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Nadokouseu 2 (Suite)

YUN-NAN Nadokouseu PAR M. PAUL VIAL Missionnaire apostolique. CHAPITRE III Origine et émigration des Lolos Principe de leur droit Conquérant et conquis Redevances Nouveaux propriétaires Illusion Corvées Déchéance Village Autonomie Chefs et chefs Litiges Exécution Conversions Rien de changé. Ici j'interromps ma narration pour faire un peu de politique.
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    YUN-NAN

    Nadokouseu

    PAR

    M. PAUL VIAL

    Missionnaire apostolique.

    CHAPITRE III

    Origine et émigration des Lolos Principe de leur droit Conquérant et conquis Redevances Nouveaux propriétaires Illusion Corvées Déchéance Village Autonomie Chefs et chefs Litiges Exécution Conversions Rien de changé.

    Ici j'interromps ma narration pour faire un peu de politique.

    Oh ! Quon ne s'effarouche pas ! Il s'agit seulement de pénétrer dans le secret de la vie administrative de cette fourmilière qui a nom Lolo.

    Qu'est-ce qu'un village ? Quest-ce qu'une tribu ?

    Qu'est-ce qu'un seigneur ? Qui est chef ? Qui est peuple ? Quel est le principe d'où émane toute autorité chez les Lolos ? Pourquoi les seigneurs sont héréditaires au milieu d'une nation comme la Chine, où tout est électif ? Pourquoi les Lolos n'ont jamais pu posséder un gouvernement central ? Etc.

    Toutes ces questions sont neuves, et personne jusqu'ici, je crois, ne s'est avisé de les résoudre, et pour cause. Les résoudre, c'est éclairer mon récit d'un jour nouveau.

    Commençons :

    De l'origine des Lolos, je ne dis rien, parce que, pour le moment, je ne sais rien. Question réservée.

    J'ai lu ce qu'on a écrit là-dessus : pures hypothèses sans preuves et sans portée.

    Sur l'émigration de ce peuple, je ne dirai également rien. Toutefois, dans mon esprit, cette question est plus avancée que la première, mais j'attends encore.

    Je prends le peuple Lolo tel qu'il existe actuellement, autour de moi, dominé par le gouvernement chinois, mais resté encore compact, vivant encore de sa propre vie, qui est celle du village, vie très fermée, parfois très rigoureuse et qui fait de tout village un bloc autonome.

    Or, chez les Lolos, il est un droit primordial qui régit tous les autres, qui est la source de tous les autres, et qui, par lui-même, vous confère tous les autres droits.

    C'est le droit de propriété.

    Vous auriez beau entasser votre argent, multiplier vos troupeaux, si vous n'êtes pas propriétaire de terres, vous n'êtes rien.

    Habitez-vous une maison de chaume, êtes-vous perclus, malade, impotent ? Si vous êtes propriétaire de terres, vous êtes tout.

    Qu'est-ce qu'un seigneur ? Ce que les Chinois appellent tou-se et les Lolos midzemou ? Ce n'est qu'un propriétaire. Mais ce titre lui confère le droit de haute et basse justice sur tous ses fermiers.

    J'ai cru, j'ai dit et j'ai probablement écrit que le midzemou était seigneur d'une tribu.

    Erreur ; la tribu n'a pas de chef, pas plus que le peuple lolo n'a de roi.

    Quelle est l'origine de la tribu chez les Lolos ? Cette question n'est rien moins qu'élucidée.

    Voici, pour le moment, ce que je tends à croire : les Lolos sont formés, non pas de deux races, mais de deux peuples, le conquérant et le conquis.

    Le conquérant (peu importe d'où il vient), en imposant sa domination, a exigé une redevance du peuple conquis dont il s'est partagé le territoire.

    Par esprit de caste et pour conserver sa propriété dans ses mains, le conquérant n'a dû s'allier qu'avec les siens, aussi n'a-t-il jamais formé qu'une seule tribu, dont les membres se sont éparpillés tout en restant unis.

    Actuellement encore, la tribu dite patricienne, les Lolos Noirs, ne s'unissent qu'entre eux, et sont tous propriétaires ; tous les seigneurs appartiennent a cette tribu.

    Le peuple conquis s'est augmenté sans pouvoir s'enrichir. Il a émigré, sous la conduite d'un petit chef, pour chercher de nouvelles terres.

    Peu à peu, chaque groupe a formé une tribu qui a eu son costume, ses coutumes, et son dialecte différent. Telle serait l'origine de la tribu.

    Donc, la tribu, en tant que tribu, n'a rien à voir dans la question politique, ce n'est qu'une division ethnologique.

    Le seigneur est seigneur de tous ses fermiers, à n'importe quelles tribus ils appartiennent, fussent-ils même Chinois.

    Vous êtes le sujet de celui à qui vous payez la redevance. Mais si, comme propriétaire, vous êtes tout, par contre, en vendant votre propriété, vous perdez tout.

    Quand je dis propriété, j'entends le droit de percevoir une redevance, car le fonds territorial est inaliénable. A qui appartient le fonds, c'est-à-dire la nue propriété ?

    Au fermier, il y a pas l'ombre de doute.

    Le propriétaire ou seigneur ignore ordinairement les limites de ses propriétés, et il ignore radicalement comment ses terres sont réparties entre les fermiers.

    On disait, dans l'ancienne France : « le serf est attaché à la glèbe ». Ici, il faut dire : « la glèbe est attachée au fermier ». Personne ne peut la lui enlever, personne ne peut la vendre et personne ne peut l'acheter.

    Le propriétaire, en aliénant ses redevances, perd tous ses droits, donc la nue-propriété ne lui appartient pas.

    Je n'ai pas parlé d'impôt, c'est qu'il n'y en a pas ; mais, à la place, il y des corvées soit en nature, soit en prestation.

    Le gouvernement chinois, pour reconnaître le droit du propriétaire et l'enregistrer, a mis un impôt, très faible d'abord. Les propriétaires l'ont fait payer aux fermiers en l'alourdissant, mais sans diminuer les corvées qui venaient d'être abolies au Yun-nan.

    C'est à ce moment précis que je suis entré en contact avec ce peuple, et rien qu'en l'éclairant sur ses droits et son devoir je lui ai rendu un signalé service.

    Pourquoi les seigneurs sont-ils héréditaires ? La raison est claire, c'est parce quils sont propriétaires, et que ce droit passe aux héritiers ; sûrs du lendemain, ils ne font absolument rien pour le mériter et le sauvegarder ; si bien qu'au moment où ils sont à bout de ressources, ils vendent leurs titres ; malheureusement ils préfèrent s'adresser aux Chinois.

    Les Chinois, un peu gobeurs, croyaient tout d'abord faire une belle affaire. « Comment donc, se disaient-ils, on nous paie très régulièrement. On nous apporte notre dû chez nous, ou si nous allons chez eux, nous avons le plaisir de manger leurs poules et de battre les gens, sans crainte du mandarin ! Quelle félicite ! »

    L'ancien boisseau est vieux, usé, il n'est plus à la hauteur du boisseau moderne. Il faut le changer et, en le changeant, l'agrandir. C'est toujours le même nombre de boisseaux, ce n'est plus la même capacité.

    Et les sapèques de l'impôt ? Que voulez-vous ? Les temps sont durs, et les mandarins rapaces ; l'argent a baissé de prix, les sapèques doivent augmenter de valeur et de nombre.

    Ce n'est pas tout. Le Chinois marie-t-il son fils ? Enterre-t-il son père ? Vite, les indigènes à la corvée. Ce sont les traditions, il faut les conserver.

    Il y a des bois, qui ont toujours été propriété commune, appartenant au village. Le Chinois n'entend pas de cette oreille ; défense d'y toucher ; lui, propriétaire, se charge de les couper et de les vendre.

    Ce serait une longue litanie de misérables et vexantes tracasseries si je disais tout ce que je sais.

    Mais voilà, qu'un beau jour, ô merveille, ce pauvre et humble Lolo refuse la corvée, reprend son ancien boisseau, compte ses sapèques, coupe ses bois.

    On le menace, il ne bouge pas ; on refuse de recevoir la rente, il la mesure de force ; on l'accuse, il se présente, et, mystère incompréhensible, devant son mandarin à lui, lui Chinois, il est battu sur toute la ligne !

    Qu'est-il donc arrivé?

    Un simple missionnaire a dévoilé les fourberies, il a pressé, exhorté, menacé même, tant et si bien qu'il a donné du courage à ces lièvres, et les lièvres ont fait peur au loup.

    « Ce n'est plus de jeu, dit le Chinois, mon argent sera mieux placé ailleurs, qu'ai-je besoin de mais ou de sarrazin si je ne peux plus vexer les gens ? Vendons ! »

    NOVEMBR DÉCEMBRE 1905 N° 48.

    Et il vend, et ils vendent, et un beau jour les pauvres indigènes achètent et deviennent ainsi propriétaires.

    Que de villages ai-je connus, courbés sous la tyrannie, qui maintenant lèvent haut la tête et prennent des airs vainqueurs.

    De tout cela, avant de passer à l'administration intérieure du village, je tire une conclusion pratique. Pour faire oeuvre qui dure chez les Lolos, le missionnaire doit être propriétaire.

    En dehors de ce titre, il peut avoir une influence personnelle considérable, mais elle mourra avec lui, et puis son successeur n'en héritera pas un brin. Au contraire, son titre de propriétaire passera naturellement à son successeur, et on ne s'apercevra même pas de la différence de personne.

    Si, chez les Lolos, le propriétaire possède une autorité solide et étendue, il n'a pas cependant le pouvoir de s'immiscer dans la vie intérieure d'un village.

    Le village a une vie autonome et fermée.

    Il est dirigé par deux autorités :

    Les chefs permanents et les chefs annuels.

    Ici, la propriété est tout à fait en dehors de la question, par conséquent ces titres ne sont pas héréditaires.

    Par qui sont choisis les chefs permanents ? Par personne ; ils se font d'eux-mêmes, peu à peu, et par la force des circonstances. Voici comment :

    La plupart des questions litigieuses regardent les terres : séparation de biens, limitation des champs, conservation des bois et des prairies etc.

    Comme, d'un autre côté, on n'a pas de papiers, on est bien obligé de s'en rapporter à la tradition et par conséquent aux témoins de la tradition.

    Qui sont-ils ? Les plus vieux du village. Ils sont les papiers vivants.

    Les deux parties sont obligées de s'en rapporter à eux, et forcément ils deviennent les juges de tous les litiges.

    Il ne faut pas croire cependant qu'ils mènent le village. Ah ! Que non ! La sagesse des vieillards, la vénérabilité des cheveux blancs faite bien dans les livres ; mais dans la vie réelle, c'est toute autre chose.

    En dehors de la question de témoignage qui est presque toujours traitée avec justice et impartialité, les vieillards, chez les Lolos, sont de vraies nullités, des propre-à-rien.

    Ils ne donnent que des avis soufflés. Les souffleurs sont les meneurs, je n'entends pas ce terme dans un mauvais sens ; si l'on veut, ce sont les gens a poigne, qui ne craignent ni de parler ni d'agir, et les autres ne sont que leurs marionnettes.

    Chez les Lolos, comme ailleurs, on pipe les gens par des mots et des gestes.

    J'ai dit qu'il existait une autre espèce de chefs, que j'ai appelés chefs annuels.

    Les chefs permanents se nomment en lolo boudzou, en chinois kouan-se.

    Les chefs annuels se nomment en lolo okotso, en chinois kia-teou.

    Chaque village se divise en groupe de familles de 10, 6, ou 5 selon son étendue. Chacun de ces groupes a un chef.

    Chaque chef a la charge de son groupe.

    Les instruments de musique et de danse, la vaisselle pour les fêtes communes est entre leurs mains.

    Ce sont eux qui reçoivent les étrangers, qui dirigent la maison commune, qui donnent l'hospitalité aux propriétaires ou à leurs envoyés.

    Ce sont eux qui réunissent le Conseil quand il y a lieu.

    Et ce sont eux qui font exécuter les décisions.

    En un mot leur charge est une vraie corvée, aussi tout le monde y passe. Chacun à son tour, au jour fixé, transmet les ustensiles à son successeur et apure ses comptes. Jour de fête pour les uns, jour d'ennui pour les autres, aussi on bombance ferme.

    Quand une décision est prise, il n'y a pas d'appel, il faut qu'elle soit exécutée.

    Le coupable est-il récalcitrant, pas n'est besoin du mandarin. On le met au ban du village. Personne ne l'aidera, personne ne voudra de ses services, ni de son argent, ni de son cochon. Et ses terres resteront en friche.

    Que voulez-vous qu'il fasse contre cette résistance passive ? Il n'a plus qu'à partir ou à se soumettre.

    Partir ? Pour aller où ? Aucun village ne le recevra. Donc il se soumet, c'est le plus sage.

    On comprendra maintenant pourquoi je n'accepte pas de conversion individuelle.

    Cette conversion est presque toujours amenée par un échec.

    Quand un village se convertit, je ne change pas un iota à son régime intérieur. Je prends les chefs tels qu'ils sont et comme ils sont, seulement les questions de pierre sacrée, de source et d'autres superstitions, sont remplacées par les questions chrétiennes.

    Je les laisse parfaitement libres de juger leurs affaires comme ils l'entendent.

    Si une question, déjà jugée, est portée devant moi, elle doit l'être par les deux parties à la fois, et, ma décision une fois donnée, je ne m'en occupe plus.

    En un mot, en dehors des questions de religion, je laisse mes chrétiens en toute liberté.

    Je sais qu'on peut faire autrement et les chrétiens eux-mêmes souvent le désireraient. Mais je tiens bon quand même, car en les forçant à se débrouiller eux-mêmes, je les conduis insensiblement de l'état d'enfance où ils ont végète sous la peur de leurs premiers maîtres a l'état de liberté et de propre responsabilité qui est la vie chrétienne.

    CHAPITRE IV

    Entre l'enclume et le marteau. Caractères lolos. Alphabet, est il possible? Chen-fou ou seba. Comment on invente un mot. Pourquoi ne pas parler chinois. Erreur d'espèce. Un nouveau catéchisme. Ecole de français ouverte et fermée. Au Séminaire. Espérance !

    Le chapitre précédent n'est qu'une longue parenthèse explicative : c'est l'état de la question à mon arrivée chez les Gnipa. Je la ferme ici et je reprends ma narration. J'en étais au moment où je m'escrimais contre la langue, comme un prisonnier contre les barreaux de sa cellule ; devant moi, j'étais acculé ; derrière moi, j'étais poussé.

    Comment, me disait-on pas encore de baptême ? Pas de confession ? Pas de communion ? Que faites-vous donc ?

    Mais ils ne parlent pas chinois, ne faut-il pas tout d'abord que j'apprenne leur langue ?..

    Du tout, le chinois suffit ; s'ils ne le savent pas, ils doivent le savoir, ne sommes-nous pas en Chine ?

    Mais je n'ai ni maître, ni maîtresse d'école, et je suis seul.

    Créez-en, nous vous fournirons les livres ».

    Oui, des livres chinois, des livres écrits en un style que les Chinois, eux-mêmes, ne comprennent pas. En général, on prêche pour être compris, on parle pour être entendu, on enseigne pour éclairer l'intelligence. Mais en Chine nous avons changé tout cela ; ici les livres ne sont pas faits pour les hommes, mais les hommes pour les livres. On ne vous demande pas de comprendre, on vous demande de réciter. On vous juge, non sur ce que vous faites, mais sur ce que vous savez.

    Ces mêmes livres grimoires sont tellement passés à l'état d'objets superstitieux, qu'on les impose à la vénération même du dernier des paysans s'il veut être chrétien.

    Et les écoles ! À quoi peuvent-elles bien servir ? Réciter du matin au soir des textes incompréhensibles, ce n'est pas, je crois, d'une civilisation bien soignée.

    Encore, je comprends ce passe-temps dans les villes.

    Les parents ont leurs boutiques à tenir, leur commerce à faire marcher ; les enfants peuvent être une gêne, et plutôt que de les laisser se vautrer dans les ruisseaux on les envoie à l'école. C'est bien.

    Mais dans les campagnes ? Au fond de ces montagnes où la vie est si pénible, où le travail de la terre est une question de vie ou de mort, ou garçons et filles, tous, dès qu'ils peu vent marcher, sont enrôlés pour couper l'herbe, ramasser le bois, faire paître les animaux et bien d'autres petits travaux ; je trouve, pardonnez-moi, que pour eux l'étude des hiéroglyphes chinois et uniquement de cela, est d'une extravagance inutilité.

    Mais alors, me dira-t-on, comment les éduquer ?

    Composer un catéchisme en langue très simple, catéchisme non pas sommaire, mais assez étendu, et le faire apprendre par coeur dans les écoles du soir. Il n'est même pas nécessaire de leur mettre les livres sous les yeux, il suffit de le leur faire réciter de mémoire. On agit de même pour les prières, et trois mois, bien employés de cette manière, suffisent pour leur donner une idée aussi nette et plus nette de la doctrine que si ces pauvres enfants avaient pâli deux ans sur un livre incompréhensible.

    Tel est le but que je poursuis chez mes chrétiens, et je suis sur le point de l'atteindre.

    Cependant, pour faire comme les autres, en attendant mieux, je me mis à ouvrir une école de caractères chinois à Lou-mei-y. Au pis aller, elle ne pouvait pas faire de mal, et les prières, mêmes récitées en une langue inconnue, permettent d'entretenir l'attention des enfants pendant la messe, et de donner un certain extérieur aux cérémonies religieuses.

    De mon côté je me mis à l'étude des caractères lolos.

    J'espérais faire de belles découvertes. Pensez donc ! Caractères inconnus ! Livres fermés a toute investigation !

    Je ne fus pas entièrement déçu, comme le prouvent les textes déjà publiés, et peut-être que l'avenir me réserve d'autres surprises.

    Mais je dus en rabattre beaucoup.

    Actuellement, les caractères lolos ont perdu toute valeur idéographique. Ce n'est plus qu'un son.

    « Tant mieux pour vous, me dira-t-on, vous avez le choix pour composer un alphabet».

    Cet alphabet, je l'ai composé, je m'en suis même servi ; mais, quand mon travail fut terminé, j'avais appris une chose, c'est que, pour une langue monosyllabique, il faut des caractères idéographiques, du moins pour les yeux.

    Pour les oreilles des caractères phonétiques peuvent suffire, mais il en faut autant qu'il y a de sons et autant qu'il y a de tons, et encore il faudra le contexte de la phrase pour éclaircir le mot. Prenons le monosyllabe na ; en lolo il peut signifier interroger, coudre, malade, beaucoup, vous ; outre les sens complexes comme nabi, nez napo, oreilles nako, arrière, gnina, boue etc. Il faudra donc autant de caractères différents que vous avez de sens divers et autant de caractères divers que vous avez de tons différents. Ce serait tomber de Charybde en Scylla.

    Cependant ces pauvres caractères m'ont rendu un grand, très grand service : ils m'ont appris à distinguer chaque mot ; et la langue parlée, une fois écrite, m'apparut dans une clarté et une précision nouvelle.

    Alors je commençai à faire de visibles progrès.

    Ce n'est pas tout : les livres me livrèrent des expressions nouvelles ; car ils traitaient précisément de questions religieuses.

    Ainsi je découvris les mots : se, esprit ishla, âme, kama, doctrine gnivé, idolâtrie (sacrifices) gni, démon gami, enfer, zeké, vie éternelle etc.

    Enfin, je respirais et je pouvais m'essayer à composer des mots.

    Jusqu'ici, bien malgré moi, j'usais de certains mots chinois pour la nécessité de la conversation : ex. : chen-fou, Père, Tien-tchou, Dieu, que mes braves Lolos prononçaient chefou, Tietchou, enlevant les nasales qui n'existent pas dans leur langue.

    Un beau jour, ou plutôt un beau soir, je lançai au milieu d'un groupe nombreux le premier mot que je venais d'inventer, celui de seba, Père ( se, esprit) ba, père).

    Tout le monde se mit de rire. J'en étais abasourdi, moi qui pensais me faire admirer.

    Dans mon ardeur j'avais oublié une chose, c'est que l'habitude est une seconde nature, surtout lorsque cette habitude n'a pas le sens commun.

    Cependant je tins bon, quoique fort mortifié.

    Venait-on me parler en m'appelant chefou, je répondais en chinois et je n'en démordais pas. La honte d'employer le mot nouveau faisait qu'on s'en retournait souvent sans avoir pu l'entendre.

    Ce furent les femmes qui vinrent à mon secours.

    En riant elles commencèrent à m'appeler seba. Gracieux alors, je répondais avec la plus grande bienveillance.

    Enfin, avec le temps le mot chefou disparut, et maintenant qui voudrait l'employer deviendrait la risée de tout le monde.

    J'hésitais longtemps avant de me servir du terme mousepa pour signifier Dieu.

    Les Lolos connaissent Dieu, et ils l'appellent Kedze (mot à mot, les neuf puissances). Je crois que j'aurais pu employer ce terme, mais les controverses chinoises à propos de Chang-ti m'ont obligé à suivre la voie la plus sure, c'est-à-dire à me servir d'un mot nouveau et mousepa n'est que la traduction littérale de Tien-tchou, c'est-à-dire Maître du Ciel.

    Pendant que j'avançais ainsi dans une voie nouvelle, mon école de chinois restait stationnaire. Elle ne marchait pas. J'en saisissais parfaitement bien la raison : on n'apprend une chose que pour s'en servir. Or pourquoi user ses belles années sur des livres que l'on ne comprend pas ? Dans une langue que l'on ne parlera pas ? Ne valait-il pas mieux se rouler dans l'herbe ou même se rendre utile à la maison ? Je ne pouvais pas dire non et je ne devais pas dire oui.

    Pour lui donner un renouveau de vie, je fis venir des enfants de plusieurs autres villages ; et puis, pris d'un beau zèle, je résolus de leur enseigner le français.

    On commençait à parler de chemin de fer, d'ouverture de mines ; or, comme Lou-lan est un pays de mines, à proximité de la ligne du futur chemin de fer, je voulais que mes Lolos fussent à même de s'entendre directement avec mes compatriotes, sans passer par les fourches caudines des interprètes Chinois ou Tonkinois ; on sait ce qu'il en coûte.

    Aussitôt pensé, aussitôt fait ; mon plan est accepté en haut lieu. Je fais venir des livres, je fais confectionner des tableaux noirs, des bancs, des pupitres et me voila transformé en instituteur.

    Tout marchait bien ; les Lolos possédant, dans leur langage le son de toutes nos lettres sauf l'u, la prononciation des mots français leur devenait facile. J'étais enchanté, lorsque brusquement, au milieu de l'année, je retirai mes livres, décrochai mon tableau noir et fermai les pupitres.

    Qu'était-il arrivé ? Si vous tenez à le savoir ; prenez le train de Ha-noi, franchissez la frontière, arrêtez-vous Y-leang. Enjambez les 25 kilomètres qui vous séparent de Lou-mei-y.

    Là, après vous avoir souhaité et versé le bonjour, je vous coulerai ma raison dans le creux de l'oreille...

    Ne pouvant pas faire de petits Français, je résolus de faire de petits latinistes.

    Choisir de futurs prêtres parmi ces nouveaux néophytes, je n'en avais pas l'idée, quoique Dieu puisse faire des miracles. Du moins, ces enfants, bien élevés dans les sciences chrétiennes et profanes, pourraient plus tard me rendre des services absolument nécessaires.

    Je choisis donc deux enfants de mon école et les envoyai au séminaire.

    Le P. Ducloux, supérieur du séminaire, avait toute ma confiance, et il le fallait pour oser jeter deux pauvres petits lolos dans un milieu, composé exclusivement de bambins chinois fort entichés de leurs chinoiseries. Mais mes enfants y trouvèrent un père qui soit par son autorité, soit par sa bonté, leur adoucit les premiers pas, les fortifia dans leur marche, les encouragea dans leurs études.

    Que le bon Dieu en soit remercié du plus profond de mon coeur ! Il m'a rendu en un merveilleux fruit, la graine que j'ai semé il y a dix ans, et que le P. Ducloux a si bien cultivée.

    Depuis lors, j'ai envoyé trois nouveaux élèves au séminaire, et je me prends à espérer que ce peuple, mon peuple, mes enfants, trouveront plus tard,en eux, des guides qui les conduiront la où je serai déjà, j'espère, dans le sein de notre Dieu, de notre suprême amour.

    CHAPITRE V

    Amicales discussions. Unité ou uniformité. Benedicat terra Dominum. Synthèse ou analyse. Un catéchisme. Route et doctrine. Création des mots catholiques. Expérience de laboratoire. Insuccès. Secours providentiels. Un pimo rare. Omnis lingua confiteatur Dominum. Nadokouseu Adieu.

    Reprenons notre récit. Je commence fortement à me lolotiser, non seulement dans mon coeur, ce qui est fait depuis longtemps, mais aussi dans mes habitudes et dans mon langage ; les livres lolos m'entrouvrent leurs secrets et je commence à entrevoir le moment où je pourrai parler chrétien dans ma nouvelle langue.

    C'est une question de vie ou de mort. Un peuple n'est chrétien que lorsqu'il parle une langue chrétienne.

    Quelques-uns de mes confrères ne parvenaient pas à comprendre mon entêtement.

    L'un d'eux me disait :

    « Il faut de l'unité dans une mission, si vous catéchisez en lolo, d'autres, plus tard, pourront le faire en pan-y, en long-jen, et, qui sait ? Peut-être même en miao-tse ».

    Je lui répondis :

    « Mon cher, l'unité n'est pas l'uniformité ; par exemple : que votre style soit un dans son esprit, mais varié dans sa forme, et vous plairez. Si au contraire vous parlez, vous pleurez, vous chantez sur le même mode vous endormirez vos auditeurs au bout de quelques phrases et vos lecteurs au bout de quelques pages.

    « Autant j'aime l'unité qui est une âme en plusieurs corps, autant je déteste l'uniformité qui n'est qu'un voile cachant le vide des idées.

    « Et puis, de quoi s'agit-il ? De sauver des âmes, tout simplement ; non pas celles d'hier ou de demain, mais celles d'aujourd'hui ; c'est l'ordre du chef comme c'est mon seul devoir. Vous, mon petit ami, qui êtes bien établi dans vos casemates, votre devoir est de me passer des munitions, et des bonnes ? »

    Un autre ajoutait :

    « Vos Lolos ! Mais ils parlent assez bien le chinois, et ceux qui ne le savent pas n'ont quà l'apprendre. Avouez, P.Vial, que votre amour des Lolos renferme une forte dose d'originalité et, entre nous soit dit, un tantinet de vanité.

    Mon cher, osai-je lui répondre ; j'avoue que je suis un original, cela a commencé au b, a, ba de mon enfance, mais je reconnais franchement la supériorité de ceux qui font comme tout le monde et qui ne se distinguent en rien du premier venu.

    « Quant à la vanité, c'est un microbe de nuit ; il meurt dès qu'il voit le jour. Vous venez de l'éblouir, il n'en reviendra pas.

    « Connaissez-vous le mot de saint Bernard ?: « Non propter et caepi, non propter to finiam », que je me permets de traduire ainsi : « Je ne t'ai pas voulu à la peine, tu ne seras pas à l'honneur ». Nous avons tous, ou moins ou plus de la vanité, selon qu'il s'agit de vous ou de moi ; s'il fallait reculer devant elle, on ne ferait absolument rien, et le diable finirait par nous enfoncer dans un coin d'où nous n'oserions bouger.

    « Plus vous observez la vanité et plus elle vous étalera ses poses, son port et ses gestes ; il lui importe peu d'être aimée, pourvu qu'elle soit admirée. Vous hypnotiser, c'est son but, regardez-la, vous faites son jeu ; dédaignez-la, elle s'aplatit comme un chiffon.

    Vous me dites que les Lolos savent le chinois ou qu'ils doivent le savoir.

    « La question n'est pas là. La religion n'est pas un ornement que l'on prend quand on entre à l'église et que l'on quitte quand on en sort. Non. La religion doit être l'âme de notre âme, le verbe de notre intelligence, quand même nous saurions trente-six langues, si nous ne pouvons pas parler de Dieu dans notre langue maternelle, celle de la famille et du foyer, notre âme restera païenne, et jamais vous ne tournerez vers Dieu un coeur qui ne sait pas le nommer en lui-même.

    « Toute langue doit bénir le Seigneur ; bénissons-le donc en lolo, en pan-y, en long-jen, en miao-tse tout comme en chinois ».

    On s'étonnera que j'eusse à soutenir de pareilles discussions ; c'est qu'en Chine, le chinois c'est tout. Qui a goûté du chinois méprise profondément tout le reste, il n'est pas éloigné de croire que la langue chinoise est la plus belle de la terre, ses traditions les seules raisonnables, et que le reste n'est pas digne d'occuper les soucis d'un homme sérieux. Il est impossible, semble-t-il, de mener au Bon Pasteur de pauvres Lolos, de pauvres Miao-tse, sans les introduire tout d'abord dans le pare de la chinoiserie.

    Cette idée étrange, mais inconsciente, est tellement tenace, même chez les meilleurs, que l'oeuvre des aborigènes ne compte pas comme oeuvre, elle n'est soutenue que par l'argent volontaire d'un ou deux missionnaires.

    C'est cependant de bon augure.

    ***

    Je suis arrivé au moment où j'entreprenais la traduction du catéchisme en lolo.

    Mais quel catéchisme ?

    Lorsque mes vénérables prédécesseurs eurent à faire en chinois le travail qui m'occupe actuellement en lolo, comment s'y prirent-ils ? Sincèrement je crois qu'ils ne se mirent pas beaucoup en frais pour s'enquérir des goûts et de la tournure d'esprit de leurs nouveaux chrétiens. Ils choisirent un catéchisme européen et le traduisirent en chinois. Or, si nous, Occidentaux, nous aimons les abstractions, les définitions et les déductions logiques, si nous sommes charmés par une suite de raisonnements bien liés, le Chinois, tout au contraire, se plaît dans les images, les comparaisons, les paraboles ; au lieu de descendre d'un principe absolu vers ses multiples conclusions, il aime à partir des ramifications pour remonter vers la racine.

    Nous, Européens, nous aimons trop la synthèse, à peine avons nous découvert deux ou trois faits conformes à nos idées, que nous franchissons tout l'inconnu et sautons d'hypothèses en hypothèses pour arriver à une loi. C'est l'histoire de cette fameuse évolution qui commence à évoluer vers le ridicule de l'imbroglio et de l'anarchie.

    Pour le Chinois tout est fait et les faits multipliés forment, non des lois, mais des habitudes, des coutumes ; et la coutume, si elle manque de vérité abstraite, a, du moins, la solidité d'une masse.

    Point d'abstraction, point de raisonnement, point de logique, autant vaudrait les écrire sur l'eau ; mais des faits, des coupures d'idées que l'on réunit peu à peu pour arriver à une conclusion ; des images, des comparaisons et des paraboles.

    Les Chinois et, à plus forte raison, les races aborigènes, n'admettent dans leur entendement que ce qui a passé par leur imagination.

    Frappons donc l'imagination et nous ouvrirons leur intelligence.

    J'ai reçu, il n'y a pas encore bien longtemps, un nouveau catéchisme français intitulé : Le catéchisme des familles (Mont de Marsan, 1903, Dogme, 1re partie 528 pages, 446 gravures.)

    Presque toutes les réponses sont accompagnées d'une comparaison et d'une image. Celle-ci est prise n'importe où, dans la science comme dans la nature, dans l'archéologie comme dans les découvertes modernes. On touche du doigt la chose en même temps que l'idée est saisie par l'intelligence1.

    1. J'apprends que la partie morale est sur le point de paraître. Je recommande ce catéchisme aux praticiens des âmes frustes.

    La plupart de ces comparaisons sont écrites pour des Européens, je voudrais un livre analogue pour nos chrétiens d'Extrême-Orient. Qui nous rendra ce service ?

    Dans ma petite sphère une oeuvre semblable est au-dessus de mes forces et de mes moyens.

    Cependant, autant que possible je tendais vers ce but.

    J'avais remarqué qu'en lolo le mot kama signifie également chemin et doctrine.

    Que la doctrine soit une voie, c'est une très vieille comparaison usitée par tous les prédicateurs.

    Mais, ici, c'est plus qu'une comparaison, c'est une synonymie ; route = doctrine, doctrine = route.

    Je m'emparai de cette coïncidence, et je développai la doctrine chrétienne sous la forme d'une route à suivre. Il y aura a) la route a connaître ; b) les règles d'hygiène à observer ; c) la nourriture à prendre ; d) le mode d'emploi du temps, chants, prières etc.

    Moyennant cela nous arriverons à bon port.

    La division de mon catéchisme sera celle d'un itinéraire.

    1. Ce qu'il faut savoirCredo.

    2. Ce qu'il faut observer..Commandements.

    3. Ce qu'il faut prendre.Sacrements.

    4. Ce qu'il faut dire..Prières.

    Savoir : Histoire de la Création (chute, péché, bons et mauvais anges).

    Histoire de Notre-Seigneur, (incarnation, passion, Institutions de l'Eglise).

    Histoire de l'Eglise, (Pape, évêques, prêtres, chrétiens).

    Observer.Les dix commandements de Dieu, les quatre préceptes de l'Eglise.

    Prendre...La Grâce, les sept sacrements.

    Dire.Prières d'obligation et libres.

    Je termine le tout par la traduction des principales prières.

    ***

    Cette carte-routière de la voie qui mène au Ciel demande des explications simples et précises, et c'est là que gît la difficulté.

    Tout d'abord il faut créer des mots techniques, matière de la phrase, et des mots marqués au coin de la pure vérité catholique.

    Il ne faut pas dire, comme j'ai lu à propos d'une langue, d'une de ces races aborigènes : « Cette langue est pauvre surtout des mots de morale et de métaphysique ». Passe pour la métaphysique, mais en morale, il n'y a pas de peuple qui ne possède les mots nécessaires. Quant à ceux nécessités par la Religion catholique, on les crée par l'adjonction de plusieurs termes. N'est-ce pas ainsi qu'on a agi avec la langue chinoise, réputée si riche ? S'il le faut on spiritualise le sens matériel de certains termes, et, avec l'usage, le second fera oublier le premier.

    Le choix de ces mots est capital ; il faut faire oeuvre qui dure. Ces mots que je vais créer formeront la base de la Doctrine catholique chez les Lolos. Ils s'incrusteront dans leur mémoire comme des bornes kilométriques le long d'une route ; et, une fois bien implantés, on ne pourra plus les ébranler sans ébranler la Doctrine ou désorienter les voyageurs.

    Chaque peuple a une religion et un gouvernement, on leur empruntera les expressions générales : esprit, démon, faute, ciel, enter, jugement, royaume, chef, éternel, récompense, souffrance, etc.

    Du langage ordinaire on prendra : laver, recevoir, pain, vin, désirer, commander, etc.

    Il sera plus difficile de trouver : société, repentir, prière, se confesser (s'accuser soi-même) jeune, abstinence, apparence, ordre etc.

    Alors, on décompose l'idée en ses parties, on cherche les mots renfermant chacune de ces parties, on les réunit, et on a l'idée. Les expressions qui m'ont donné le plus de peine sont : Eglise, catholique, communion, virginité, prière.

    Les Lolos n'ont, pas de terme pour exprimer l'idée de société, parce que la chose leur est inconnue ; mais ils ont une numérale, c'est-à-dire une préposition de classe pour indiquer la réunion des objets d'une même nature ; on dira tso ti bou, une réunion d'hommes, aussi bien que louma ti bou un tas de pierres. L'Eglise est la réunion des justes ; nous dirons donc : Romatibou. (roma = pur, saint) et nous aurons créé un terme catholique.

    Catholique veut dire universel, c'est-à-dire par toute la terre ; sur toute la terre se dit mi ti ké, donc l'Eglise catholique se dira mi ti ké Romatibou.

    Le mot communion des saints est encore plus difficile.

    Je trouve les mots se, semblable kaka, ensemble, dzou, joindre mais le mot unir, union n'existe pas. Je me servirai donc d'une assez longue périphrase, mais comme elle n'apparaîtra que dans le Credo, il n'y aura pas d'inconvénient, et l'on dira : gha djeu tso roma ghatchagha shella, c'est-à-dire : Je crois que les bonnes oeuvres des saints l'une l'autre se communiquent. Virginité se rendra par niarochetso, c'est-à-dire hommes qui se sont conservés purs dès leur enfance, etc.

    Il me reste à aborder les commandements, les sacrements, la prière. Pourrai-je réussir seul !

    Les difficultés s'amoncelaient devant moi. Quand un fort était pris, un autre plus terrible me barrait la route.

    ***

    Si, avant d'aller plus loin, j'essayais mes premiers chapitres sur les chrétiens ? C'est cela, faisons une petite expérience de laboratoire avant de prendre notre brevet.

    Mon laboratoire est dans ma cour, jouant, criant, jacassant à qui mieux. Ce sont les enfants de Lou-mei-y, les plus gentils, les plus délurés, les plus intelligents de toute la tribu.

    Lou-mei-y étant un lieu de passage, les habitants de ce village n'ont pas l'air étonné et effarouché de ceux de la montagne. Sans doute ils riront de mes nouveaux mots c'est en- tendu, mais s'ils les trouvent justes ils ne les repousseront pas, et par leur hardiesse ils les imposeront aux autres.

    Essayons. D'abord, il faut vous dire que je ne prêche jamais pendant la messe ; les habits sacerdotaux, l'obligation de rester où je suis, et d'être sobre de gestes m'enlèvent ma liberté et la nécessité d'inspecter les chrétiens.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1905 N° 48.

    Je fais mon catéchisme immédiatement après la messe. Tout le monde s'assied où il peut ; mes interrogations vont de l'un à l'autre pendant que je me promène dans les rangs.

    Donc, un beau dimanche, après la messe, je fais signe de s'asseoir et je commence !

    Aujourd'hui, mes enfants, nous allons commencer à vous catéchiser en gnipa. Ce n'est pas trop tôt, n'est-ce pas ? (Allons, les enfants, tenez-vous tranquilles, et ne vous battez pas). Tiens toi, Alou, dis-moi en ta langue combien il y a de Dieu ?

    Je sais pas.

    Comment, tu ne sais pas ton catéchisme ?

    Si, Père, je l'ai appris par coeur.

    Eh bien je vais te faire la question en chinois, selon le catéchisme ! Tien tchou iou ki ko?

    Tche iou y ko.

    Et en gnipa, qu'est-ce que cela veut dire ?

    Je sais pas.

    Te voilà bien avancé ! Cela veut dire : mouse pa tima lighe. Comprends-tu ?

    Oui, Père.

    Eh bien ! Vous voyez, mes enfants, la nécessité d'avoir un catéchisme écrit dans votre langue. (Allons, les filles, qu'est-ce que vous avez à bavarder ?) Achè, qu'est-ce que dit ta voisine ?

    Père elle me dit... rien du tout.

    Alors taisez-vous, je tire les oreilles à la première qui parle. Or ce travail, je suis en train de le composer, et je vais vous faire apprendre les premières pages. Tout le monde récitera après moi.

    Je commence donc, le texte est compréhensible, les mots clairs, les phrases courtes, la construction logique. Cependant, je sentais une résistance dans l'entendement de mes auditeurs. On récitait, mais comme un écho, sans intérêt et sans vivicacité ; visiblement mes chrétiens se fatiguaient de me suivre, et, quand j'eus le signal du départ, ils sortirent comme s'ils dormaient encore.

    Je répétais plusieurs fois l'expérience, et chaque fois le premier entrain s'alourdissait un peu plus, je fus donc obligé de suspendre cette épreuve et de rechercher la cause de son insuffisance. En attendant je n'avais plus le courage de continuer mon travail.

    J'ai dit, je crois, que mon chez moi était en même temps le home de tout le monde, on entre sans frapper et sans demander permission, aussi je suis très rarement seul ; mais, à moins qu'on ne m'appelle directement, jamais je ne m'occupe de ceux qui vont et viennent ; je lis, j'écris, comme si j'étais caché dans une cellule.

    Or, un jour, j'écrivais tranquillement à mon bureau, il faisait froid, j'avais du feu dans un brasero. Tout à mon sujet, je me croyais bien seul, lorsque subitement j'entends la douce voix d'une petite fille.

    Je me retourne, elle était auprès de mon feu, se dandinant sur ses pieds pour endormir le poupon couché sur son dos.

    Elle chantonnait. Quoi ? Les premières demandes de mon catéchisme. Seulement ce n'est plus ma phrase, ou plutôt c'était elle, mais entremêlée de monosyllabes inutiles pour le sens, mais qui la rendaient plus harmonieuse et plus chantante.

    « Voilà, me dis-je, en me frappant le front, voilà le joint ; mon catéchisme manque de souffle ! »

    Ma phrase était logique, elle n'était pas parlante. En France, nous ne parlons pas notre catéchisme, nous le récitons.

    Ici, on le récite à l'église comme une prière, on le parle à la maison, on le chante en route ou dans les champs. Il faut que la voix puisse monter, descendre, se reposer au moment voulu ; quelques petits mots, quelques voyelles bien placées font office de soupir et de demi-soupir. Il n'y avait pas à hésiter, j'étais incapable de mener à bien un pareil travail ; il me manquait une chose irrémédiable, c'était d'avoir appris le lolo en me roulant dans la poussière avec mes compagnons du premier âge, et résolument je jetai mon manuscrit au feu.

    ***

    Il me restait à attendre l'heure de Dieu, et elle va sonner, et la Divine Providence va m'envoyer le secours le plus nécessaire, le plus propice et le plus efficace que j'eusse pu lui demander.

    On se souvient que j'avais envoyé deux petits Lolos au séminaire. En dépit des pronostics de plusieurs, ils avaient prospéré en science et en sagesse. L'un d'eux, le plus avancé, était sur le point de terminer ses études ; il fallait l'éprouver dans sa vocation avant de l'élever plus haut.

    Lolo de race, il ne pouvait venir que chez moi. Il vint donc. Grâce à Dieu, dix ans de stage dans un milieu complètement chinois ne lui avait pas enlevé l'amour de sa petite patrie et de sa langue maternelle (que le P. Ducloux en soit remercié du fond de mon coeur.) Simple, sage, pieux, obéissant, il parlait et écrivait élégamment le chinois, il savait bien son latin et sa théologie : en un mot, c'était un instrument providentiel que la bonté de Dieu m'avait ménagé et qu'elle m'offrait juste au moment où je me voyais entièrement désemparé.

    Ce n'est pas tout ; puisque mes Gnipa ont une écriture, j'avais l'ambition de m'en servir pour faire imprimer mon catéchisme.

    Or, ce n'était pas une petite affaire.

    J'ai dit que les caractères lolos étaient absolument phonétiques. On peut bien employer l'un pour l'autre, mais à une condition sine qua non, c'est que le ton du caractère et le son du monosyllabe se joingnent exactement pour exprimer l'idée.

    Or, est-ce dureté ou fausseté d'oreille ? (Je possède, au moins une de ces qualités) ; est-ce imprécision de quelques tons ? Je l'ignore ou rougis de le dire, mais le fait est que la note précise de beaucoup de mots m'échappe ; confondant les tons, je risquais de confondre les caractères, et de donner ainsi à la phrase un sens que je ne voulais pas.

    J'avais donc besoin d'un lettré lolo, mais d'une espèce particulière ; un lettré jeune, studieux, connaissant quelque peu de chinois et écrivant parfaitement bien son écriture.

    Rara avis! Des lettrés, il n'en manque pas, mais ce sont tous de bons cultivateurs, de bons pères de famille, lisant leurs livres lorsque c'est nécessaire, mais foin de les écrire ; un pinceau n'est pas une charrue. Or, dans un village bien retiré, bien à l'abri de toute influence extérieure, j'avais découvert un vieux pimo, un migniseu c'est-à-dire sorcier, devin, diseur de bonne et fâcheuse aventure, excellent homme au fond, et pratiquant ses innocentes jongleries avec la plus entière bonne foi. Dans sa jeunesse, il avait été ambitieux, un désir de voir et d'apprendre l'avait poussé à s'expatrier.

    Il était allé au loin, à deux jours de chez lui, examiner comment était fait l'autre bout du monde. Ses compatriotes l'avaient déjà oublié, lorsqu'un beau jour il revint riche d'un livre et d'expérience.

    Le livre était le calendrier perpétuel par lunaisons, espèce de « Petit Albert » à l'usage des toan kong ou sorciers chinois.

    Il revenait donc deux fois docteur en sorcellerie, mais sorcellerie de parade et de recettes infaillibles, qui n'a rien à voir avec les envoûtements et autres pratiques de ce genre.

    Tout son village s'étant déclaré chrétien, il avait suivi le mouvement avec la meilleure inconscience, et lorsque j'allais visiter ces néophytes, il accourait toujours, lui, le premier pour me recevoir et parler science et religion.

    C'est à lui que je dois plusieurs des récits qui ont déjà paru dans les Annales des Missions Etrangères, sans excepter ceux qu'on a biffés ou renvoyés aux Variétés.

    Or ce bonhomme a un fils, gros, grand, bon comme son père et fort en thème.

    Son père a poussé son éducation, et, pour la compléter, il l'a envoyé auprès de moi, ainsi qu'un sieur cousin de même acabit.

    C'était en 1903. En 1904 ils me revinrent avec plaisir, et ils étaient chez moi, lorsque mon théologien me fut remis par le P. Ducloux.

    O Providence ! J'avais sous la main, sous les yeux, tout ce qu'il me fallait pour entreprendre enfin et mener à bien ce catéchisme lolo, dialecte gnipa, que je ne voyais plus que comme une espérance trompée, un rêve toujours insaisissable.

    Enfin, enfin j'allais pouvoir ajouter une nouvelle parure au brillant manteau de notre sainte Mère l'Eglise ; une nouvelle langue allait louer Dieu ! Et ces humbles, petits mais chers enfants allaient pouvoir nommer et chanter le nom de notre divin Sauveur, et de la Très-Sainte Vierge Marie, en même temps qu'ils balbutieraient celui de Père et de Mère.

    Mon théologien et mes deux jeunes lettrés entrent en conférence au commencement de novembre 1904.

    Ordre est de suivre le texte de mon catéchisme chinois déjà approuvé par l'autorité, et que j'ai fait imprimer à mes frais à Hong-kong.

    Je me réservais la révision des mots techniques ; pour tout le reste je leur donnais carte blanche et les déchargeais de toute autre occupation.

    Le soir, à la tombée de la nuit, je réunissais les enfants de Lou-mei-y, garçons et filles, pour apprendre par coeur quelques phrases du nouveau catéchisme.

    Ce fut un enthousiasme général ; des jeunes gens, des jeunes mères, de vieux barbons, de vieilles édentées vinrent écouter cette musique de voix fraîches chantant une terre nouvelle et un ciel nouveau.

    Dieu ne leur parlait plus en langue étrangère, Il s'était abaissé jusqu'à eux et les Anges parlaient lolo.

    Et moi ! Non une mère n'embrasse pas son enfant avec plus de tendresse que mes yeux ne parcouraient avec joie ce cher petit livre.

    Car il est là, devant moi, avec ses phrases si chantantes, ses mots si simples, si doux, si pleins de coeur. Ce n'est pas tout. Au catéchisme je résolus de joindre les prières.

    Jusqu'ici on les récitait en un chinois incompréhensible même pour les Chinois. Maintenant, c'est avec la langue maternelle qu'on dira ses peines, ses remords et ses espérances au Bon Dieu.

    Le style diffère un peu de celui du catéchisme.

    Pendant que celui-ci est écrit pour ainsi dire en mode majeur, les prières sont en mineur, grâce à quelques voyelles finales qui, comme un demi-ton montant ou descendant, viennent s'ajouter au dernier mot.

    Ainsi font les enfants quand ils demandent quelque chose à leur maman !

    Le titre de mon catéchisme lolo est le suivant :

    Romatibouvé Kama

    Nadokouseu

    C'est-à-dire ! Livre par demandes et par réponses (NADOKOUSEU) de la doctrine de la Sainte Eglise.

    NADOKOUSEU est aussi le titre de ce petit travail. Je l'ai choisi, parce que, depuis le premier mot jusqu'au dernier, il a été le but de cette narration, et comme le fil conducteur de ma pensée.

    Sous peu, ce livre va être livré à l'impression c'est-à-dire gravé sur planche, car il ne faut pas songer aux imprimeries mobiles qui ne possèdent pas encore, et qui, très probablement, ne possèderont pas de longtemps les caractères de l'écriture lolote.

    Et maintenant, chers lecteurs et aimables lectrices, mon voyage n'est pas fini, je m'arrête cependant, séparons-nous bons amis. Mais je ne vous oublierai pas et croyez que je songerai à vous, chaque fois que je ne penserai pas à mes enfants.
    1905/334-359
    334-359
    Chine
    1905
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