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Notes sur la prison civile de Hanoi

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SOMMAIRE
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    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIONS ÉTRANGÈRES

    SOMMAIRE

    Tonkin occidental: NOTES SUR LA PRISON CIVILE DE HANOÏ, par M. Drouet. — Tonkin maritime : LES GÉNIES PROTECTEURS, par M. Bourlet. — Kouang-si : NOTICE SUR KOUY-LIN, par M. Renault. — Cochinchine Orientale : DE CI DE LA, A BATONS ROMPUS, CHEZ LES SAUVAGES DE LA MISSION DE KON TUM, par M. Guerlach. — Corée : FONDATION DES DISTRICTS, RÉSIDENCES DES MISSIONNAIRES, par Mgr Mutel. RÉVOLUTION A CANTON ET TROUBLES EN CHINE, par M. Souvey. — EPHÉMÉRIDES. — NOUVELLES DIVERSES : Cuddalore, Ghirin.
    GRAVURES : Kouy-lin, capitale du Kouang-si.

    TONKIN OCCIDENTAL

    Notes sur la prison civile de Hanoi

    PAR M. DROUET
    Missionnaire apostolique.

    Avant l'occupation française, j'ai connu et fréquenté la prison du gouverneur de la ville, où j'allais, plusieurs fois par mois, visiter les malades et les chrétiens bien portants. Cette prison était dans le terrain à gauche de la rue de la Mission, à 20 mètres de la Cathédrale, terrain maintenant occupé par des maisons annamites. Comme toutes les prisons des mandarins, celle-ci se faisait remarquer par sa mauvaise tenue, sa malpropreté, la misère, les souffrances des détenus, à la cangue pendant le jour et aux ceps pendant la nuit. Ils recevaient plus de coups de bâton et de rotin, d'insultes de toutes sortes que d'attentions et de bons traitements.

    JUILLET AOUT 1911, N° 82.

    En principe, c'est la famille du prisonnier qui devait le nourrir. Le Gouvernement ne prenait à sa charge que les condamnés. Or, avec la procédure annamite qui traîne en longueur le plus possible, afin de forcer les gens à verser plus d'argent, les prisonniers souffraient beaucoup. « Les parents et amis des « préventionnaires étaient obligés de leur faire passer le riz et autres provisions, et presque toujours la meilleure part demeurait aux mains des satellites. Rien de plus pitoyable que l'aspect de ces prisonniers, écrasés sous la cangue, épuisés par la torture, se traînant hâves et décharnés à la porte des prisons pour mendier une, poignée de riz, afin d'apaiser là faim qui les dévore. On peut dire, sans exagérer, que pour celui qui n'a pas, comme nos chrétiens, le témoignage d'une bonne conscience, la prison annamite avec sa malpropreté, les brutalités et les extorsions des satellites, les tortures renouvelées de la question, était un vestibule de l'enfer ».
    Nos martyrs, de 1837 à 1842 et surtout de 1850 à 1861, ont connu le malheureux sort des prisonniers. Ces hommes au coeur si grand, aux moeurs si pures, innocents de tous les crimes imputés à leurs voisins, vivaient cependant jour et nuit avec tous les repris de justice, des gens sans aveu, des hommes corrompus, cruels, sauvages, des hommes qu'on traitait comme des brutes et qui le méritaient presque, des hommes dont la conversation et les gestes offensaient continuellement la pudeur et la décence.

    ***

    C'est vers 1888 ou 1889 que, appelé pour voir des chrétiens malades, j'ai commencé à visiter la prison du Gouverneur de Hanoi, où je fus reçu par des gardiens païens, sans sympathie, mais sans mépris, plutôt avec curiosité. Une démarche de politesse faite au mandarin, directeur de l'Etablissement, me donna un peu d'autorité, et je pus me présenter régulièrement et être reçu avec quelques égards de la part des gardiens. Je n'en demandais pas davantage. Depuis lors, j'ai toujours eu mes entrées libres dans les prisons annamites. Cette liberté me fut octroyée plus tard par l'administrateur maire, et publiquement par une note de M. Michel, avocat général, maintenant procureur général. J'en profite, pour faire, une fois par semaine, une visite régulière dans tout l'Etablissement. Je vois les condamnés, les préventionnaires, les cellulaires, les malades et les bien portants, sans aucune difficulté.
    Quand la ville de Hanoi devint territoire français, la municipalité de la ville prit à sa charge la prison du Gouverneur annamite et lui donna le nom de prison civile, qui devint plus tard prison centrale. La première prison civile fut établie d'abord dans la rue des Pavillons Noirs, dans des bâtiments assez mal disposés pour faire une maison d'arrêt. Les détenus souffraient beaucoup de là chaleur en été et du froid en hiver.
    Dans la prison du Gouverneur, les détenus étaient souvent réduits à un très grand dénuement : ils me demandaient (et pas sans raison) des habits pour s'abriter contre le froid. A certaines époques, j'en trouvais 15, 20, 30 et plus qui me faisaient compassion.
    Le premier établissement du lazaret date de cette époque. C'est en 1897 qu'une épidémie de choléra s'étant déclaré à la prison, afin d'isoler les malades on les mit dans la pagode Tran-Vu, au milieu du Grand Lac. C'est là que j'ai commencé à baptiser un certain nombre de mourants que j'instruisais tant bien que mal. Sans doute, le nombre des prisonniers n'était pas alors aussi élevé que maintenant. Cependant, je pouvais déjà exercer mon ministère auprès d'un certain nombre de chrétiens. En certaines années, j'en avais 10 à faire leurs Pâques ; dans d'autres, 15, 18, et même jusqu'à 25. Les païens me regardaient avec étonnement et suivaient avec curiosité l'administration des sacrements.
    C'est au mois de janvier 1899 que la grande prison centrale de Hanoi fut inaugurée et reçut ses premiers pensionnaires Le gardien-chef fit lui-même les premières avances pour avoir un autel et la messe le dimanche. Cette messe procura l'occasion de faciliter aux détenus l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Presque toutes les semaines ils avaient la messe. Cette messe, à laquelle assistaient tous les détenus chrétiens, surveillés par un ou deux gardiens, fut supprimée en 1904 par ordre du Gouvernement, ordre provoqué par un mécréant qui mourut plus tard misérablement et fut enterré civilement.
    Malgré la suppression de l'oratoire, je pus, dans la suite, remplir mon ministère auprès des malades et des bien portants que je réunissais dans une cellule ou dans une salle, devenue chapelle et confessionnal pour la circonstance. Ainsi, dans le courant de 1900, 1901, 1902, etc., je pus avoir 20, 25, 30 et 40 confessions et communions pascales par an, sans compter les confessions isolées ou par petits groupes de 5, 7, 8 ou 10 pénitents, que je voyais tous les 3 ou 4 mois. Quand les groupes étaient plus nombreux, j'avais des séances de 2 à 3 heures en cellule, comme un condamné qui délivrerait des âmes prisonnières ! Je dois avouer que j'ai souvent rencontré de pauvres chrétiens qui attendaient ma visite avec impatience pour mettre ordre à leur conscience. Un condamné aux travaux forcés à perpétuité me fait appeler pour se confesser ; plus tard, j'en trouve 7 le même jour qui font de même et me témoignent toute leur reconnaissance de les avoir réconciliés avec Dieu. Le 14 décembre 1901, un nouveau chrétien, revenu à Dieu, se trouve si heureux après sa confession qu'il me remercie les larmes aux yeux. Un autre me donne vingt cents pour avoir une messe. Le 28 septembre 1904, 21 détenus gagnent le Jubilé. Plus tard, c'est un autre, qui prie la sainte Vierge dé lui ménager la rencontre d'un prêtre : il est exaucé et heureux. Même les condamnés à mort, païens comme chrétiens, acceptent, demandent même les sacrements. Le premier condamné était un nommé Bao, assassin du gardien Lacroix. Ce misérable qui tua de sang-froid un jeune homme bon et doux, mourut de la dysenterie quelques mois avant le jour fixé pour son exécution. Il reçut le baptême avant de mourir. Le 29 janvier 1901, ce sont les nommés Khoat et Viet, les assassins de M. Dessoli à Ninh-binh, que je vois pour la première fois et dont je commence l'instruction pour le païen et l'exhortation pour le chrétien. Tous les deux se sont bien convertis. Le premier se confessa et communia plusieurs fois ; le second fut baptisé deux jours avant sa mort ; les deux furent exécutés à Ninh-binh le 31 mai 1901.
    Le 20 janvier 1902, c'est le tour du fameux Bang, coupable d'un assassinat à Haiphong, où il fut exécuté. Il avait reçu le baptême dans de bonnes dispositions qu'il manifesta jusqu'au dernier moment. Nous verrons plus loin le récit d'autres exécutions plus nombreuses.

    ***

    On l'a dit depuis longtemps : le malheur rapproche de Dieu. Chaque année, chaque mois, presque chaque semaine, je le constate d'une manière certaine tant à la prison qu'à l'hôpital, où je trouve dé malheureux chrétiens (hommes et femmes) qui avaient abandonné la religion, ou au moins cesser toute pratique de piéter. Ils sont à peine écroués, et surtout s'ils se voient condamnés, qu'ils demandent la visite de l'aumônier. Parfois c'est 2, 3, puis 4, jusqu'à 6 et 7 malheureux qui déchargent leur conscience le même jour et qui communient à la suite. J'en ai fait pleurer plus d'un, et plusieurs m'ont arraché des larmes, car je voyais bien l'action de la Providence et la miséricorde de Dieu sur eux. Ainsi celui qui était mort, disait-on, et qui a attendu pour rendre le dernier soupir que je vienne le baptiser. En effet, un matin j'arrive à la prison, l'infirmier me dit de suite : « Père, venez donc voir un ressuscité ». A ces mots, je fixe mon interlocuteur et lui demande ce qu'il veut dire. Il n'avait pas eu le temps de me répondre qu'un gardien français me renseigna sur-le-champ. « Hier soir, en effet, on a retiré de l'infirmerie un malade qu'on croyait mort. Nous avons tous été surpris ce matin de le trouver encore vivant. — Allons voir cet homme, » dis-je. On m'ouvre la porte d'une petite salle où je ne pus entrer avant qu'on eut fait à la chambre et au malade une toilette sommaire, mais nécessaire. Dans quel état il était ! Je m'approche et je me hasarde à dire quelques mots, pensant bien que je ne serais pas compris. Quel ne fut pas mon et étonnement de recevoir une réponse ! Je pose questions sur questions et j'apprends que mon malade avait autrefois étudié la religion, mais n'avait pas été baptisé. Après une courte instruction, je le baptisai et il mourut le lendemain, pour de bon cette fois.
    Plusieurs fois le choléra s'est déclaré à la prison ; la première fois, ce fut en 1904, au mois d'août, qu'il éclata subitement et fit plus de 30 victimes en deux jours. Pris de frayeur, le directeur mit de suite en liberté 200 détenus afin de diminuer le danger.
    Puis, le 28 mars de l'année 1906, c'est une émeute parmi les prisonniers qui viennent avec divers instruments pour forcer la porte de sortie. Averti à temps, le gardien chef fait fermer toutes les portes et appelle du secours par téléphone. Les gardiens réunis et les soldats qui montaient la garde refoulent la bande à coups de revolvers et de bâtons. Ces assaillants d'un nouveau genre courent se réfugier dans un mirador où ils essaient de résister. Quatre sont tués à bout portant et huit autres blessés. Des punitions sévères mais justes enlevèrent, aux autres les pensées de recommencer.
    Parmi les faits importants, il faut noter aussi les diverses exécutions de 1908. Le 27 juin, tous les artilleurs français étaient empoisonnés par une bande d'Annamites civils et militaires qui avaient formé le projet de chasser les Français de Hanoi. Leur plan était trop vaste pour réussir ! Plus de 50 artilleurs annamites et autres complices sont arrêtés, ligotés, jetés sur des charrettes et conduits à la prison. Le 8 juillet, trois furent exécutés (2 avaient reçu le baptême la veille). Le 24 juillet, je visite 9 autres individus (soldats et domestiques), tous condamnés à la décapitation pour le même crime. Je distribue des livres de religion à ceux qui savent lire, moyen de les préparer au baptême encore plus efficace que la parole.
    Le 6 août, trois criminels sont exécutés ; un seul avait consenti à recevoir le baptême.
    Le 29 du même mois, trois nouvelles exécutions : cette fois deux condamnés reçurent le sacrement de régénération.
    Dans le courant de septembre et d'octobre, je confessai une vingtaine d'autres détenus, mais pas de cette bande.
    Le 3 décembre, les quatre derniers condamnés à mort pour le crime d'empoisonnement, furent exécutés. Les autres tirailleurs impliqués dans cette affaire, mais moins coupables, avaient toue été condamnés aux travaux forcés, les uns à 10 et 15 ans, les autres à 20 ans. Le 16 décembre, une trentaine partaient en exil. Les quatre derniers criminels ont tous reçu le baptême quelques jours ou quelques heures avant d'être exécutés. Parmi eux, deux surtouts m'avaient donné des assurances peu ordinaires sur leurs bonnes dispositions. En effet, quelques jours avant l'exécution, en entrant dans la cellule du nommé Sang, quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre dire : « Père, sauvez moi, Père, sauvez mon âme ! » Ma première question est de lui demander s'il est chrétien ? Il me dit non. Mais, comme il avait étudié un peu la religion, il savait que l'âme ne meurt pas et que le baptême seul peut lui ouvrir les portes du ciel. Son instruction fut facile et avec de si bonnes dispositions je le baptisai sans hésitation. Il me fit ses dernières recommandations, me priant de dire à sa femme et à ses enfants de se faire chrétiens : telle était sa volonté bien arrêtée. Un autre criminel me reçut aussi avec joie dans sa cellule et manifesta également le désir d'être baptisé. Après une sommaire instruction des principales vérités de la religion, je le quittai pour voir les deux derniers. J'avais à peine fini avec ceux-ci que le second me fit appeler pour recevoir de suite le baptême : « Père, dit-il, j'ai peur que vous n'arriviez pas à temps avant l'exécution. Allons au plus sûr et baptisez moi aujourd'hui ». Les deux autres furent baptisés le matin de l'exécution Deo gratias.
    Il serait intéressant de faire le bilan de l'administration des sacrements de Baptême, de Pénitence, d'Eucharistie et d'Extrême Onction conférés aux détenus depuis 1888. Malheureusement, je n'ai pas sous la main les comptes rendus livrés à Monseigneur chaque année. Je ne serai pas loin de la vérité en disant que la moyenne atteinte le chiffre de 15 à 20 par an pour le baptême, de 45 à 50 pour la confession.

    ***

    Je vais terminer par où j'aurais dû commencer, c'est-à-dire par faire une description sommaire de la prison centrale de Hanoi.
    Cet établissement ne ressemble en rien (heureusement) aux prisons des mandarins. Construite par les Français avec un plan élaboré par des hommes entendus, la prison centrale de Hanoi est très bien comprise et confortablement installée. Tout y a été prévu, tout est aménagé pour le bon ordre et la commodité du service. Des cours, des bâtiments pour chaque sorte de pénalité. Une grande cour et trois bâtiments pour les condamnés. Un bâtiment et une cour assez spacieuse pour les préventionnaires. Une troisième cour et un bâtiment pour les femmes. Les Européens ont leurs cours et leurs bâtiments séparés suivant qu'ils sont préventionnaires ou condamnés. Plus de 50 cellules, avec une cour, sont réservés aux plus grands coupables ou, temporairement, aux indisciplinés. Les cours, les bâtiments, les cellules, les cuisines, l'infirmerie, les W. C. tout est entretenu avec grand soin. On lave, on brosse, on nettoie, on fourbit tous les jours. Les nattes, les couvertures, les habits des pensionnaires sont pliés, remisés avec ordre et symétrie. Une surveillance active est exercée jour et nuit.
    Les gardiens sont au nombre de 18, dont 7 français et 9 indigènes. Le nombre des entrées est considérable chaque année. Sans doute plusieurs individus n'y restent pas longtemps. On compte actuellement 550 prisonniers. Le nombre des entrées depuis 1899 atteint le chiffre de plus de 17.000, dont 3630 condamnés ; les autres n'ont pas subi de sentence.
    Les condamnés aux travaux forcés vont purger leur peine dans les pénitenciers de la colonie dont voici les noms : Poulo Condore, Cao-bang, Thai-nguyen, Cho-chu, Son-la, Ile de la Table, Tam-dao, Ha-giang et Bac-khan.
    Plusieurs de ces exilés m'écrivent pour avoir des livres, me donner de nouvelles marques de respect et de reconnaissance, et me prier de ne pas les oublier.
    La plupart des Français, des Indiens et autres étrangers se font un devoir de venir me remercier après leur libération.

    1911/170-177
    170-177
    Vietnam
    1911
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