Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Notes d'un annamite : Sauvages !

Notes d'un annamite : Sauvages ! Il est bien peu de missionnaires qui n'aient eu, un jour ou l'autre, à répondre à quelques questions de ce genre : « Et vos sauvages, mon Père, arrivez-vous à les civiliser ?... En faites-vous enfin quelque chose ?... Comment sont-ils habillés, le sont-ils même ?... » J'en parle en connaissance de cause, les ayant subies à différentes reprises depuis mon retour en France.
Add this
    Notes d'un annamite : Sauvages !

    Il est bien peu de missionnaires qui n'aient eu, un jour ou l'autre, à répondre à quelques questions de ce genre : « Et vos sauvages, mon Père, arrivez-vous à les civiliser ?... En faites-vous enfin quelque chose ?... Comment sont-ils habillés, le sont-ils même ?... »
    J'en parle en connaissance de cause, les ayant subies à différentes reprises depuis mon retour en France.
    Parfois même je fus fort gêné, non que la question m'embarrassât outre mesure, mais à cause de l'impossibilité dans laquelle je me trouvais, de conserver mon sérieux devant l'excellente douairière qui la posait.
    Je répondis par un sourire et une leçon d'histoire. Le sourire, je le garde... pour la prochaine question ; la leçon d'histoire, la voici en partie :

    Sauvages, les Annamites ! Vous confondez évidemment ; ils sont tout au contraire civiliser depuis fort longtemps, et si leurs moeurs, leurs coutumes ne ressemblent pas aux nôtres, en sont-elles pour cela moins respectables ?
    Je trouve dans un dictionnaire qui me tombe sous la main cette définition du mot sauvage : Homme qui vit dans les bois, qui n'est pas en société régie par des lois.
    Le sauvage, c'est donc l'homme des bois à qui la société fait peur et qui, entre elle et lui, place cet épais rideau qu'est la forêt vierge. Il tient de l'homme et de la bête : du premier par son âme, de la seconde par ses instincts.
    L'Annamite, lui, a peur des bois ; le silence et le mystère de la forêt l'effraient ; il ne se résigne qu'avec peine à l'habiter, et si, contraint par la nécessité, il y demeure, longtemps encore il pleurera les chaudes et riantes plaines qui l'ont vu naître.

    ***

    L'existence du peuple annamite est signalée dans les Annales chinoises environ 25 siècles avant Jésus-Christ ; mais autour de ces origines lointaines la légende occupe une place prépondérante, et sur cette époque si reculée, on en est réduit à de mystérieuses conjectures. La Chine eut tout le temps, pendant les longs siècles de suzeraineté qu'elle exerça sur ce petit peuple, de le façonner à sa propre civilisation. Il secouait parfois avec succès le joug trop lourd de son puissant voisin, mais peu après retombait sous sa tutelle.

    Enfin, après bien des péripéties, cette longue vassalité prenait fin en 1884, et le sceau d'argent massif, don de l'Empereur de Chine à celui d'Annam, était brisé dans cette séance solennelle du 6 juin. Ce jour-là, le protectorat de la France était reconnu et signé, et de ce fait l'Annam entrait dans une ère de civilisation nouvelle.
    La Chine fut donc la véritable éducatrice de l'Annam. Elle imposa souvent ses lois avec une volonté tenace. La vassale résistait, se roidissait en vain contre une civilisation apportée par un vainqueur puissant mais détesté, et jouait un peu le rôle de la petite fille narguant sa marâtre.
    Le temps fit son oeuvre : la Chine civilisa sans se faire aimer.

    ***

    L'Annamite est cultivateur par devoir, lettré par goût.
    Il demande à la terre de le nourrir et, de père en fils, cultive le lopin familial. Les procédés qu'il emploie sont aujourd'hui encore les mêmes qu'il y a cinq ou six cents ans, et ses ancêtres des siècles les plus reculés reconnaîtraient aisément les instruments aratoires de leurs petits-fils d'aujourd'hui.
    Dans le royaume des lettres, l'évolution n'est pas davantage marquée. Les vieilles méthodes sont toujours en usage, et les ouvrages désuets de Confucius ou de ses disciples sont, de nos jours encore, les ouvrages classiques. Mais les lettres ont de tout temps passionné ce peuple, et la rude écorce du paysan annamite cache bien souvent un fin lettré.
    Les nombreux candidats pour l'obtention des diplômes de bachelier, licencié et docteur sont une preuve que les examens ne les effraient pas, les échecs non plus, car ils sont tenaces au-delà de toute expression. Je me souviens encore d'un vieillard de 80 ans passés qui, à Thanh-hoa, en 1909, décrochait son baccalauréat.
    Les légistes n'ont pas manqué davantage ; et Gia Long le plus célèbre d'entre eux, comprit la nécessité de codifier les lois portées par les Empereurs qui l'avaient précédé sur le trône. Il fit donc un recueil des ordonnances alors en vigueur, ajouta, retrancha et donna le jour à ce Code Annamite que nos juristes français eux-mêmes admirent.
    Dans certaines régions, de gigantesques travaux furent entrepris : plaines irriguées, fleuves endigués, qui témoignent de la vitalité de ce peuple.

    ***

    Rendons justice aux Annamites calomniés, et calomniés par ceux qui les ignorent, par ceux que l'exotisme effraie et qui n'ont guère d'horizon au-delà de leur clocher.
    Sauvage, l'Annam ! Mon Dieu, depuis mon retour en France, il me semble que... Amis lecteurs, permettez-moi de ne pas achever ; vous diriez que c'est moi qui suis sauvage.

    V. BARBIER,
    Missionnaire apostolique au Tonkin Méridional
    1913/265-266
    265-266
    Vietnam
    1913
    Aucune image