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Morgue et simplicité

Morgue et simplicité Le missionnaire rencontre souvent des faits qui prouvent que la science sans la grâce n'aboutit à rien, tandis que la grâce, même avec peu de science, suffit à illuminer une âme. Cette grâce, Dieu la donne à qui bon lui semble, mais il n'est pas douteux que les âmes droites en soient gratifiées tout particulièrement. Voici deux faits à l'appui de cette assertion. ***
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    Morgue et simplicité

    Le missionnaire rencontre souvent des faits qui prouvent que la science sans la grâce n'aboutit à rien, tandis que la grâce, même avec peu de science, suffit à illuminer une âme. Cette grâce, Dieu la donne à qui bon lui semble, mais il n'est pas douteux que les âmes droites en soient gratifiées tout particulièrement. Voici deux faits à l'appui de cette assertion.

    ***

    Dans un nouveau centre de conversion en Annam, parmi les nouveaux catéchumènes se trouvait un homme, Phiet de son nom, d'une trentaine d'années, vit, intelligent, mais roublard comme pas un. En pays d'Annam il est un fait remarquable, c'est qu'il faut toujours se méfier des gens intelligents, presque fatalement vous serez leur dupe un jour ou l'autre. Intelligence a généralement le sens de ruse et d'hypocrisie. Au contraire, avez-vous affaire à quelqu'un d'esprit plutôt obtus, vous pouvez avoir confiance en lui : il sera honnête.
    Phiet donc se fit un jeu d'apprendre catéchisme et prières. Une seule explication lui suffisait : elle n'était jamais oubliée. Il se posa naturellement en chef de la nouvelle chrétienté, menant tout, réglant tout, animant tout. Le missionnaire faisait fond sur lui et le regardait comme la base même de son oeuvre.
    Le poste de maire étant venu à vaquer, Phiet se mit en tête de l'obtenir et vint prier le Père d'user de son influence pour appuyer sa candidature. Celui-ci, qui commençait à connaître son homme, s'y refusa, lui faisant comprendre que son premier devoir était de laisser les gens voter selon leur conscience et que, du reste, sa fonction était de prêcher Jésus-Christ et non point de politiquer. A mesure que le missionnaire parlait, le visage de Phiet s'allongeait. « Ça ne rapporte rien de se convertir, pensait-il en lui-même, puisque le Père ne veut pas même pousser ma candidature. Le ciel, oui, il nous promet le ciel, mais où est-il son ciel ? Me l'a-t-il jamais montré ? Puis c'est si loin, le ciel ! ».
    Du jour même son assiduité à venir étudier la religion ne fut plus la même. Il continua à faire acte de présence de loin en loin aux instructions ou à y envoyer ses enfants, puis peu à peu personne ne vint plus. Notre homme monta une distillerie clandestine, fut arrêté comme contrebandier, jeté en prison et ne se convertit jamais.

    Près de chez lui vivait une veuve âgée d'au moins 70 ans. Comme elle avait de la peine à loger dans sa vieille tête les formules de prières et les réponses essentielles du catéchisme ! Cependant elle ne manquait jamais l'instruction : chaque soir elle était là. Tant et si bien qu'elle arriva à savoir le strict nécessaire pour recevoir le baptême, après lequel elle soupirait ardemment. Après lui avoir fait subir paternellement l'examen requis, le missionnaire voulut se rendre compte des motifs qui avaient bien pu la décider à se convertir.
    Dites-moi, vieille grand'mère, pourquoi vous êtes-vous donc convertie ?
    Père, je ne sais pas. J'ai senti en moi quelque chose comme une aspiration qui me poussait et me disait : Va trouver le Père, sois chrétienne : c'est là seulement que tu rencontreras le bonheur ! ». Relancée ainsi chaque jour par cet appel intérieur, j'ai hésité longtemps, puis enfin je suis venue. Et maintenant que vous m'avez admise au baptême je suis bien heureuse!
    Mais dites-moi, bonne grand'mère, n'auriez pas autrefois fait quelque chose de particulièrement méritant ? Auriez-vous mené une vie meilleure que vos compagnes, faisant le bien d'une manière plus spéciale ?
    Père, je n'ai jamais rien fait de particulier, me contentant de mener une vie bien tranquille. Je n'ai certes jamais volé ni fait de mal à personne ; mais, à part cela, je ne vois rien.
    Et dans votre jeunesse, n'avez-vous pas pensé à vous convertir ? N'avez-vous rien fait en faveur de la religion ?
    Me convertir ? Non, je n'y avais jamais pensé. Quant à quelque chose de spécialement bien que j'aurais fait dans ma jeunesse... je ne vois pas... ; à moins que...
    A moins que quoi ? Que voulez-vous dire ?
    Voici, Père : quand j'étais jeune c'était l'époque des persécutions. Il était défendu d'être chrétien et, pour s'emparer plus facilement de ceux qui l'étaient, on plaçait des croix à l'entrée des marchés : quiconque voulait passer devait d'abord fouler la croix aux pieds. Or, je ne sais pas trop pourquoi, cela me répugnait et, chaque fois que je me rendais au marché, je m'arrangeais pour ne pas fouler la croix : tantôt je boitillais comme si je m'étais fait une entorse et ne pouvais marcher, je me laissais alors traîner en évitant de toucher la croix avec mes pieds ; tantôt je profitais d'un moment d'inattention pour me faufiler au moment où l'on y pensait le moins.
    Est-ce à cause de cela que le bon Dieu éclaira cette âme ? Toujours est-il que la bonne vieille reçut le baptême et fit sa première communion dans des dispositions de grande ferveur. Un an après elle mourut comme une prédestinée.
    A, BOURLET,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

    1936/215-216
    215-216
    Vietnam
    1936
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