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Mouvement de conversions chez les Long-jeu.

Yun-Nan LETTRE du vica de Mgr EXCOFFIER Coadjuteur ire apostolique du Yun-nan Mouvement de conversions chez les Long-jeu. Yun-nan-sen, 12 mai 1898
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    Yun-Nan

    LETTRE du vica de Mgr EXCOFFIER

    Coadjuteur ire apostolique du Yun-nan

    Mouvement de conversions chez les Long-jeu.

    Yun-nan-sen, 12 mai 1898

    Le sud de la province paraît vouloir s'ouvrir à l'évangélisation. Ce n'est pas d'ailleurs la première fois que notre sainte religion est prêchée dans ces parages. Dans la ville de Kai-hoa-fou existait autrefois une chrétienté ; c'est dans les prisons de cette ville que le P. Vachal mourut en 1851. La persécution dispersa le troupeau. Puis survint l'interminable lutte du gouvernement contre les mahométans révoltés. laquelle pendant près de vingt ans, bouleversa le Yun-nan. La chrétienté de Kai-hoa n'existait plus.

    Après la guerre du Tonkin, la France établit un consulat à Mong-tse, et la voie commerciale fut ouverte entre le Tonkin et le Yun-nan. Dès le principe, notre mission profita de cette nouvelle voie de communication, moins longue, moins onéreuse que celle du fleuve Bleu. Un missionnaire dut être installé à Mong-tse. Actuellement, c'est le P. de Gorostarzu qui occupe ce poste. Outre ses occupations à Mong-tse, ce confrère a voulu entreprendre l'évangélisation du pays. Une tribu d'indigènes nommés Long-jen ont écouté favorablement la prédication du missionnaire, et ont manifesté l'intention d'embrasser la religion.

    Écoutons le P. de Gorostarzu raconter lui-même ses débuts :

    « Il y a deux mois, j'ai raconté à Votre Grandeur le récit de mon voyage à Ou-sé-tchong, village Long-jen de soixante- dix familles, à 120 ly (60 kilomètres) à l'est de Mong-tse. Ce premier voyage me donna les plus belles espérances. Le bon Dieu continue à bénir cet apostolat, et j'ai aujourd'hui la joie de vous annoncer que la mission a définitivement pris pied chez ces braves Long-jen. Nous y sommes propriétaires d'une maison au milieu du village, et l'achat a été fait au su et vu de tous. Cet événement me semble devoir être d'une grande importance. Ou-sé-tchong devenu chrétien, la porte nous est ouverte à l'évangélisation du sud-est du Yun-nan Car les Long-jen abondent depuis Ou-sé-tchong jusqu'à K'ouanglan-fou; de plus, ils ont le même langage, à peu de chose près, que les Cha-jen qui peuplent le haut fleuve Rouge.

    « Au retour de mon premier voyage, j'avais, je l'ai dit, le coeur rempli du meilleur espoir; mais l'expérience m'ayant prouvé que le diable vient d'ordinaire semer l'ivraie sur le bon grain, j'avais lieu de craindre que mon second voyage ne fut moins heureux. Des circonstances nouvelles confirmaient d'ailleurs mes craintes. Des ingénieurs français faisaient le tracé d'une ligne de chemin de fer dans les environs de Mong-tse, et leurs travaux géodésiques venaient de donner lieu aux plus fâcheuses interprétations. Jusqu'au plus reculé des villages, tout le monde était convaincu qu'à la suite d'un petit conflit survenu entre les autorités chinoises de Mong-tse et les délégués français, la guerre était imminente. Pour plusieurs même, les hostilités étaient déjà commencées ; on racontait qu'à deux jours d'ici, un Français avait été tué.

    « De peur que ces faux bruits n'eussent de funestes conséquences pour mes Long-jen, je me rendis de nouveau chez eux. Tout le village envahit tour à tour ma chambre, qui jusqu'à dix heures du soir ne désemplit pas. Pendant quatre jours que j'ai passés là, chaque soir ce fut la même affluence. Des Chinois, des Miao-tse sont venus des villages voisins. J'ai parlé de la nécessité d'embrasser notre sainte religion. Plu-sieurs m'ont assuré que la plupart des .familles du village se feront volontiers chrétiennes, et que le jour où j'ouvrirai une école, les élèves ne manqueront pas. Le but de cette seconde visite était l'achat d'une maison dont -il avait été question lors de mon premier voyage. Le prix débattu, le maître d'école du village rédigea l'écrit de vente.

    « Cette maison exige quelques réparations. Vers le 15 de la troisième lune, je dois aller y commencer les travaux ».

    Un mois plus tard, M. de Gorostarzu écrivait : « 11 y a quelque temps, après une absence de plusieurs jours que je suis allé passer chez mon confrère voisin, il y a eu du nouveau à Ou-sé-tchong mais du nouveau auquel je m'attendais. Le diable jaloux de mes débuts pacifiques chez les Long jen, a cherché et réussi à mettre le trouble dans le pays. Mais, j'ai hâte de le dire, le malin n'a pas triomphé longtemps; il a subi une défaite complète et la bourrasque, qui vient d'avoir lieu nous a fait plus de bien que de mal.

    « Un Chinois influent d'un village voisin, à peine informé de l'achat que je venais de faire, a réuni les chefs des autres villages d'alentour pour tenir conseil. Le résultat de leurs délibérations a été l'envoi de deux d'entre eux au sous-préfet de Kai-hoa pour accuser les Long-jen de préparer une révolte sur les conseils d'un Européen. Le sous-préfet vit de quoi il s'agissait, et leur répondit qu'il n'y pouvait rien : que l'Européen prêchant la religion, était protégé par les traités.

    « Les zélés accusateurs ne se sont pas découragés. A plusieurs reprises, ils sont venus insulter les Long-jen, les menacer de brûler leurs maisons. Les gens du village eurent peur et vinrent à Mong-tse me raconter ce qui se passait. J'écrivis à M. le consul le détail de toute l'affaire. M. de la Bâtie a transmis mes plaintes au tao-taï (préfet général), ajoutant qu'il demandait de sévères réprimandes contre les fauteurs de ces désordres, et la publication d'un édit en faveur de la religion dans toutes les localités voisines de Ou-sé-tchong. La réponse du tao-taï a été on ne peut plus favorable. Il écrit qu'il ordonne au sous-préfet de Kai-hoa de se rendre sur les lieux pour faire rentrer les meneurs dans l'ordre et d'afficher un édit en faveur de la religion. De plus, a envoyé à M. le consul, pour m'être transmis trois exemplaires d'un édit fait par lui ».

    Le P. de Gorostarzu m'a envoyé une copie de cet édit qui est ainsi conçu. : « Nous, Tseou, par la volonté de l'Empereur, préfet général et inspecteur des forces militaires dans te Kai-hoa-fou et le Kouang-lan-fou du Yun-nan, publions cet édit, pour vous informer que les traités conclus entre la Chine et la France autorisent la prédication de la religion catholique. Les missionnaires peuvent pénétrer dans l'Empire, y acheter des propriétés, bâtir des écoles et des églises. Leur but n'est autre que d'exhorter les hommes à faire le bien. Vous devez vous abstenir de leur créer des difficultés. Libre à vous d'embrasser ou non la religion; les missionnaires ne forcent personne. Je viens d'apprendre qu'au village de Ou-sé-tchong, un nommé Long ayant vendu une maison à la mission, des gens ignorants essaient à cette occasion de susciter des troubles. J'ordonne au préfet et au sous-préfet de faire cesser ces désordres, afin que païens et chrétiens vivent en bonne intelligence. Quiconque osera dorénavant répandre de faux bruits pour exciter des désordres, devra aussitôt être saisi et livré au mandarin pour être puni. Que tous prennent connaissance de ces instructions. Donné la vingt-quatrième année de Kouang-siu, troisième lune... »

    Le P. de Gorostarzu continue : « Dès le lendemain, jenvoyai un homme afficher cet édit à Lao-tchai, marché où nos ennemis avaient tenu conseil contre nous. Pendant l'opération, toute la foule du village était présente. Quelques mauvaises langues ont d'abord exprimé leur mécontentement; mais d'autres gens du marché, mieux avisés, ont ajouté : « Le toa-tai est pour eux, il n'y a rien à faire ».

    « L'homme que j'avais envoyé afficher l'édit est revenu hier, m'apportant ces bonnes nouvelles. Je suis heureux de les transmettre à Votre Grandeur, en la priant de m'aider à remercier la divine Providence. Les bénédictions que Dieu continue à donner à cette oeuvre qui débute, me confirment dans mes espérances. Mais je ne suis pas sans crainte; il nie faudrait une ferveur et un zèle que je n'ai pas pour répondre à de si belles avances que le Ciel me fait. Daignez prier Dieu pour votre serviteur, afin que je ne mette pas obstacle aux vues de miséricorde qu'Il semble avoir pour les Long-jen ».

    Tels sont les débuts de l'évangélisation chez les indigènes du sud-est du Yun-nan. Ce n'est qu'un commencement, sans doute; ce n'est qu'un point au milieu de si vastes régions ; mais ce point peut être un centre d'où la religion pourra rayonner. Dernièrement, le P. d'Abrigeon, missionnaire du Haut-Tonkin, résidant à Lao-kai, m'écrivait que les Chinois, habitant les marchés voisins du Tonkin, étaient allés le voir et lui demander quelques renseignements sur la religion catholique; quelques jours après, ils arrivèrent plus nombreux et manifestèrent l'intention de se convertir. Si ce mouvement de conversion s'accentuait, il faudrait envoyer un missionnaire dans cette région; nous aurions en outre l'avantage de relier ainsi notre mission à celle du Haut-Tonkin.

    Le dernier courrier nous a apporté une nouvelle lettre du P. de Gorostarzu à Mgr Excoffier; elle confirme les espérances ci-dessus exprimées. Nous allons la citer ici :

    Où-sè-tchong, le 19 juin 1898,

    « Depuis ma dernière lettre à Votre Grandeur, il s'est écoulé bien des jours; c'est vous dire que le calme est rétabli dans cette nouvelle station et que depuis plus d'un mois, je n'ai rien de bien saillant à vous signaler.

    « Les Chinois de la région ont fini par nous laisser la paix, mais ce n'a pas été sans tenter un dernier effort. Voici le fait:

    « Il y a deux mois, je venais de rentrer à Mong-tse, laissant à Où-sè-tchong le chrétien Tsèn pour surveiller les travaux. Celui-ci se rendit au marché voisin, Lao-tchay, en compagnie de Long-Kin, le Long-jen qui m'avait vendu sa maison. Tous deux se trouvaient sur le marché, en face de la maison d'un Chinois, Ouy-Min, gros bonnet de l'endroit, lorsque le domestique de Ouy-Min sortit, conduisant la monture de son maitre. La multitude était compacte, et la mule de Ouy-Min foula le pied de Long-Kin. Celui-ci échangea quelques mots d'altercation avec le domestique : aussitôt le neveu de Ouy-Min sortit et prit parti pour son serviteur. Puis, saisissant une si bonne occasion, il se répandit en injures contre Long-Kin qui avait introduit un Européen dans le pays. Tsèn voulut prendre ma défense, mais le gaillard de Chinois n'avait pas peur. En vain, des voisins tirent remarquer au jeune Ouy que Tsèn était l'homme du Père: son audace ne fit qu'augmenter, et des paroles, il en vint aux actes. Se jetant comme un furieux sur mon chrétien, il le saisit à la manche et s'apprêtait à lui faire un mauvais parti. Tsèn eut assez de présence d'esprit pour ne pas résister et pour laisser à son adversaire toute la culpabilité : il se dégagea non sans mettre ses habits en lambeaux et s'enfui I au plus vite. Long-Kin le suivit, et tous deux vinrent raconter leur aventure aux gens de Où-sè-tchong.

    « L'incident était de bien peu d'importance; mais survenant après les derniers troubles où les mandarins avaient pris ma défense et menacé les perturbateurs, la conduite du jeune Ouy-Min était de mauvais augure. Elle montrait que nos ennemis ne craignaient pas encore de nous susciter des diflicultés. Il n'en fallut donc pas davantage pour mettre en émoi tout le village de Oà-sè-tchong.

    « Je ne fus pas longtemps à être informé de l'incident: et par bonheur, j'eus à la même époque, l'occasion de voir le tao-taï, chez qui j'accompagnai M. le consul de France. Je lui contai l'affaire, lui faisant remarquer que si l'incident était en soi sans importance, il était cependant nécessaire d'infliger une punition au coupable; sinon l'audace des perturbateurs irait croissant, et l'autorité aurait ensuite de la peine à rétablir l'ordre. Tseou-ta-jen fut de mon avis et promit d'agir. Toutefois il me demanda de rédiger ma plainte dans une lettre. Je le fis par l'intermédiaire du consul.

    « Deux jours après, les ordres du tao-taï étaient envoyés au sous-préfet de Kay-hoa. Le cas était embarrassant pour ce dernier, car le coupable appartenait à une famille influente du pays. Mais les Chinois sont habiles à trouver des expédients. Le sous-préfet fit prévenir officieusement Ouy-Min qu'il avait ordre du tao-taï d'arrêter son neveu. Ouy-Min ainsi informé, fit vite disparaître celui-ci pour le soustraire-aux recherches des satellites, et envoya son domestique avec une certaine somme d'argent au prétoire de Kay-hoa. Lui-même vint ensuite à Où-sè-tchong recommander qu'à l'arrivée-du Père, on lui envoyât un exprès; car il avait., disait-il, l'intention de venir faire des excuses.

    « Après quelques jours, je vins à Où-sè-tchong, et Ouy-Min averti accourut avec des présents. Des prostrations à deux genoux, des excuses, il m'en fit à souhait. Cela du reste ne coûte pas cher aux Chinois. Je réclamai le vrai coupable, son neveu. Il m'assura que ce dernier était en fuite et introuvable.

    « Introuvable, je ne le crois pas, lui répondis-je. 1'Iais si tu veux prendre sur toi toute la responsabilité, je consens à arrêter l'affaire aux trois conditions suivantes :

    « 10 Tu donneras à Tsèn le prix des deux habits que ton neveu lui a déchirés;

    « 20 Tu offriras quelques livres de viande à Long-Kin ;

    « 30 Enfin tu rédigeras un écrit reconnaissant ta faute et promettant de ne plus nous causer des ennuis.

    « Tout heureux de cette solution, Ouy-Min recommença ses prostrations et promit tout ce que je demandais. Le lendemain, il revint avec de nouveaux cadeaux, le prix des. habits, la viande et l'écrit. Je communiquai immédiatement. le tout au consul, et l'affaire fut arrêtée.

    « Voilà, Monseigneur, comment un incident insignifiant est devenu tout un événement et a servi à réduire au silence tous nos ennemis de la région. Après la protection du bon Dieu. c'est l'intervention énergique de M. de la Bâtie qui m'a fait triompher de toutes ces difficultés.

    « Depuis cette époque, le calme parfait règne dans tout le-pays. Je poursuis sans obstacle les travaux de ma maison, et tous les jours les visiteurs se succèdent dans le modeste appartement que le Long-j en Ouâng a mis à ma disposition. Presque tous ces visiteurs demandent des remèdes, et grâce à Dieu, ce n'est pas sans résultat que j'en distribue. Lorsque la maladie est grave et que je n'ai pas de remède spécial, j'ajoute un peu d'eau de Lourdes au remède que je donne et prie Notre-Dame de suppléer pour sa gloire à l'inefficacité de mes remèdes.

    « A ces visiteurs, je sers avec les médicaments quelques mots d'évangélisation. Il me tarde d'avoir ma maison et une chapelle finie et ornée d'images pour prêcher plus efficacement. Plusieurs familles du village m'ont promis d'adorer, lorsque la chapelle serait construite. Cet oratoire, du reste, ne sera autre chose que l'appartement central de la maison achetée. Plus tard, le nombre des chrétiens augmentant, j'oserai faire la dépense d'une construction spéciale pour une chapelle ».
    1898/210-216
    210-216
    Chine
    1898
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