Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Nadokouseu 1

YUN-NAN Nadokouseu PAR M. PAUL VIAL Missionnaire apostolique. CHAPITRE I Robinson Crusoé et saint François-Xavier. Le Paradis du jeune âge. Mirage. Le vrai idéal. Une drôle d'idée. Civilisation. Mannequin. Sur le fleuve Bleu. P. Dourisboure. Mon peuple. Tien-sen-koan. Echantillon loto. Mon premier voyage. Ma première leçon. Cadeaux.
Add this
    YUN-NAN

    Nadokouseu

    PAR

    M. PAUL VIAL
    Missionnaire apostolique.

    CHAPITRE I

    Robinson Crusoé et saint François-Xavier. Le Paradis du jeune âge. Mirage. Le vrai idéal. Une drôle d'idée. Civilisation. Mannequin. Sur le fleuve Bleu. P. Dourisboure. Mon peuple. Tien-sen-koan. Echantillon loto. Mon premier voyage. Ma première leçon. Cadeaux.

    Je l'avoue sans honte, dans ma jeunesse, je me plaisais autant à suivre Robinson Crusoé dans ses aventures, que saint François-Xavier, dans ses courses apostoliques.
    Tout voyageur était, pour moi, un chercheur d'idéal ; et, comme tout idéal doit se trouver en pays inconnu, au fond d'une vallée, près d'un fleuve mystérieux aux bords fleuris, sous des arbres gigantesques tamisant la lumière du ciel, je n'aimais que les ailleurs qui m'ouvraient une voie vers cette espérance et ce rêve.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1905 N° 47.

    Avec quel joyeux sentiment je m'élançais dans la nacelle glissant sur une eau limpide, et disparaissant sous un dôme de feuillage ! Oiseaux, fleurs, verdure, ombre des bois, tout m'attirait.
    Puis on débarquait sur une plage sablonneuse et unie comme une table. Pour prières, on chantait ; pour nourriture, on goûtait les fruits qui, de tous côtés, s'offraient, savoureux et irrésistibles à la portée de la main.
    Le coeur s'ouvrait au Dieu de bonté et d'amour ; tout notre être s'élançait vers Lui, le Père, l'Ami, l'Unique !
    Depuis lors j'ai vécu. J'en ai vu de ces voyageurs ! De ces chercheurs de mon Idéal ! Jen ai hébergé, j'en ai même piloté !
    Ah ! Livres ! Récits charmants ! Que vous êtes faux et trompeurs... ou trompés ! Où vous me montriez le courage, la noblesse, la générosité, j'ai découvert l'égoïsme, la dureté, l'injustice, l'hypocrisie et bien d'autres bêtes ; et les compagnons de mon jeune rêve ne m'apparaissent plus que comme des bipèdes armés d'un fusil pour tuer et d'une plume pour mentir.
    Cependant, mon idéal, je l'avais trouvé.
    Je l'avais trouvé à la suite des missionnaires.
    Avec eux, pas de fleurs, pas de repos ombreux, mais la foi, le courage, la fatigue, la souffrance, le martyre.
    J'aimais surtout, dès lors, cette vie primesautière hardie, franche, ingénue des Vénard, des Borie, des Marchand, des Cornay et de toute celte cohorte sortie des Missions Etrangères, et que je puis maintenant appeler « Mes chers Confrères ».
    Enfants perdus de l'avant-garde catholique, je retrouvais en eux mon véritable idéal : celui de l'homme heureux dans le sacrifice.
    Oh oui ! Comme j'aimais cette aventureuse vie de missionnaire ! Et après un demi-siècle d'existence, après avoir vécu moi-mêmes cette vie, je retrouve mon enthousiasme juvénile, les mêmes tendances, les mêmes accents de tout mon cur vers Lui, le Père, I'Ami, I'Unique.
    Et cependant, là aussi, les livres m'avaient trompés, et par ce qu'ils racontent, et par ce qu'ils taisent.
    Seul un missionnaire est capable de narrer la vie d'un missionnaire. I1 le ferait agir, marcher, parler non pas dans le style conventionnel des biographes ordinaire, avec le pieux parti pris de tout admirer ; mais selon la vérité, avec ses ardeurs, ses illusions, ses vertus, ses défauts, la simplicité de ses actions, mêmes héroïques, et sa bonhomie jusque dans la mort.
    Comment ces fils de paysans font-ils pour développer en eux ces qualités de patience, de générosité, de constance ? Cette hardiesse de vue, cette finesse de tact, ce désintéressement dans le bonheur, cette ténacité dans le malheur ? Seul un missionnaire peut le dire.
    Quand j'étais jeune, je croyais d'après les livres, que le jeune missionnaire, dévoré de zèle, devait avancer hardiment, ouvrir la bouche et montrer la croix pour convertir tous ces pauvres gens, assis à l'ombre de la mort, désirant la lumière, comme la nature aspire le soleil.
    Grande illusion ! Grandissime erreur !!
    Ces peuples, même les meilleurs, n'attendent et ne désirent rien. Ils vivent sans espérance et meurent sans frayeur.
    Vous qui venez convertir l'Univers, qui vous hâtez de peur d'arriver trop tard, commencez par vous asseoir sur un banc et, la tête entre les mains, recommencez vos classes, en étudiant le b, a, ba de la ou des langues de vos futurs ouailles.
    Lorsque, tout jeune missionnaire (c'était au commencement de 1880) je remontais le fleuve Bleu avec mes onze compagnons, nous fûmes, un soir, agréablement surpris par la visite d'un vieux missionnaire.
    Nous étions tous réunis sur la grève, assis sur des blocs de pierre que nos rires et notre bruyante conversation ne pouvaient ébranler.
    Qu'avons-nous dit ? Je l'ai parfaitement oublié. Mais il est une parole, un conseil dont je me suis toujours souvenu et, qu'à l'occasion, j'ai transmis à d'autres :
    « Vous allez apprendre le chinois, nous disait le P. Lorain, eh bien ! Croyez-moi si, dans trois années, vous pouvez tenir une conversation passable avec le premier venu, soyez satisfaits de vos progrès ».
    Comme ce cher confrère avait raison !
    J'ai bien lu, que tel missionnaire, grâce à sa mémoire et à son travail, s'était trouvé capable de prêcher au bout de six mois.
    Il n'est pas difficile d'apprendre, par coeur, un petit sermon et de le débiter sans hésitation ; mais, avez-vous été compris ?
    Et cependant le chinois est connu et les sinologues sont légion ! Que dire d'une langue ignorée et qui, jusqu'ici, n'est connue que pour devoir exister ?
    Voici, devant moi, des hommes de qui j'ignore tout et dont je suis absolument ignoré. Tout nous sépare. Pour eux je suis un étranger, donc un suspect.
    Je ne sais qu'une chose, c'est que je les aime et que je veux les donner à Dieu. Je serai leur père, ils seront mes enfants.
    La foi, l'ardeur, la santé, rien ne me manque, je sais que je leur apporte Lumière et Chaleur, je sais que toutes ces pauvres âmes, images de mon Dieu, ont été créées par Lui, pour Lui. De par Dieu, je suis la vérité, et de par le démon, eux sont l'erreur.
    Mais tout mon vouloir, toute ma puissance se brise devant un mot : « Je ne sais pas leur langue ». Ils parlent et je ne les comprends pas, ils m'interrogent, et je ne leur réponds pas.
    Et quand je saurais leur langue, comment leur parlerais-je ce langage nouveau qui doit leur ouvrir l'intelligence de l'âme ?
    Mettons-nous donc à l'école et que notre zèle se transforme d'abord en une immense patience.
    Ce sont les péripéties de mes luttes, de mes déboires, de mes bévues, de mes espérances et enfin de mes victoires que je viens ici vous raconter. « Diligenti Deum, omnia cooperanlur in bonum ».

    ***

    C'était en 1890, mon bon ange m'avait conduit tout près d'une tribu lolote, nommée Gny ou Sagni1.
    Comment l'ai-je découvert, et quelles ont été mes premières conquêtes ? Je l'ai déjà raconté dans les Missions Catnligues. Actuellement mon but est tout autre, comme on le verra dans les pages suivantes, c'est pourquoi j'entre brusquement dans mon sujet, sans autre préparation.

    1. Gny ou Sagni. Gny est le nom que les gens de cette tribu se donnent, Sagni est le nom qui leur est donné par les autres tribus.

    C'était à Tien-sen-koan, et ma première demeure fut une écurie au toit constellé d'étoiles pendant la nuit, et ruisselant de lumière pendant le jour.
    Mon premier professeur de lolo fut un Chinois qui, sur l'offre d'une dent de musc1 voulut bien me déballer les quelques dizaines de mots de cette langue, qu'il avait pu apprendre sur le marché.
    Etait-ce vraiment du lolo ? Je ne m'y fiais pas, et, coûte que coûte, il me fallait changer de professeur.
    Un expédient vint me tirer d'embarras.
    A certaines époques de l'année les Lolos font du fromage de chèvre, qu'ils portent au marché pour l'échanger contre du sel.
    A proximité de Tien-sen-koan existe un de ces villages. Il est composé de vingt familles et se nomme Lamoucho. Sur le marché je parvins à m'aboucher avec l'une d'elles. Je lui demandai de vouloir bien me vendre du lait et de le faire apporter chez moi, je le paierais le double du prix qu'il produirait, en fromage, sur le marché.
    Après bien des refus, on me promit, et, chaque matin, un jeune homme dévalait de la montagne vers ma demeure. Il m'offrait sa pinte et il remportait mes sapèques.
    Le lait était bon, mais la présence de ce jeune échantillon d'une nouvelle race était encore meilleure.
    Ses premières apparitions furent rapides, timides, soupçonneuses.
    Oh ! Si j'avais été seul ! mais j'étais entouré de Chinois goguenards et méprisants, qui ne pouvaient comprendre qu'un étranger trouvât le moindre intérêt à la présence d'un petit crasseux, habillé de peau de chèvre, lorsque, eux, les Chinois, habillés de soie, étaient là.
    Je m'inquiétais peu de leurs sentiments et je continuais de préférer la peau de chèvre à la leur. J'avais avec moi quelques curiosités, harmonium (léger), jouets mécaniques etc.

    1. La dent. de musc préparée est un instrument très employé pour acuponcturer les chevaux malades.

    Les Chinois avaient beau insister, me débiter leurs plus belles sentences, grimacer leurs plus gras sourires, m'ennuyer même par leur longue et fastidieuse présence, je les supportais, mais j'étais inflexible, et pour eux mon harmonium n'avait pas de voix.
    Au contraire, le matin, quand la peau de chèvre entrait avec son parfum spécial, (outre celui du lait) j'aurais faussé mon harmonium, cassé mes jouets, plutôt que de déplaire à ce cher enfant et de briser ainsi le léger fil, où était suspendu toute mon espérance. Certainement je n'apprenais pas grande chose, mais lui m'enseignait et c'était beaucoup.
    Ce moyen étant cependant insuffisant, il fallut en chercher un autre.
    Tiens ! Me dis-je un jour ! Si j'allais, en personne, boire le lait au village ?
    La chose à peine proposée est acceptée avec plaisir, et le lendemain, précédé de mon petit bonhomme, je me mettais en route.
    Elle fut courte, silencieuse. A l'entrée du village nous rencontrons les boeufs et les chèvres allant aux champs, et j'eus le plaisir de constater que bergers et bergères, loin de s'effaroucher de ma subite présence (peut-être inattendue ?), écartaient leurs bêtes pour me faire un passage.
    Nous arrivons. Quelques maisons à toit plat, des femmes qui courent, des hommes qui me regardent ; puis le vieux papa et la douce maman de mon guide, écartent les chiens pour me laisser entrer. Dans la maison je fus enveloppé d'une nuit subite, l'atmosphère était saturé du relent des animaux, dont la moelleuse couchette prenait le tiers de la maison. De l'autre côté, un feu obscur, une fumée épaisse, des voix sans corps visible.
    Derrière moi, des pendeloques de papier, un tambour de basque accroché au mur.
    Et cependant je me sentais chez moi.
    La porte n'était qu'yeux et visages.
    Ignorant des coutumes, je n'osais rien dire et je laissais mes vieux me composer un succulent déjeuner composé de tabac en feuilles, de lait en pot, et de vin en gourde. Mais voilà que tout se débrouille ! Le bon vieux savait quelques mots de chinois pour avoir fréquenté les marchés, et s'y être enivré plus que de raison.
    Tout de suite nous devenons transcendants. Je fais l'éloge du pays, un peu sec et venteux de sa maison, un peu enfumée, mais c'est excellent pour la conservation des poutres de ses bufs, bien portants et de ses enfants... Pourrais-je leur offrir quelques perles ?
    Comment donc, me répond-on.
    Et voilà que les yeux brillent, et la porte toute entière se rue en avalanches autour de moi.
    Je fis l'homme accoutumé à ces détails et je distribuai bravement et sans hésitation tout ce que j'avais apporté ; aux filles, des perles et des cauris ; aux garçons, des boutons de chemise.
    Dès lors, je n'eus pas la peine de demander l'aumône de quelques mots, et je m'en retournais, joyeux et triomphant, semant sur la route ces sons nouveaux, premiers rudiments d'une langue ignorée, mais dont la connaissance devait m'ouvrir toute grande la porte de mon rêve.
    Telle fut ma première leçon de la langue lolote.

    CHAPITRE II

    Prêcher sans parole Foi, espérance, charité Impatience, patience Oiseaux symboliques De l'ombre à la lumière Bévues des sages Bévues des simples Types de missionnaires Autre bévue Comment ils viennent Intéressante conversation Le beau langage.

    Depuis cette leçon j'ai fait du progrès, j'ai pénétré chez le peuple, je me suis installé chez lui.
    Je me suis installé chez lui avant même de savoir sa langue, avant de pouvoir lui expliquer mon but et mes désirs.
    Il est venu à moi quand je ne le comprenais pas encore. Des mots terre à terre, des phrases douteuses et languissante, tel était mon bagage linguistique, et je croyais en savoir beaucoup.
    « Mais, Me dira-t-on, coin ment pouviez-vous convertir ces gens, sans pouvoir ni les entendre ni vous faire entendre ? »
    Admettons un moment que pour convertir ces âmes, je sois tout d'abord obligé d'apprendre à fond la langue. Quand je la saurai parfaitement, en serai-je bien avancé ? Sans doute, je pourrai pertinemment discourir des travaux des champs, des affaires de famille, des coutumes, des traditions, des superstitions, enfin de tout, excepté de Dieu, de sa doctrine, de l'âme et de l'Eglise, choses qui n'ont aucun nom dans cette langue.
    Me voilà bien avancé !
    ― « Mais je pourrais alors créer des mots, les expliquer, les enseigner ! »
    En vérité ! Sans parler des difficultés dont on pourra se faire une légère idée après m'avoir lu, avant d'en arriver là, mes cheveux auront blanchi, et si je ne me suis pas découragé de ces chers enfants, eux-mêmes, je le crains bien, seront découragés de moi et de mes idées.
    Non, avec ces peuples restés enfants il faut savoir prêcher sans parole, et Dieu merci, de tous les modes de prédication, la langue n'est pas toujours et en tout temps, la meilleure.
    Notre-Seigneur nous a dit « Docete omnes gentes ». Il ne nous a imposé aucune méthode exclusive. Il ne nous a pas dit : « Voici mon livre, traduisez-le en toutes langues » Non plus : « Voici ma méthode, imposez-la ». Non, il nous a simplement dit de l'enseigner Lui, son Esprit, son Eglise ; si telle méthode est impossible, prenons-en une autre ; commençons par le commencement, sans vouloir tout de suite séparer le bon grain du mauvais. En restant dans la voie, sans faiblesse comme sans dureté, la sélection se fera d'elle même et le Bon Dieu y mettra la main.
    Ayons la Foi ! Il faut croire que ces guenilles et ces peaux de chères sont des images de mon Dieu, des héritiers de son Royaume, des frères de Jésus-Christ.
    Il faut croire que Dieu perdra toute prudence purement humaine, et qu'il n'accordera la victoire qu'à la simplicité.
    Ayons l'Espérance. En dépit de tout, de nos défauts comme de nos qualités, nous sommes les messagers de Dieu. Si nous le voulons, nous serons victorieux, et nous attirerons les âmes comme t'aimant attire le fer.
    Nous avons lAmour qui n'est pas une chaîne, mais une force. Il nous rendra libre, ingénieux, attirant, puissant. C'est lui qui donne la parole aux muets, et la vue aux aveugles.
    Voyons ! Me voici dans ma petite maisonnette, enfumée, sale, mal odorante...
    Que disent ces pauvres gens ? Je n'en sais rien. Leur vie est dure ; leurs privations dignes d'un saint. Un rayon de lumière, un acte d'amour, et toute cette misérable vie se transformera, jour par jour, en échelons d'or qui atteindront le Ciel.
    Je le possède ce rayon, que ne puis-je les en éclairer ! Que ne puis-je extérioriser mon âme dans la leur ! Que ne puis-le...
    Patience !
    Tout viendra en son temps. Commençons d'abord par attirer ces oiseaux dans la volière, détruisons en eux la peur sauvage, devenons leur ami de chaque jour, dignes, et sans nous effaroucher de leurs maladresses et de leurs ignorances ; soyons leur chose, et peu à peu, et inconsciemment ces enfants d'habitude deviendront nos enfants. J'ai un confrère et de mes très chers amis, qui a la gracieuse habitude de nourrir quelques oiseaux, depuis le faisan, le pigeon, la sauvage tourterelle verte, jusqu'à la caille et autres menus plumitifs.
    J'ai assisté plus d'une fois à leur déjeuner. Mon confrère entre dans leur appartement, tout doucement, à pas de loup, en se composant le visage d'une tendre et faible mère.
    Pendant un moment c'est un bruit d'ailes et d'effroi. Lui ne bouge pas, il se fait humble, il les appelle comme en gémissant. Dans un bol, sur sa main, ou sur ses lèvres, selon les degrés de familiarité, il présente les grains du déjeuner.
    Le pigeon regarde, approche, recule, revient.
    Rien ne bouge... Le bol est là, tentant, immobile. Un coup de bec, puis il s'enfuit : «Non, se dit-il, ce n'est pas un homme, c'est une vieille branche ».
    Il tourne autour, se plante sur la tête, roucoule un moment peut-être pour cacher sa peur, peut-être pour appeler ses compagnons.
    La branche tient bon, le bol se vide, la main est picotée, et les plus sauvages, d'abord, finissent par s'apprivoiser entièrement. La peur s'est envolée, la familiarité est venue, et désormais, chaque fois que la vieille branche passera devant la volière, la tourterelle verte elle-même l'appellera par son chant si doux, si plaintif et si étrange.
    « Voilà le missionnaire », me disais-je.
    La maison c'est la volière ; lui, la vieille branche, non pas rugueuse, sèche et anguleuse, mais douce, mais patiente. Il faut qu'il se laisse entourer, palper, becqueter, non pas des ours ou des mois, mais des années peut-être car les oiseaux sont nombreux et chacun veut sa part, dans ce qui est devenu son bien et sa propriété.
    Revenons à mes oiseaux.
    Je ne donnais pas sans recevoir ; langue, coutumes, traditions, je commençais à apprendre de tout un peu. Oh ! Lentement, goutte à goutte ; ce n'était pas une étude, mais une assimilation. Je n'avançais pas sur une route, mais clans une forêt vierge ou j'avais à me tracer ma voie.
    Les traditions de notre mission au Yun-nan, exclusivement chinoises, et chinoises du Su-tchen, ne pouvaient me rendre aucun service ; bonnes pour les Chinois, elles devenaient inopportunes chez les Lolos.
    Du reste les traditions ne sont bonnes et pratiques, que lors qu'elles germent d'elles-mêmes du sein de la vie d'un peuple ; alors, à mesure qu'elles grandissent et qu'elles se fortifient, elles deviennent les tuteurs et les protecteurs de ce qui pousse autour d'elles.
    Mais vouloir les transplanter chez un autre peuple, sur un autre terrain, c'est risquer d'étouffer tout ce qu'on y sème.
    Jusqu'ici les Lolos ont été malmenés, pillés, trompés par leurs dominateurs successifs. D'où il suit que pour eux, un maître semble redoutable ; aussi fuient-ils instinctivement tout ce qui leur paraît supérieur. Pendant longtemps j'ai du supporter, puis combattre ce premier mouvement. Je parlais aux enfants par mes petits cadeaux, verroteries, rubans, cauris, boutons de chemises ; aux hommes, par mes petits remèdes, mes stations prolongées au milieu d'eux, stations pleines d'en nuis ; aux femmes, par les enfants.
    On allait et venait ; je m'occupais bénévolement de leurs petites affaires. Que de fois, par ma seule présence ai-je fait reculer des tyranneaux dont toute la force était puisée dans l'ignorance de ces pauvres gens.
    Comment ne seraient-ils pas venus à moi qui leur paraissais juste et bon ?
    Quand on se connaît davantage, on s'ouvre mieux l'un à l'autre. De l'ombre de la méfiance on passe à la pénombre d'une demi confiance, puis à une plus grande lumière, qui s'augmentera insensiblement, jusqu'au moment où ces grands enfants croiront tout ce que je crois, et aimeront tout ce que j'aime.
    Ne leur en demandez pas davantage, à peine s'aperçoivent-ils eux-mêmes de leur progrès. Leur christianisme est à l'état latent ; il peut ne jamais paraître ; la mort du missionnaire, son changement inopportun, une absence trop prolongée, une grave imprudence peuvent ramener les ténèbres.
    Songez qu'ils ne savent que lui, et rien de l'Eglise. Lui parti, pour eux tout est fini ; car ils n'ont pas même l'idée qu'il y a d'autres Pères au monde. Plus tard seulement, ils pourront apprendre que si l'homme meurt, l'Eglise, du moins, est immortelle.
    J'ai parlé de cadeaux et de remèdes. Bien employés ce sont de bons petits moyens, mais il ne faudrait pas en abuser. Les cadeaux peuvent faire des jaloux, et les remèdes des sceptiques.
    A ce point de vue, dans les commencements, j'ai, à cause de mon ignorance, commis de nombreuses bévues. J'en ai commis également, et pas mal, en d'autres occasions ; j'en commettrai encore.
    Ce n'est pas que j'en ai le moindre remords, car il suffit de savoir en tirer parti.
    La bévue est ordinaire aux jeunes, elle tient du zèle et de l'inexpérience. Je parle des vrais missionnaires, des chercheurs d'inconnus, des buveurs d'âmes.
    Il y a de plusieurs genres dé missionnaires.
    Les uns mettent toute leur espérance dans l'observation d'un règlement : lever à telle heure, méditation, messe, exercices spirituels, chapelet, le tout bien encadré. Pour eux, après les livres de spiritualité, l'objet le plus nécessaire est une montre.
    D'autres, au contraire, dépensent une partie de leur zèle dans les longues courses, dans les discussions oiseuses. Ils croient parfois que la patience est une faiblesse, la bonté d'âme, un enfantillage et ce dédain des choses du coeur passe à l'état endémique. Tout cela c'est de l'idéal à rebours, excusable dans un âge où la vie nous apparaît sous l'angle aigu d'une course à fond de train.
    Mais lorsque vient l'âge d'homme, cet hypodrome de l'existence se change en une route raboteuse, coupée de fondrières et de buissons épineux. On se lasse de tous ces accidents, on se désole de la longueur et de la sécheresse de la route.
    Que le vrai amour des âmes nous délivre de tout entêtement comme de toute illusion !
    Evidemment un règlement est une chose utile. Seulement au lieu d'être le centre de notre vie journalière, il n'en doit être que le mémorandum, et, comme un bon serviteur, il cèdera joyeusement le pas à toute circonstance de notre vie apostolique.
    Quant aux courses elles ont du bon, voire même du fort bon, mais elles ne doivent jamais dégénérer en passion ou en manie.
    Donc j'ai fait des bévues, et, comme je l'ai dit, j'en ferai encore.
    Mais j'en suis tout consolé arme pour l'avenir.
    Une bévue, c'est une tache de rousseur sur un visage, et, si elle est gentiment portée, elle pourra même passer pour un de beauté.... Etes-vous de mon avis ? Peut-être trouverez-vous, que jomaventure beaucoup en faisant de pareilles théories.
    Donc j'ai fait des bévues.
    Ma toute première a été de croire que j'allais emporter tous les suffrages, et enlever tous les coeurs. Il ne me venait pas à la pensée qu'on puisse résister à la simplicité et à la clarté de notre croyance. Je ne parle pas de la morale, mais seulement du dogme. Et, faut-il le dire ? Je n'en suis pas encore bien revenu. J'admets le fait, mais je n'ai pas encore pénétré le mystère de l'aplatissement de l'homme devant tout ce qui est au-dessous de lui et de son ignorance de ce qui est au-dessus : passions du coeur, longues servitudes, habitudes ancrées, etc, tout ce que vous voudrez ; mais tout cela, pour moi, ne résout pas la question, qui reste un mystère.
    La seconde bévue est, de toutes, la plus importante, et celle qui aurait pu me causer un dommage irréparable, si je ne l'avais aperçu à temps. J'avais appris le chinois avec facilité, étant jeune, et ayant eu deux bons maîtres : le P. Bourgeois, très fort en caractères chinois, très puriste pour les tons et la prononciation des mots ; sa langue était celle du Su-tchuen, et tous les autres dialectes n'étaient pour lui que des jargons, aussi lui arrivait il de ne pas être compris. Il parlait trop bien.
    Mon second professeur fut le P. Terrasse.
    Dès mon arrivée en missions, je lui fus adjoint comme compagnon au bout du Yun-nan, entre Ta-ly et la Birmanie.
    Le P.Terrasse parlait également fort bien le sutchuenais, mais il n'en avait pas la superstition.
    Il me lit comprendre que si, en théorie, le purisme est excellent comme exercice de prononciation, en pratique, c'est une sottise. On parle pour être compris, et la plus belle langue est celle de vos auditeurs dans le moment que vous leur parlez.
    Fort de cette facilité à me débrouiller avec le chinois, je crus que, chez les Lolos, je ne ferais de leur langue qu'une bouchée.
    Qu'est-ce que c'est, me disais-je, qu'une langue monosyllabique ? C'est un amas confus de blocs monophonies dont tout le secret est dans l'arrangement, et, comme on dit, dans la règle de position.
    Grandissime illusion ! Plus une langue est simple, plus elle a été torturée par les idées qui veulent sortir, et par les images qui sont les idées des peuples enfants.
    Les idées ont dû se faire au moule du langage, et le moule aux idées. Ces langues simplices sont pleines d'imprévu, de tournures bizarres, d'images tronquées, dont on ne pénètre bien le sens qu'après une longue et très longue habitude et ce n'est pas quand on monte vers la quarantaine qu'on peut espérer de pouvoir plier son esprit, sa mémoire et sa langue aux difficultés d'un idiome inflexible.
    J'aurais dû songer à tout cela. J'aurais dû réfléchir que je n'avais ni livre, ni maîtres, ni encouragements. Mais non.
    En attendant je n'avançais pas ! Javais beau aligner dans ma mémoire des blocs de monosyllabes, les y ranger en forme, les passer en revue ; au moment voulu je ne les y retrouvais plus, et, chose singulière, sauf un certain nombre, je ne les retrouvais pas non plus sur les lèvres de mes auditeurs. Ils se fondaient en des mots interminables où mes pauvres blocs étaient noyés comme des graviers dans un ciment.
    C'est que le lolo, purement monosyllabique, est aussi éminemment polysyllabique.
    Expliquons-nous. Soit, par exemple cette phrase :

    Aguegni panéma kana vouje

    A première vue, vous avez là une phrase exprimée en quatre mots dont le premier serait le sujet, le second le verbe, et les deux autres les compléments.
    « Evidemment, dirait un savant, cette phrase appartient à une langue polysyllabique agglutinante. Nous avons là un spécimen etc etc ».
    « Erreur, mon cher confrère, nous avons là un trompe-l'oeil et celte phrase doit se décomposer ainsi :

    Ague gui pa ne'ma ka na vou je
    Demain jour toile noire combien beaucoup vendre aller

    Il y aurait là, si j'en avais le temps, un charmant et captivant problème à résoudre dont voici le théorème :
    Etant donné que le Birman, langue agglutinante, et le Lolo, langue monosyllabique, sont deux langues soeurs, expliquer comment le première a pu progresser vers l'état de flexion, et la seconde rester à l'état stationnaire ?
    Ce problème, à mon avis, n'est pas difficile à résoudre, en partant de la position géographique des deux peuples, mais non est hic locus. Je n'en tire, pour le moment, que cette conclusion ; c'est que la langue lolote est éminemment progressive, et si elle ne s'est pas perfectionnée comme la birmane, sa soeur, c'est que les circonstances lui ont été contraires.
    Pour moi, cette tendance innée que le Lolo a de joindre tous ces mots étaient une difficulté de plus, qui m'a arrêté longtemps et qui m'arrête encore. Ayant étudié cette langue par monosyllabe j'ai toutes les peines du monde à les retrouver dans ce fouillis de vocalisation sans commencement ni fin, et j'y perds bien souvent mon latin.
    Pendant que j'étudiais ainsi, ma demeure, une chambre, était tout le temps envahi par ces braves gens venus un peu de tous les coins.
    Tenez voici une députation qui m'arrive : douze gros gaillards traînant une chèvre récalcitrante.
    La chèvre est attachée dehors, où elle me crispera les nerfs pendant toute la journée par son harmonie discordante.
    Mes gaillards entrent chez moi, peu à peu, gauchement, l'un poussant l'autre. Pour saluer ils tombent les uns sur les autres, parce que le premier a commencé dès la porte qu'il bouche toute entière.
    Relevés, ils vont se tapir d'ici et de là.

    SEPTEMBRE-OCTOBRE 1905 - N° 47

    La pipe, la blague, la, pierre à feu apparaissent lentement. On bourre, on fait jaillir l'étincelle : mauvais amadou qui ne veut pas prendre ! On le change, puis chacun de son ongle pointu en enfonce un filament dans la pipe.
    L'intérieur de ma chambre ressemble bientôt à un nuage flottant.
    Cependant, je regarde. Pas un mot n'est encore sorti de leur bouche et, si je ne rompais le silence, il pourrait encore durer longtemps :
    Eh bien ! Mes amis, d'où êtes-vous ?
    Nous sommes de Dzenna.
    Ah ! Je connais.
    Oui, Père, vous connaissez ; vous avez dîné chez lui (on le montre du doigt) ? Vous avez donné des perles à sa fille ; la mienne était aux champs, elle en voudrait aussi.
    Combien as-tu de filles ?
    J'en ai deux.
    Très bien, je leur donnerai des perles. Qu'y-a-t-il encore ? A ce moment, chacun se regarde ; qui prendra la parole ?
    Dis, toi ; dis, toi ».
    Enfin l'un se lève, se prosterne devant moi et se rassied.
    Nous sommes.... et le brave homme commence une histoire longue comme une nuit sans sommeil, où je n'entrevois que de rares éclaircis. Il y a là-dedans un Chinois, des pierres, des maisons, du maïs, un porc, qui vont, viennent, disparaissent sans que je puisse saisir le bienheureux fil qui les relie.
    Toutefois, je laisse l'orateur parler à son aise, lorsqu'il a fini je pose quelques interrogations, les explications abondent, mais trop souvent elles embrouillent encore la chose.
    Eh bien ! Leur dis-je, que voulez-vous que je fasse ?
    Ah Père ! Vous êtes bon et vous nous aimez, venez à notre aide.
    C'est bien, ou y réfléchira. Quand j'irai chez vous je tirerai la chose au clair. Vous voulez vous faire chrétiens ?
    Oui, Père.
    Vous savez, il ne faut plus sacrifier à la pierre, ni offrir du riz, appeler le sorcier, ni réclamer l'âme. Tout ça c'est faux et ça ne sert à rien.
    C'est vrai, que ça ne sert ù rien.
    Alors je vais prendre vos noms.
    Un à un ils approchent, et, à mesure que j'écris, ils se penchent sur moi, et se passent leurs réflexions.
    Tiens ! Il sait écrire, c'est-y de nos caractères ?
    Ou....i, dit le savant de la bande, en voilà unique je connais, c'est shla (lune, dont le caractère ressemble a un o).
    Quel beau papier ! On dirait du chanvre !
    Dis donc, le Père ne porte pas la queue !
    Que t'es bête, c'est pas un Chinois, c'est un Lolo, ne vois tu pas qu'il connaît nos caractères ?
    C'est vrai, ça !
    Tous les noms étant inscrits (non seulement les noms de mes douze gaillards, mais ceux de tous les habitants du village dont ils ne sont qu'une députation), je les lis à haute voix, j'indique le nombre des hommes, des femmes, des garçons et des filles et le total.
    Mes bonnes gens sont tout fiers, non du total, mais de voir qu'un grand personnage (à leurs yeux) prenne tant d'intérêt à leur minuscule république. De plaisir ils se rassoient pour fumer une pipe.
    Les bêlements de la chèvre me rappellent à la politesse. J'invite donc mes fumeurs à passer à la cuisine où ils dîneront, coucheront et déjeuneront, puis s'en retourneront. La chèvre, devenue mienne, attendra une occasion propice pour sauter dans la marmite.
    Vous vous demandez peut-être comment je m'en tirerai pour arranger cette affaire que je n'ai pu comprendre ?
    Rarement je serai obligé de la pousser jusqu'au bout, car les individus, le plus souvent des Chinois malins, qui causent ces ennuis, ne sont hardis que par l'ignorance des Lolos ; dès qu'ils se voient découverts ils s'évanouissent.
    Le village restera inscrit sur mes tablettes, quand je le pourrai, je prendrai un ou deux enfants que je placerai à l'école, auprès de moi, moins pour étudier que pour s'habituer à la présence du Père.
    Ils se dégourdiront en me servant, ils prieront, ils assisteront à la messe. En un mot ils feront peau neuve, et, retournés chez eux ils refléteront autour d'eux la petite somme de lumière dont ils se seront pénétrés chez moi.
    De plus, aux quatre grandes fêtes, tous les villages qui m'ont donné leurs noms se réuniront en un lieu fixé d'avance. On entendra la messe, on mangera ensemble, on fera connaissance, on luttera et on s'en retournera avec l'espoir de revenir bientôt.
    Que de Lolos qui ne se connaissaient pas, se voient maintenant avec plaisir !
    Composant à moi seul tout l'état-major de l'armée catholique dans ce pays, il est évident que je ne puis pas être partout, et les superstitions ne disparaissent pas aussi vite qu'on me l'a promis.
    Je m'en inquiète peu. Chassées par la lumière, elles s'évanouiront insensiblement et mourront de leur belle mort.
    Le cercle de mes connaissances s'agrandissait chaque jour, mais chaque jour aussi je devais lutter, comme en désespéré pour m'assimiler la langue.
    Si encore le dialecte avait été uniforme ! Mais quand je passais de la plaine à la montagne il me fallait subir des réflexions désobligeantes pour mon amour-propre, comme celles-ci :
    Dis donc !
    Eh bien !
    Le Père dit « mata » (pour madi).
    Que veux-tu, c'est le jargon de la plaine !..,
    Tiens ! Quest-ce que dit le Père ?
    Sais pas, c'est pas du beau langage !
    Cétait bien pis quand les femmes s'en mêlaient.
    Père, me crie l'une d'elles, en m'arrêtant au beau milieu d'une période.
    Que veux-tu ?
    Tu ne parles pas bien.
    Comment cela?
    Il ne faut pas dire kali, mais douli (venir) non plus ma bi, c'est de la plaine ; nous, nous disons : ma bze.
    Eh, bien ! Cest cela, quand je ferai une faute tu me reprendras.
    Parfaitement.

    Certes pour l'amour de mes enfants je crois que j'aurais porté l'univers ; mais me sentir comme impuissant, ne pas pouvoir seul franchir cet obstacle de la langue qui me séparait d'eux ! Ah ! Jétais comme une mère paralysée et qui voit son enfant bien-aimé lui tendre ses mains. Imaginez sa douleur de ne pouvoir prendre ce cher petit, pour l'élever jusqu'à ses lèvres et vous comprendrez ma douleur.
    (A suivre.)
    1905/258-277
    258-277
    Chine
    1905
    Aucune image