y demeurent pendant les jours de, la semaine sainte, heureux de pouvoir, sous une pauvre tente improvisée, offrir le Saint Sacrifice le jour de Pâques. Combien leurs coeurs cependant devaient être serrés de se voir entourés de payens qui ne comprenaient rien à nos .Saints Mystères, ignorant que c'était leur Dieu même et leur Rédempteur qui venait pour un instant au milieu d'eux, afin de les appeler à la lumière et au vrai bonheur !
    Le voyage cependant approche du terme. De Jasonthon la ville d'Amnat, la distance n'est que de 3 jours. Ils y sont le 18 avril. Là, ils ont la joie de rencontrer enfin un chrétien. Ce n'est pas encore un Laotien, mais un brave Chinois, baptisé autrefois à Bangplasoi, non loin de Bangkok, sur la côte, et venu depuis 18 à 20 ans au Laos pour y faire le commerce. La connaissance est bientôt faite, et les missionnaires ont la joie de constater qu'il récite encore ses prières. Peu de temps plus tard, la femme qu'il a prise comme compagne sera chrétienne et l'union régularisée.
    Amnat n'est qu'une petite ville sans grande importance. Cependant ce chrétien, perdu au milieu des payens, sera comme l'étincelle qui va s'éteindre, mais qu'un souffle peut ranimer et lui faire communiquer la chaleur à l'entour.
    Amnat deviendra bientôt la seconde station où Dieu sera connu, aimé et servi avant d'aller se communiquer ailleurs.
    Le dimanche de la Quasimodo, 24 avril, les ouvriers apostoliques entraient à Oubon (Raxathani), terme fixé à leur voyage, et ils allaient tenter le suprême effort pour implanter la foi.
    La ville d'Oubon est située sur la rive gauche du Moun.
    Depuis une centaine d'années, une colonie de Laotiens, venus de Nong-bua, Long-phu, après bien des tergiversations, et des essais de fondation de ville en différents lieux, avait d'abord fixé son séjour sur le bord de la rivière, très belle en cet endroit.
    Là, comme ailleurs, une lutte ardente était engagée entre deux partis puissants : le parti du gouverneur récemment établi par le roi de Siam, le prince Chao Phrommatheva, et le parti du Raxabutr et Raxavong, fils de l'ancien gouverneur. Ces derniers, se voyant supplantés, et croyant que la suprême autorité leur était due, ne voulaient pas reconnaître le nonveau venu, bien qu'il fût de la race des anciens rois de Vien Chan: Depuis trois ans déjà ils étaient en lutte à Bangkok, s'accusant mutuellement de ne pas recueillir fidèlement l'impôt.
    Les deux partis reçurent bien les missionnaires, espérant en tirer profit pour eux mêmes, s'ils pouvaient les attirer et s'en faire des témoins favorables à leur cause.
    Naturellement, les missionnaires se tinrent sur la réserve, restant en bons rapports avec chacun, se bornant à écouter et à profiter de ce qu'ils entendaient pour le faire tourner au bien de la religion, sans attiser en rien le feu de la discorde :
    On leur désigna comme habitation provisoire un angle du bâtiment qui servait de tribunal pour le règlement des affaires de la ville.
    Le lendemain de leur arrivée, le gouverneur étant absent, ils se présentèrent chez le Chao Humahat (sous-gouverneur) pour lui montrer les lettres qui les autorisaient à s'établir et à circuler dans le Laos.
    Quelques semaines se passèrent sans incidents notables. Nombre de gens venaient voir les Pères et converser avec eux, attirés plutôt par la curiosité que par le désir d'apporter une attention soutenue aux instructions et aux exhortations qui leur étaient adressées pour les amener à la foi.
    Les Pères attendirent patiemment que les autorités voulussent bien leur indiquer un terrain où ils auraient la faculté de s'établir. Ils attendaient surtout le moment où Dieu leur ferait connaître comment devait commencer l'évangélisation de ce pauvre pays.
    L'heure tant attendue allait sonner, et la voie à suivre être indiquée.
    Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis leur arrivée, pendant lesquels ils avaient étudié l'idiome particulier au pays et répondu aux nombreuses questions qui leur étaient faites sur toutes sortes de sujets en prenant occasion d'exposer les vérités de la foi, lorsqu'une après-midi, les serviteurs de la mission, en allant nourrir les chevaux près d'une pagode, au Nord-Est de la ville, pagode appelée Vat-pa-jai, entendirent des cris de femmes et d'enfants qui venaient du terrain de la pagode. Ils entrent et se trouvent en présence d'une pauvre famille, composée de 18 personnes que des Koula (Birmans) avaient amenées par vol et par fraude de Muoeang-phruen, pour les vendre à Oubon et dans les environs. Etonnés de ce trafic, ils viennent en hâte informer les PP. Prodhomme et Xavier Guégo.
    Cet avis fut un trait de lumière pour le Père Supérieur.
    Il songea que si vraiment les Birmans faisaient la traite des esclaves, il rendrait la liberté à ces malheureux et tâcherait d'en faire ses premiers catéchumènes.
    Les missionnaires s'empressèrent d'aller examiner l'exactitude du récit qu'on venait de leur faire. Ils trouvent en effet ces gens, dont quelques-uns étaient encore aux entraves. Ils les interrogent et ne tardent pas à constater que ces Birmans ne sont que de vils pirates vivant du produit de la vente de ces pauvres infortunés qu'ils enlèvent de leur pays et viennent vendre au Laos.
    Aussitôt, le P. Prodhomme lance au tribunal une accusation sur deux points :
    1o Que ces Birmans sont des voleurs.
    2° Qu'ils s'autorisent du nom des Pères, et proclame devant la population que c'est sous leurs noms qu'ils se livrent à la traite.
    Les juges, par crainte des Birmans, n'osèrent prendre une décision ; puis aussi par intérêt, car l'un d'entre eux avait déjà reçu une certaine somme pour leur avoir rendu un homme qui s'était enfui d'entre leurs mains.
    Dans cette occurrence, il ne restait plus qu'à s'adresser à un commissaire royal envoyé de Bangkok, avec mission spéciale de régler ces affaires de vol, de rapt, de gens appartenant aux tribus du Nord, et vendus contre toute justice.
    Ce dernier, se voyant acculé entre les Birmans et les Pères Européens, qu'il craint également, n'osa se prononcer.
    Alors le P. Prodhomme trancha la question et dit à. ces pauvres gens de venir habiter près de lui et qu'ils y seraient en liberté. Bien plus, il exigea des Birmans une indemnité de 130 tidaux pour les objets volés et les mauvais traitements infligés à ces pauvres gens depuis leur enlèvement. Cette somme leur fut partagée et ils édifièrent quelques huttes, non loin du tribunal, sous la protection des missionnaires.
    La mission allait commencer. La Providence avait envoyé ses premiers élus, renouvelant en leur faveur les paroles de l'Évangile : « Les pauvres et les humbles de ce monde reçoivent la Parole de Dieu ».
    La situation des missionnaires dans les bâtiments du tribunal était anormale et gênante. Il devenait urgent de trouver un emplacement convenable. Les autorités, pressées par les Pères, finirent par indiquer un terrain à l'Ouest de la ville, sur les bords d'un marais. C'était un village en ruines perdu dans la forêt et abandonné depuis peu, les fièvres et les maladies continues en ayant fait fuir les habitants. On donnait à ce village le nom de Bung-katheo.
    L'emplacement visité fut trouvé acceptable par les Pères qui s'imposèrent d'acheter 8 tidaux un jardin à demi entretenu par son propriétaire.
    Un coup d'oeil leur avait suffi pour voir qu'en défrichant et débroussaillant le village et ses environs, on pourrait assainir cet endroit.
    Le 17 octobre la mission s'installait près du jardin acheté et commençait immédiatement à nettoyer les alentours.
    Ce village de Bung-katheo, au dire des gens d'Oubon, s'était formé dès les commencements de la formation de la ville. Village assez considérable, puisqu'on y comptait plus de deux cents maisons, situées à 500 mètres environ de l'enceinte des palissades et du large fossé qui formait l'enclos de la ville proprement dite. Une épaisse forêt l'entourait de tous côtés, forêt qui s'étendait à plusieurs kilomètres vers l'ouest, sur les bords de la rivière Moun. Au pied du village, sur le côté de la rivière, le terrain subit une dépression, souvent inondée à l'époque des grandes crues, depuis la fin d'août à novembre. Ce dénivellement produit sans doute par le cours des eaux était rempli de trous marécageux, d'étangs ; un fouillis impénétrable en empêchait l'accès. De là sans doute provenaient ces miasmes pestilentiels qui donnaient la fièvre et qui furent cause de l'abandon du village. Dans l'esprit populaire, on attribuait aux génies malfaisants l'insalubrité de cet endroit.
    On comptait bien qu'un jour ou l'autre les Européens déguerpiraient, ou qu'ils y laisseraient leurs os.
    Les années ont passé. A force de persévérance, le déboisement a été fait, les fondrières comblées ou nettoyées, et ce village, plus vaste, mieux aéré que l'ancien, est devenu l'un des endroits les plus salubres de la contrée. Une maison provisoire fut construite, et les missionnaires eurent leur chez eux, où ils purent en toute liberté commencer à instruire les premières familles réunies qui s'installaient aux alentours.
    Un orage cependant se formait, et il pouvait avoir de terribles conséquences.
    Les Birmans auxquels le P. Prodhonime avait enlevé 18 personnes ne se considéraient pas comme complètement évincés. Ils réunirent leurs compatriotes des environs, qui, aussi honnêtes négociants qu'eux, prirent fait et cause en leur faveur. Au nombre de 40 ou 50, ils complotèrent d'enlever ces 18 personnes à force armées.
    Avertis à temps, les Pères prirent leurs mesures
    Se confiant dans le secours de la Sainte Vierge, le P. Prodhomme rédigea une lettre adressée aux juges des deux parties, leur découvrant les menées des Birmans, et leur déclarant, avec preuves à l'appui que ces Birmans, auteurs du conflit, n'étaient que de vrais brigands, sans aucun écrit des consulats, qu'il les leur dénonçait, et qu'ils avaient le devoir, comme juges de veiller sur leurs agissements. En même temps il les rendait responsables de toute agression contre les mission paires et les gens qu'ils avaient pris sous leur protection.
    L'agression devait avoir lieu le 21 octobre. Grâce à la protection de la Sainte Vierge, et à la fermeté du Supérieur, les Birmans prirent peur et se dispersèrent.
    Quelques jours plus tard, le gouverneur légitime ; le Chao Phrommatheva, se préparait à rentrer à Oubon, venant de Bangkok. Il se faisait précéder d'une lettre adressée au P. Prodhomme, le prenant à témoin de l'hostilité déclarée des partisans du Raxabutr.
    Autant pour le bon exemple de la soumission à l'autorité légitime que pour répondre à la politesse qui leur avait été faite, les Pères se rendirent en barque au-devant du gouverneur. L'entrevue fut cordiale et présagea une bonne entente commune.
    Nous n'entrerons pas davantage dans ces luttes de parti où les Pères cherchèrent toujours à garder la neutralité et à conserver les bons rapports nécessaires pour l'exercice de leur ministère.
    Ces luttes aboutirent à l'envoi d'un grand commissaire royal de Bangkok pour recueillir l'impôt qui ne rentrait plus au trésor.
    La fin, de l'année était arrivée : le P. Prodhomme se prépara à reprendre la route de Bangkok pour rendre compte à Sa Grandeur des travaux de l'année et des espérances de l'avenir.
    Pendant cette absence qui devait durer environ trois mois, le P. Xavier Guégo dut tenir tête aux difficultés de chaque jour et continuer l’instruction des catéchumènes.
    Au mois de mars 1881, le Supérieur rentrait à Oubon, amenant avec lui un Père indigène, le P. Clément, et deux séminaristes qui devaient faire les fonctions de catéchistes : les Kru (maîtres d'école), Biau et Than.
    Un nouveau procès, suscité par un métis birman, devait nous amener quelques nouveaux catéchumènes. Il s'agissait d'un fils de Chinois de la ville d'Amnat, qui fut conduit à la mission par le Chinois chrétien rencontré dans cette ville l’année précédente. Ce Chinois, nommé Nao, avait marié sa fille à un de ses compatriotes nommé Ong. Cet homme, devenu veuf au bout de très peu de temps, convoitait la for- tune de son beau-père ; il lui intenta un procès réclamant de fortes sommes qu'il disait lui être dues comme sa part d'héritage.
    Ce Ong sentait bien qu'il ne pourrait rien obtenir par l'entremise des juges locaux : il s'adressa à un Birman qui se faisait appeler Mongin et qui, vêtu à l'européenne, en imposait aux juges et se servait de son prestige pour pressurer les Laotiens.
    Le chinois Nao exposa clairement son affaire et, comme sa cause était très juste, le P. Prodhomme n'eut pas de peine à débouter le gendre et son avocat de rencontre.
    Le Birman, couvert de honte et voyant tout son prestige anéanti, se hâta de quitter le pays. Le Chinois, désormais libre de ce souci, et plein de reconnaissance pour les missionnaires, se mit à étudier avec ferveur, et peu de temps après, il reçut le baptême avec sa femme. Par lui nous prenions pied dans le territoire d'Amnat.
    Toutes ces affaires et ces procès terminés selon la justice, faisaient connaître les missionnaires et leur attirait le respect et la confiance. Le gouverneur lui-même voulut confier deux de ses enfants à la mission pour les instruire. Des deux enfants, Chao Sai, âgé de douze ans et Chao Chai, qui n'en avait que dix, le premier se montra assez docile et apprit assez rapidement les caractères européens, qu'il pouvait lire et écrire. Son jeune frère, gâté par sa mère, femme de second ordre et de moeurs peu recommandables, ne voulait pas étudier ; on finit par le rendre à ses parents. Chao Sai tomba malade et leurs études s'arrêtèrent là.
    Cependant l'esprit du mal ne restait pas en repos pour entraver le succès de la mission. Il suscita à différentes reprises des disputes, même des conflits, entre les serviteurs des missionnaires, les « talapoins » de la ville, et entre les gens de la suite des commissaires siamois, qui, à différentes reprises, venaient à Oubon.
    La droiture et la parole ferme du Supérieur de la mission finit par avoir raison de ces difficultés et la bonne harmonie avec les autorités fut rétablie.
    (A suivre).

    1919/223-234
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    Laos
    1919
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