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Mort de M. Auger

Mort de M. Auger Dans le dernier numéro de nos Annales, nous avons annoncé la mort de M. Auger, missionnaire de Hakodaté (Japon), tué à l'ennemi. Un aumônier militaire a écrit sur lui ces touchants détails :
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    Mort de M. Auger

    Dans le dernier numéro de nos Annales, nous avons annoncé la mort de M. Auger, missionnaire de Hakodaté (Japon), tué à l'ennemi. Un aumônier militaire a écrit sur lui ces touchants détails :
    Un matin, dans la grange qui nous sert de chapelle, je vis un brancardier du génie qui s'apprêtait à revêtir les ornements sacerdotaux. C'était un grand jeune homme, maigre et pâle, aux moustaches tombantes. A la question que je lui adressai sur sa situation ecclésiastique, il me répondit qu'il appartenait à la Société des Missions Etrangères, et qu'il était revenu du Japon au moment de la mobilisation.
    Sa compagnie travaillait, la nuit, dans les bois, partant du village vers la chute du jour et y rentrant à trois heures du matin. Il l'accompagnait régulièrement, et, bien que dispensé par ses fonctions de brancardier, il maniait la pioche et la pelle « pour se réchauffer », disait-il. C'était aussi pour donner le bon exemple, pour édifier ses camarades, et il y réussissait pleinement.
    Lui, cependant, par grande humilité, croyait ne faire aucun bien et s'en plaignait un peu, dans les entretiens que nous avions ensemble, avant ou après « la soupe ». Quand il avait parcouru les journaux, lu quelques pages d'un livre de piété, griffonné une carte postale, nous causions...
    Le sujet favori auquel il revenait le plus volontiers, c'était sa chère Eglise du Japon. Il nous disait ses espoirs apostoliques, la ferveur de sa jeune chrétienté, la simplicité familiale de ses rapports avec ses paroissiens, son désir de les revoir quand la France victorieuse n'aurait plus besoin de lui.
    Sa dure vie de terrassier, les courses nocturnes, le sommeil insuffisant, l'avaient fatigué et amaigri. Nous aurions voulu qu'il prit quelque repos.
    « Mais non ! disait-il, je vais bien. Ce qui me fait paraître plus maigre, c'est l'absence de ma barbe de missionnaire. Il m'a fallu la sacrifier pour pouvoir mieux fixer sur ma bouche le masque contre les gaz. Ah ! Je l'ai regrettée ! Aussi pour protester, je porte les moustache à la chinoise ».
    Malgré la fatigue accumulée pendant cette période de rudes travaux, il se montrait plein d'entrain et de confiance.
    « Vous savez, disait-il en riant, je ne vois aucune raison de périr à la guerre ; je compte bien revoir mes Japonais ».

    J'avais mis à sa disposition mes réserves de linge et de provisions. Très discret, il n'accepta qu'une paire de chaussettes et un paquet de bougies.
    Le dimanche 5 mars, nous organisâmes, dans notre grange chapelle, l'adoration des Quarante Heures. Toute la journée, le Saint-Sacrement demeura exposé. Nos prêtres brancardiers se relevaient d'heure en heure pour monter la garde auprès de l'ostensoir. Le P. Auger fut un des plus assidus.
    Je le vois encore, à la réunion du soir, émouvante par la foule qui se pressait dans l'étroit espace, et par les formidables grondements des batteries voisines, échos de la bataille. Agenouillé à côté de l'autel, il priait de toute son âme.
    Le matin, après sa messe, il avait présidé les funérailles d'un homme de sa compagnie. Je lui avais donné une fiole d'eau bénite pour asperger la tombe. Il me la rapporta à demi pleine ; ce qu'il en restait devait servir pour lui le lendemain.
    Le lundi, vers l'heure où il avait coutume d'entrer dans ma chambre, un sergent de sa compagnie vint me dire :
    « Monsieur l'aumônier, voulez-vous faire ce soir l'enterrement d'un de nos camarades qui vient d'être tué ? »
    Comme nous demandions avec un douloureux émoi quelques détails, le nom du mort, il ajouta :
    « C'est le brancardier Auger, le meilleur de tous, le plus « chic », le plus dévoué... Au lieu de s'abriter, il était resté avec les travailleurs. Une marmite est tombée à côté de lui et l'a tué raide... »
    Il était parti la nuit pour le village de M..., terriblement bombardé depuis quelques jours. Les sapeurs étaient chargés de démonter des baraques dont le commandement voulait se servir un peu plus à l'arrière. Quelques moments après, le corps était apporté sur un brancard, enveloppé d'une toile de matelas, linceul de fortune, que les sapeurs avaient pris dans une maison abandonnée. On le déposa sous la tente de l'ambulance, en attendant que le cercueil fût préparé.
    Je restai à prier et à méditer auprès de lui. Le jeune apôtre avait rêvé sans doute, dans l'enthousiasme de ses vingt ans, de tomber martyr de la foi. Il était mort martyr de la patrie ! Son pauvre corps était mutilé par l'obus ennemi, comme il aurait pu l'être par les bourreaux de l'Extrême-Orient. Ses mains qu'avaient consacrées l'onction sacerdotale étaient tranchées ; ses pieds étaient broyés ses pieds que la foule baisa, au jour du « départ », à la rue du Bac, en chantant l'antienne traditionnelle : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem ! Son visage, brûlé et noirci par la déflagration du projectile, gardait cependant un air de jeunesse, de calme, de douceur. Le serviteur fidèle et courageux était dans la paix éternelle et dans la joie de son Maître.
    Pieusement, je détachai de son cou ses médailles et son crucifix à demi brisé, de sa capote une image du Sacré Coeur entourée de caractères japonais, et sa croix de guerre (il avait déjà été cité à l'ordre de la division).
    Sur la tombe, où nous avons déposé ses restes mortels, se dresse une humble croix de bois. Ses camarades y ont gravé grossièrement, avec la pointe d'un clou rougi au feu, cette simple inscription :

    HENRI AUGER, PRÊTRE BRANCARDIER

    A LA e Cie DU GÉNIE,

    MORT POUR LA FRANCE.

    Et depuis, quand je rencontre un sapeur de cette compagnie, il ne manque pas de me dire : « Ah ! Monsieur l'aumônier, nous avons perdu le meilleur de nous tous ! »

    1916/157-160
    157-160
    Japon
    1916
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