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Nos séminaire et la guerre

NOS SEMINAIRES ET LA GUERRE Mois de septembre, mois de rentrée. Hélas ! Mois de dispersion. Le seul départ prévu, celui des 1 8 partants, ne peut avoir lieu ; dès le 20 août, un à un, les jeunes missionnaires reçoivent des destinations nouvelles : ce n'est plus l'Inde, la Chine ou le Japon qui les appelle, mais leur patrie en danger, et ils se préparent courageusement, tout en se promettant un prochain rendez-vous « au bateau », dont ils n'osent cependant fixer la date...
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    NOS SEMINAIRES ET LA GUERRE

    Mois de septembre, mois de rentrée. Hélas ! Mois de dispersion.
    Le seul départ prévu, celui des 1 8 partants, ne peut avoir lieu ; dès le 20 août, un à un, les jeunes missionnaires reçoivent des destinations nouvelles : ce n'est plus l'Inde, la Chine ou le Japon qui les appelle, mais leur patrie en danger, et ils se préparent courageusement, tout en se promettant un prochain rendez-vous « au bateau », dont ils n'osent cependant fixer la date...
    Leurs confrères plus jeunes devaient les rejoindre à Paris le 11 septembre pour leur baiser les pieds et chanter joyeusement « Partez, amis... », Mais la mobilisation les a surpris au cours de leurs vacances en famille.
    Dès lors, peut-il encore être question de rentrée scolaire ? la communauté de Paris compte 3 aspirants non mobilisés, celle de Bièvres 20 à peine, et les nouveaux si impatiemment attendus sont réduits de moitié, 29 seulement ne sont pas appelés sous les drapeaux. Et quels maîtres pourraient les enseigner ? Ils n'ont été guère plus épargnés que leurs élèves, 4 ont rejoint leur formation dès le premier jour de la mobilisation, et plusieurs autres sont susceptibles de partir. De plus, la maison de Bièvres se transforme en hôpital militaire ; celle de Paris est menacée, du moins on le craignait alors, par les raids d'avions, et les autorités interdisent la rentrée des internats à Paris et dans la périphérie.

    Alors, la dispersion s'achève.

    Après les mobilisés, déjà répandus aux quatre coins de la France et même au delà, les non mobilisés, faute d'établissement pour les recevoir et de maîtres pour les former, s'en vont vers les différents séminaires diocésains, où la charité catholique des évêques français les accueille avec une promptitude digne de la reconnaissance la plus vive des Missions.
    Ainsi, pour les anciens de là-bas, l'espoir de la relève n'est pas anéanti : « ça suit », selon l'expression des soldats de l'autre guerre, 40 jeunes aspirants missionnaires continuent à se préparer aux grandes luttes de l'apostolat ; certes, ils déplorent leur demi exil, loin du cadre de la grande famille des M.-E., mais leurs regrets se transforment en offrande pour leurs aînés, et qui sait ? Leur présence en 20 maisons gagnera sans doute de nouvelles sympathies aux Missions.

    Si la mobilisation a dispersé nos aspirants, elle a du moins respecté le jeune âge des postulants missionnaires, élèves dans nos séminaires de Beaupréau et Ménil-Flin, mais elle a, plus qu'ailleurs encore, atteint les maîtres.
    Au Séminaire Théophane Vénard, de Beaupréau, le Supérieur et plusieurs professeurs ont rejoint l'armée dès la fin d'août. Ceux qui restent ont disputé pied à pied le terrain à l'autorité militaire qui aurait voulu réquisitionner toute la maison. Les efforts n'ont pas été vains : grâce à l'hospitalité accordée par le séminaire diocésain tout proche, grâce aussi au dévouement de plusieurs missionnaires qui s'y sont rendus provisoirement comme professeurs, cette école apostolique peut fonctionner ; l'installation est de fortune, mais les jeunes font volontiers le sacrifice du confortable, ils s'essaient à la vie de demain et sont même heureux de payer ainsi un petit tribut pour le salut de leur patrie. Deux fois par jour, ils descendent suivre les cours au séminaire diocésain, puis ils regagnent leur maison, cette maison qui leur est si chère à cause de l'atmosphère familiale qui y règne.
    A l'École Missionnaire Augustin-Schceffler de Ménil-Flin, il était audacieux de songer à une rentrée scolaire. Cependant, le vaillant Supérieur, un mutilé de la précédente guerre, n'a pas hésité ; grâce à ses démarches multipliées, il a obtenu des limites à la réquisition de son établissement. Seul du corps professoral non atteint par la mobilisation, il a réussi à en reconstituer un nouveau, puis a travaillé à regrouper les « benjamins » dispersée par l'évacuation de la région frontière. Le succès est complet.
    Les Missions peuvent donc continuer d'espérer du renfort pour l'avenir : ça suit...

    P. D.

    Nos Aspirants mobilisés

    Les 18 « partants » de septembre, dont le dernier numéro des Annales a donné les noms et les destinations, mettaient la dernière main à leurs préparatifs de départ, celui-ci devant avoir lieu le 12, lorsque est venu les surprendre l'ordre de mobilisation générale, suivi de près de la déclaration de guerre.
    Sauf 3 réformés, les 15 autres étaient atteints. Ce n'est pas sans quelque peine que, sur le point d'arriver au terme d'une longue formation sacerdotale et apostolique, ils ont vu retarder, pour un temps que personne ne peut prévoir, la réalisation des voeux de toute leur vie d'enfance et de jeunesse.
    Mais, puisque telle est la volonté de Dieu, laissant là leurs malles à moitié faites, tous sont partis précipitamment et de bon coeur pour ce champ d'apostolat imprévu, auquel les envoyait la divine Providence, en attendant qu'Elle leur permette de prendre la route de cet autre champ de bataille, véritablement le leur celui-là, au milieu des populations païennes d'Extrême-Orient. Depuis la mobilisation, M. Simonnet a passé un nouvel conseil de révision, qui l'a maintenu en état de réforme définitive ; il a pu ainsi s'embarquer, le 27 octobre, pour la Mission de Hanoi, à laquelle il avait été destiné. Par ailleurs, M. Lagrange a été pris « bon pour le service auxiliaire » ; en attendant son incorporation, il remplit, à notre Ecole Missionnaire de Ménil-Flin, les fonctions de professeur, en rem placement des professeurs qui ont été mobilisés. C'est là aussi que M. Ropert, professeur comme lui, attend que l'autorité militaire ait statué sur son sort.
    Nos 2 diacres, MM. Caruel et Le Ster, ont reçu l'ordination sacerdotale, le premier, le 10 octobre, à Paris où il est en garnison, et le second, le dimanche 12 novembre, à Quimper son diocèse d'origine, à la fin d'une permission de convalescence. En comptant nos 2 étudiants de Rome, cela porte à 19 le nombre de nos aspirants prêtres mobilisés. Si on ajoute 11 sous-diacres et 87 autres moins avancés dans les Ordres, nous arrivons au chiffre de 117 aspirants présentement sous les drapeaux.
    Ils sont partis animés de la plus grande générosité : « Nous sommes prêts au plus grand sacrifice, celui de notre vie, s'il peut contribuer à la paix du monde et à notre salut », écrivait l'un d'eux, depuis 8 jours en première ligne, face aux troupes allemandes. Ce même sentiment est exprimé dans maintes lettres reçues. On sent que nos jeunes gens accomplissent leur devoir non seulement en toute soumission, mais joyeusement, avec le véritable esprit des Missions Etrangères ; ils font leur le mot de Mgr Retord au milieu des dangers : « Vive la joie quand même, pour le Christ et pour la France ! » écrit un autre.
    C'est parfois avec humour que quelques-uns plaisantent sur les incommodités qu'ils rencontrent. Tel cet aspirant prêtre, professeur pendant plusieurs années dans un séminaire, actuellement sergent d'une compagnie télégraphique de la zone avancée des armées : « Depuis un mois, écrit-il, j'ai transféré mes pénates dans une porcherie d'un minuscule village de 90 habitants : la truie ronfle dans un coin, insensible à l'honneur que lui font des sous-officiers français de loger sous son toit, tandis que ces derniers se roulent dans la paille en quête d'une posture qui leur permette un sommeil réparateur... Mais je me souviens avoir lu que, quelque part en Chine, il n'est point fait de distinction entre l'habitat de nos frères inférieurs et celui des hommes, et c'est ainsi qu'a certains moments de la nuit, la mystification est parfaite... »
    Au début, par suite des circonstances, un peu de flottement et beaucoup d'aléas ont existé dans la correspondance. Une petite feuille circulaire, « Adexteros de GueiTe », a été' fondée dès le 15 septembre, hebdomadaire jusqu'à ce jour, pour servir d'« agent de liaison » entre les exilés de la rue du Bac ; et actuellement nous recevons régulièrement des lettres de tous nos mobilisés. A. l'exception de 2 ou 3, malades sans gravité, leurs nouvelles sont bonnes : nous n'avons, grâce à Dieu, ni mort ni blessé à déplorer.
    Plusieurs cependant se sont trouvés en première ligne, parfois bien exposés, soit qu'ils aient pris part à une avance d'offensive, soit que, restant sur la défensive, ils aient eu à repousser une attaque ennemie ou simplement à maintenir des positions acquises. Un qui semble avoir été des premiers à entrer en action écrivait : « Tout le régiment est venu prendre sa place au front, et dès le début nous sommes entrés en pays allemand, avançant jusqu'à 10 kilomètres cri profondeur ». Puis, nous narrant ses impressions, il ajoute : « Je me souviendrai longtemps de ce baptême du feu ; nous avancions, déployés en groupe de combat, espacés de 30 mètres, course vertigineuse pendant 5 km. sous le crépitement des obus. Quelle féerie durant ces quelques heures ! Heureusement, presque pas de victimes : Dieu nous protégeait ».
    C'est en repoussant une attaque allemande qu'un autre, caporal-chef dans une compagnie de mitrailleuses, a reçu le baptême du feu. « Depuis longtemps, écrit-il, nous étions à l'arrière. Puis, un beau soir, il nous a fallu aller occuper des emplacements en première ligne : c'était normal. Huit jours se sont passés « là-haut », les pieds dans la boue d'abord, dans la neige ensuite. Le secteur était assez calme ; mais le dernier jour, nous avons eu à soutenir une attaque ennemie. Les obus pleuvaient autour de nous, tous les hommes de ma pièce se terraient le plus possible. Malgré le sifflement des obus, et aussi les battements anormaux de mon coeur, Dieu m'a donné la force de me mettre en observation au créneau. J'avais communié le matin même, j'étais prêt à tout avec la joie d'un aspirant. Après le bombardement, ce fut l'attaque ; nos armes et nos canons en vinrent vite à bout. Bref, c'était un bon baptême du feu. La nuit suivante, nous étions relevés... Pour moi, j'ai offert le plus possible mes sacrifices pour le triomphe de la noble cause qui est la nôtre. Cet idéal de la lutte du christianisme contre le paganisme et l'athéisme a toujours soutenu mes forces ».
    J'aime encore à citer ce passage d'un autre aspirant, caporal-chef dans un régiment d'infanterie, qui s'est trouvé, lui aussi, bien exposé : « Après de longues et pénibles marches, avec un sac chargé à bloc de munitions, nous sommes arrivés à la frontière, donc en première ligne. La compagnie dont je fais partie était dans un bois obscur dont nous occupions le centre, l'ennemi était à la lisière, à une centaine de mètres de nous. Pendant le jour, nous étions tranquilles, mais la nuit les Allemands venaient à quelques mètres de nos tranchées, à la faveur de l'obscurité, et il fallait les repousser à coups de grenades. Mais, à la grâce de Dieu ! Jai le ferme espoir qu'il m'accordera la joie de revenir à ce cher séminaire de la rue du Bac ».
    Voilà le point de vue militaire. Voici maintenant le point de vue religieux.
    Quand ils ne sont pas tout a fait en première ligne, les prêtres peuvent ordinairement célébrer la sainte messe chaque jour, soit dans l'église du lieu où ils cantonnent, soit en usant d'un autel portatif, pour ceux qui en sont pourvus. Ils sont parfois obligés de s'imposer quelques sacrifices pour cela, mais ils le font volontiers. « Chaque matin, écrit un prêtre de l'ordination du 29 juin dernier, j'ai le bonheur de célébrer la messe. Depuis la mobilisation, j'ai cependant passé une fois 8 jours sans pouvoir la dire ; j'ai pu me rendre compte de tout le réconfort que nous puisons, presque inconsciemment, dans le divin Sacrifice. Certains jours, nous étions obligés de commencer nos messes vers 3 heures du matin (avec les autres prêtres de la formation) ; mais le silence de la nuit nous aidait à resserrer l'intimité de la Victime avec sa créature élevée au rang de sacrificateur ».
    Les séminaristes non prêtres peuvent aussi ordinairement assister à la messe et communier, lorsqu'il y a des prêtres dans leur formation ou à proximité. Chacun essaie alors de s'ingénier pour le mieux. Ainsi l'un d'eux raconte « pittoresquement » les conditions dans lesquelles se célébrait le saint sacrifice, le dimanche, dans un village complètement protestant où il était cantonné : « Il n'y a pas d'église, écrit-il ; pour permettre aux soldats d'assister à la messe, les prêtres soldats ont aménagé en chapelle une salle de la mairie : le bureau sert d'autel, et au-dessus du crucifix, préside le buste de la République ».
    Tout à fait en avant, en première ligne, la célébration de la messe est bien difficile ; c'était même ordinairement impossible au début de la guerre. C'est cette privation de la messe et de la sainte communion qui coûte le plus aux séminaristes soldats. Mais, reconnaissent-ils, il leur reste la prière qui, avec le sacrifice généreusement accepté, demeure le grand moyen de sanctification personnelle.
    Cependant, le service religieux s'organise, dans toute la mesure du possible, même dans les tranchées les plus avancées : « Les 15 jours que nous avons passés en Allemagne ou en ligne, écrit un jeune sous-diacre, ont été une rude épreuve pour les soldats. Nous avons cependant eu peu à souffrir des Allemands, mais beaucoup du froid, de la pluie et de la neige... A l'épreuve physique qui, pour nous, aspirants missionnaires, a l'avantage d'être formatrice et de nous préparer à notre vie future, s'ajoutait l'épreuve morale et spirituelle. Impossible de réciter son bréviaire à cause de la pluie. Nous n'avons pu avoir la messe qu'une seule fois, un dimanche, précisément le dimanche des Missions, et dans un décor bien pauvre : une vieille table pour autel, la boue comme tapis, deux toiles pour protéger de la pluie l'autel et le célébrant. C'était émouvant de voir Notre Seigneur descendre dans un si triste décor ; plusieurs officiers et soldats avaient les larmes aux yeux ».
    Maintenant que les opérations militaires semblent devoir, au moins momentanément, diminuer d'intensité, chacun organise l'apostolat autour de soi, dans le secteur où l'a placé la Providence.
    Aussi, après avoir remercié Dieu d'avoir gardé tous nos aspirants sains et saufs, nous Lui demandons, par l'intermédiaire de la Reine des Apôtres, de bénir l'oeuvre de rayonnement du Christ que leur suggère l'idéal du véritable aspirant missionnaire, et de préparer ainsi pour l'après-guerre le renfort d'ouvriers qu'attendent nos confrères en pays païen.
    J. F.


    1939/259-268
    259-268
    France
    1939
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