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Notes d'un aumônier 1

Notes d'un aumônier 1 PAR M. COMPAGNON Directeur du Séminaire des Missions Etrangères. (Suite)
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    Notes d'un aumônier 1

    PAR M. COMPAGNON

    Directeur du Séminaire des Missions Etrangères.

    (Suite)

    Je dis ma messe où je puis, parfois dans des églises ou des chapelles de secours, parfois en plein air quand il fait beau et qu'on est sûr d'être tranquille le matin. J'aime beaucoup dire la messe dans ces conditions. C'est très touchant de voir ces 150 à 200 hommes entourant le prêtre au milieu des champs, à la lisière d'un bois. Quand la messe est achevée, je me hâte de tout replier et les soldats retournent à leurs pièces pour commencer le feu. Plus d'une fois j'ai eu quinze, vingt, trente communions à la messe dite dans de semblables circonstances. Les soldats qui ont vu le feu sont généralement pieux. Le bel esprit ou l'esprit fort disparaît quand la mitraille pleut.

    Que la guerre est triste ! Quels spectacles j'ai eu et ai encore sous les yeux ! Tout village que les Allemands évacuent est brûlé. Pour reprendre une position il faut faire une guerre de siège ; ce sont des milliers et des milliers d'obus de toute taille, à balles, à la mélinite, percutant, etc., etc., qui pendant des journées et des nuits tombent sur la même région. La terre est creusée de trous où on enterrerait parfois deux ou trois chevaux. Tout est incendié, partout ce sont des débris de tous genres, cadavres d'hommes et de chevaux. Ce qui m'attriste le plus peut-être, ce sont ces processions de pauvres paysans qui fuient. Ils s'en vont sans savoir où, l'air effaré, traînant les uns des charrettes chargées de hardes ; d'autres appuyés sur un bâton, las, épuisés, menaçant de tomber à chaque pas.

    MARS AVRIL 1915, N° 102.

    Je m'arrête pour les consoler. C'est extraordinaire comme une seule parole d'espérance et de consolation ramène un rayon de vie sur ces visages attristés.

    Je me trouve seul en ce moment, dans une chambre d'une assez jolie maison picarde, et à quelques centaines de mètres du Pas-de-Calais. La chambre est pleine de paille. C'est le dortoir de cinq officiers de l'échelon du 1er groupe du...e d'artillerie. A côté il y a un petit retira et un lit avec un matelas. C'est à que je couche à peu près tous les soirs depuis quinze jours.

    Hier soir j'ai passé la nuit à deux kilomètres d'ici, dans une ferme, qui sert de quartier général à plusieurs régiments, et où se trouve un poste de secours pour les blessés. Les trois batteries du 1er groupe du ...e d'artillerie sont postées en avant de cette ferme à quelques centaines de mètres, et les officiers y viennent coucher. Hier soir j'y suis allé aussi pour célébrer une première messe à 5 h11. 1/2 aujourd'hui.

    Parti à cheval de B. à 3 heures, j'ai assisté en chemin à un spectacle grandiose et terrible. Sur tout le front, en avant, nous avions quatre-vingts pièces d'artillerie qui crachaient la mitraille. Je voyais les éclairs qui jaillissaient de leurs gueules, puis c'était le tonnerre et les éclats d'obus dans le lointain. Les Allemands répondaient, et des nuages de fumée épaisse et noirâtre s élevaient de terre sur les gros obus qui la creusaient à deux mètres.

    L'attaque a été très violente et a duré avec des alternatives de calme relatif et de reprise énergique jusqu'à près de dix heures du soir. Ce matin elle a recommencé et continué mollement. Nous ne connaissons pas encore les résultats. Il s'agissait pour nous de reprendre un simple village, mais important par sa situation. Curieuse guerre où l'on se bat quinze jours autour de quelques misérables groupements de maisons, comme pour la prise d'une citadelle.

    Hier soir j'ai dîné avec les officiers, puis nous nous sommes couchés dans une pièce commune. Le commandandant a attendu que le feu ait diminué d'intensité avant de prendre son repos.

    Ce matin à 5 h. 1/2, j'ai dit une première messe dans la cour sous un porche avec une assistance de 150 soldats autour de moi et de beaucoup d'autres se tenant plus loin sur leurs positions. J'ai parlé à la fin de la messe sur la reconnaissance envers Dieu Créateur et Sauveur.

    Quand tout fut fini, mon ordonnance était là avec les deux chevaux et je suis revenu à B. dire une seconde messe à l'échelon.

    ***

    L'échelon est chargé des munitions de guerre. Il les reçoit et les conduit aux batteries à mesure qu'elles les demandent. Il se tient toujours un peu en arrière et s'abrite dans un verger à l'ombre d'un bois, où l'ennemi ne puisse le découvrir. Il comprend environ 300 chevaux avec les caissons et 200 hommes. Il y a trois échelons par régiment, et chaque échelon a trois batteries composées de quatre pièces chacune, avec ses pointeurs et ses servants. Il y a un capitaine et deux sous-lieutenants. A chaque échelon il y a deux lieutenants, un ou deux sous-lieutenants, un médecin major et un médecin vétérinaire, et pour chaque groupe un commandant. Je passe quinze jours dans un groupe, quinze jours dans un autre. Pour le logement et la nourriture, je suis attaché aux officiers de l'échelon.

    Ce morcellement d'un régirent d'artillerie rend le ministère un peu plus difficile, puisque les hommes ne se trouvent presque jamais dans le même village, mais dispersés sur un front d'une dizaine de kilomètres. En ce moment, le 2e groupe que j'aurais dû rejoindre hier est à 50 kilomètres d'ici.

    Un régiment d'infanterie, quand il cantonne, est libre. On peut réunir les hommes à une église. Les artilleurs restent soit auprès de leurs pièces cachées dans les plis de terrain, soit auprès de leurs chevaux dissimulés aussi dans un verger ou derrière un bois. Aussi faut-il que j'aille les trouver sur place, que je leur dise la messe là où ils sont. Cette vie est plus dure, mais elle ne manque pas d'intérêt.

    ***

    D'ailleurs, mon ministère ne se borne pas aux artilleurs. Je rencontre des soldats d'un grand nombre de régiments. Chaque jour j'en confesse un certain nombre. Il y a beaucoup, beaucoup de retours.

    J'ai confessé et administré un pauvre malheureux qui avait les deux jambes hachées, il est mort le lendemain matin. J'en ai confessé un autre bien atteint également, mais qui a pu être évacué. Je pense qu'il sera sauvé.

    Le premier a été admirable de patience, de piété et de résignation, dès qu'il m'a vu, il m'a appelé lui-même, me disant : « M. l'Aumônier, l'absolution ». Je suis resté une partie de la soirée avec lui : « Je sens que je meure, me disait-il, j'ai froid ». Je le couvrais un peu plus. «C'est tout de même pénible de mourir aussi jeune, » ajoutait-il. Il était de Moulins.

    ***

    Avant-hier, un des sous-lieutenants de la 6e batterie est arrivé à se tenir toute une journée à 250 mètres de l'ennemi sans être découvert. Aussi il a fait du beau travail. En quelques secondes il a fait arroser une batterie ennemie de 50 obus explosifs et l'a détruite ; de même un groupe d'infanterie, puis un détachement d'état-major. Tout ce qui apparaissait était fauché sous ses yeux.

    Le soir même, c'était avant-hier, j'ai soupé avec lui sous un pont, à côté de la batterie qui a fait ce travail : « Mais, me disait-il, je ne sais plus ou mettre mes jambes ». La journée était mauvaise. Il avait plu la nuit précédente. Vous voyez le pauvre officier tout le jour couché dans les herbes mouillées, sans manger, et avec la préoccupation intense de tous les instants de faire du bon travail et de se cacher.

    J'ai donc soupé avec cet officier, un autre sous-lieutenant qui venait d'être promu, un lieutenant et un capitaine. J'étais allé visiter leur batterie et voir si je pourrais célébrer la messe le lendemain. Très heureux de me recevoir, les officiers m'avaient préparé, disaient-ils, un vrai festin. Notre palais était un pont jeté sur la route, assez large, mais élevé d'un mètre seulement. Comme il pleuvait, tous les soldats qui n'étaient pas nécessaires à côté des pièces étaient venus y prendre leur quartier. Une quarantaine s'y étaient logés sur deux rangs, empilés comme des sardines, sur un épais lit de paille. Nous étions à l'entrée.

    Le repas est servi. Nous nous asseyons, logeant les jambes, chacun comme il le peut. On apporte un bouillon noirâtre dans une marmite. La vaisselle est celle quo vous devinez, en étain, et dans quel état de propreté ! Les mets : thon en conserve, un morceau de viande, des pommes de terre, compotes aux prunes, café et niole. La niole est le terme pour signifier le pousse-café. La gaîté avec un verre de vin a complété le dîner.

    Dehors, quel temps ! Je voulais cependant retourner à 500 ou 600 mètres de là, dans une maison restée debout, et où se trouvaient le commandant et plusieurs officiers. Le capitaine me prêta la couverture de son cheval, et me voilà parti, après avoir dit comment il fallait arranger les choses pour la messe, que je devais venir célébrer le lendemain matin, devant le pont.

    Pendant la nuit grande branle bas. La 6e batterie reçoit l'ordre de se transporter à gauche en avant pour balayer au petit jour les chemins que les Allemands devront prendre. Adieu donc à la messe à la 6e batterie pour aujourd'hui. A 6 heures, je prends ma chapelle sur le dos et vais dire la messe dans la pauvre église d'H qui n'a plus de fenêtres, mais est partout ornée de gouttières. Il y a quelques jours, quand je vis le village en feu, j'avais consommé les saintes espèces et fait transporter les ornements et linges principaux à R.

    Je vous écris tous ces détails comme ils me viennent à la pensée, mais ils vous montrent ce qu'est ma vie au milieu des soldats.
    (A suivre).
    1915/18-21
    18-21
    France
    1915
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