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Nouvelles des missions

Nouvelles des missions Cochinchine Occidentale. — Noces d'or du P. Gernot, provicaire apostolique. Né en 1836 dans le diocèse de Metz, ordonné prêtre le 15 février 1861, parti pour la Cochinchine le 9 août suivant, le P. Gernot vient de célébrer très solennellement à Cai-mong, sa paroisse, ses noces d'or sacerdotales. Mgr Mossard nous a envoyé le compte-rendu de cette belle fête. Nous sommes heureux de le reproduire1 :
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    Nouvelles des missions

    Cochinchine Occidentale. — Noces d'or du P. Gernot, provicaire apostolique. Né en 1836 dans le diocèse de Metz, ordonné prêtre le 15 février 1861, parti pour la Cochinchine le 9 août suivant, le P. Gernot vient de célébrer très solennellement à Cai-mong, sa paroisse, ses noces d'or sacerdotales. Mgr Mossard nous a envoyé le compte-rendu de cette belle fête. Nous sommes heureux de le reproduire1 :

    1. De nombreux toast et discours ont été prononcés que les amis du P. Gernot seront heureux de lire ; voici ceux dont on a eu la bonne pensée de nous adresser le texte :

    TOAST DE Mgr MOSSARD

    CHER PÈRE GERNOT,

    Parmi les missionnaires, venus en Cochinchine, sous le règne des Empereurs d'Annam et sous le régime des mandarins, aucun, que je sache, n'a fêté, dans ce pays, le cinquantième anniversaire de son sacerdoce. Par le fait de fatigues excessives, de privations, de souffrances que nous ne pouvons même pas imaginer, vos prédécesseurs d'alors quittaient la terre plus tôt que la nature, ne le comportait. Parfois même la sentence d'un tribunal intervenait, pour hâter le moment de leur départ.
    Si le régime d'antan avait continué, nous aurions peut-être l'honneur de compter un martyr de plus ; mais nous n'aurions probablement pas le plaisir de célébrer la fête d'aujourd'hui.
    Le cher Père Montmayeur, que nous sommes tous heureux de voir ici, et

    MAI JUIN 1911, N° 81.

    Lors de son arrivée à Cai-mong, le P. Gernot s'est trouvé devant un état de choses chaotique à plus d'un point de vue, c'était au lendemain même de la persécution : les chrétiens étaient démoralisés, tout ce qui leur appartenait avait été détruit, il n'existait plus ni église, ni presbytère ; absolument rien. Tout était donc à refaire. Cette tâche immense n'effraya pas notre missionnaire, jeune, ardent, plein de courage ; il se mit à l'oeuvre.
    Il reconstruisit l'église et, pour la première fois en Cochinchine, vous, cher Père Gernot, vous êtes, je crois, les premiers cinquantenaires de la Cochinchine. Je me plais à constater ce fait.
    Il est à la louange du régime actuel, qui permet aux gens de vivre dans les conditions normales. Il est à votre louange à vous-mêmes, car la longévité est une preuve de force physique et morale.
    Au physique, vous tenez de la nature et de Dieu votre bonne et solide constitution. Au moral, vous devez à Dieu et à vous-mêmes, l'énergie de votre caractère, le courage de résister à tant de secousses, qui auraient pu vous abattre.
    Pour être homme complètement, il faut savoir sauvegarder cette force morale ; il faut savoir travailler, souffrir et vivre quand même, tant que la vie reste possible.
    Pour vous deux, la vie est restée possible, et vous avez su la vivre énergiquement, de manière à nous donner la joie de voir vos 75 ans et d'assister à vos noces d'or. Tous nous vous en félicitons très vivement et c'est de tout coeur que nous vous disons : ad multos annos.
    Cher Père Gernot, Mme Akermann, votre soeur, me considérant depuis 1905 comme un membre de la famille Gernot, vous me permettrez d'évoquer ici son souvenir, car je sais qu'en ce jour de fête, elle est de coeur avec nous. J'unis donc mes félicitations aux siennes et à celle de votre tante religieuse qui vous écrivait naguère : « Oh ! Mon cher enfant, accepte les voeux et souhaits de ta vieille tante de 85 ans ! »
    L'expérience atteste, après tous nos Saints Livres, que la bénédiction d'un père porte bonheur. C'est pourquoi je suis heureux, cher Père Provicaire, de vous annoncer que le Père commun des Fidèles, Sa Sainteté PIE X, vous envoie par télégramme, la bénédiction apostolique.

    VIVE PIE X !

    VIVE LE PÈRE GERNOT !

    TOAST DU PHU HIEN

    CHER ET VÉNÉRÉ PROVICAIRE,

    Permettez-moi, au nom de mes compatriotes et en mon propre nom, de vous présenter, en ce jour solennel de vos noces d'or sacerdotales, nos sincères félicitations ainsi que nos sentiments d'admiration et de reconnaissance.
    Cinquante années de prêtrise et cinquante ans de Cochinchine ! Voilà il s'est servi de la brique ; il reconstruisit également le couvent, réorganisa la congrégation des Soeurs indigènes, fonda des écoles, une crèche, un hôpital. En même temps, il introduit le caféier, le cacaoyer, le mangoustanier et le sapotier. Les deux arbres qui ont fourni toutes les boutures de sapotier sont encore debout dans la cour du couvent ; c'est de là que sont partis tous ceux qui se cultivent un peu partout dans l'Ouest de la Cochinchine et au Cambodge. Nommé Provicaire, le Père Gernot contribua pour tout le résumé de votre vie, pleine d'activité, de sacrifices, de générosité et de dévouement.
    Arrivé dans la colonie, au moment de la conquête, dans des circonstances pénibles et difficiles, vous vous êtes efforcé avant tout de conquérir le coeur et l'affection des Annamites. Au milieu de rébellions continuelles, vous avez prêté à l'administration, votre concours loyal et désintéressé, en inculquant aux populations l'amour d'une France forte et généreuse, venue leur apporter les bienfaits d'une meilleure civilisation.
    Après la pacification vous avez pris à tâche de relever les ruines matérielles et morales, causées par les persécutions de l'ancien gouvernement, et les révoltes au milieu de la population ; et pour mieux atteindre l'âme de l'indigène, vous vous êtes intéressé à son corps, à son bien-être matériel. Pendant les 48 ans, que vous avez passés à la tête du district de Cai-mong, en prenant vous-même l'initiative, vous avez engagé les populations à s'adonner à de nouvelles cultures plus énumératrices. Bientôt, sous votre impulsion, toute la province de Ben-tré, se couvrit de caféiers, cacaoyers, mangoustaniers et sapotiers, qui ramenèrent, sinon la richesse, du moins l'aisance et le bien-être dans les familles. Toujours par votre initiative un canal fut creusé, reliant les deux grands bras du Mékong, rendant le plus grand service à la batellerie indigène ; et une route bientôt carrossable, fut construite, traversant la province, avec deux magnifiques ponts en fer, qui font l'ornement de votre belle chrétienté.
    Je ne saurais passer sous silence ni votre générosité personnelle, combien de malheureux ont puisé dans votre bourse, ouverte à toutes les infortunes, — ni les nombreux établissements d'assistance et de charité, établis par vous pour le soulagement des misères et des infirmités humaines.
    Mais tout en favorisant le bien-être matériel des Annamites, vous aspiriez à un but plus élevé et plus sublime, c'est-à-dire, au bien-être moral, par leur conversion à la vraie foi.
    Pendant ces 50 années d'apostolat parmi nous, vous vous êtes fait tout à tous. Sous l'impulsion de votre zèle ardent, nombre de chrétientés se fondèrent dans votre district ; mais votre activité demandait un terrain plus vaste et vous étiez destiné à être le grand prédicateur de la Cochinchine.
    Presque tous les chrétientés de la Mission, dans les différents jubilés et missions que vous avez prêchés pendant votre longue carrière, ont entendu, tour à tour, votre parole vibrante, généreuse, convaincante. Qui dira le nombre de conversions que vous avez opérées, de douleurs que sa part à la pacification de la province de My-tho ; parfois il servit d'intermédiaire entre les officiers français et les mandarins de Vinh-long. Il fit creuser des canaux, construire des ponts, amena finalement et petit à petit la prospérité dans la chrétienté de Cai-mong, en y facilitant les communications. C'est à lui et à lui seul que le village actuel de Cai-mong doit sa prospérité. A deux reprises, il fut appelé à Saigon pour administrer intérimaire ment la mission pendant l'absence des Vicaires apostoliques. Vous avez consolées, de courages abattus que vous avez relevés et d'âmes que vous avez sauvées ? C'est le secret de Dieu.
    Et, à ce propos, permettez-moi de vous rappeler un souvenir tout particulier. C'est grâce à vous que ma famille a obtenu le bienfait du christianisme. Vous même avez bien voulu être le parrain de mon père ; et plus tard, c'est vous encore qui l'avez à la mort et conduit à sa dernière demeure. Quant à moi, jeune débutant dans l'Administration, vous m'avez guidé de vos conseils paternels, et si, pendant trente années, j'ai pu honorablement accomplir mes devoirs, je le dois sans aucun doute à vos avis éclairés et à votre sage direction, ce dont je vous remercie infiniment.
    Aussi, en ce jour solennel de votre jubilé sacerdotal, nous sommes accourus de toutes les parties de la Cochinchine, et nous nous faisons un devoir de vous exprimer nos sincères félicitations ainsi que nos sentiments d'affection, et de reconnaissance.
    Daigne le Seigneur exaucer les voeux que nous faisons pour votre bonheur. Si l'âge et les infirmités ne vous permettent plus de donner libre carrière à votre zèle, ils n'ont su ébranler ni les élans de votre foi, ni les générosités de votre coeur.
    Aussi nous prions Dieu de vous conserver encore longtemps à l'affection de vos ouailles, en attendant la récompense éternelle qui sera le couronnement de votre longue carrière, toute dépensée à la gloire de Dieu et au bien des âmes.
    Vive notre cher et vénéré Provicaire !

    ***

    Un autre discours fut aussi prononcé remarquable et de style et d'idées, le voici :

    CHER ET VÉNÉRÉ PÈRE GERNOT,

    Il y a soixante ans, la France, encore rayonnante de foi, ajoutait de belles pages aux Gesta Dei per Francos. Dans le monde entier, son drapeau était le Palladium des libertés chrétiennes. Partout, sur son territoire, on admirait les missionnaires qui portaient à l'étranger l'antique religion des aïeux, les martyrs qui tombaient au champ d'honneur, les marins, les soldats qui intervenaient pour arrêter le carnage, en réclamant pour tous, sous toutes les latitudes, le droit à la vie et aux libres manifestations de la conscience.
    Vous étiez alors dans les jours heureux de l'adolescence. Votre ardente
    A l'heure qu'il est, son cher Cai-mong qu'il n'a jamais pour ainsi dire quitté depuis près de 48 ans, — pas une fois en effet, il n'est retourné en France, — compte autour de son église 3.000 chrétiens, cinq écoles, un couvent de 200 religieuses annamites faisant l'école dans plus de trente villages, et de tous côtés, à Can-tho, Ca-mau, Bac-lieu, dans la Cochinchine du sud et le sud-ouest du Cambodge,les enfants de Cai-mong ont fait souche chrétienne.
    Après une vie aussi remplie, il était juste qu'il eût la satisfac et généreuse nature vibrait au souffle de l'enthousiasme qui passait sur le pays. Les actions, les paroles des héros de cette glorieuse époque vous étaient familières ; vous faisiez de ces héros vos maîtres, vos modèles; leur idéal devenait votre idéal.
    Après quelques rapides années, vous vous décidiez à marcher sur les traces des plus humbles parmi ces modèles ; vous choisissiez le genre de vie de ceux qui renoncent à tout, avenir, famille, patrie ; de ceux qui, d'avance, acceptent tout, jusqu'à la mort violente ; vous demandiez aux vieux parents une suprême bénédiction, vous les embrassiez dans les larmes, vous quittiez le foyer de votre enfance, vous vous faisiez missionnaire.
    A 26 ans, vous arriviez dans ce pays, dont le sol avait bu tant de sang chrétien ! C'était en janvier 1862. Les Français n'occupaient qu'une faible partie du territoire annamite, la persécution pouvait n'être qu'assoupie, et vous nourrissiez certainement la secrète pensée, qu'il resterait bien quelque part un mandarin pour vous faire confesser votre foi, un sabre pour abattre votre tête.
    Depuis ce jour là, 49 années ont passé. Votre tête est restée sur vos épaules. De sang, vous n'avez répandu que celui de votre coeur, dans les souffrances de toutes sortes, en 1870 surtout, lorsque votre chère Lorraine fut réduite à passer sous un sceptre étranger. Quant à votre foi, vous n'avez jamais eu à la confesser devant un tribunal païen ; mais tous vos actes l'ont proclamée hautement à la face du monde.
    Pour résumer votre vie, pendant ce demi-siècle, on pourrait, mon cher Père, vous peindre en un grand tableau, comme on a peint saint Paul avec une flamme dans les yeux, avec un glaive dressé près de vous. La flamme des yeux rappellerait votre regard fixé sur un auditoire, le glaive représenterait votre parole.
    Depuis le bagne de Toulon, illuminé par ce regard, depuis les forçats, atteints par ce glaive pour leur résurrection à la vie de l'âme, qui pourrait compter ceux que vous avez évangélisés ? Vous avez été l'homme de la parole, de la parole saine, vivifiante. Aujourd'hui, jetant un coup d'oeil en arrière, vous pourriez vous rendre témoignage à vous-même et dire ! Eructàvit cor meum Verbum bonum. Vous avez été l'homme du Verbe, de Celui qui, étant Dieu dès le principe, s'est fait chair et parole pour nous.
    Vous avez remué les foules dans tout le pays de Cochinchine. Des centaines de mille fois, vous avez versé la lumière, la force, la consolation dans les âmes qui s'ouvraient à vous, au Tribunal de la Pénitence. Des milliers d'autres fois, vous avez réconforté des mourants, dont vous cation d'en être publiquement honoré et cette satisfaction lui a été donnée.
    Voici le résumé des fêtes :
    Lundi et mardi, 12 et 13 février, sont arrivées de tous côtés des barques chargées d'Annamites. L'arroyo qui passe devant l'église de miez les angoisses en exaltant la divine miséricorde. Eux fixaient sur vous ce regard qu'on n'oublie pas ; leurs lèvres s'ouvraient péniblement, pour vous dire, par monosyllabes saccadés, hachés : Continuez, Père, continuez! Vos paroles sont si douces ! Sonet vox tua in auribus meis! Vox tua dulcis. Vous vous penchiez sur eux ; votre voix les berçait et les endormait, pour toujours, dans l'espérance du pardon et du bonheur sans fin.
    A ce ministère de la parole, de la confession et de l'assistance des mourants, vous vous êtes livré avec enthousiasme toujours, partout. L'enthousiasme naît de l'amour et vit par lui. Vous avez été enthousiaste, parce que vous avez aimé beaucoup Dieu et les âmes filles de Dieu.
    Oh ! Comme vous les avez chéris, ces chrétiens de Cochinchine ! Comme vous avez pleuré leurs larmes, vécu leurs douleurs de chaque jour et leurs quelques joies ! Comme vous avez lié votre existence à la leur ! Il y a quarante-huit ans, vous leur adressiez les antiques et touchantes paroles de Ruth à Noémi : Votre peuple sera mon peuple. Je mourrai sur la terre où vous monrrez. Là sera mon tombeau. Seule la mort pourra me séparer de vous ! Vous avez tenu parole, mon cher Père. Fidèle à votre pays d'adoption, vous n'avez jamais revu votre première patrie, et ce jour solennel vous trouve comme toujours à votre poste.
    Et comme vous avez servi les intérêts de votre Cochinchine ! Comme vous avez eu soif de justice, de bienveillant intérêt et de protection pour tous ! Comme vous avez caressé l'idéal d'intelligence avertie, de conscience intangible, de dignité impeccable dans l'autorité, idéal qui, seul, peut assurer le règne de la Loi, en forçant l'estime des hommes! Comme vous avez cherché tous les moyens d'être utile vous-même à ceux que vous aimiez, à ces enfants donnés ou conservés à l'Eglise par vos soins! Filioli, quos adhuc parturis, donec formetur Christus in vobis.
    Notre Seigneur est représenté sous les traits d'un jardinier et c'est comme tel qu'Il parut aux yeux de Marie-Madeleine. Parfois aussi le ministère des âmes est comparé à la culture des plantes. Vous, mon cher Père, vous avez été un vrai jardinier, au double sens du mot. Vous avez aidé les habitants de cette contrée dans leur existence matérielle, par des cultures nouvelles ou plus intelligemment pratiquées. Au point de vue spirituel, vous les avez enrichis de vertus et de mérites. Sous votre direction, on a multiplié des plantations variées, qui prodiguent leur verdure et leurs fruits : Sicut plantatis rosœ in Jericho. Grâce à votre zèle, la population chrétienne s'est multipliée, créant en tous lieux de nouveaux foyers, donnant ses fils au sacerdoce, ses filles à la vie religieuse. A l'inversé du texte connu, nous pouvons vous dire en toute vérité : Multiplicasti familiam et magnificasti laetitiam.
    Au sein de cette famille, vous êtes un Patriarche, mon cher Père. Oui, un Patriarche, habitant sous sa tente, au milieu de ses enfants et vivant Cai-mong était couvert de plus de 250 barques ; le soir toutes ces barques étaient illuminées avec des lampions : le coup d'oeil était féerique.
    On avait construit en face de l'église et dans l'axe de l'appontement et de la porte principale, une immense salle en paillotte en forme de T, surmontée d'un clocher en papier peint, du plus bel effet du fruit de ses mains. De fructu manuum suarum manducabit. S'il y avait, en Indo-Chine, mille hommes comme vous, on verrait partout l'âme annamite refleurir, en se teintant des nuances de l'âme française, et ce serait très beau.
    Parmi nous, Missionnaires, vous êtes un conducteur, un chef ; un chef, non seulement par vos fonctions de Provicaire apostolique, mais aussi par l'âge, par l'exercice des vertus sacerdotales, par la dignité de toute la vie, en un mot, par l'autorité de l'exemple indéfectible donné à tous.
    Dans votre longue carrière, vous avez vécu près des cinq Vicaires apostoliques qui se sont succédé dans cette Mission. Jeune, vous avez payé largement, aux premiers d'entre eux, le tribut de votre cordial dévouement. Plus âgé, promu déjà depuis longtemps à la dignité de Provicaire, administrateur, dans plusieurs intérims, de la Mission tout entière, vous êtes resté l'homme dévoué dans l'obéissance. Avec vous, il n'a jamais été besoin de donner un ordre. Un désir exprimé devenait pour vous un commandement. Enthousiaste dans le ministère à l'égard de vos chrétiens, on peut dire que vous l'avez été également dans le dévouement à vos Evêques. Voilà pourquoi nous saluons en vous un chef, un chef victorieux, vir obediens loquetur victorias. L'homme obéissant proclamera ses victoires. Le glaive dont il a été parlé tout à l'heure serait encore la figure de votre triomphe. Il serait l'emblème du martyre sanglant désiré, et du martyre moral, subi dans la longue lutte contre la nature pour assurer la victoire de la grâce et l'esprit. In patientia vestra possidebitis animas vestras.
    Au soir de sa journée, l'ouvrier touche un salaire. Vous avez été, mon cher Père, un bon ouvrier, et le soir est venu et le salaire est préparé. Que dis-je ? Il n'est pas seulement préparé. Vous avez déjà commencé d'en jouir.
    L'amour ne veut pas d'autre salaire que l'amour. Or celui-là, vous le possédez déjà. Toute la famille annamite vous aime. Pour tous, vous êtes l'aïeul vénéré. Grands et petits s'inclinent devant votre front couronné de neige, chargé d'années, de dévouements et de paternelle affection.
    Et nous aussi, nous vous aimons, vous le savez. Vous êtes l'honneur de notre maison, vous êtes le trait d’union entre nous et les générations disparues, vous êtes le porte-parole de nos anciens. Pour tout cela et pour vos qualités d'homme, nous vous aimons.
    Et puis, au-dessus de vos chrétiens, au dessus de nous, au-dessus de ce temple amoureusement décoré, au-dessus de ce monde où toute fête doit finir, toute joie s'éteindre, par delà les espaces, dans les gloires du Ciel immuable, le Christ Dieu vous aime et vous dit : « Ce que tu as fait au plus petit des miens, c'est à moi que tu l'as fait. Ta place est ici près ».
    C'est sous cette immense paillotte que, pendant trois jours, tous les Annamites, c'est-à-dire au moins 5000, quelles que fussent leurs conditions, sont venus s'asseoir matin et soir aux tables dressées à leur intention. On y apportait d'immenses plateaux de bois où le couvert était dressé à l'annamite : les bols remplis de riz, les bâtonnets de moi ». Oh ! La bonne parole, pour celui qui fut le bon ouvrier de la parole.
    Nous, mon cher Père, nous, vos frères, vos compagnons d'armes, nous vous souhaitons de longs jours encore ici-bas. Mais, au fait, que vous importent désormais les années de la terre, quand vous avez en partage les années éternelles ? Que vous font les pauvres biens de cette vie, quand vous entrevoyez les splendeurs de la Patrie céleste ! Qui ad justitiam erudiunt multos, quasi stellae in perpetuas aeternitates. Ceux qui dirigent les foules dans les voies de la justice, brilleront comme des astres pendant les siècles sans fin. Voilà votre espérance, voilà votre ambition et voilà votre avenir.
    Aujourd'hui, mon cher Père, si nous sommes réunis près de vous, c'est pour nous réjouir des travaux, des mérites de vos années passées dans le bien ; c'est aussi pour célébrer d'avance les joies incomparables de celles qui viendront.
    En toute reconnaissance pour Dieu, en toute affection pour vous, songeant à vos joies de prêtre sur la terre, à vos gloires d'élu dans le Ciel, toutes nos pensées, tous nos souhaits se résument, pour cette vie et pour l'autre, dans ce cri du coeur : Ad multos annos !
    Enfin puisque nous avons et avec plaisir promis d'insérer toutes les notes que l'on nous a adressées, nous terminerons en reproduisant le discours d'une religieuse prononcé au couvent de Cai-mong.

    VÉNÉRÉ PÈRE,

    Je ne sais pas assez bien le français pour vous faire un long compliment.
    Je viens vous offrir un bouquet à la confection duquel toutes les soeurs ont mis la main: c'est le travail des religieuses de Cai-mong depuis 30 ans.
    De 1880 à 1910, elles ont baptisé 12.956 enfants de païens, instruit 4.271 catéchumènes, préparé à la réception des sacrements 8.124 personnes, donné l'instruction dans les écoles à environ 15.000 enfants.
    Si nous vous rappelons, Vénéré Père, ce que nous avons fait, ce n'est point pour nous en glorifier, mais uniquement pour vous en renvoyer tout l'honneur. Nous savons bien que ce que nous sommes comme religieuses, c'est à vous après Dieu que nous le devons ; le peu de zèle que nous pouvons avoir, c'est vous qui nous l'avez communiqué. Aussi notre plus vif désir est-il que vous restiez longtemps encore à la tête de notre couvent. Puisse Dieu vous conserver à notre respectueuse affection pour sa plus grande gloire et le salut des âmes.
    C'est le voeu que forment à l'occasion de votre jubilé.
    Vos enfants soumises et dévouées, à côté disposés en faisceaux et de nombreux petits plats, aux mets variés et aux sauces multicolores.

    Les religieuses du Couvent de Cai-mong.

    Sitôt qu'un groupe avait fini de se restaurer, un autre le remplaçait. Les lundi et mardi, une musique cambodgienne vint prêter son concours à la fête. Elle provenait de Tra-on et était composée de xylophones, de petits gongs accordés, de flûtes cambodgiennes et de cymbales.
    Dans la nuit de mardi, une chaloupe à vapeur, spécialement affrétée, amena les missionnaires des environs et des hautes provinces.
    Illumination de toutes les barques et débarquement des passagers au son du tam-tam et de la clarinette annamite.
    Le mardi matin, 14 février, une messe avait été chantée par le Père Ackermann, curé de Vinh-long, neveu du Père Gernot. Mgr Mossard, arrivé dans la nuit, y assistait.
    A 6 h. 1/2, sortie du couvent, d'un cortège composé de toutes les religieuses. Les enfants portent des cierges, les petits garçons sont en robes rouges d'enfants de choeur, les petites filles en premières communiantes ; ensuite viennent une centaine de prêtres français et annamites, en surplis et, enfin, le Père Gernot, en chasuble dorée, porté sur une sorte de sedia gestatoria, que recouvre un dais soutenu par les dignitaires en grand costume de cérémonie : habit bleu tombant jusqu'aux talons, larges manches et turban noir.
    Le cortège fait le tour de l'église, puis pénètre dans la nef par la grande paillotte pavoisée. La fanfare des frères de My-tho qui l'accompagne se tient à la porte.
    L'église est décorée d'une façon harmonieuse et magnifique : de grandes bannières tombent le long des écussons, entourés de faisceaux de drapeaux tricolores ; des guirlandes courent partout et des bougies s'allument à profusion.
    La messe solennelle a été chantée au milieu d'une affluence énorme et d'un recueillement impressionnant. L'église, immense pourtant, était réellement trop petite pour la circonstance ; aussi des. Annamites et des Chinois, ne pouvant y trouver place même à terre, étaient-ils montés en grappes sur les fenêtres et par dehors.
    La messe a été dite par le vénérer Père dont on fêtait le jubilé. Il était assisté de ses deux neveux : le Père Ackermann (Lucien) curé de Vinh-long et le Père Ackermann (Charles), professeur au séminaire de Culao-Gieng. C'est le Père Delignon, curé de Cho-quan, qui prononça un panégyrique en annamite, dans lequel il retraça toute la vie du Père Gernot. Ce sermon a été écouté religieusement. La messe s'acheva ensuite au chant triomphal du Magnificat. A ce moment, le Pêre Gernot s'avance vers la limite du choeur où les notables du pays, précédés de leur chef de canton, viennent le féliciter et le remercier de tout le bien qu'il a fait dans la région. Ceux-ci lui font ensuite lé grand salut annamite.
    Le Père Gernot, bien ému, les remercie en quelques mots et leur dit que, tout vieux qu'il soit maintenant, il consacrera le peu de forces qui lui reste aux nombreux enfants qu'il a autour de lui.
    A la sortie, tous les Annamites retournent aux tables de la paillotte et le banquet continue.
    A midi, dîner présidé par Mgr Mossard et auquel assistent tous les missionnaires, ainsi que quelques hauts dignitaires, phus et huyens originaires de Cai-mong.
    Les autres Annamites, massés en rangs, pressés autour de la table où ils n'ont pu trouver place à cette heure, regardent curieusement. Ils s'avançaient même jusqu'auprès des convives, bien que maintenus par les quelques miliciens envoyés par l'administrateur de Ben tré.
    Le compliment d'usage fut porté par Monseigneur qui lit, au cours de son allocution, une dépêche envoyée spécialement de Rome et apportant au vénérable Père la bénédiction papale.
    Le phu Hien, de Sa-dec, prononça ensuite un vrai discours en français, sous forme de toast ; puis ce fut le tour du plus âgé des Pères annamites. Enfin, le Père Charles Ackerman félicita son oncle au nom de sa famille personnelle et lit une lettre d'une propre tante du Père Gernot, dans laquelle il était appelé « cher enfant ».
    Dans l'après-midi, des régates eurent lieu sur l'arroyo ; à 3 h. 1/2, un salut solennel fut chanté à l'église. A 5 heures, arrivée de M. l'Administrateur de Ben-tré et dé son adjoint.
    Un souper suivit, après lequel on assista à un feu d'artifice préparé et tiré par un Père annamite avec grandes pièces, jaillissements, feux de bengale, etc. Mais la nuit s'avançant, la plupart des barques profitent de la marée pour partir. L'Administrateur prend congé de son hôte, puis ce fut le tour des Pères dont la chaloupe emporte tous les autres invités européens.

    Laos. — La nouvelle chrétienne de Vien-tiane. Je suis arrivé ici le 15 octobre. J'avais fait une apparition une semaine avant et donné quelques instructions pour préparer une installation provisoire. Aussi, le lendemain de mon arrivée, j'ai pu dire la sainte Messe. Il y avait 40 chrétiens à y assister. Depuis, ce nombre augmente peu à peu ; mais le local et l'emplacement ne se prêtent guère à une assistance plus nombreuse.
    J'ai été frappé de la bonne volonté manifestée par tous ; le besoin d'un Père leur a fait faire quelques efforts. Ils ont la foi mais les oeuvres laissent bien désirer. La plupart sont mal mariés et ce sera difficile de tout régler; petit à petit, avec la grâce du bon Dieu, on y arrivera j'espère ; car chez l'Annamite il y a un bon fond : témoin celui qui est mort quelques mois avant mon arrivée et qui a voulu se confesser à l'aide d'un interprète. Il a tenu lui-même à dire toutes ses fautes à un autre, qui traduisait à mesure au Père Jantet.
    Du côté des Européens j'ai été très bien accueilli ; à Noël il y en avait bien les deux tiers à la messe de minuit. J'en ai profité pour leur faire un petit sermon.
    M. Outrey, absent depuis quelques jours avant mon arrivée, pour le Conseil supérieur, est revenu le 29 décembre. Il m'a aimablement reçu lors de la visite que je lui ai faite. Il a bien accueilli ma demande d'un achat de terrain, et hier j'ai reçu une lettre du commissaire qui termine l'affaire. Je crois que l'emplacement est ce que l'on pouvait désirer de mieux.
    Evidemment, en dehors de la ville on aurait eu des charges moins lourdes, mais c'eût été se condamner à rester dans le désert. J'ai cru qu'il valait mieux être à la portée de tout le monde. Voici les charges qui résultent des conditions de vente du terrain : constructions en maçonnerie ou tout au moins couvertes en tuiles ; dans un délai de deux ans on doit avoir exécuté le plan déposé et approuvé ; la commission de réception ayant accepté le projet du bâtiment, le titre de propriété devient définitif.
    Je n'ai pas besoin de vous dire que les besoins sont et seront grands. Certainement les chrétiens feront tous leurs efforts pour m'aider ; mais leurs ressources sont limitées.
    M. Outrey m'a reparlé de son projet pour les Soeurs ; il va incessamment faire préparer leur logement. Il va sans dire que tout le monde ici réclame des Soeurs à l'hôpital.
    On a transféré au cimetière les restes du Dr Brengues. J'ai parlé au chef du service médical de mon intention de célébrer un service pour suppléer à ce qui avait manqué. Ma proposition a été bien accueillie et le commissaire, mis au courant, a télégraphié au Résident supérieur qui se trouvait à Hanoi ; sur son désir d'y assister j'ai remis à plus tard. Il fera passer une note invitant tout le monde. (Lettre de M. Figues, 8 janvier 1911).

    Corée. — Conversion. Le bon Dieu donne de temps en temps des grâces de choix aux chrétiens de Kanto. Voici la conversion d'une famille. Le chef de cette famille a un frère aîné, nommé Augustin, qui est chrétien depuis plus de 12 ans et qui n'a épargné ni les prières ni les instances auprès de son frère cadet, pour le déterminer à abandonner le culte des idoles et sauver son âme, mais celui-ci était toujours resté sourd à ses prières. On pensait que Dieu l'avait rejeté à cause de son obstination. Mais Dieu a des voies inconnues aux pauvres mortels. Le païen, dont je parle, avait un fils âgé de 17 ans, unique, et déjà engagé dans les liens du mariage. Depuis le printemps, atteint d'une maladie de longueur, il dépérissait à vue d'oeil. Il n'est pas de remèdes que n'employât le père pour guérir ce fils qu'il aimait comme la prunelle de ses yeux, mais sans utilité. Depuis trois jours le pauvre jeune homme ne donnait presque plus signe de vie. Couché dans un état d'immobilité complète, les yeux fermés, la langue paralysée, il n'y avait qu'aux faibles battements de son coeur qu'on reconnaissait un peu de vie. Son oncle Augustin étant venu le voir et jugeant, comme tout le monde, qu'il n'en avait plus pour longtemps, obtint de son frère qu'il appelât le catéchiste pour l'ondoyer. Celui-ci, Pak Paul, homme plein de foi et de vertu, qui autrefois avait donné au jeune malade des leçons de chinois et l'avait souvent exhorté à se faire chrétien, s'adressa au mourant en ces termes. « Tu connais l'existence d'un Dieu en trois personnes, tu sais que tu as une âme qui ira ou en Paradis ou en enfer; si tu as vraiment le désir de recevoir le baptême pour aller jouir éternellement du bonheur du ciel, comme tu ne peux pas parler, ouvre les yeux et alors ce sera une preuve que tu me comprends et que tu veux sauver ton âme ».
    Le malade ouvrit aussitôt les yeux et les referma après quelques secondes. Son oncle Augustin lui dit alors : « Nous avons bien une certaine preuve de tes intentions, mais ça ne suffit pas, ouvre les yeux encore une fois, et alors nous n'aurons plus de doute ». Aussitôt le malade ouvrit les yeux et les promena sur les assistants. Le catéchiste lui conféra alors le baptême. Quand il fut ondoyé il ouvrit les paupières, remua les bras, et s'assit, appelant par leur nom les personnes qui étaient dans la chambre. Son père, au comble de la joie, s'écria alors : « Après ce que je vois, je suis vaincu ; le Dieu de mon fils est le Dieu véritable, et quoique je le connaisse bien tard, je l'honorerai jusqu'à la fin de mes jours ». L'enfant vécut encore trois jours, ne pouvant abandonner le crucifix qu'il tenait serrée dans ses mains et baisait avec tendresse. Quand il fut mort il semblait dormir, son visage avait retrouvé sa beauté première sans qu'il portât trace de maladie. Les parents ne pouvaient se lasser de le contempler et remerciaient, à haute voix, la Sainte Vierge qui avait emmené son âme en Paradis. (Lettre de M. Curlier, missionnaire en Corée, 18 décembre 1910).

    1911/150-161
    150-161
    France et Asie
    1911
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