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Oeuvre des partants

Oeuvre des partants SOMMAIRE 1 MORT DE MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN, ALLOCUTION DE M. Hi nard, directeur de l'OEuvre dés Partants. MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN. NOTES BIOGRAPHIQUES SUR MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN. HOMMAGES. La vente de Charité. Cotisations perpétuelles. RECOMMANDATIONS. NOS MORTS. Gravure. PORTRAIT DE MADAME DE SAINT-JEAN, fondatrice de l'OEuvre des Partants. MORT DE MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN
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    Oeuvre des partants

    SOMMAIRE 1

    MORT DE MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN, ALLOCUTION DE M. Hi nard, directeur de l'OEuvre dés Partants. MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN. NOTES BIOGRAPHIQUES SUR MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN. HOMMAGES.
    La vente de Charité.
    Cotisations perpétuelles. RECOMMANDATIONS. NOS MORTS.
    Gravure. PORTRAIT DE MADAME DE SAINT-JEAN, fondatrice de l'OEuvre des Partants.

    MORT DE MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN

    A la réunion du premier lundi du mois, tenue dans la crypte de l'église des Missions Étrangères, le 4 février 1907, M. Hinard, directeur de l'OEuvre des Partants, a prononcé l'allocution suivante :

    Dominus dedit, Dominus abstulit ; sicut Domino placuit ita factum est, Sit nomen Domini benedictum.

    Dieu nous l'avait donnée, Dieu nous l'a reprise ; il a été fait selon le bon plaisir de Dieu. Que le nom de Dieu soit béni !

    MESDAMES ET CHÈRES ASSOCIÉES,

    Notre chère et vénérée Présidente, Mme la Vicomtesse de Saint-Jean, qui fut, dès le principe, l'âme de notre OEuvre ; qui n'a épargné, depuis 1883, ni son temps, ni sa peine, ni son cur, son cur surtout, pour en procurer le développement, et qui a si bien réussi dans la tâche qu'elle s'était imposée, vient de nous quitter pour aller recevoir, au ciel, la récompense due à ses vertus et à son zèle pour le salut des pauvres Infidèles ; car la chère défunte avait vraiment un coeur d'apôtre: elle était missionnaire dans l'âme.

    1. Notre numéro 55 janvier février 1907, p. 58 a une erreur ; ce n'est pas le 8 mars 1886 que le P. Péan fit le premier compte-rendu de l'oeuvre, mais en février 1885 ; le 1er compte-rendu portait lui-même une erreur, puisqu'il était daté de février 1884, ce qui provenait, sans doute, de ce qu'il renfermait les faits de l'année 1884.

    La Très Sainte Vierge, qui semblait, à la mi-octobre 1905, vouloir déjà la ravir à notre respectueuse affection, pour la mettre près d'Elle en paradis, exauça nos prières et consentit à nous la laisser pour quelque temps encore. Hélas ! Pourquoi faut-il que cet heureux sursis, qui nous était si profitable, ait été si court ? Vous le regretterez toutes, avec moi, Mesdames, j'en suis sûr, car vous étiez les premières à apprécier les services éminents que Mme de Saint-Jean rendait à notre OEuvre.
    Je sais le cas qu'elle faisait elle-même du concours précieux que vous n'avez cessé de lui prêter, et la joie qu'elle éprouvait, en vous voyant venir nombreuses aux réunions du premier lundi du mois et aux corvées volontaires du mardi, dans l'humble ouvroir de Nazareth. Elle se disait alors que la sainte Vierge, du haut du ciel, considérait avec amour ces réunions et ces corvées si touchantes, et se félicitait d'avoir en vous des enfants si dévouées, dans ce grand Paris, où tant d'âmes égoïstes ne songent qu'à leurs intérêts personnels, sans se préoccuper jamais ni de Dieu, ni du prochain, ni, à plus forte raison, des missionnaires qui travaillent à la conversion des païens.

    La santé de Mme de Saint-Jean se ressentait toujours de la crise terrible qu'elle avait subie au mois d'octobre 1905, mais notre vaillante Présidente, malgré sa faiblesse, ne reculait devant aucune fatigue, dès que l'intérêt de l'OEuvre des Partants était en jeu. A l'occasion de notre dernière vente de charité, vous l'avez vue, deux jours de suite, le 8 et le 9 mai, au milieu de nos comptoirs, depuis une heure de l'après-midi jusqu'à six heures, et sa présence, vous le savez, a contribué, pour une bonne part, au succès de la vente.
    Le séjour de deux mois qu'elle fit à Lourdes, pendant l'été, en compagnie de sa digne soeur, Mme la comtesse de Bruc, semblait lui avoir redonné des forces, mais le mieux qu'elle en éprouva était plus apparent que réel. Une nouvelle crise, la dernière, pouvait se produire d'un jour à l'autre, sous l'influence d'une émotion trop vive.

    Cette émotion est venue à la suite de l'annonce, dans les journaux, du danger qui menaçait « son cher Séminaire » (comme elle appelait le Séminaire des Missions Etrangères), et qui menaçait, par le fait même, sa chère OEuvre des Partants. L'éventualité, dont on parlait, l'affecta profondément, et elle en éprouva une peine indicible.
    Le 28 janvier, le mal qui la minait offrit des symptômes plus alarmants. Le 29, après la messe, elle me pria de revenir à Nazareth, le soir, vers 6 heures, pour entendre sa confession et lui administrer les derniers sacrements. Etendue sur un fauteuil, dans l'ouvroir, elle renouvela, d'une voix forte, les promesses de son baptême et de sa première communion et fit sa confession devant tout le monde, demandant publiquement pardon des peines qu'elle avait pu causer, et pardonnant du fond du coeur à tous ceux qui lui avaient fait de la peine. Je ne crois pas, Mesdames, avoir vu, de ma vie, une scène plus touchante que celle-là ; je ne l'oublierai jamais.
    Je lui administrai l'Extrême-onction, remettant le saint viatique au lendemain matin.
    Quelle ne fut pas ma joie, le lendemain, d'apprendre que la chère malade avait passé une nuit excellente ! Toutefois, comme son état général restait grave, je lui donnai la sainte communion en viatique.
    M. le Supérieur, étant allé la voir, vers 10 heures du matin, remarqua la difficulté qu'elle éprouvait à respirer, et m'avertit qu'il serait prudent de lui donner l'Indulgence plénière avant la nuit. Elle désirait, d'ailleurs, elle-même recevoir cette grâce. Je m'empressai d'accéder à un désir si légitime. Elle se confessa de nouveau, fit à Dieu le sacrifice de sa vie, et reçut, avec beaucoup de foi, le suprême secours que la sainte Eglise, notre Mère, réserve à ses enfants.

    Le jeudi matin, elle me dit en montrant le ciel : « Père, je partirai demain ; oui, Père, je partirai demain ». Elle disait vrai. Cette journée du jeudi fut très pénible ; celle du vendredi le fut davantage encore. Le médecin, qui était venu dans la matinée, revint à deux heures de l'après-midi. J'allai voir la malade à 4 heures ; je la trouvai relativement mieux, l'emploi de l'oxygène l'avait un peu soulagée. « Inutile, Père, de vous donner la peine de revenir ce soir, me dit-elle ; on vous portera de mes nouvelles ». Nous causâmes ensemble du ciel, de la sainte Vierge qu'elle verrait bientôt, sans doute. « Oh ! Oui, dit-elle, je vais la voir. Elle me tendra ses bras et je lui tendrai les miens ». Et elle étendait ses bras, comme pour embrasser sa divine Mère.
    Je lui rappelai qu'elle devait se tenir unie à Jésus, à son bien-aimé, qui était là, de l'autre côté de la cloison, tout près d'elle, dans le tabernacle : « Je ne l'oublie pas, répliqua-t-elle, et je Lui fais, de temps en temps, « toc, toc », pendant la nuit, ce qui amusait beaucoup ma soeur, Mme de Gargan ». Et elle frappait avec son doigt contre la paroi de l'oratoire.

    Je me retirai à moitié rassuré, mais, à 10 h. 1/4, je fus rappelé en toute hâte près de la chère mourante, qui allait rendre son âme à Dieu.
    « Je vous attendais comme le Messie », me dit-elle, avec un grand soupir de soulagement, dès qu'elle me vit.
    Elle se confessa, sommairement et à haute voix, une dernière fois ; je lui donnai une dernière absolution. Je récitai ensuite les prières des agonisants, près de son lit. Cependant, l'excellent Dr Tisné faisait l'impossible pour soulager la pauvre malade, qu'il était impuissant à guérir. Il l'encourageait lui-même à souffrir patiemment et lui suggérait des oraisons jaculatoires :
    « O Marie conçue sans péché », disait-il ; et la mourante continuait : « priez pour nous, qui avons recours à vous ». C'était à arracher des larmes de tous les yeux.
    « Que je souffre, que je souffre... », Disait la mourante. J'ai chaud, j'ai chaud... donnez-moi de l'eau ». « Ne vous semble-t-il pas, Mesdames, entendre le cri de Notre Seigneur sur la croix : « Sitio, J'ai soif, j'ai soif ! »
    On lui donnait de l'eau de Lourdes, et, un instant après, elle redisait encore : « J'ai chaud, donnez-moi de l'eau ».

    Je lui dis qu'elle allait retrouver au ciel tous les êtres chéris, qui l'y avaient précédée, et je lui demandai de bénir ses petits-enfants, tous les membres de sa famille, les zélatrices et les associées de l'OEuvre des Partants. Elle le fit de grand cur.
    « Je vous charge, mon Père, ajoute-t-elle, de rappeler à « mon petit dragon », (son petit-fils aîné, M. Maurice de Saint-Jean Lentilhac) qu'il est l'enfant de la sainte Vierge et qu'il doit rester, toute sa vie, l'enfant de la sainte Vierge. Il aime beaucoup les pauvres ; recommandez-lui de les aimer toujours ».
    Le pauvre enfant, qui avait obtenu une permission de vingt-quatre heures, le 26 janvier, m'avait dit, le dimanche 27, au moment de repartir pour Reims : « Père, je vous confie grand-maman, ayez en bien soin ». Il ne se doutait pas, le cher Maurice, ni moi non plus, qu'il ne reverrait point sa grand'mère en vie, sur la terre.

    A 11 h. 40 du soir, le 1er février, tout était fini : Mme la Vicomtesse de Saint-Jean Lentilhac avait paru devant Dieu et était entrée dans son éternité. Elle était allée rejoindre au ciel son mari, ses deux fils, sa fille, Mme la comtesse d'Antin de Vaillac ses chères petites-filles, son bon Père Péan, pour qui elle avait gardé un véritable culte, la baronne Théodore de Gargan, qu'elle chérissait comme une soeur, les missionnaires et les aspirants missionnaires qu'elle avait tant aimés et que Dieu a rappelés à Lui avant elle.
    Son dernier mot a été : « Mon Dieu... » Pendant son agonie, elle avait répété souvent l'invocation : « Mon Dieu, je vous donne mon coeur, mon esprit et ma vie » ; elle voulait renouveler encore une fois cette invocation, elle ne put l'achever ; la mort l'en empêcha ; mais Dieu a entendu ce dernier cri d'amour de celle qui aimait se dire, comme sa soeur d'âme, la Baronne de Gargan, l'humble servante des missionnaires.
    Elle a conservé ainsi sa connaissance jusqu'à la fin, et elle s'est endormie dans le Seigneur, sans violente secousse, sans convulsion, après avoir fait généreusement le sacrifice de tout ce qu'elle avait de cher au monde 1.

    1. Elle voulut être ensevelie dans l'habit du Tiers Ordre de saint Dominique dont elle faisait partie.

    MARS AVRIL 4907, N° 56.

    Tout en regrettant sa perte, ne soyons pas jaloux de son bonheur : « Au ciel, je prierai pour le Séminaire et pour les Missions », me disait-elle. Elle tiendra parole, je n'en doute pas.

    Adorons, Mesdames, les desseins de Dieu sur cette âme solidement trempée, sur cette femme forte, qui, pendant son exil sur la terre, fut jugée digne de souffrir toutes les douleurs, de passer par toutes les épreuves, et qui n'a pas cessé de redire avec Notre Seigneur : « Mon Dieu, non pas ma volonté, mais la vôtre ; que votre sainte volonté soit faite, quoi qu'il m'en coûte ».
    On serait presque tenté de dire que la divine Providence s'est montrée dure, bien dure, envers Mme de Saint-Jean, jusqu'au dernier moment ; car, après tous ses deuils de famille, il ne lui a pas été donné de voir près d'elle, à son lit de mort, tous ceux qu'elle aurait voulu y voir et qui auraient été eux-mêmes si heureux de s'y trouver, mais qui en ont été empêchés par des circonstances indépendantes de leur volonté. La vénérée défunte a dû boire et a bu généreusement le calice d'amertume jusqu'à la lie. Dieu lui tiendra compte de tous les sacrifices qu'il lui a demandés.

    Prions, Mesdames, pour le repos de l'âme de notre chère et vénérée Présidente, et disons-lui : « Au revoir là-haut ».

    Requiescat in pace.
    MADAME LA VICOMTESSE DE SAINT-JEAN

    La fondatrice de l'OEuvre des Partants n'est plus. Sa mort nous a causé une douleur profonde ; elle est un des coups les plus durs et une des pertes les plus sensibles qui puissent nous atteindre en ces jours de tristesses et de luttes.
    Depuis plus de vingt ans, Mme de Saint-Jean dépensait pour notre Séminaire et pour nos jeunes missionnaires sa généreuse et grande activité ; depuis plus de vingt ans, elle nous avait voué sa vie, et son nom restera intimement lié à celui des Missions Étrangères, comme le sont les noms de la duchesse d'Aiguillon, de la comtesse de Miramion, de la baronne de Gargan.

    ***

    C'est en 1884 qu'elle commença à travailler pour notre Société, au moment où, de l'lndo-Chine catholique ensanglantée par le massacre de plus de vingt-cinq mille chrétiens, s'élevait un grand cri de détresse implorant des secours pour tant de ruines et d'infortunes.
    Déjà en relations suivies avec notre maison 1, elle fut émue des misères qui accablaient nos Missions, et elle résolut de les soulager.
    Un jour, elle et Mme la Comtesse de Noailles vinrent trouver le P. Péan et lui offrir leur concours :
    « Nous voulons absolument, lui dirent-elles, faire quelque chose pour votre Séminaire ; quels sont ses besoins les plus grands ? »

    1. En 1883 elle avait participé aux débuts d'une autre oeuvre, qui ne continua pas.

    C'est de cette bonne volonté spontanément offerte qu'est née l'OEuvre des Partants.
    Sous une forme ou sous une autre, cette OEuvre avait existé au XVIIe et au XVIIIe siècles ; elle avait ensuite disparu pour renaître et disparaître encore ; elle allait refleurir, comme si de ses ruines s'était échappé un germe invisible, qui n'attendait qu'une âme pour être recueilli et fécondé.
    La Vicomtesse de Saint-Jean fut cette âme, c'est-à-dire ce souffle intime, ardent, vibrant, ce quelque chose de doux et de grand qui donne la vie, l'élève et la fortifie.
    C'est à elle, en effet, qu'échut la part principale de l'organisation et du développement de notre OEuvre.
    Agée d'environ cinquante ans, mais gardant tout le ressort de la jeunesse ; veuve d'un époux très aimé et très aimant ; mère de trois enfants et éprouvée par la mort du plus jeune, elle avait déjà vu sa porte s'ouvrir à la souffrance qui tant de fois devait la visiter. Mais ce serait une banalité de répéter que les instruments de Dieu sont forgés dans la douleur ; et Dieu l'avait marquée pour être son instrument très spécial ; il lui traça une route, il lui montra un but. Sans défaillance, elle suivit cette route, et heureusement atteignit ce but, qui était d'aider d'humbles successeurs des Apôtres. En un mot, la Providence fit d'elle une fondatrice.
    Des fondatrices, la Vicomtesse de Saint-Jean eut toutes les qualités, quelques-unes à un haut degré : tact exquis, charme délicat, piété si tendre et si vive qu'elle donnait à plusieurs l'impression de la sainteté, discrétion à toute épreuve, savoir-faire admirable, esprit de décision et d'autorité d'où la souplesse n'était point absente, activité incessante ; à ces dons ajoutez l'enthousiasme débordant pour son OEuvre et le rayon d'idéal qui illumine les larges horizons en laissant dans l'ombre les détails qui arrêtent ou embarrassent.
    Elle installa l'OEuvre dans son appartement du boulevard des Invalides ; elle lui gagna les sympathies de ses amis, la protection de l'archevêque de Paris, celle du Nonce du Souverain Pontife, et peu après la bienveillance de Léon XIII.
    Le nom de l'ouvroir, Nazareth, devint connu, presque célèbre.
    La ferveur des débuts persévéra ou, plus exactement, elle grandit avec l'extension que prit l'OEuvre. Pendant plusieurs années, Mme de Saint-Jean ne s'éloigna jamais de ce sanctuaire de prière et de travail qu'était son Nazareth, on eût dit une mère veillant sur son enfant ; et c'est bien, en effet, un rôle de mère que celui des fondatrices : elles en ont la gloire et, plus encore, la responsabilité. La Vicomtesse comprit les difficultés nombreuses et les délicatesses presque infinies de sa tâche ; elle vainquit les unes et pratiqua les autres.
    Elle eut cette attirance de grâce, puisque le mot peut désigner les deux choses : naturelle et surnaturelle qui réussit, sans tension apparente, à grouper les coeurs, à unir les esprits, à diriger les volontés vers un même but. N'est-il pas plus d'une de nos Associées, qui à l'attrait pour le bien sentit s'ajouter la séduction de cette élégante et noble distinction, de ce sourire des lèvres s'harmonisant avec le regard qui s'assombrissait ou s'éclairait sous l'effort ou sous le rayonnement de la pensée. Mais, ce que la fondatrice voulait uniquement, c'était attacher à l'OEuvre, au Séminaire, à la Société des Missions Étrangères ; chacun de ses désirs, chacune de ses paroles, de ses actions y tendait ; c'est vers ce pôle qu'elle avait aimanté sa vie, elle y conduisait les autres ; et lorsqu'ils étaient rendus, qu'elle les avait solidement ancrés, elle les laissait en quelque sorte solitaires, et retournait en arrière chercher de nouvelles recrues, mettant, en ses paroles de bienvenue, l'accent des grandes amitiés qui touchait jusqu'au fond de l'âme et parfois éblouissait.
    Aux Associés de province, elle prodiguait les lettres ; courts billets ou longues pages s'entassaient sur sa petite table ornée d'un crucifix de missionnaire et d'une statuette de la sainte Vierge ; de temps en temps elle s'arrêtait pour contempler la grotte de Lourdés élevée au fond de son jardin par l'amitié de la baronne de Gargan, puis elle reprenait sa plume et continuait d'adresser des encouragements aux hésitants, des consolations aux affligés, à tous quelques mots de piété, qui ré levaient les forces ou ranimaient les espérances.
    Ainsi passaient ses heures, ses jours, coupés par des visites en son oratoire, où son coeur s'épanchait en supplications ferventes, et qui se renouvelaient presque chaque nuit.
    Quel idéal que cet oratoire, devenu plus beau encore, lorsqu'en 1887, Mme de Saint Jean vint demeurer au n°26 de la rue de Babylone : l'autel blanc et or, surmonté d'une ravissante statue de la Vierge, s'éclairait d'une lumière douce, tamisée par un vitrail qui lui donnait des couleurs d'arc-en-ciel ; un tableau du Sacré Coeur, un vitrail représentant Notre Dame de Lourdes, des coeurs en vermeil renfermant le nom des jeunes missionnaires partis depuis l'origine de l'OEuvre ; des lys et des roses sur les murs et sur le plafond ; et, courant en une sorte de frise pieuse, les grains du Rosaire sur lesquels se récitent l'Ave Maria.
    Oh ! LAve Maria! Combien de fois a-t-il été répété dans cette petite chapelle ; combien de fois dans l'ouvroir où, depuis les chaussettes et les chemises jusqu'aux portraits des évêques, tout rappelle le travail et le dévouement aux ouvriers apostoliques ; combien de fois dans la cellule, meublée d'un lit étroit et bas comme celui d'une carmélite ! Qui d'entre nous y a passé quelques instants, sans entendre cette prière si doucement prononcée :

    « O ma Souveraine, ô ma Mère, souvenez-vous que nous vous appartenons ; défendez-nous, conservez-nous comme votre bien et votre propriété ».

    La note dominante de la piété de Mme de Saint-Jean était, en effet, un extraordinaire amour pour la Sainte Vierge, pour sa « bonne Mère ». Elle revenait toujours et partout dans ses conversations, dans ses exclamations, jetées en passant avec un sourire ému : « O ma bonne Mère, comme je vous aime ! Ma bonne Mère, je suis votre petite servante » ; dans ses lettres, dont on nous permettra de citer des fragments :
    Celui-ci daté du 15 août 1890 :

    « Au soir de la fête de ma bonne Mère, je veux t'envoyer un salut du coeur et te dire la joie de mon âme. J'ai vécu dans le ciel toute la journée ; j'étais près de ma bonne Mère, elle me disait des choses ineffables, mon coeur débordait. Je ne saurais t'exprimer combien je l'aime, combien elle m'aime ; il n'y a point de créature qui le puisse comprendre et moi-même je sens que c'est incompréhensible, mais c'est si ineffablement bon et doux ».

    En, 1893, au lendemain de la fête de l'Immaculée Conception, elle écrivait :

    « J'ai passé hier toute la journée dans la chapelle, je n'ai voulu recevoir personne, étais toute à ma bonne Mère ; je ne suis sortie que pour aller à la bénédiction du Saint-Sacrement ; la journée ne m'a pas suffi, j'ai voulu demeurer une partie de la nuit aux pieds de ma bonne Mère. Que de choses je lui ai dites ! Je lui ai parlé de vous et des vôtres, mais surtout de nos missionnaires ; que l'Immaculée les bénisse, qu'elle les protège, qu'elle leur accorde tous les succès que mérite leur apostolat. Oh ! Je suis bien sûre qu'il en sera ainsi, puisque ma bonne Mère aime tant ceux dont je suis l'humble servante ».
    Dans une lettre écrite après la mort d'une de ses petites-filles, nous avons cueilli cette pensée plus gracieuse en cette heure de souffrance :

    « La Sainte Vierge manquait de fleurs dans son Paradis, elle a pris celle-ci ».

    Après la mort de sa fille, Mme la comtesse d'Antin :

    « Marie-Thérèse est partie pour le ciel, je suis brisée dans mon coeur et dans mon corps ; mais que de consolations l'Immaculée m'a accordées ! Mes petits-enfants sont admirables, mon gendre également ; ma fille a fait la mort d'une sainte. Je demeure au pied de la Croix du divin Jésus, appuyée sur Marie, comme celle-ci l'était sur saint Jean.
    « Mon Dieu, soyez béni de toutes les Croix dont vous chargez mon pauvre coeur, de toutes les épines dont vous le déchirez ; ma Mère, ma bonne Mère, en échange de mes peines vous me placerez près de vous dans le Paradis ».

    Ces dernières lettres sont moins de la fondatrice que de la mère, elles nous font pénétrer dans l'intimité de sa vie, à de fréquents intervalles durement éprouvée par de si profondes amertumes, par la mort qui fauchait les êtres qu'elle aimait le plus : trois de ses petites-filles, sa fille, son fils que sa tendresse chérissait si ardemment. Toutes ces séparations semblaient emporter quelque lambeau de son coeur, et toujours, son âme, rebondissant sous le choc de la douleur, s'élançait plus haut vers le ciel, s'y accrochait plus solidement, redescendait moins vers la terre, sans être cependant ni alanguie, ni amollie par la tristesse qui enveloppe, comme d'un froid et lourd linceul, les fatigués de la lutte.
    La main tremblante, les yeux brûlés par les larmes, le coeur meurtri, ne livrant que rarement le secret de ses angoisses, elle persévérait dans le labeur d'apôtre que la Providence lui avait assigné, trouvant dans le dévouement à son OEuvre le palliatif heureux, je devrais dire peut-être la délivrance royale de ses souffrances, et dans ses amertumes la rançon de ses succès à aider nos Missions.
    Ainsi s'en allait-elle vers le Ciel, marquant de ses larmes chacun des degrés qu'elle gravissait.
    Une maladie de coeur s'était déclarée, augmentant avec la faiblesse apportée par les années ; des crises fréquentes excitèrent des inquiétudes.
    Le mardi 29 janvier, Mme de Saint-Jean passa une partie de sa journée à son bureau, écrivit de nombreuses lettres, mit ses comptes à jour, après avoir tout réglé, comme un chef blessé à mort, mais dont la vigilance ne laisse rien d'inachevé, elle s'étendit sur un fauteuil, dans l'ouvroir, son champ de batailles .... De victoires et elle demanda l'Extrême-onction :
    « C'est samedi une des fêtes de ma bonne Mère, dit-elle, Elle viendra me chercher ».
    En effet, le vendredi 1er février, à l'heure où, chaque nuit, notre vénérée Présidente se levait pour faire le Chemin de la Croix, Dieu et la Vierge sainte l'appelèrent ; la montée du Calvaire allait se terminer, et le repos du Thabor commencer :
    « Mon Dieu, fit la mourante, avec une expression d'ineffable ravissement, mon Dieu...»
    Et ses lèvres se fermèrent sur ce mot de tendresse heureuse du dernier sacrifice, qui inaugurait pour la fondatrice de l'OEuvre des Partants le bonheur suprême, et lui donnait la récompense de son infatigable constance, de son éminente piété, de son incomparable dévouement à l'apostolat, continuateur, à travers le monde païen, de la prédication de Notre Seigneur Jésus-Christ.

    1907/108-121
    108-121
    France
    1907
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