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Nouvelle orientation des missions

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    Chacun sait que les journalistes sont des hommes extrêmement compétents en toutes choses et qu'ils ont hâte de répandre leurs lumières à travers le monde. Ils enseignent l'histoire, l'architecture, la chimie, la physique, l'art militaire, etc. ; ils donnent des nouvelles et prodiguent des conseils. L'un d'eux a bien voulu s'occuper des missions de Chine et leur dire quelle place elles devraient accorder à l'enseignement ; d'aucuns trouveront sans doute que tout n'est pas parfait dans l'article que nous citons, mais d'autres jugeront que tout n'est pas inexact et peut-être seront-ils heureux de lire l'expression d'idées qui sont les leurs. Sous le bénéfice de ces observations, nous reproduisons ces lignes empruntées à l'Écho de Chine, journal quotidien de Shang-haï.

    Nouvelle orientation des missions

    Le vent de réforme qui semble souffler sur la Chine d'aujourd'hui était à prévoir. La rusée impératrice douairière va certainement s'abriter derrière ce paravent pour mieux ourdir ses complots et préparer ses sinistres desseins contre l'étranger abhorré. Car il ne faut pas se dissimuler que l'exécration à laquelle nous sommes voués dans ce doux pays ira en augmentant au fur et à mesure que nos idées et le progrès s'implanteront davantage. Le Japon est d'ailleurs là pour prouver ce que nous avançons.
    Mais il est du devoir de ceux qui se préoccupent de la cause de la civilisation en Chine, de ne pas se laisser influencer ou décourager par le moindre sentiment égoïste. Il faut que la Chine se civilise, parce qu'en notre temps de progrès une entité de 400 millions ne peut séparer sa cause de celle du reste du monde entier. Si les profits matériels qui résulteront du travail effectué seront peut-être minimes, il en sera autrement de la part de gloire, et une nation n'en est jamais trop riche. Travaillons donc, et, à défaut de louis d'or, récoltons des lauriers.
    Parmi ceux qui se sont plus spécialement consacrés à la cause de la civilisation en Chine, nous placerons en première ligne les missionnaires catholiques. Il n'y a plus à faire leur éloge ; il faut être borné ou profondément de parti pris pour contester les bienfaits sans nombre qu'ils ont prodigués à la Chine ingrate. Ces deux catégories de critiques étant aussi peu intéressantes que possible, elles ne méritent pas qu'on perde son temps à leur conseiller une meilleure vue des choses : ce sont des aveugles volontaires. Parmi la masse des honnêtes gens qui eux, voient parce qu'ils veulent bien voir, il en est qui se demandent, sans la moindre mauvaise arrière-pensée, si les missions catholiques ne devraient pas profiter de l'occasion qui va surgir du mouvement réformateur, pour se rapprocher de cette classe des lettrés avec laquelle elles ne sont pas précisément en bons termes.
    Nous savons que nous touchons à un point délicat. D'abord les missionnaires peuvent toujours traiter de conscrit le nouveau venu qui vient proférer une idée quelque peu différente des méthodes qu'ils suivent depuis si longtemps. S'il est permis à quelqu'un de parler par expérience, c'est bien à eux. Mais n'exagèrent-ils pas un peu la valeur de cette expérience? Nous connaissons leur thèse : Nous restons, les autres passent. C'est vrai, mais pas entièrement, car si nous, les fonctionnaires, les marchands, les publicistes passons, il reste de notre nous une parcelle infime, sous forme d'idées nouvelles qui s'infiltrent petit à petit dans la niasse sous la pression peut-être faible, mais à coup sûr constante de notre contact.
    Or, les missionnaires ont commencé par s'attaquer à la tête. Les Ricci, les Gerbillon, les Verbiest ont caressé le plus beau des rêves : un dernier pas et la Chine était chrétienne. Dieu ne l'a pas voulu alors. Au lecteur avide de connaître avec quelle grandeur magnanime ses serviteurs dévoués ont accepté le coup qui les frappait, nous conseillons la lecture de l'admirable travail du P. Havret sur l'historique de la fameuse stèle de Si-ngan-fou.
    Il fallut rebâtir. Alors leurs efforts se portèrent sur les derniers rangs de l'échelle sociale chinoise. C'est parmi les plus pauvres, les plus malheureux, les plus abandonnés que leur infatigable charité chercha un champ nouveau à son activité. Dieu sait s'il est vaste en Chine! Ont-ils mieux réussi? Oui et non! Oui, parce qu'ils sont restés en Chine et qu'il ne paraît guère probable qu'ils aient jamais à la quitter de nouveau. Non, parce que les dernières persécutions d'une populace qui leur doit tant, montre qu'on ne peut guère songer à se reposer sur la puissance qu'on serait en droit de croire une conséquence de leurs constants sacrifices.
    D'un autre côté, les missionnaires catholiques ne cessent de répéter : « Le peuple chinois est bon, mais c'est un enfant; un jouet entre les mains de leurs mandarins! » Si les mandarins ont tant de pouvoir sur ce peuple, attaquons-nous aux mandarins. La tâche est difficile, nous le savons, mais pas de nature à faire hésiter le zèle de nos dévoués et enthousiastes missionnaires. D'ailleurs, ils trouveraient peut-être un excellent auxiliaire dans notre propre gouvernement, s'ils s'entendaient avec lui sur la politique à suivre pour s'attaquer aux mandarins.
    Qu'est-ce qu'un mandarin? C'est un lettré. Faites vous-même ce lettré et vous devriez avoir un ami dans mandarin .C'est le système que suivent les missions protestantes actuelles. Hôpitaux, universités, hautes écoles moyennes écoles, ils veulent couvrir la Chine de leurs institutions. Avec les sciences européennes, ils infiltreront des idées anglaises dans l'intellectualisme chinois. Le succès que les missions protestantes viennent de remporter au Chan-tong devrait leur être d'une précieuse indication. Une nouvelle orientation s'impose. Les missionnaires catholiques ont trop d'expérience pour ne pas être à même de prendre leur course sans tarder.

    J. -EM. LEMIÈRE

    1902/176-177
    176-177
    France
    1902
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