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Morts pour la France M. Compagnon. M. Cuenot. M. Motel.

Morts pour la France M. Compagnon. M. Cuenot. M. Motel. Deux de nos confrères et un de nos aspirants viennent d'ajouter leur nom à la liste déjà longue des prêtres de notre Société ou de nos séminaristes qui ont donné leur vie pour la France. Le premier, M. Pierre Marie Compagnon, n'était point inconnu de nos associés et de nos lecteurs. Nos Annales ont inséré à diverses reprises, et dans ces derniers mois principalement, plusieurs de ses intéressantes et pieuses lettres.
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    Morts pour la France

    M. Compagnon. M. Cuenot. M. Motel.

    Deux de nos confrères et un de nos aspirants viennent d'ajouter leur nom à la liste déjà longue des prêtres de notre Société ou de nos séminaristes qui ont donné leur vie pour la France.
    Le premier, M. Pierre Marie Compagnon, n'était point inconnu de nos associés et de nos lecteurs.
    Nos Annales ont inséré à diverses reprises, et dans ces derniers mois principalement, plusieurs de ses intéressantes et pieuses lettres.
    Né à Beaurepaire en Bresse le 9 février 1859, entré au Séminaire des Missions Etrangères le 14 septembre 1880, prêtre le 20 septembre 1884, il était parti le 19 novembre suivant pour le Japon méridional. En 1888, lors de la division de ce vicariat, il appartint au Japon central. Chargé dès 1885 du district de Hiroshima, il y travailla activement, fonda un catéchuménat pour les femmes, une école, réunit les éléments d'une chrétienté à Yamaguchi (Suwo) et baptisa plus de 200 infidèles.
    Rappelé en France en 1889, il devint directeur à la section du Séminaire des Missions Etrangères à Meudon, laquelle fut transférée eu 1890 au séminaire de l'Immaculée Conception à Bièvres. Il devait rester dans cette maison jusqu'en 1907 1.


    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1915, N° 106.

    Le 26 juin 1900, il fut reçu directeur du Séminaire des Missions Etrangères. Au mois de juillet 1907, il fut appelé à notre maison de Paris 2. Malgré ses nombreuses occupations, il publia en 1902 et 1903, Evangile de saint Jean. Commentaires 3 ; et en 1910, Le Culte de Notre Dame de Lourdes dans la Société des Missions Etrangères 4.
    Dès qu'au début de la guerre, il fut question d'aumôniers volontaires, il songea à s'offrir ; mais il ne voulut pas faire de démarche définitive avant d'avoir l'agrément de S. E. le Cardinal Archevêque de Paris. Sa demande fut d'autant mieux accueillie, qu'elle était la première de ce genre, et que Mgr Amette désirait voir régulariser le dévouement des futurs aumôniers.
    Le 14 août, M. Compagnon adressa à M. de Mun, chargé par le gouvernement du recrutement des aumôniers volontaires, la lettre suivante qui porte les autorisations du supérieur du Séminaire des Missions Etrangères et de l'archevêque de Paris :

    MONSIEUR LE COMTE,

    Missionnaire en Extrême-Orient jusqu'au jour où je fus rappelé à Paris pour travailler à la formation des jeunes missionnaires, et prendre part à la direction de la Société des Missions Etrangères, je me trouve aujourd'hui à peu près libre par le fait du départ sous les drapeaux des 5/6 de nos élèves et de l'arrêt des affaires avec nos missions.
    Au moment où la France a besoin de toutes les bonnes volontés de ses enfants, il me pèse de rester inactif. Je sollicite de votre bienveillance la faveur d'être admis dans l'effectif nouveau des 250 aumôniers volontaires, que le gouvernement, sur votre demande et en votre considération, a décidé d'établir pour la durée des hostilités.
    Notre confrère vit sa demande agréée. Le 26 août, il reçut sa feuille de route 1. Ce qu'il y avait en lui de besoin de mouvement, d'activité, d'esprit d'entreprise tressaillit, et plus encore sa piété qui était grande, son dévouement ardent et profond pour les âmes, toutes ces forces, les plus vivaces de son être, allaient être employées au service de Dieu et de la France. Sous son apparence modeste sa joie rayonnait.

    1. Voici les charges qu'il y remplit : 1889-92, professeur de Dogme (1re année); 1892-95, professeur du même Cours et 1892-94 Econome ; 1895-98, professeur du même Cours et d'Histoire ecclésiastique ; 1898-01, professeur du mène Cours et d'Ecriture Sainte ; 1901-04, professeur de Morale (1re année) et Bibliothécaire : 1904-07 Supérieur, directeur des Aspirants et professeur de Liturgie.
    2. Il y remplit les fonctions suivantes : 1907-09, secrétaire du Conseil, chargé du Compte-rendu annuel et des Archives ; 1909-10, secrétaire du Conseil, professeur d'Ecriture Sainte et de Liturgie ; 1910-13, Econome et professeur de Liturgie ; 1913-14 professeur de Droit canonique et d'Histoire ecclésiastique ; 1907-14, procureur des Missions du Japon.
    3. Par P.-M. C., missionnaire apostolique. Imprimerie de la Société des Missions Etrangères, Hong-kong, 1902-1903, 2 vol. in-12, pp. XL-691, 741.
    4. Pierre Téqui, libraire-éditeur, 82, rue Bonaparte, Paris, 1910, in-12, pp. XXXII360. Il a également publié deux petites brochures : Conférence sur le Japon faite à la réunion fraternelle des anciens élèves du petit Séminaire d'Autun. Imprimerie Dejussieu père et fils, Autun, 1890, in-8, pp. 24.
    Incendie de la ville de Hakodaté (nuit du 25 ou 26 août 1907). P. Téqui, libraire-éditeur, 29, rue de Tournon, Paris, in-8, pp. 30. Plusieurs lettres de lui ont paru dans les Annales de la Propagation de la Foi, les Missions Catholiques, L'Univers.

    Il partit le 28 pour Is-sur-Tille ; de là, il fut dirigé vers le 8e d'artillerie dont il devait être pendant plus d'une année le fidèle aumônier. Il a raconté dans nos Annales une partie de sa campagne. Blessé au mois d'avril 1915 à Wieltge près d'Ypres, obligé à son vif regret d'aller chercher des soins loin de son régiment, il voulut bientôt, quoique incomplètement guéri, repartir pour le front ; ce second départ eut lieu le 31 mai, juste le jour où le général de division Balfourier, commandant le 20e corps d'armée, signait sa citation à l'ordre du jour.
    Il continua son ministère aussi activement que sa blessure le lui permit, aidé par M. l'abbé Louis, devenu son auxiliaire.
    Le 26 septembre, M. le Supérieur du Séminaire des Missions Etrangères reçut un petit paquet contenant le porte-monnaie, le portefeuille et la croix de guerre du cher aumônier. Cet envoi, qu'aucune lettre n'accompagnait, nous étonna et nous inquiéta. M. Compagnon avait-il été de nouveau blessé et évacué ? Avait-il été tué ? Le lendemain 27, arrivaient au Séminaire la clé de sa valise et son carnet journal. Sur ce carnet, après la dernière ligne écrite par notre confrère, son auxiliaire avait ajouté : + 21 septembre 14 h. 30. R. I. P. LOUIS.
    Ces mots nous enlevèrent tout espoir ; une lettre de Mgr Ruch reçue le 29 septembre ne fit, hélas ! Que confirmer la glorieuse et triste nouvelle. M. Compagnon avait été tué. En rendant à notre cher et vaillant disparu un hommage qui nous a profondément touchés, le coadjuteur de Mgr Turinaz, lui-même aumônier militaire, racontait les circonstances de sa mort :

    22 septembre 1915.

    MONSIEUR LE SUPÉRIEUR,

    « Je dois vous annoncer la mort du très vénéré et cher aumônier du 8e d'artillerie, le Révérend Père Compagnon. Hier, mardi dans l'après-midi, il était à deux kilomètres seulement des lignes allemandes, quand un éclat d'obus l'atteignit mortellement. Son corps fut enseveli. On le dégagea avec peine : il avait cessé de vivre. Ce matin, j'ai rendu moi-même les derniers devoirs à la dépouille glorieuse de ce brave et saint soldat de la France et de Dieu. Nous l'avons déposée dans le cimetière militaire d'une paroisse dont je n'ai pas le droit de faire connaître le nom en ce moment, mais que vous saurez bientôt. La gravité de l'heure nous a empêchés de donner aux obsèques toute la solennité désirable ; un service aura lieu postérieurement. J'ai célébré une messe basse à laquelle assistaient, pieusement émus, tous les officiers et soldats que n'appelait pas ailleurs un impérieux devoir professionnel. Un officier a prononcé sur la tombe un émouvant adieu.

    1. Cette feuille de route était datée du 25 août, et c'est pour cette raison sons doute que sa citation à l'ordre du jour porte qu'il fut attaché le 25 août au 8e d'artillerie.

    « Cher Monsieur le Supérieur, je ne plaindrai pas le défunt ; il a obtenu la mort qu'il désirait, celle des héros, des martyrs ; il tombe en volontaire de la charité et du zèle apostolique, en prédestiné, qui rejoint dans le ciel la légion des protecteurs dé la France. Je ne le louerai pas non plus ; son excessive modestie me le défend ; sa vie et sa mort l'honorent plus que toutes les paroles. Et vous connaissez mieux que moi ses vertus, ses soldats savent mieux que moi ses mérites, les services éminents qu'il a rendus à leurs corps et à leurs âmes, au régiment, au pays, à l'Eglise. L'ordre du jour lu aux troupes hier soir, l'éloge prononcé aujourd'hui sur sa tombe disent le merci de la patrie, le regret des artilleurs. Tous l'aimaient ; son âge, son dévouement, son adaptation à la vie militaire, ses exemples, sa charité simple, généreuse, égale à elle-même toujours, indulgente, zélée, habile lui avaient conquis tous les coeurs. Sa blessure du printemps, son prompt retour au régiment, lui avaient donné une auréole. Les artilleurs du 8e étaient fiers de leur Père. Dans tout le corps d'armée, il était vénéré, estimé, aimé ; officiers et soldats le connaissaient, éprouvaient pour lui de la sympathie ; ils me disent leurs regrets de sa mort.
    « Bien cher Monsieur le Supérieur, je me soumets à la volonté de Dieu qui me retire un de mes meilleurs collaborateurs. Je le bénis de me l'avoir donné comme modèle et comme ami. Je le remercie d'avoir assuré à ce prêtre la plus belle vie, la plus belle mort, la plus belle éternité. Mais je m'associe à vous pour regretter la disparition d'un des prêtres dévoués qui honoraient le plus et servaient le mieux votre Société. Il la protégera plus efficacement que jamais du haut du ciel : c'est notre espoir et notre consolation ».

    Dès le soir du 21 septembre le colonel du 8e d'artillerie avait rédigé cet ordre du jour (n° 50), d'une forte et noble inspiration :

    Le Colonel a la très grande douleur d'annoncer au régiment la mort de son aumônier volontaire, le R. P. Compagnon.
    Attaché au 8e au début de la campagne, il avait su rapidement gagner l'estime et l'affection de tous par sa haute valeur morale, sa foi très vive et son patriotisme.
    Pénétré de la grandeur et de la justice de la cause que nous défendons, ayant fait depuis longtemps le sacrifice de sa vie à la patrie, il apportait chaque jour autour de lui par le rayonnement de sa très grande bonté, un précieux réconfort moral. Blessé en Belgique, il avait rejoint le régiment, à peine guéri. Désireux d'élever les coeurs et de soutenir les énergies en vue des prochains combats, il avait insisté pour venir s'installer au milieu des batteries, au poste de commandement du régiment.
    Il y a été tué aujourd'hui, 21 septembre, à 14 heures 30, au cours d'un violent bombardement.
    Le régiment n'oubliera pas dans la bataille le bel exemple de bravoure que lui a donné jusqu'à sa mort le R. P. Compagnon, il saura mériter la victoire.

    Ses funérailles eurent lieu le 22 septembre. Il fut, enterré dans le cimetière de Saint Jean sur Tourbe (Marne), et un officier du 8e d'artillerie le salua de ces éloquentes paroles :
    Au nom du colonel S** qui n'a pu s'absenter de son poste de commandement, au nom du 8e régiment, je viens dire adieu à notre aumônier, le R. P. Compagnon, et lui adresser un dernier remerciement pour le bien qu'il nous a fait.
    Arrivé en Lorraine aux heures difficiles d'août 1914, il se voua tout entier avec ardeur à la belle mission qu'il s'était donnée, de réconforter nos âmes.
    Sa haute valeur morale, son extrême bonté, son mépris absolu du danger lui gagnèrent rapidement le coeur de tous, officiers et soldats.
    Il sut assister jusqu'au dernier moment ceux qui tombèrent mortellement frappés, et leur adoucir l'heure pénible de l'agonie ; il aida les blessés à supporter avec résignation les cruelles souffrances qui dépriment les plus énergiques ; il réconforta le moral de ceux de nos soldats qu'avait surpris le rapide passage d'une vie facile aux rudes émotions de la bataille. C'est ainsi qu'il accompagna le régiment dans ses étapes successives, heureux de ses gloires et prenant part à tous ses deuils.
    Peu à peu, nous arrachions à sa profonde modestie quelques souvenirs de sa vie, et nous découvrions sa valeur intellectuelle et morale. Et nous ne savions ce qu'il fallait admirer le plus en lui, du fin lettré, du voyageur, de l'érudit, du prêtre charitable ou du valeureux soldat que nous pleurons aujourd'hui.
    Blessé en Belgique, il rejoignit le régiment bien avant sa complète guérison. Il prévoyait les durs combats qui nous attendent, il avait insisté pour venir s'installer au milieu de nous ; nous l'avions accueilli avec joie, car il évoquait à nos yeux la beauté morale de la cause que nous défendons avec notre patrie ; c'est qu'il l'aimait passionnément notre patrie, et il l'avait servie de longues années durant ses lointaines missions en Extrême-Orient. A nos côtés il a trouvé la mort glorieuse du combattant. Un obus de 150 brutal est venu le tuer sous le fragile toit de rondins qui l'abritait. L'émotion de ceux qui l'ont retiré de cet amas de terre et de bois, c'est celle de ceux qui sont venus l'accompagner ici, celle de tout le régiment qui se souviendra, sans pouvoir l'oublier, des beaux exemples de courage tranquille que le R. P. Compagnon nous a donnés. Au nom des officiers et soldats du 8e régiment, Monsieur l'aumônier, je vous dis : au revoir.
    Ainsi ont parlé ceux qui ayant connu le P. Compagnon dans les circonstances qui mettent le mieux en valeur les qualités de l'homme et les vertus du prêtre, l'ont estimé et aimé; nous, ses frères dans le sacerdoce et dans l'apostolat, nous sommes heureux et fiers de ces éloges mérités.

    ***

    Après le prêtre dont l'existence était déjà sur la pente descendante, la mort a frappé le jeune homme qui commençait à gravir les marches du sanctuaire ; l'arbuste en fleurs après l'arbre qui avait donné ses fruits.

    Un de nos aspirants, du diocèse de Besançon, M. Léon Ferjeux Joseph Cuénot, né le 17 décembre 1889, sous-diacre le 4 juillet 1914, maréchal des logis de chasseurs, a été tué en chargeant l'ennemi le 25 septembre 1915.
    Ses lettres nous disent combien son âme était pieuse et son coeur vaillant. Nous en citerons seulement deux : la première est datée du 25 novembre et la seconde du 15 décembre 1914 :

    « Je puis faire la sainte communion tous les dimanches, et ma visite au Saint-Sacrement presque tous les jours. De plus, il y a ici un petit cercle militaire que je puis fréquenter facilement.
    « Tout en me résignant à rester ici, je fais mon possible pour en sortir. Je crois qu'en agissant ainsi, je ne commettrai pas de faute d'impatience. Je lisais l'autre jour dans la vie du général de Sonis cette phrase de ce grand chrétien : « Il ne faut jamais demander à aller à droite plutôt qu'à gauche sauf pour marcher à l'ennemi ».
    « Enfin, voilà que j'en ai fini avec la tranquillité des dépôts. Je vais rejoindre le ...e chasseurs. Demain j'aurai 25 ans, un bel âge pour vivre, et si Dieu le veut, un bel âge aussi pour mourir ».

    Dieu l'a voulu.
    La Croix du Jura 1, dans un article intitulé La Charge, écrit par l'aumônier du régiment, M. l'abbé Paul Bousset, a donné sur sa mort les détails suivants :
    « ... J'ai ma chapelle portative : le colonel a voulu là, à la dernière halte, une messe pour le régiment.
    Il bruine ; mais qu'importe.
    Sur un simple tronc d'arbre, mon sac servant de table, j'installe tout ce qu'il faut pour le Saint Sacrifice.
    Mon servant est un petit maréchal des logis, sous-diacre des Missions Etrangères, l'abbé Cuénot.
    Monsieur l'aumônier, me dit-il, je ne suis plus à jeun ; j'ignorais que vous diriez la messe... Et pourtant, j'aurais tant voulu communier !...
    Mon cher abbé, lui répondis-je, le Saint Père donne tant de facilités à ceux qui vont mourir !... Qui sait si vous ne ferez pas ici votre communion en viatique ? Communiez.
    Et ce fut fait.
    Par trois pistes différentes convergeant vers le même point, l'Etatmajor sur la ligne centrale, nous dévalons à fond de train, cependant que telles des trombes, les « marmites » boches éclatent dans nos rangs, et que les mitrailleuses, de même, nous « ciblent » de partout.
    Pour l'exemple, et selon qu'il était convenu, je marche derrière le colonel.

    1. Dimanche, 17 octobre 1915, 24° année, n° 1247.

    A ma droite, à six mètres, la douce et souriante figure de Cuénot, mon petit sous-diacre de tout à l'heure, m'apparaît.
    Monsieur l'aumônier, me voilà... Ça va ?
    Très bien, mon petit ! Allons, courage ! » Et nous piquons tous deux de plus belle. Soudain, dans un écrasement de « marmite », j'aperçois le cheval du pauvre garçon qui chancelle, se cabre et verse comme une masse ; lui-même tombe sur le sol, tourne trois fois sur lui-même et tombe... Je m'apprête à sauter à terre pour lui porter secours... mon pauvre Diabolo verse, frappé de six balles au flanc. Et sans savoir comment, je me trouve penché sur le petit sous-officier, qui me reconnaît, reçoit l'Extrême Onction et meurt !... Ne faisait-il point, il y a un instant, sa communion en viatique ? »

    ***

    Notre troisième mort, M. Joseph Marie Motel, n'a pas été tué à l'ennemi ; c'est d'un lit d'hôpital qu'il est parti pour l'éternité ; mais il avait contracté sur le front la maladie qui l'a emporté ; lui aussi a donc, comme ceux qui sont tombés au champ d'honneur, donné sa vie pour la France.
    Né le 15 janvier 1880 à Campel (Ille-et-Vilaine), entré au Séminaire des Missions Etrangères le 15 septembre 1898, ordonné prêtre le 21 juin 1903, il quitta Paris le 5 août suivant pour la mission du Kouytcheou. Après avoir étudié la langue pendant quelque temps, il fut en 1905 placé à Pin-yue, et en 1909 dans les postes de Sin-tcheou et Hoang-pin, chez les peuplades que les Chinois appellent les « barbares noirs ».
    Rappelé en France par la mobilisation, il remplit scrupuleusement ses devoirs d'infirmier militaire. C'était un travailleur modeste et silencieux, mais actif, de ceux dont on dit parfois au régiment qu'ils font la besogne des autres.
    Il resta assez longtemps malade sans en parler ; quand il fut à bout de forces, et qu'il dut le déclarer, il fut évacué sur Vitry le François. Il y arriva perdant par le nez et la bouche un sang décomposé. Comme il ne dit pas qu'il était prêtre, la Religieuse qui la première le soigna, lui demanda s'il était marié. « Oui, répondit-il, avec la sainte Eglise ». La bonne Soeur fut fort étonnée, et lui reprocha doucement de n'avoir pas déclare sa qualité de prêtre, qui sans doute lui eut évité la salle commune. « Je vous remercie beaucoup, répondit il, mais je préfère ne pas avoir de faveurs, je veux être traité comme tout le monde ».
    Il eut la consolation de trouver à l'ambulance plusieurs de nos missionnaires y remplissant les fonctions d'infirmier : MM. Grosjean, Péric, Bois et Gaspais.
    Ce dernier nous a adressé le récit suivant de sa mort et de ses funérailles :
    « Sa maladie s'aggrava très vite ; quelques jours après son entrée à l'ambulance, le 7 octobre, M. Grosjean lui administra l'Extrême-Onction. M. l'archiprêtre de Vitry étant venu le voir lui dit : « Eh bien, mon Père, vous en êtes à l'offertoire ». Il répondit : « Oui, Monsieur le Curé, ce sera bientôt la communion ». C'est une des rares paroles qu'il a prononcées. Aux Soeurs qui l'ont assisté avec tant de dévouement et de charité et qui lui demandaient s'il voulait qu'on lui fasse suivre tel traitement, il n'avait qu'une réponse : « Comme vous voudrez, faites ce que vous voudrez ». Il s'était complètement abandonné à la divine Providence. Une de ses grandes souffrances, souffrance morale celle-là, a certainement été de mourir sans avoir eu la consolation de revoir ses parents. A son dernier moment, ses yeux semblèrent scruter un horizon lointain, et ses lèvres laissèrent échapper ces mots : « Ah, mes pauvres parents ! » Et son accent ému nous fit comprendre la profondeur de ses sentiments. Il rendit son âme à Dieu le samedi 11 septembre entre 1 h. et 2 h. de l'après-midi.
    « Aussitôt qu'il eut rendu le dernier soupir, les Soeurs firent transporter son corps dans une chambre spécialement ornée pour le recevoir. C'est là que nous lui avons fait notre dernière visite. Le lendemain, nous avons offert le saint Sacrifice pour le repos de son âme. A la grand'messe, M. le curé de Vitry annonça la nouvelle à ses paroissiens ; il leur dit l'amour des âmes qui, douze ans auparavant, avait conduit le P. Motel au Kouy-tcheou, et l'amour de la patrie qui l'avait ramené en France. En quelques mots bien sentis, il leur expliqua comment dans son ministère apostolique il avait contracté les fièvres paludéennes, comment au service de ses compatriotes morts ou blessés, il avait supporté les fatigues qui ont causé sa mort. Il les invita à assister aux obsèques qui devaient avoir lieu le lendemain, lundi, à la chapelle de l'hôpital général.
    « Beaucoup de personnes répondirent à cette invitation. La cérémonie, a été simple, très belle et très pieuse. La messe a été célébrée par M. Grosjean, l'aîné de ses confrères présents ; l'absoute donnée par M. l'archiprêtre de Vitry, vicaire général de Chalons. Une quinzaine de prêtres, soldats ou non, y assistaient. Plusieurs des Soeurs de l'hôpital, malgré leur travail pressant, tinrent à venir prier pour celui qu'elles avaient soigné avec un grand dévouement 1 ».

    1. Au moment où nous mettons sous presse, nous apprenons la mort d'un missionnaire du Laos, tué a l'ennemi, M. BOURSOLLES, AUGUSTE-MARIE-JOSEPH, né le 25 décembre 1889, à Tence (Haute-Loire), parti pour les missions le 15 avril 1914. Il était sergent dans l'infanterie coloniale.

    1915/81-89
    81-89
    France
    1915
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