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Noël en Chine

NOËL EN CHINE (1) Dans la Chine du sud, et le sud du Kouytcheou... Près du tropique, à plus de mille mètres d'altitude, en pleine montagne, dans ces régions de haute brousse peuplées de cimes, où de puissants affluents du Sikiang naissent d'humbles filets d'eau... La fête de Noël est unique dans l'année, et mon district vaste comme un département. Impossible de contenter tout le monde. Longtemps à l'avance, les projets sont discutés et disputés. Ainsi vais-je passer la Noël dans le charmant village de Maotsao.
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    NOËL EN CHINE (1)



    Dans la Chine du sud, et le sud du Kouytcheou... Près du tropique, à plus de mille mètres d'altitude, en pleine montagne, dans ces régions de haute brousse peuplées de cimes, où de puissants affluents du Sikiang naissent d'humbles filets d'eau...

    La fête de Noël est unique dans l'année, et mon district vaste comme un département. Impossible de contenter tout le monde. Longtemps à l'avance, les projets sont discutés et disputés. Ainsi vais-je passer la Noël dans le charmant village de Maotsao.

    Ses cinquante feux sont posés au centre d'un amphithéâtre immense, sur une des nombreuses arêtes sculptées par les violents ruissellements de la mousson.

    Vers ce point central, d'accès relativement facile dans la matinée de ce 24 décembre, trois à quatre cents chrétiens, des hommes surtout, se dirigent en petits groupes, à la file indienne, par monts et par vaux, chantant ou jouant des airs dans le soleil plus pâle de l'hiver...

    A mesure qu'ils approchent du but, les groupes se rejoignent, les files s'allongent sur les sentiers étroits. A partir de midi, c'est à Maotsao, une arrivée continuelle. Crépitement des pétards, décharges de mousqueterie, cohue indescriptible ; on se retrouve, on se salue cent fois du Tsan mèi Iésou, Loué soit Jésus ! Dans le réduit qui me sert de chambre, tout ce monde défile ; vingt conversations sont amorcées, toujours interrompues par de nouveaux arrivants. Cependant, les anciens tiennent conseil pour régler les problèmes matériels : quelques porcins feront le principal des frais. Des mains habiles refendent des bambous pour confectionner des lanternes, d'autres fondent la graisse de boeuf pour les bougies (à mèches de bambou), les plus savants lissent leur pinceau et rédigent les banderoles de circonstance. D'autres, accroupis autour des braseros, préparent les chants de Noël.

    Une maison plus vaste est transformée en chapelle. Des lanternes de toutes formes et de toutes dimensions viennent avec la nuit l'éclairer discrètement. L'autel est décoré avec goût, goût du pays, pas banal du tout. Tandis que partout ailleurs règnent l'animation et le bruit, ici dans le calme et le silence, les fidèles se préparent à la confession. Trois fois dans la veillée, tous se réuniront pour chanter et réciter les « prières de l'attente » et le rosaire. Beaucoup passeront là leur soirée à lire, à prier, à méditer en silence : sous tous les cieux vivent des âmes qui prient comme elles respirent...

    Onze heures trente, gongs et musiques résonnent à tout rompre. La chapelle est trop petite pour une si grande assemblée.

    Comme partout sur la terre, ce soir, le peuple chrétien se recueille et écoute la parole qui retrace les causes, les effets, les circonstances de la Rédemption : Emmanuel, Dieu avec nous ; Jésus, honneur, sauveur, victime de l'humanité...

    Puis, dans l'émotion religieuse, la messe de minuit commence, en même temps que le cantique de Noël. C'est un chant solennel, émouvant comme nos plus émouvants Noëls, et sans lequel Noël ne serait pas Noël. Simplement rythmé, d'allure un peu traînante au début de ses strophes, il s'élève majestueusement, s'anime et retombe en une cascade d'Alléluias jusqu'à la note de départ.

    Dans combien de langues, cette nuit-là, va-t-on louer le divin Enfant et sa Mère !...



    (1) Extraits de Reflets, revue mensuelle illustrée du Kommando 893, Stalag XI B (décembre 1942).



    A l'élévation, longue salve de pétards et d'artillerie municipale qui fera tourner bien des frimousses... Communions, prières, cantiques tiennent les âmes très haut.

    Vers deux heures, réveillon tout simple, les réjouissances gastronomiques étant reportées à la journée de Noël. Alors, cris et immolation de victimes. On s'affaire autour des marmites. Tout se fait en plein air, cuisine et repas.

    Puis, après les grandes prières de l'après-midi, les vieux rassemblent les jeunes ; peu à peu, les groupes se reforment, viennent me dire au revoir et me demander de le bénir. C'est la mélancolie des départs...

    Les sentiers de la brousse et de la forêt retentiront longtemps des airs de la nuit sainte, et le soir très tard, dans les chaumières, on fera en famille, avec tous les détails, le récit de la fête de Noël 1932. On en reparlera ensuite, car pour nos montagnards, rudes et simples, ces fêtes trop rares hélas sont des étapes marquantes dans la vie.



    MARCEL SIGNORET,

    Missionnaire de Lanlong (Chine),

    Prisonnier de guerre au Stalag XI B.




    1943/373-374
    373-374
    Chine
    1943
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