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Notes d'un aumônier volontaire 2 (Suite)

Notes d'un aumônier volontaire 2 (Suite) PAR M. COMPAGNON Directeur du Séminaire des Missions Etrangères. (Suite).
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    Notes d'un aumônier volontaire 2 (Suite)
    PAR M. COMPAGNON

    Directeur du Séminaire des Missions Etrangères.

    (Suite).

    Nous continuons la publication des intéressantes NOTES D'UN AUMÔNIER VOLONTAIRE. Cette fois elles nous offrent le détail des actes qui, en général, remplissent les journées très occupées de notre confrère ; puis une cérémonie qui, sans doute, a eu lieu pour la première fois depuis des siècles en de telles circonstances : une ordination sur le front d'une armée en bataille ; et enfin, comme le bon Dieu veut sans doute accorder à notre cher aumônier tous les mérites, la nouvelle qu'il a été frappé d'un éclat d'obus. Sa blessure est heureusement à peu près guérie ; le vaillant P. Compagnon pourra reprendre bientôt son apostolat jusqu'à ce jour si fructueux.

    JOURNÉES D'UN AUMONIER.

    Je vous écris assis sur une voiture à deux roues, genre jinrikisha, qui transporte la cuisine des officiers. Elle est au milieu d'un champ de raves, traînée par un cheval, qui ressemble à celui de notre séminaire de Bel Air, au temps de sa jeunesse. A ma gauche, s'allongent sur quatre ou cinq lignes, les caissons et toutes lès voitures de l'échelon du 3e groupe, attelées de quatre ou de six chevaux. Devant moi, il y a une route très passante où galopent des Anglais, courent des automobiles, des bicyclettes, et se traînent des théories de pauvres gens affolés qui fuient devant la canonnade.
    Au-delà de la route, un parc aux haies éventrées, et sur les bords, se tient l'échelon du 2e groupe d'artillerie. De ci de là de petits groupes d'officiers, des soldats causent en attendant l'ordre de partir. D'autres sont assis silencieusement sur les caissons ou montés sur leurs chevaux. Un aéroplane français nous survole à 80 mètres.

    MAI JUIN 1915 N° 103.

    Je viens de dîner dans la position décrite, mais on crie : « A vos chevaux ». A plus tard donc la suite, je monte à cheval. Il est 6 h. 1/2 du soir. Au dehors il vente et pleut. Je viens de dire Matines appuyé contre une cheminée, dans une école tenue par des religieuses, qui dépendent de M. le comte de L.

    ***

    Je continue ma lettre en reprenant le plan que je m'étais proposé en la commençant. Je voulais vous raconter ma vie des dernières vingt-quatre heures, afin que vous puissiez, d'une manière générale, avoir une idée de ce que je fais, quoiqu'il y ait une certaine différence entre jour et jour.
    Hier à midi, je suis allé voir quatre blessés à un poste de secours. L'un deux surtouts m'intéressait. Il avait été blessé la veille, d'une balle au ventre. Les premières heures décident de la gravité d'une telle blessure, que les médecins ne peuvent pas toucher. J'avais confessé mon blessé qui ne l'avait pas fait depuis longtemps. Je l'avais revu deux fois pour l'exhorter à ne pas bouger, afin de laisser la plaie intérieure se fermer plus facilement. Il était content, un peu énervé de ne pouvoir se remuer, mais puisqu'il a passé 24 heures sans complication, tout va bien.
    En revenant, j'apprends que le commandant craignant que les hommes et les chevaux ne soient trop exposés aux obus allemands les fait changer de place. Nous partons et nous nous installons en arrière de nos batteries, à peu près à huit cents mètres d'elles, dans un pré, abrités par une ligne de saules contre les lunettes et les avions des Boches.
    Je me promène sur la route en disant mes Vêpres. J'ai devant moi une côte très allongée qui est le champ de bataille. De côté et d'autre, ce sont des rafales continuelles de mitrailles. Les obus ennemis éclatent en touchant le sol et soulèvent des nuages de fumée noire, sale, et leurs shrapnells dans les airs, à des hauteurs variables, ressemblent d'abord à de grosses boules de neige terreuse qu'un coup de tonnerre, en quelques secondes, résout en nuage que le vent emporte et dissipe lentement. De ce nuage tombe une pluie de balles qui arrosent une centaine de mètres carrés. C'est un spectacle merveilleux, mais terrible, quand on pense que c'est la mort qui passe et repasse, et moissonne sans s'arrêter sous ces ouragans.
    Voici mon ordonnance qui m'appelle : « M. l'Aumônier, là derrière la haie, il y a deux chasseurs du ...e morts et abandonnés... » Je m'approche ; à 50 mètres l'un de l'autre gisent deux pauvres cadavres dans la position où la mort les a saisis : l'un a quatre blessures : une balle lui est entrée dans la tempe gauche et est sortie au sommet de la tête ; l'autre a la gorge coupée. Tout à côté, il y a encore dans les arbres et dans le pré les traces de deux obus de 77, dont les éclats ont tué ces malheureux... Je vais chercher le commandant de l'échelon pour qu'il ordonne de creuser une fosse, me proposant de faire aussitôt l'enterrement. Cinq hommes viennent avec des bêches et commencent à creuser. Pendant ce temps, je regarde avec le lieutenant une petite maison, la conciergerie d'un château bâti à deux cents mètres en arrière. Elle avait été éventrée par un obus. Tout était bouleversé dans l'intérieur. Un petit chat seul, habitant ces ruines, était là couché dans un coin. Un coup, deux coups de foudre secs éclatent de l'autre côté de la rue et des éclats volent: nous n'avons rien reçu : nos hommes se sauvent avec leurs bêches en s'écriant : « Ah ! Nous l'avons vu sec ». Nous éloignons de cet endroit, car quand les Boches ont tiré sur un objectif, ils y reviennent volontiers...
    Je retourne sur la route, en face de l'échelon, réciter Matines et mon chapelet... Je m'avance à 300 mètres, du côté d'une jolie ferme pleine de troupes... Un major m'aborde, nous causons. Il m'invite à entrer pour me chauffer à son poste de secours. Nous présentons l'un à l'autre. Il est installé médecin à Is-sur-Tille, et originaire de Buxy, (Saône-et-Loire). Nous sommes donc compatriotes. La conversation va son train sur les lieux et les personnes que nous connaissons l'un et l'autre. Nous prenons le thé, et finalement je suis invité à rester à dîner avec le groupe des officiers du régiment, le ...e d'artillerie lourde de Grenoble, auquel mon major est affecté.
    Je retourne avertir les officiers de mon groupe de ne pas m'attendre. Je les trouve déjà en train de dîner sur le bord du chemin, assis dans le fossé. La nuit n'aura rien d'intéressant dans cette position. Je les engage à venir demander une place à la ferme auprès des officiers du ...e et je retourne. Le commandant de ce régiment est arrivé avec les autres officiers de son groupe. C'est un digne homme, père de six enfants, très chrétien. Il y a un sous-lieutenant, diacre du dioèce de Lyon, M. Arnoud. La conversation roule sur la guerre. Le dîner s'achève. Les officiers du ...e d'artillerie arrivent ; on prépare le dortoir, on étend des bottes de paille dans notre salle à manger. A côté il y a deux petites chambres avec lits et paillasses. Le commandant occupe l'une et le capitaine l'autre. Celui-ci veut absolument me céder la sienne. Avant de se coucher, le commandant vient me demander à se confesser, car demain il voudrait communier à la messe que je dois dire vers 6 h. 1/2.
    Lever à 5 h. 1/2, petites heures ; deux officiers viennent se confesser. Je prépare avec mon ordonnance et le diacre tout ce qu'il faut pour la messe. Avant de commencer la célébration du saint sacrifice, je dis un mot à l'assistance. Quatre officiers communient.
    Après le déjeuner tout le monde se sépare. Les officiers sont à leurs pièces ou à leurs échelons. Le nôtre change encore de place. L'endroit où il a passé la nuit est trop dangereux. Il se recule de trois cents mètres, derrière le bois du château.
    Quand je l'ai rejoint, je me prépare à aller faire un tour à nos batteries, placées à environ un kilomètre en avant, près d'un village bombardé ces jours-ci. Toute la nuit la canonnade a continué son infernale musique, et la fusillade semble toujours être plus vive et plus proche, pendant que les pétarades des mitrailleuses étouffent à chaque instant la voix des fusils. Je monte sur un caisson qui part ravitailler les batteries, mais à quatre cents mètres, le lieutenant fait arrêter. Les obus pleuvent si nombreux qu'il est impossible de passer. On va attendre que le feu se calme. Pendant ce temps, 25 à 30 Boches prisonniers passent devant nous. Ils ont l'air contents d'être pris et de n'avoir plus à se battre.
    Finalement, nous rentrons à l'échelon, car nous apprenons que nos batteries vont revenir ; le régiment, ayant reçu une autre mission, doit s'éloigner de ce coin du champ de bataille cet après-midi.
    Nous arrivons à peine à notre échelon qu'il est arrosé d'obus percutants de 105 et de shrapnells. En une demi-heure il reçoit au moins cent coups de canon. Nous avons été repérés, ou des passages de troupes dans notre voisinage, aperçues par les Allemands, nous ont valu de recevoir ce qui leur était destiné. Heureusement que les hommes et les chevaux sont rangés le long des buissons en séries éloignées les unes des autres. S'ils avaient été côte à côte comme il arrive souvent, c'eut été une hécatombe ; car lés obus tombent, les éclats volent au milieu du pré, les balles sifflent et frappent les caissons. C'est merveille que personne n'ait été touché. Les soldats me disent qu'ils n'ont jamais subi un pareil arrosage tombant si à point.
    Notre dîner se cuisait dans une petite maison au bout du pré. On quitte ces lieux dangereux, on se retire à trois cents mètres plus loin sur la route que l'on doit prendre ce soir, et on forme l'échelon dans un champ de raves. C'est là que notre cuisinier nous sert à dîner. Les officiers sont assis à droite, à gauche, sur des caissons. Je m'installe sur le siège de la voiture de la cuisine, et je mange de bon appétit un bifteck, des pommes de terre, le tout manquant un peu de cuisson et de chaleur, mais bon quand même. Puis le cuisinier me donne du miel. Le café et une goutte couronnent ce dîner.
    En attendant le départ, je regarde les autos des Anglais passer sur la route, à 20 mètres devant moi. Nos alliés sont gens pratiques. Leur matériel est parfait, leur cuisine et leur ordinaire ne laissent rien à désirer. Ils sont bons pour nos soldats qui font avec eux des échanges où le troupier français ne perd rien.
    Nous partons vers 2 heures, et nous arrivons à la nuit, à un petit village dont le maire est M. le comte de L...
    Je vais moi-même chercher mon logement, car le village est plein de soldats, et il faudra du temps à notre officier chargé de nous loger pour nous trouver une maison. Je me présente à l'école tenue par des Soeurs. On cause, elles sont effrayées : depuis quelques jours, elles vont coucher à une ferme à deux kilomètres d'ici, car un boulet est venu tomber contre le mur de leur maison, et tout en ne faisant pas trop de dommages, a brisé toutes les vitres des fenêtres du côté où il a creusé son trou. Je les encourage, et trois d'entre elles vont rester cette nuit dans leur cuisine. Cela me permet d'avoir une chambre pour moi et une autre pour mon ordonnance. Ces bonnes soeurs sont des Apostolines et leur maison mère est à Bruges.
    Je passe une nuit de repos, et le matin, grâce à ma chapelle portative, je puis dire la messe sur l'autel de la maison à 5 h. 1/4. Je déjeune avec les fameuses tartines de beurre du pays et je pars. Il est 6 h 1/2. La colonne se forme, et nous voilà en route pour une autre direction, d'où le canon a été entendu toute la nuit. Nous nous arrêtons à 9 heures. Les batteries vont se placer et l'échelon s'établit près d'une ferme.
    Je suis entré dans cette ferme. Elle est pleine de pauvres émigrés des villages voisins occupés par les ennemis. Deux ou trois personnes seulement parlent vaguement le français. On me fait approcher du feu. On cause comme on peut. Je distribue des médailles. Les enfants s'amusent ; ils sont bien une douzaine dans une chambre de six à sept mètres de côté ; les mamans gourmandent. C'est dans ce bruit que je vous écris. La journée sera chaude. Il y a dans les environs, sur deux ou trois lignes, 31 batteries. Les Allemands attaquent furieusement sur un immense front. Ils voudraient passer coûte que coûte. Mais ils trouvent à qui parler.

    UNE ORDINATION SUR LE FRONT.

    Hier j'ai assisté à une cérémonie toujours impressionnante, mais que les circonstances actuelles soulignaient d'un trait plus profond. C'était l'ordination de six diacres du diocèse de Namur, promus à la prêtrise par S: G. Mgr Ruch, coadjuteur de l'évêque de Nancy, et mobilisé au commencement de la guerre.
    Ces diacres, mobilisés eux-mêmes comme brancardiers au moment de la violation de la neutralité de leur patrie, ont suivi l'armée belge, désolés de n'avoir pas eu le temps d'être ordonnés prêtres avant de quitter le séminaire. Or, tout dernièrement, un aumônier militaire prisonnier des Allemands à Namur, portant les pièces nécessaires pour que l'ordination pût être faite par un autre évêque, s'est échappé, et a franchi la frontière hollandaise. Il est arrivé dans le voisinage des troupes où se trouvent nos séminaristes. L'aumônier divisionnaire s'est aussitôt mis en relation avec Mgr Ruch, pour prier Sa Grandeur de faire l'ordination, et a demandé un congé pour les soldats à l'autorité militaire, congé nécessaire pour la retraite préparatoire. Tout a été réglé.
    La veille du jour où l'aumônier belge devait venir chercher l'évêque à La P..., où il remplit la charge d'aumônier à une ambulance militaire. Jarrivais moi-même pour lui rappeler une invitation déjà faite et acceptée, il y a trois semaines, de venir déjeuner avec les officiers de mon groupe. Il fallait fixer le jour. Quand tout fut convenu, Monseigneur eut l'amabilité de m'inviter à l'accompagner à La P.., où l'ordination devait se faire le surlendemain. J'ai accepté avec grande joie.
    Avant-hier, avec mon ordonnance je suis parti de près de B... à midi, Les chevaux ont bien marché, et j'étais à La P... à 1 h. 1/4. La distance est à peu près de 15 kilomètres. La route est obstruée par des convois de tous genres, et la marche est souvent arrêtée par la rencontre de lourds chariots qui se dérangent avec lenteur.
    Mgr Ruch était prêt à partir, n'attendant plus que l'arrivée de l'auto envoyée pour le prendre et l'emmener à La P... Elle n'arriva qu'à 2 h 1/2.
    Je vous ai déjà parlé du général Gérome, un vieil ami. Nos liaisons remontent à vingt-cinq ans, alors qu'il n'était que capitaine, professeur d'histoire à Saint-Cyr. Ces jours derniers, revenus à E... après trois semaines d'absence, j'ai appris qu'il se trouvait malade et en repos à H... à 25 kilomètres d'ici. Je demandai à notre bon évêque s'il nous serait possible de faire un crochet et de passer par H... pour rendre visite au général. Ma proposition fut d'autant plus facilement acceptée, que Monseigneur tenait lui-même à donner au général cette marque d'attention affectueuse.
    Notre visite fut une joyeuse surprise pour le général que nous avons trouvé étendu sur une chaise longue, la jambe droite lui refusant tout service. La manière dont il nous a reçus prouvait très nettement combien cette visite inattendue lui était agréable.
    Mais nous ne pouvions causer longtemps. Il se faisait tard, et Monseigneur désirait encore s'arrêter à B... pour voir un prêtre, aumônier d'un régiment de hussards, gravement malade et soigné à l'hôpital. La nuit était venue quand nous entrâmes en ville. Le pauvre malade a été administré le matin même, mais le médecin espère encore le sauver.
    De B... nous marchons à toute allure sur F... et nous arrivons à La P... à 7 h. 1/2. ; F... est une jolie ville, mais elle continue à être bombardée ; elle a subi déjà bien des dégâts. Puisse-t-elle n'être pas détruite comme tant d'autres centres importants du front des Flandres.
    La P ..est une plage importante qui s'est beaucoup développée ces dernières années. La ville est bâtie sur les dunes, monticules de sable très irréguliers, hauts de quelques mètres, s'étendant en chapelets le long de la mer et jusqu'à plusieurs centaines de mètres dans l'intérieur des terres.
    Les Oblats de Marie y ont une résidence et une grande chapelle. Tout près des Oblats, sur le bord même de la mer, habite le roi des Belges. Il a réquisitionné pour lui et la cour trois ou quatre villas qui n'ont rien d'un palais. Les Oblats reçoivent Mgr Ruch avec grande joie. Leur supérieur est français, et sa Congrégation a des maisons dans le diocèse de Nancy.
    Le lendemain matin, j'ai célébré la messe au maître-autel à 6 heures, et communié 50 à 60 fidèles.
    La cérémonie de l'ordination a commencé à 7 heures. Une musique militaire a joué une entrée. Le clairon a sonné à l'élévation et le Magnificat ou le Te Deum que nous chantons chez nous à la fin d'une telle cérémonie, a été remplacé par la Marseillaise jouée par la musique.
    J'ai été très édifié par la tenue pieuse de ces nouveaux prêtres. Monseigneur leur a adressé une allocution de circonstance, les nommant la promotion des martyrs, et faisant allusion aux prêtres belges fusillés par l'ennemi au cours de cette guerre. Une demi-heure plus tard, j'ai retrouvé les ordinands prenant leur déjeuner avec Sa Grandeur.
    En me présentant, comme dans presque toutes les circonstances où je l'ai vu, Mgr Ruch rappelle que, jeune séminariste, il voulait entrer au Séminaire des Missions Etrangères, aller en Corée, et qu'il croit toujours que sa vocation était d'être missionnaire. Plusieurs fois aussi, en parlant vocation, il a protesté que jamais, malgré la rareté des séminaristes, il ne mettrait obstacle au départ de ceux qui désireraient partir pour les Missions. « Ce sera un moyen d'accomplir par eux, ce que je n'ai pu faire moi-même », ajoute-t-il.

    BLESSÉ. A L'AMBULANCE.

    Quand j'ai reçu votre dernière lettre il y a quelques jours, sur les bords du canal de l'X., je ne me doutais pas que je vous répondrais à demi couché dans un lit bien blanc, la jambe gauche traversée par un malencontreux éclat d'obus, qui m'a renversé au moment où j'allais distribuer à mes artilleurs un colis de chaussettes, reçu de France le soir même.
    Je marchais vite, mon paquet sous le bras. Je longeais un chemin bien connu. Je l'ai fait fréquemment par tous les temps, et les obus l'ont aussi traversé souvent en troublant sa solitude de leur sifflement sinistre. A droite et à gauche, de petits et de larges entonnoirs sont les sceaux qu'ils ont imprimés comme marque de leur rage impuissante sur le tapis vert des prairies, et dans les sillons plantés de chicorée, que les Flamands, fuyant devant l'ennemi, n'ont pu récolter à l'automne dernier.
    A 300 mètres du cantonnement d'un des groupes de nos artilleurs d'où j'étais parti, se trouvait en position une batterie canadienne, qui venait de remplacer une française de 120. J'admirais en passant les canons anglais, qui me paraissaient d'une longueur démesurée. Je crois que ce sont des pièces de marine placées sur des affûts de campagne. A ce moment, nos alliés tiraient et je trouvais curieux le sifflement de leurs obus qui déchiraient l'air. Chaque canon à sa voix, et d'instinct on veut la reconnaître et la distinguer. C'était le sujet do mes réflexions, et j'avançais toujours, suivi à quelques pas, sans que je l'aie remarqué, d'un de mes artilleurs ; soudain, rapide comme l'éclair, un projectile ennemi explose à quelques mètres en l'air et à dix pas de moi. Ma première impression a été la surprise de ne l'avoir pas entendu venir. Presque tous les obus, à moins qu'on ne soit dans leur axe, s'annoncent plusieurs secondes avant leur chute, par un bruit strident, dont les intonations varient avec la vitesse et le volume. Celui-ci ripostait aux Anglais, mais trop court de 150 mètres, il arrêtait le passant !
    J'allais cependant, après deux secondes de pose, continuer ma route, lorsque mon petit artilleur me mettant la main sur l'épaule me dit : « M. l'Aumônier, vous êtes blessé ». Il avait vu le sang couler sur mon soulier, avant que je n'aie eu conscience d'avoir été atteint par le projectile. « Asseyez-vous, je vous soutiendrai, ajouta-t-il ». En voulant obéir j'ai éprouvé le premier sentiment de la douleur, et je me suis rappelé avoir entendu, au moment de l'explosion, un léger bruit sur ma soutane, un vague « cloc » à peine perceptible.
    Mon artilleur, dès qu'il m'eut fait asseoir sur le bord du chemin, appela les Canadiens. Deux hommes accoururent aussitôt, et pendant qu'ils retiraient ma chaussure, un second obus arrivait dans les mêmes conditions que le premier ; mais nous avons eu le temps de nous coucher dans le fossé, et ses éclats se sont contentés de labourer le sol environnant.
    Dans de telles circonstances et dans le monde militaire, il y a certaines réflexions en quelque sorte stéréotypées, qui montent aux lèvres à l'adresse des poches. A force de les entendre, elles finissent par sortir toutes seules de la bouche même d'un aumônier. Je pourrai vous en redire quelques-unes de vive voix. En voici cependant une qui m'est venue, c'est la première : « Blesser un aumônier à la jambe, c'est mal payer la rafale anglaise ».
    Je suis porté dans une des casemates de la batterie des alliés, et aussitôt les infirmiers me font un premier pansement qui n'est pas encore achevé, quand l'aide major du groupe de mon régiment arrive à son tour, inspecte la plaie et complète le bandage. On me couche sur des sacs en attendant le brancard. De leur côté, les Canadiens téléphonent pour demander une voiture automobile. Voici le brancard de mes artilleurs. On m'emporte devant mon cantonnement, mais je n'ai pas le temps d'y entrer, l'ambulance automobile s'arrête et me prend pour me conduire au premier poste de secours, situé à un petit village voisin... Je n'y fais qu'une station d'une demi-heure. Mais j'ai la joie d'y voir accourir deux autres médecins de mon régiment cantonnés dans les environs. Avec eux il y a deux infirmiers qui se montrent bien affectés de me voir blessé. L'un d'eux, un volontaire de 52 ans, pleure. Nous l'appelons le grand-père. Et je l'aime bien ce grand-père, qui m'a déjà raconté toute son histoire, en attendant la confession sacramentelle qu'il devait faire sous peu de jours. Il revient de loin ; dégoûté de la vie, il s'était engagé pour se faire tuer sur le champ de bataille.
    Les infirmiers me remettent en automobile, couché sur mon brancard, et la voiture dérape pour prendre la direction de... Les Canadiens y installent leur ambulance, mais comme préparatifs il n'y a encore que ceux de la propreté du local qui soient achevés. On me descend. Un grand et bel homme, de kaki tout habillé, une croix discrète cousue sur le col de sa tunique ce qui me le fait prendre pour un infirmier s'approche, et me parle en français. Il est prêtre et aumônier du régiment canadien. Nous causons du Canada et de quelques personnalités que nous connaissons tous deux.
    Plusieurs majors viennent, examinent ma blessure, et me refont le pansement, en y ajoutant une piqûre de sérum anti-tétanique. Ils me demandent si je désire prendre quelque chose. J'ose demander quelques gouttes de vin. Mais, recherches faites, ils n'en ont pas. Leurs caisses sont encore fermées. On m'apporte, ô dérision, un bol de bouillon kub. Je l'ai trouvé mauvais. Il me semblait qu'il avait un certain relent boche qui me soulevait l'estomac.
    L'aumônier aurait bien voulu me garder plus longtemps, mais j'aurais dû passer la nuit seul, dans cette grande salle froide qui doit servir de dépôt, couché sur mon brancard. Les médecins me consultent. Je prie de me conduire jusqu'à E... où nous avons une ambulance. Il y a cinq à six kilomètres. Nous partons.
    Arrivés à l'entrée du village ; nous apprenons que l'ambulance a déménagé, et que son personnel la suit le lendemain matin. Un major qui se trouve encore présent, propose à mes conducteurs de me transporter jusqu'à P..., petite ville située à sept ou huit kilomètres d'E... Nous y arrivons vers neuf heures du soir, et nous nous arrêtons dans la cour d'un hôpital auxiliaire tenu par les religieuses de la Sainte Union.
    Blessé à 4 h. 1/2, j'éprouvais le besoin de reposer ma jambe endolorie. Je suis installé dans la salle réservée aux officiers. Il n'y a qu'un seul malade à côté de moi, mais il a une horrible plaie à la tête. Il a subi l'opération du trépan. Atteint d'une méningite cérébro-spinale, il crie toute la nuit, sans une minute de répit. Si ma blessure m'avait permis le sommeil, mon malheureux voisin l'aurait chassé.
    Ma pénible situation trouvait un véritable adoucissement dans les plaintes mêmes du pauvre lieutenant. Il criait sans cesse : « Mon Dieu, mon Dieu ! Ho, mon Dieu ! Plusieurs fois il a ajouté : « M'entends-tu, mon Dieu ! » Puis dans son délire, il continuait par une chanson, par un ordre donné à sa section, par un souvenir de détail ayant trait au service, par un appel à la Soeur : « Ma soeur, ma petite soeur ». Il semble que dans ces cris inconscients, il s'adressait tantôt à sa soeur selon la nature, tantôt à son infirmière. Parfois il avait des lueurs de connaissance et laissait échapper quelques phrases qui se suivaient. L'ayant interrogé, il m'a dit qu'il était de Paris, habitant le 8e arrondissement. Il appartenait au 156e régiment d'infanterie.
    Encore deux ou trois jours de souffrance, et le petit officier français rendra le dernier soupir sur cette terre des Flandres, arrosée de son sang!
    Ma première nuit de blessé terminé, je prie l'infirmier d'aller à la recherche de l'aumônier de la maison, et de lui demander de m'apporter la sainte communion. Un vieux prêtre vient avec une simple étole sur sa soutane, portant une petite boîte oblongue qui me paraît enveloppée d'une étoffe de soie blanche, et sans plus de cérémonie, après un Confiteor, me communie.
    A 8 heures, la soeur infirmière m'apporte un peu de chocolat, et le docteur renouvelle mon pansement et nettoie la plaie, dans laquelle étaient restés des lambeaux d'étoffe du bas du pantalon. Ce fut assez douloureux. A 10 heures le docteur me propose de m'évacuer dès aujourd'hui sur D..., car il y a un train de malades qui va partir à midi et demie. Bien volontiers j'y consens. Les brancardiers me descendent, me placent dans la voiture automobile qui me transporte à la gare de P .., et me voilà installé.
    Je reçois la visite de plusieurs majors déjà rencontrés au cours de la campagne. Un capitaine du 74e régiment d'infanterie évacué pour des crises cardiaques vient causer. Il est des environs d'Yffiniac (Côtes-du-Nord), pays que je connais.
    Notre train s'ébranle et franchit bientôt la frontière. La soirée est belle. Je respire avec délices la brise de France. Le train arrive en gare de D... En passant j'aperçois M.Soulet, le médecin vétérinaire à trois galons du 2e groupe du ..e d'artillerie. Il se promène avec un major. Nos regards se sont rencontrés. Il m'a vu et suit mon wagon jusqu'à l'arrêt complet du train. Je suis heureux de revoir ce cher M.Soulet, homme de devoir, simple et digne. Je l'estime beaucoup. Souffrant du foie, il a été évacué au mois de janvier. A peine de retour au front, il est retombé, Il lui a fallu revenir à D... d'où il espère encore bientôt rejoindre le régiment.
    Des brancardiers me descendent du train, me portent à la gare dans une salle servant d'ambulance et me déposent sur un lit. Mais une des dames de la Croix-Rouge dit un mot à un major, et me fait porter dans une petite pièce voisine, où je me trouve seul. L'aumônier de service à la gare vient me voir, et commande de me servir une tasse de lait. Il se passe une demi-heure, et une voiture d'ambulance me prend pour me conduire à l'hôpital R...
    J'étais bien fatigué par le voyage et le manque de sommeil. Dès mon arrivée à l'hôpital, on m'installe dans une petite chambre propre et confortable, et j'essaie de me reposer, mais par excès d'énervement sans doute, je ne puis m'endormir. Alors, je prie la soeur infirmière de me faire une piqûre de morphine qui ne tarde pas à produire son heureux effet. Il était entre 8 et 9 heures du soir j'ai dormi jusqu'au lendemain au grand jour. Puis, l'aumônier m'a apporté la sainte communion.
    Vers 10 heures, le docteur directeur de l'hôpital, un habile praticien, professeur à la Faculté de Lille, est venu faire le pansement du la blessure. Il m'a paru content de voir l'état de la plaie en séton.
    L'éclat d'obus est arrivé sur ma gauche a pénétré dans la jambe presque au-dessus du mollet, a tourné l'os sans le briser et est sorti de lui-même un peu plus bas. S'il était passé en dessous dans les muscles, la blessure serait moins douloureuse. Les docteurs n'ont point trouvé d'esquilles. L'os aura simplement été rosé par le projectile.
    Mon accident est survenu à un assez mauvais moment. J'étais alors fatigué par un travail un peu excessif occasionné par les fêtes de Pâques. Depuis plus d'un mois, je m'en allais chaque soir visiter un des cantonnements de mon régiment, et le lendemain j'y retournais dire la messe, offrant ainsi aux âmes de bonne volonté l'occasion de faire la confession et la communion pascales. Car il faut vous dire que, depuis quelques semaines, l'ensemble de mon régiment réuni comme il l'avait rarement été, était cependant morcelé en 32 ou 33 groupements, tous séparés les uns des autres, et cantonnés sur une étendue de six à sept kilomètres de long sur quatre de large. Presque chaque soir je revenais coucher à mon point de départ, et je repartais le lendemain de bonne heure pour célébrer la sainte messe. Il était résulté de cette vie un peu d'embarras gastrique.
    Hier soir je devais être évacué dans la direction de R... J'ai même été transporté à la gare dans ce but. J'y ai passé près de deux heures, couché sur un lit de camp, dans une salle transformée en ambulance pour les blessés. Mais le nombre des malades s'étant trouvé très réduit, il n'a pas été jugé nécessaire de former un train sanitaire aujourd'hui. Il est remis à demain soir. Une automobile américaine me ramène à R..., à trois kilomètres de la gare de D.
    Il est 8 heures du matin. J'ai reçu la sainte communion. On m'a apporté mon déjeuner, et puis moitié assis, moitié couché, seul dans ma chambre, j'essaie de continuer ma lettre en tenant mon papier appuyé sur mon genou droit ; la pauvre jambe gauche est étendue paresseusement, cherchant de temps à autre si une autre position lui irait mieux.
    Il y a déjà ce soir à 4 h. 1/2, huit jours que j'ai été blessé. Je ne puis pas dire que chacune de ces journées suivies de leurs nuits n'a pas eu des heures bien longues et douloureuses ; néanmoins, il me semble que c'est hier que j'étais assis dans le chemin où l'obus boche m'a arrêté. Les plus mauvais moments sont passés.

    LETTRE DU COLONEL MAUGER.

    Dès qu'il a su que le P. Compagnon était blessé, le colonel Mauger, qui commande le régiment auquel est affecté notre cher confrère, a adressé à Monsieur le Supérieur du Séminaire des Missions Etrangères la lettre suivante, pleine d'une chaude sympathie pour le vaillant aumônier. On nous permettra de la citer :

    Le Père Compagnon, qui servait au 8e régiment d'artillerie comme aumônier volontaire, vient d'être légèrement blessé. Il a été touché au mollet par un éclat d'obus qui a fait une plaie en séton. Tout fait espérer que cette blessure n'aura pas de suite grave. Je prie Dieu qu'il permette que le Père se remette vite, et exerce encore parmi nous la mission consolante et réconfortante qu'il a acceptée pour la guerre.
    Vous pouvez être assuré que le Père Compagnon s'est attiré toutes les sympathies et a fait le plus grand bien dans mon régiment. J'ai pu constater par moi-même l'effet de son dévouement constant et de son ardente charité.
    C'est en voulant se rendre d'un emplacement où nous mettons à l'abri le personnel qui n'est pas au feu, auprès des batteries qui tiraient, que le Père Compagnon a été blessé. Le devoir et la soif de faire du bien l'ont toujours attiré sur l'avant, sans qu'il prît souci ni de la fatigue, ni du danger.
    Je suis l'interprète de tous en vous exprimant ces sentiments et en demandant à Dieu qu'il le protège.
    J'ai l'honneur de vous prier, Monsieur le Supérieur, de vouloir bien agréer tous mes hommages les plus respectueux et les remerciements émus de tout mon régiment.

    COLONEL MAUGER.

    Commandant le 8e régiment d'artillerie de campagne.

    1915/33-44
    33-44
    France
    1915
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