Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Nagasaki (Japon) L'île de Tokunoshima

Nagasaki (Japon) L'île de Tokunoshima LETTRE DE M. BOUIGE Missionnaire Apostolique. L'île de Tokunoshima, où j'ai passé quelque temps et prêché le catholicisme avec moins de succès que je ne l'avais espéré, est située à 150 lieues au sud du Japon.
Add this

    Nagasaki (Japon)

    L'île de Tokunoshima

    LETTRE DE M. BOUIGE

    Missionnaire Apostolique.

    L'île de Tokunoshima, où j'ai passé quelque temps et prêché le catholicisme avec moins de succès que je ne l'avais espéré, est située à 150 lieues au sud du Japon.
    Aussi bien que moi vous en savez la position exacte sur notre planète. Toute petite île, de corailleuse origine, elle se trouve entre Oshima, sa sur aînée, et Okinocrabu, sa cadette. Tokunoshima fait plutôt piètre figure sur une carte générale. A son sujet, certains savants pourraient sans doute vous dire qu'elle est un des anneaux de ce long archipel, qui des îles Kuriles va, avec une forte inflexion vers l'ouest, jusqu'à Formose et Manille ; archipel qui en des temps très préhistoriques ne devait former qu'un seau continent... Mon île a-t-elle jamais fait partie de ce continent ? Je l'ignore ; mais je sais bien que pour s'y rendre on la trouve fort loin d'un continent quelconque, et qu'il est difficile d'y aborder. D'immenses bancs de coraux (d'une qualité du reste très inférieure et peu commerciale) en défendent l'accès, les grandes marées seules les recouvrent en partie. Quelques crevasses, dénommées ports, sont les seuls points où même les petites barques, faites d'un seul tronc d'arbre, peuvent aborder... Au contraire de ce qui se passe ailleurs au Japon, aucun de nos insulaires n'est marin ni pêcheur. Quand ils mangent du poisson, c'est généralement parce que les habitants de Okinawa ou Byu-kgu (la maison d'en face) leur en ont apporté ; et quand ils montent en bateau, ils ont une propension marquée au mal de mer. Vue de l'océan ; Tokunoshima a plutôt l'aspect d'un vaste plateau. Elle possède une seule montagne, haute d'environ 600 mètres appelée Inu-no-kawa-dahe (la montagne de la rivière du chien). Le nom est tant soit peu iroquois.

    Lorsque, sur les épaules d'un indigène, on a pu mettre pied à terre et qu'on a gravi la première pente, on s'aperçoit vite que ce plateau de vingt lieues de tour est crevassé un peu partout : ce qui oblige les piétons (les teuf teuf seraient du reste en triste posture ici) à de main tes montées et descentes abruptes ; en revanche ils ont devant eux de magnifiques points de vue : ils peuvent admirer d'étroits vallons qui ressemblent à des entonnoirs, plantés de pins rabougris, brisés par les vents qui y soufflent si souvent en typhon. C'est plutôt effrayant. Chose curieuse ! Tandis que le rivage est habité et a peu ou point d'eau douce, si ce n'est celle de 2 ou 3 petites rivières le plus souvent à sec en été, l'intérieur de l'île renferme de petits lacs (oh tout petits !) mais dont on ne connaît pas le fond. Alors on les a déifiés.
    C'est une chose curieuse à remarquer que plus un peuple est éloigné du vrai Dieu, plus il se croit obliger d'avoir un tas de petits dieux secondaires. Ici, on a le dieu de l'eau, le dieu des arbres, le dieu de la mer, le dieu de la terre, etc., etc..... Mais on n'y croit pas trop. Devant de vieux arbres archi-séculaires on mettra bien des petites tasses, des petites tablettes, des petites chandelles, on fera brûler de l'encens.... Mais si le propriétaire de ces arbres fétiches trouve une bonne occasion de les troquer contre de bons écus sonnant, il n'hésitera pas le moins du monde à couper les dieux par la racine et à les débiter en planches. « Il ne vit plus, il n'est plus dieu », dit-il.
    On a ici, comme ailleurs, du reste un grand respect pour les morts, mais on ne les laisse pas moisir à domicile. Sept ou huit heures après décès ils sont en terre... On a bu avant, on boira après l'inhumation, petites et grandes ripailles ; et si l'âme du mort n'est pas satisfaite, les vivants le sont. Très souvent d'ailleurs sa place est vite prise. Les veufs et les veuves n'attendent guère nos délais pour convoler à de nouvelles noces. Hélas ! Sans mort même, les vivants convolent, dé convolent, reconvolent, avec une facilité extraordinaire. Les enfants n'en prennent nul souci. Ils donnent à ceux qui les élèvent ou si vous voulez les nourrissent, tout ce qu'ils peuvent de piété filiale, sans s'occuper de savoir si ce sont leurs parents, même si ces derniers habitent à quelques pas de la maison.
    La maison ! Le nom ! Voilà les soucis ! Que ce soit le même sang, ou paraît s'en moquer pourvu que le nom et la façade restent.
    Les habitants de Tokunoshima, ayant jusqu'au XVIIe siècle dépendu de Okinawa, en ont conservé le costume, du reste assez semblable à celui (les Japonais ; le même pour les hommes et pour les femmes. Inutile d'ajouter que la langue diffère absolument de celle de Naiché. Pourtant la majorité des hommes, au moins, comprend cette dernière.
    Vous en saurez quasi autant que votre serviteur quand je vous aurai dit que, dans ses 20 lieues de tour, l'île des Vertus comprend 43 villages, répartis en 4 communes (Hô). Chaque village a à sa tête un sena nin (homme d'affaire) et quelques yushi (chefs influents) qui servent d'intermédiaires entre les habitants et les différentes administrations situées au chef-lieu des communes, avec maires et conseillers municipaux (les yushi précités). Le sous-préfet de Oshima (tôshi) est chef direct du groupe d'îles qui comprend par rang d'importance : Oshima, Tokunoshima, Kikaïjima, Okinocrabu et Yoronjima, sans compter quelques petits volcans, îlots égrenés en mer ; il a dans chacune d'elles un représentant direct, son intermédiaire avec les autorités du lieu. De la dernière île Yoron on aperçoit Okinawa, le cher théâtre d'action de nos devanciers dans l'évangélisation du Japon.
    1906/236-237
    236-237
    Japon
    1906
    Aucune image