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Notice sur Nicolas, compagnon de Chaine de M. Soulié.

Variétés Notice sur Nicolas, compagnon de Chaine de M. Soulié.
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    Notice sur Nicolas, compagnon de Chaine de M. Soulié.

    Nicolas naquit à Yerkalo, il approche maintenant de la trentaine. Ses parents furent élevés dans le paganisme et baptisés après leur mariage ; l'un et l'autre illettrés n'apprirent de la religion que ce qui est nécessaire à tout chrétien pour la pratique de son devoir essentiel. Plus heureux que ses père et mère, Nicolas commença de bonne heure à fréquenter l'école paroissiale située à quelques pas seulement de la maison paternelle. Bien que fruste par tempérament et ne paraissant pas né pour l'étude, il se trouva doué d'une si heureuse mémoire, qu'il apprit fort bien sa religion et, après sa sortie de l'école, continua à écouter et à retenir les instructions quon a toujours prodiguées aux Thibétains groupés près de l'église. Il a encore l'avantage d'avoir la langue bien pendue et, à qui veut l'entendre, il peut raconter d'une manière intéressante l'abrégé de l'Ancien Testament, et donner une ample explication de la religion catholique.

    Marié et établi à Yaregong, Nicolas ne se distinguait point par une grande ferveur, il s'approchait cependant plusieurs fois des sacrements dans le cours de l'année. Sa préoccupation était de bien travailler ses champs, d'avoir de bonnes récoltes et, par un travail acharné et beaucoup d'économie, de se faire un petit capital.

    Pendant la persécution il voulut partager le sort de M. Soulié au lieu de prendre la fuite, ce qui lui était possible au début. Attaché pendant quinze jours à la même chaîne, et seul pendant quinze autres jours après la mort du prêtre, il fut certainement pour lui un précieux compagnon de souffrances, comme il devint pour nous un témoin. En sa qualité de Thibétain, il fut beaucoup plus tourmenté que le missionnaire. On lui arracha la plus grande partie de son épaisse chevelure ; à plusieurs reprises, on le piqua avec la pointe de sabres. Les bourreaux l'étendaient à terre et à deux mains le frappaient sur la poitrine avec de grosses pierres plates. Ses jambes étaient si fortement serrées par les chaînes que les chairs furent bientôt toutes putréfiées. Bref, on lui infligea tant de tourments qu'un homme de constitution ordinaire n'en pourrait supporter la moitié sans mourir.

    Un jour, pendant que le Père vivait encore, il s'emporta contre les persécuteurs et les invectiva furieusement. « L. P. Sou, dit-il, me fit alors un petit sermon qui me calma. Il me rappela que Notre Seigneur Jésus-Christ avait souffert pour nous toutes sortes de tourments et de mépris, qu'à notre tour nous devions souffrir pour la cause de la sainte religion, qu'il fallait lui offrir toutes nos douleurs et remettre notre vie entre ses mains en attendant la récompense du Ciel ». « Cette exhortation apaisa ma colère, je retrouvai la paix et, par la grâce de Dieu, ainsi réconforté, j'ai pu préférer la mort à l'apostasie qu'on me proposait comme condition de ma liberté. Du reste je m'étais confessé depuis que j'étais enchaîné ».

    Les gens du peuple lui faisaient pourtant de la casuistique afin de le sauver de la griffe des lamas : « Fais un acte quelconque qui puisse contenter les lamas, lui disaient-ils, récite om mani pe me hom invoque les esprits ; plus tard, s'il revient un missionnaire ici, tu seras chrétien quand meme, etc, etc... » Nicolas restait inébranlable.

    Il était condamné à mort; mais les lamas, le croyant sur le point d'expirer, se rendirent à la prière du peuple qui suppliait de ne pas l'exécuter. Comme il ne pouvait plus faire aucun mouvement, on le hissa sur un cheval et on le conduisit à la sous-préfecture Dzong-tsa. Là, une famille païenne, amie de la famille de Nicolas, voulut se charger de le soigner ; elle s'engagea d'ailleurs à le remettre entre les mains des lamas s'il guérissait et ne consentait pas à apostasier.

    Le chrétien, débarrassé de ses chaînes, bien soigné, revenait peu à peu à la vie, on l'interrogeait avec beaucoup d'intérêt sur la religion. Un scribe, qui avait déjà écrit plusieurs pages de notes, prit alors résolument parti contre les tentateurs : « Moi, dit-il, je vois maintenant très clairement que Nicolas a la vraie religion ; par conséquent, il ne faut pas la renier, et vous autres, vous ne pouvez sans péché l'exhorter à l'abandonner. Lorsque les troubles seront finis, s'il vient encore un missionnaire à Yaregong, je me déclare chrétien ». Un lama de la localité ayant protesté contre le langage étrange de ce riche païen, fut vertement remis à sa place.

    Pendand mon voyage à Bathang en septembre dernier, j'ai rencontré le chef de la famille qui avait soigné Nicolas. Cet homme, qui avait une petite situation officielle, venait à son tour demander ma protection. En me montrant Nicolas, il me dit : « Voilà un homme solide, que ni les tourments, ni les exhortations de ses amis n'ont pu amener à renier sa religion ».

    Cependant le chrétien, à moitié guéri et n'apostasiant pas, fut remis par ordre entre les mains des habitants de Tonglado, clients des lamas de Bathang. Dès le soir de son arrivée à Tonglado, un homme du village vint lui dire en secret : « Profite de la nuit pour t'enfuir, je t'aiderai. Si tu restes ici, nous serons forcés de te conduire à Bathang où tu seras exécuté, j'en suis certain ». Bien que très faible, encore, souffrant de ses blessures et crachant le sang, Nicolas s'évada la nuit suivante. A la faveur du clair de lune, il alla voir les ruines de Yaregong. Un chien du P. Soulié les gardait encore, il se précipita sur Nicolas pour le caresser. De là, le chrétien se rendit à l'endroit où le P. Soulié avait été fusillé et enterré. Il s'étendit sur la tombe, pleura et, ne sentant aucune odeur de putréfaction : « Le bon Dieu a préservé notre Père spirituel de la corruption », se dit-il. Il connaissait encore la route à une journée de distance, mais au-delà c'était l'inconnu. Plein d'angoisses sur la réalisation de son projet d'arriver à Ta-tsien-lou coûte que coûte, il fit le voeu de réciter dix chapelets par jour afin de ne pas manquer son but.

    De fait, son bon ange le conduisit comme par la main. N'osant interroger personne, de crainte d'être reconnu et arrêté, il marchait résolument plein de confiance en Dieu. Aussi malgré les nombreux embranchements des routes qu'il rencontra, il ne se trompa jamais d'un pas, affirme-t-il. Après dix-neuf jours de marche, pied nus, presque sans vêtements, vivant de maigres aumônes qu'il obtenait de loin en loin, couchant sur la terre nue sans aucune couverture, les jambes encore rongées par les vers, le pauvre Nicolas nous arriva à l'évêché le 19 juillet.

    Grâce à quelques médicaments énergiques qui lui débarrassèrent le corps d'une énorme quantité de sang corrompu, il put se coucher sur un lit et se reposer. Mais ses jambes, dont les plaies s'étaient fermées depuis quelques jours le faisaient beaucoup souffrir. On les frictionna et au bout de quinze jours notre chrétien commença à reprendre ses forces. Le jour tout allait bien ; mais la nuit, d'affreux cauchemars troublaient son sommeil. Il se croyait entre les mains de lamas et de leur horde de brigands qui l'insultaient et le maltraitaient ; il se sentait enchaîné avec le P. Soulié. Les bonnes nouvelles qui arrivèrent enfin, la prise de Bathang, la destruction de la lamaserie, les préparatifs de mon voyage, le débarrassèrent peu à peu de ses cauchemars.

    Le 25 août, il reprit joyeux le chemin du Thibet, non toutefois sans quelques appréhensions de danger pour son évêque qu'il accompagnait. Il ne me quitta qu'à Bathang après mon retour de Yerkalo, et se montra toujours plein d'un dévouement absolu.

    Disons, en finissant, que le terrible Tchao Ta-jen avait un faible pour « Gnicolas » qu'il trouvait intelligent, éloquent et de bonne éducation. Il lui offrit à Bathang des champs à défricher ; mais notre chrétien, doutant encore de la stabilité du nouveau régime, n'osa pas accepter.



    P. GIRAUDEAU,

    Evêque de Tiniade, Vicaire apostolique du Thibet.


    1906/312-314
    312-314
    Chine
    1906
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