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Narayanen, le disciple de Vichnou, devenu Nayagam, le disciple de Marie.

Pondichéry Narayanen, le disciple de Vichnou, devenu Nayagam, le disciple de Marie. Lettre du P. Godec, Missionnaire apostolique.
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    Pondichéry

    Narayanen, le disciple de Vichnou, devenu Nayagam, le disciple de Marie.

    Lettre du P. Godec,
    Missionnaire apostolique.

    Narayanen, dont le nom rappelle une des incarnations de Vichnou, est un enfant d'Alladhy. Il appartient à la haute caste des Naïders, qui n'a donné encore jusqu'ici que fort peu d'adeptes à notre sainte religion. C'est un beau garçon de 23 ans, calme et doux, mais doué d'une grande force de volonté. Son père, que j'ai connu, était un fanatique de l'orthodoxie indoue. Il prétendait très sincèrement recevoir les lumières d'En haut, et à certains jours être favorisé des visites du dieu Vichnou dont il était un fervent adorateur et dont il portait fièrement le trident sur le front. Lorsque Vichnou descendait sur lui, il poussait tout à coup un cri strident; puis après force contorsions il s'élançait à travers la campagne, clamant, et faisant des moulinets avec ses bras. Ses voisins et ses proches couraient à ses trousses pour le rattraper et le ramener à la maison ; alors le village, fort recueilli, faisait cercle autour de lui pour ne perdre aucun des oracles que le dieu allait proférer par sa bouche.
    Sous la garde d'un tel père Narayanen reçut une éducation qui ne le disposait guère à devenir chrétien.
    L'an dernier ce père mourut. Narayanen confiant son patrimoine à la gestion d'un de ses oncles se retira chez sa soeur mariée dans un village voisin. En quittant Alladhy, résidence du missionnaire, Narayanen échappait définitivement, semblait-il, aux emprises de la grâce. Sa soeur ne tardait pas à faire choix pour lui d'une héritière avec laquelle elle se proposait de le marier.
    C'est dans ce milieu que la grâce frappa à la porte du coeur de Narayanen et lui inspira le désir de devenir disciple de Jésus.
    Au mois de mai dernier, il vint timidement au dispensaire tenu par les dévouées religieuses de Saint-Joseph de Cluny et confia à la supérieure, l'intrépide Mère Marie, qu'il était décidé à embrasser la foi chrétienne. Un Naïder devenir chrétien !
    Mère Marie n'en pouvait croire ses oreilles.
    Elle accueillit le jeune homme avec sa bonté et son tact coutumiers. Sans grande confiance toutefois elle l'engagea à persévérer et à mettre sa résolution en pratique le plus tôt possible. Narayanen retourna chez sa soeur pour régler certaines affaires ; mais sa visite à Mère Marie avait été ébruitée. Qu'était-il allé faire chez ces chrétiens impurs? Il méditait sans doute quelque mauvais coup. Une surveillance sévère fut organisée autour du brave garçon qui pendant plusieurs jours ne put bouger d'une semelle. Un matin, trompant la vigilance de ses gardiens, il s'échappa, et prenant le chemin d'Alladhy il vint demander à être admis au catéchuménat.
    Mère Marie fut encore cette fois l'intermédiaire chargé de me transmettre cette requête.
    La disparition de Narayanen n'avait pas tardé à être remarquée. De nombreux païens s'étaient mis à sa poursuite, s'étaient dirigés sur Alladhy, et, postés à la porte de l'établissement des Soeurs, attendaient la sortie du jeune homme. Lorsque celui-ci parut, il fut empoigné, puis traîné dans la maison d'un parent, où un conseil de famille fut convoqué d'urgence pour infliger à une si grave incartade la punition qu'elle méritait.
    Supplications, menaces, imprécations, coups, tout fut mis en jeu pour fléchir la volonté du coupable et obtenir un désaveu de sa faute. Narayanen fut attaché à un arbre et sommé de cesser ses relations avec les chrétiens. Il ne se départit pas de son calme.
    « Fais le serment, lui disait un parent en lui montrant le poing, que tu n'embrasseras pas la religion chrétienne.
    — Un serment, répondit Narayanen, est une chose grave, je n'ai point à en faire ici.
    — Vous n'y entendez rien, suggéra un sage de la bande quelque peu philosophe, vous voyez bien que vos sévices ne font que l'irriter et l'éloigner davantage de nous. Cessez de le frapper. Détachez le, tout doucement emmenez-le chez sa soeur; sans cesser de faire bonne garde autour de lui, ayez pour lui beaucoup de ménagements, vous verrez que ses velléités de passer au christianisme s'évanouiront comme les brouillards du matin ».
    Cet avis prévalut, Narayanen fut détaché, puis reconduit chez sa soeur, où on ne le perdit de vue ni le jour ni la nuit. Trois semaines passèrent. Un messager que j'envoyai près du cher enfant ne put l'aborder. Je commençais à être inquiet. « Ils réussiront peut-être à le pervertir, » me disais-je avec tristesse.
    Mais Narayanen est de la trempe de ceux qui ne fléchissent point. Il avait fait son plan, et attendait son heure pour l'exécuter. Un soir il regarde furtivement autour de lui, il voit que ses gardiens sont distraits. Sans hésiter il s'évade, et prenant sa course il arrive à la mission tout haletant. « Cachez-moi, dit-il, ne me livrez pas à mes parents qui vont arriver tout à l'heure ».
    Les parents arrivèrent en effet, mais une retraite avait été ménagée à Narayanen dans l'enclos du dispensaire. C'est là qu'il restait le jour, tandis que le soir à la faveur des ténèbres il se réfugiait dans la maison d'un chrétien. Ses parents se rendaient compte que cette fois la partie était perdue. Narayanen devait manger chez les chrétiens, donc se souiller irrémédiablement ! Ils en acquirent bientôt la certitude. Dès lors Narayanen fut voué à toutes les malédictions de Vichnou et abandonné à son sort.
    Affranchi et libre enfin, le jeune homme, avec beaucoup d'ardeur, commença l'étude des prières et du catéchisme. Qu'il lui tardait de recevoir le baptême! Au bout de deux mois, je le jugeai suffisamment instruit et éprouvé et je fis sur sa tête la sainte ablution. Il abandonna le nom de Narayanen pour prendre celui de Nayagam qui signifie le disciple de Marie.
    Ainsi s'est terminée à la gloire de Notre. Seigneur la lutte ardente dont l'enjeu était cette chère âme. L'honneur delà victoire revient sans aucun doute à l'intercession de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Par combien de ferventes neuvaines les chères religieuses d'Alladhy s'étaient appliquées à intéresser la vierge de Lisieux au Naïder!
    L'intervention de la petite sainte qui doit passer son ciel à faire du bien sur la terre a eu encore d'autres heureux résultats.
    J'avais ici une jeune orpheline de la caste des Naïders, pieuse et laborieuse enfant, répondant au nom de Regina, pour laquelle je ne réussissais pas à trouver un mari de sa caste.
    Je proposai à Nayagam d'épouser Regina. Volontiers il y consentit, et après une nouvelle épreuve de deux mois le mariage fut solennellement célébré dans l'église du Sacré Coeur d'Alladhy.
    La sœur de Nayagam était exaspérée par ce qu'elle appelait la défection de ce dernier. Il semblait bien que toute tentative pour réconcilier le frère et la soeur fût inutile. Néanmoins, avec beaucoup de déférence Nayagam fit part à sa soeur de son mariage, lui demandant pardon de la peine qu'il lui avait involontairement causée l'assurant qu'il n'avait pas cessé de l'aimer, qu'il l'aimait même avec plus de tendresse depuis qu'il était devenu chrétien.
    Ce message eut la vertu de toucher a païenne. Escortée de ses enfants, elle vint assister au mariage. Elle suivit les cérémonies avec beaucoup d'attention, et ne cacha pas son étonnement de les trouver si belles et si dignes. « Nous méprisons les chrétiens, disait-elle, mais c'est bien plutôt eux qui doivent mépriser les ridicules cérémonies de notre religion ».
    La soeur de Nayagam a fait un pas de plus. Elle a confié à son frère qu'elle songe à venir le rejoindre avec sa famille. C'est une grâce que je demande au Sacré Coeur pour cette âme, pour d'autres qui lui ressemblent qui sont naturellement chrétiennes, mais que le tout puissant préjugé des castes tient emmurées dans le paganisme.

    1926/49-53
    49-53
    Inde
    1926
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