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Monseigneur Mossard Vicaire apostolique de la Cochinchine Occidentale 1

Monseigneur Mossard Vicaire apostolique de la Cochinchine Occidentale Nous aurions voulu donner plus tôt dans nos Annales un souvenir à cet évêque qui honora la Société des Missions Étrangères, l'épiscopat et la France coloniale. Nous avons dû attendre les renseignements annoncés par la mission de Cochinchine Occidentale. Ces renseignements viennent de nous parvenir; nous notons les principaux. Naissance. — Au séminaire. — En mission.
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    Monseigneur Mossard

    Vicaire apostolique de la Cochinchine Occidentale

    Nous aurions voulu donner plus tôt dans nos Annales un souvenir à cet évêque qui honora la Société des Missions Étrangères, l'épiscopat et la France coloniale. Nous avons dû attendre les renseignements annoncés par la mission de Cochinchine Occidentale. Ces renseignements viennent de nous parvenir; nous notons les principaux.

    Naissance. — Au séminaire. — En mission.

    Mgr Lucien Mossard, évêque de Médéa, Vicaire apostolique de la Cochinchine Occidentale, naquit le 24 octobre 1851 à Dampierre sur le Doubs, diocèse de Besançon. Il appartenait à une famille profondément catholique, et, aux jours les plus sombres de la Révolution, ses ancêtres avaient plus d'une fois donné, au péril de leur vie, asile à des prêtres proscrits.
    Remarqué par le curé de sa paroisse, l'austère M. Piquet, qui le jugea une précieuse recrue pour le sanctuaire, il fut envoyé au petit séminaire dé Marnay; il y resta six ans, de 1866 à 1872.
    Après une année passée au séminaire de philosophie à Vesoul, il entra le 23 septembre 1873 au Séminaire des Missions Étrangères. Il faillit y mourir par suite d'une hémorragie survenue après l'ablation d'une amygdale. Le médecin portait avec ses doigts du perchlorure de fer sur la plaie pour arrêter le sang ; et le contact des doigts soulevait l'estomac du malade qui faisait effort pour vomir, alors le sang coulait plus abondant ; plusieurs heures se passèrent ainsi ; on parlait de lui administrer l'extrême-onction, quand quelqu'un eut la pensée d'appeler le frère François, en ce temps là célèbre religieux de Saint-Jean-de Dieu. Celui-ci se servit d'une cuiller pour placer le perchlorure ; le froid du métal ne produisit pas sur le malade l'effet des doigts du médecin ; le sang s'arrêta et le jeune séminariste fut sauvé.
    Ordonné prêtre le 23 septembre 1876, il reçut, le lendemain, sa destination par le Vicariat apostolique de Cochinchine Occidentale.
    Il y fut professeur au séminaire, et chargé des paroisses de Tandinh, de Chodui, supérieur de l'institution Taberd, curé de Cholon, de Choquan, et en 1898 de la cathédrale à Saigon.
    Le 11 février 1899 il fut nommé évêque de Médéa, Vicaire apostolique de la Cochinchine Occidentale, et sacré le 1er mai suivant.

    Commencements de l'épiscopat. — État de la Mission.

    Mgr Mossard était alors âgé de quarante-huit ans. De haute taille, de large carrure, les traits fortement accentués, le regard scrutateur, la barbe longue et bien fournie, il représentait le type de la force intrépide et calme. Très bon pour tous, connaissant bien les hommes parce qu'il les étudiait beaucoup, distant quand il le fallait, indulgent dans les petites choses et ferme dans les grandes, généreux de son argent et libéral dans ses idées, doué de loyauté et d'habileté, d'un coup d'oeil juste et du sens précis des affaires, il possédait les qualités que confère ce don, éminent entre tous, de savoir conduire les hommes et organiser les choses. Ces natures-là sont créées tout exprès pour gouverner. Ses vertus sacerdotales étaient belles et grandes : foi profonde et raisonnée, piété sérieuse et régulière, immuable confiance en la Providence, tendre dévotion envers la Sainte Vierge, telles étaient les principales.
    La mission dont il devenait le chef comptait 2.000.000 d'habitants sur lesquels 68.000 catholiques, 59 missionnaires, 68 prêtres annamites, 525 religieuses et religieux européens et indigènes, et 15 catéchistes. Elle était divisée en une quinzaine de districts principaux subdivisés en une soixantaine de districts secondaires et en 300 chrétientés. Elle possédait un petit et un grand séminaire, et ses 160 écoles libres renfermaient environ 8.000 élèves. La charité s'y exerçait dans 4 ou 5 orphelinats et autant d'hôpitaux. Chaque année, de 1.200 à 1.500 bouddhistes embrassaient la vraie foi, et 5.000 à 6.000 enfants de païens étaient baptisés in articulo mortis.
    La grande majorité des catholiques observaient fidèlement les préceptes de l'Église : « La vie Chrétienne, écrivait Mgr Mossard, est plus intense au centre; comme dans l'organisme humain le sang afflue davantage au cœur. La terre est plus dure sur les plateaux et dans les forêts de l'est. La culture des catéchumènes semble plus adaptée au sol marécageux des provinces de l'ouest.
    La bonne harmonie régnait entre les catholiques et les bouddhistes. Les calomnies d'antan avaient disparu. Depuis trente ans, toute la population païenne avait lu les livres chrétiens. Elle avait pu examiner les fidèles dans l'intime de leur vie. Elle savait que la religion condamne les actes mauvais, et elle pensait que chacun serait parfait s'il en suivait les préceptes. Elle tenait les prêtres en haute estime. Elle distinguait entre les Français qui pratiquaient leur religion, et les autres ; elle disait couramment : « Celui qui pratique est un homme de bien; de la part de l'autre, rien n'étonne ».
    Dans l'administration de la colonie, deux éléments, le gouvernement proprement dit et le conseil colonial, avaient vis-à-vis de la mission une attitude différente. Le premier ne manifestait aucune malveillance, le second reflétait dans une certaine mesure les passions et les opinions de la métropole. Or, à cette époque, la France était agitée par des luttes religieuses fort vives. On préparait la loi sur les associations que devaient suivre l'expulsion des religieux et la séparation de l'Église et de l'État.

    Programme de gouvernement épiscopal.

    Dans cette situation à la fois bonne et menaçante, l'évêque se traça un programme propre à harmoniser les divers éléments sur lesquels pouvait s'étendre son action, à consolider les positions acquises et à améliorer les oeuvres existantes. Les points les plus importants de ce programme furent : relations entre tous les membres de la mission, entre eux et les chrétiens, entre les chrétiens et les païens; rapports avec l'administration française ; augmentation du clergé indigène ; perfectionnement des écoles ; développement de la vie chrétienne, toutes choses qui dénotent un tempérament d'organisateur plus qu'une nature de conquérant. Ce fut là, en effet, le caractère particulier de Mgr Mossard et de son gouvernement.

    « Hic est amator fratrum ». — Charité.

    Le premier mandement de l'évêque traita des relations générales entre tous. Il fut le commentaire de sa devise, qui résumait la note principale de son action personnelle et la direction qu'il voulait imprimer aux autres : Hic est amator fratrum, devise de sagesse et de piété; de sagesse, parce que les hommes sont conduits par le cœur plus que par la tête, et qu'une société unie par l'affection est plus aisément gouvernable; de piété, puisque cette devise rappelle le premier commandement de Notre Seigneur qui est le tout de la loi divine.
    Mgr Mossard réalisa sa devise. Ses prêtres furent pour lui des frères. Il les aima, les secourut dans leurs besoins, et fréquemment, tous les jours quand il le pouvait, les visita dans leurs maladies. Il les connaissait bien, savait tout ce qu'il pouvait obtenir d'eux, mais ne leur demandait rien au-dessus de leurs forces. Les hésitations qui se présentèrent au début de son épiscopat, provenaient du manque de rapports précédents entre lui et eux ; quand ils se connurent mieux, il y eut une entente complète qui ne se démentit jamais. S'il avait un reproche à adresser, il le faisait avec un sérieux plein de calme. On devinait l'indulgence dans les inflexions de sa voix, on l'apercevait tout au fond de son regard ; et l'on acceptait ses paroles en toute soumission, parce qu'on les sentait dictées par la justice et la bonté.
    Dans ses rapports avec les Annamites, chrétiens ou bouddhistes, il montra une bonté et une générosité peut-être plus grandes encore. Lors de ses tournés pastorales qui le mettaient en contact fréquent avec eux, il aimait à causer avec les enfants, à les bénir, disait aux parents une parole joyeuse, faisait quelques cadeaux ; il recevait aimablement et avec une certaine solennité les fonctionnaires païens. Il ne se mêlait guère aux petites combinaisons qu'on pouvait lui soumettre en ces circonstances; mais si les choses étaient importantes, il en écoutait attentivement l'explication, réfléchissait, et donnait un conseil toujours judicieux. Il laissait tout le monde content, et, en rapprochant ainsi de sa personne il espérait, ce qui souvent était réel, rapprocher de Dieu.



    Relations avec le Gouvernement.
    Difficultés et succès.

    Mieux qu'aucun missionnaire de Cochinchine Occidentale, il connaissait les Français, fonctionnaires ou colons ; il était fort estimé et goûté par eux ; hélas ! La politique entravait les bonnes volontés : « La mission de Cochinchine occidentale, disait le, prélat, a le privilège de ressentir presque instantanément le contrecoup des événements qui résultent de la lutte politique religieuse engagée en France ». On s'en aperçut dès 1902, au moment de l'inauguration de la statue de l'évêque d'Adran sur la place de la cathédrale. L'érection de cette statue avait été décidée par l'administration et le conseil colonial, en un moment où l'on se préoccupait des services rendus par Mgr Pigneau de Béhaine à la France et à la Cochinchine, plus que de sa robe et de son titre d'évêque. Les esprits avaient changé de direction. L'administration consentait à l'inauguration de la statue, mais ne se pressait pas d'accepter d'y prendre part. Or son absence, inconvenance à l'égard de la grande figure de l'évêque d'Adran, eut été une désillusion et même un froissement très vif pour les catholiques, un amoindrissement de l'éclat qui devait illustrer cette fête.
    Mgr Mossard multiplia les démarches, ne se heurtant à aucun refus et n'obtenant aucun assentiment. A la fin, il prit le parti d'adresser directement une dépêche au gouverneur général, M. Doumer, alors à Hanoi, le priant de présider l'inauguration et d'en fixer la date. La réponse attendue avec quelque anxiété fixa la cérémonie au 10 mars, le gouverneur général la présiderait. Dès lors toutes les bonnes volontés se déployèrent. Les Travaux Publics firent les préparatifs. La présence du gouverneur général et de son état-major, des autorités civiles, militaires, maritimes, donna à la fête le caractère grandiose qu'elle méritait.

    ***

    Quelques mois plus tard, le conseil colonial supprima l'allocation de 12.000 piastres versée chaque année à la mission pour ses écoles, « parce que, déclara-t-il, on n'y enseignait pas le français ». L'évêque avait fait observer que le français était enseigné au séminaire, que l'enseignement du quoc-nguu dans les écoles primaires était un acheminement à l'étude de notre langue, que d'ailleurs vouloir enseigner le français à tous les enfants était inutile, sinon nuisible. La mesure fut prise comme elle avait été décidée, ce qui n'empêcha pas certains journaux de la colonie de continuer à attaquer la mission sur ce point. Un mémoire leur répondit en 1902, qui fut, nous a-t-on dit, rédigé par le provicaire, le P. Lallemand, et que signa l'évêque. Un second mémoire, paru en 1903, est de ton plus modéré que le premier ; il va plus au fond des choses ; il porte bien la marque du caractère ferme et conciliant de Mgr Mossard, qui aborde franchement et discute avec calme la question « de la propagation de la langue française comme moyen d'influence dans tout l'Extrême-Orient, comme moyen de conquête morale dans la colonie française d'Indochine ». Voici la partie principale, elle nous paraît inattaquable :
    « Dans les nations indépendantes d'Extrême-Orient, la propagation de la langue d'un pays étranger sert évidemment à développer l'influence de ce pays, mais elle est surtout un signe de l'influence déjà acquise par lui. Dans tous leurs actes, les Asiatiques ont l'intérêt pour mobile. Parmi eux, si des individus apprennent une langue étrangère, leur nombre sera toujours en rapport avec la somme d'intérêts matériels que représente la connaissance de cette langue... Devenez le pays le plus influent dans telle contrée, et vous verrez ceux qui habitent cette contrée, empressés à étudier votre langue. Croire qu'ils consentiront à apprendre à parler comme vous, pour vous aider ensuite à acquérir de l'influence chez eux, c'est vous tromper vous-mêmes, c'est prendre l'effet pour la cause. Le zèle des nationaux, l'ardeur et le talent des maîtres envoyés par chaque Etat ne parviendront pas à changer la situation. Chacun d'eux aura un nombre de disciples proportionné à l'importance politique, industrielle et commerciale de son pays d'origine.
    « Dans notre colonie indochinoise, la langue française étant de beaucoup la plus utile, sera évidemment préférée aux autres. Qu'elle soit un instrument de conquête morale, nul ne peut le nier.
    « Mais il existe, pour obtenir ce but, un facteur beaucoup plus puissant. Les peuples conquis se fondent avec la race conquérante dans la mesure où ils ont intérêt à le faire... Que les Annamites constatent de plus en plus l'utilité qu'il y a pour leur pays à faire partie du territoire français, qu'ils voient des horizons s'ouvrir, que beaucoup d'entre eux conçoivent le désir d'entrer dans le mouvement qui pousse tous les peuples vers le commerce, l'industrie, les lettres, et vous les verrez se livrer d'eux-mêmes à l'étude de notre langue ».
    Ces idées n'étaient, en 1903, prisées que par la minorité des conseillers coloniaux ; elles le sont aujourd'hui par la majorité, sinon par l'unanimité.

    ***

    En 1904, le gouvernement de la colonie laïcisa « les services de l'instruction publique en matière de bourses scolaires ». Jusqu'alors tout en accordant une bourse à un enfant, le gouvernement laissait à ses parents le choix de l'établissement où ils voulaient le faire instruire, et la bourse le suivait indifféremment dans une école laïque ou dans une école congréganiste. Dès lors les bourses furent retirées à tous les enfants fréquentant les écoles libres.
    ***

    A la même époque, plusieurs journalistes entreprirent une campagne contre les richesses de la mission, comme leurs collègues de France en faisaient une, sous le même prétexte, contre les Congrégations religieuses.
    «Comment, écrivaient des journalistes saïgonnais, entretenir tant d'oeuvres sans aucune subvention si l'on n'est pas très riche?... » A quoi Mgr Mossard pouvait répondre : «C'est un mystère incompréhensible pour ceux qui ne marchent qu'avec de l'argent, qui dépensent des sommes fabuleuses pour soutenir vaille que vaille les oeuvres les plus vulgaires».
    Le mystère était cependant de pénétration facile. L'évêque en donna la double clef : «Sans les ressources qui nous sont procurées par les oeuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance, il nous serait impossible de vivre et d'entretenir les oeuvres existantes ». C'était la première. « Si j'avais un reproche à faire à mes confrères, ce serait de se soumettre à trop de privations, afin de pourvoir à l'entretien du personnel indigène et des oeuvres de chaque district ». Telle était la seconde.

    ***

    Bien entendu, la campagne continua. Elle s'accentua lors de la séparation de l'Église et de l'État. A ce moment, l'évêque résumait ainsi la situation : « Laissé à ses propres inspirations, le gouvernement indochinois maintiendrait, je crois, les choses dans l'état où elles sont au point de vue religieux. Renseignés sur l'animosité croissante de la population païenne contre la France, et sur l'action soi-disant commerciale d'agents qui préparent les voies à leurs gouvernements respectifs, en vue des complications futures, nos gouvernants n'iraient pas, de gaieté de coeur, s'aliéner tout à fait les seules sympathies qui leur restent, celles des chrétiens qu'un long passé rattache encore à la cause française ». La dernière raison était d'autant plus forte, qu'à cette époque, les pamphlets, répandus à profusion en Indochine, renfermaient, à l'adresse des chrétiens, des invitations pressantes à faire cause commune avec le mouvement réformiste : « La question de race et de nationalité prime toutes les autres, était-il dit, les chrétiens sont nos compatriotes, nos frères, de même sang que nous ; ils doivent se joindre à nous. Nous les attendons ». L'évêque fit dire aux catholiques par les missionnaires de demeurer en paix, sans s'inféoder en aucune manière au parti qui s'intitulait national et ne l'était qu'en apparence. Ainsi, même à ce moment où le gouvernement se faisait le persécuteur des catholiques de France, où le conseil colonial de Cochinchine manifestait de la malveillance, l'évêque employait son influence pour le service de la France et le bien de la colonie.
    Il envisageait cependant de plus mauvais jours, mais ne les redoutait pas trop. « Si on nous applique la loi sur les associations, écrivait-il, si on nous enlève nos presbytères et nos églises, il y aura parmi nos fidèles de l'étonnement d'abord, un peu de trouble, mais cet état ne durera pas longtemps. Nos catholiques auront vite fait de se ressaisir. Ils se grouperont plus serrés, plus dévoués autour de leurs prêtres. Aucun missionnaire ne craint la misère. Personne ne nous empêchera de continuer ou de recommencer notre tâche. Attendons les événements sans trouble. Le monde et Satan sont contre nous, c'est quelque chose; Dieu est pour nous, c'est infiniment plus ».
    Il fit alors un pas en avant : par fatigue? Par crainte ? Par habileté? Ceux qui le connurent bien répondront. L'évêché appartenait au gouvernement, que les journalistes attaquaient parce qu'il laissait le prélat en jouir. Mgr Mossard le rendit de lui-même en demandant seulement à le louer pour une année, pendant qu'il faisait construire une autre demeure. «Comme vous le désirerez, Monseigneur, lui répondit le lieutenant gouverneur, veuillez vous-même fixer le prix de la location... » Une société par actions fut constituée, l'évêché actuel fut bâti et l'évêque alla l'habiter à la fin de 1911.
    Cette même année, le secrétaire général, M. Malan, entreprit de faire promulguer en Cochinchine la loi sur les associations; il ne rencontra point dans les autorités le concours qu'il désirait pour l'exécution du projet. La mort, qui l'enleva peu après, laissa au prélat le champ libre pour arranger cette affaire avec le nouveau secrétaire général, M. Destenay ; et avec l'assentiment du gouverneur général, M. Sarraut, on promulgua la loi, excepté les articles qui concernaient les associations religieuses. La mesure était sage, patriotique. Il faut en louer le gouvernement de l'Indochine, sans oublier la prudence et l'habileté de l'évêque qui avaient contribué à amener ce résultat.

    ***

    Sauf de très rares exceptions d'ailleurs, comme M. Malan, les hauts fonctionnaires de l'Indochine, gouverneurs généraux, MM. Doumer, Beau, Sarraut, les lieutenants gouverneurs ou gouverneurs de Cochinchine, MM. Picanon, Rodier, Gourbeil, Le Gallen, Maspéro, hommes droits, sérieux, appliqués à leurs devoirs, ne se montrèrent jamais malveillants pour la cause catholique en général, quoique plusieurs aient laissé le conseil colonial prendre des mesures pénibles pour la mission ; ils témoignèrent à Mgr Mossard estime et sympathie, sentiments que lui-même professa toujours pour eux.
    Lors des essais de révoltes que l'on eut à regretter à quelques reprises, ils s'informèrent près de lui des causes qui les produisaient. Pour les signaler, l'évêque dut remonter à certains décrets et à certains actes de l'administration et le fit en toute franchise; en même temps, il indiqua le remède. Nous ne nous permettrons pas de préciser ici des choses sur lesquelles Mgr Mossard lui-même nous a renseigné en ajoutant : « J'ai eu le plaisir d'être compris ; on a accepté mes réponses pour ce qu'elles étaient, c'est-à-dire pour des explications loyales de ma pensée et pour l'expression de mon sincère désir de rendre service, en mettant à profit la connaissance que j'avais, grâce à des renseignements particuliers, de l'esprit public. J'ai même eu la satisfaction de voir certaines mesures changées ou pratiquement atténuées dans le sens que j'avais indiqué ».

    ***

    On ne sera pas étonné si, dans ces conditions, les hommes qui briguaient un mandat politique de la colonie recherchaient l'appui du prélat. Celui-ci n'allait pas au devant d'eux, il les recevait cordialement, fussent-ils des adversaires plus ou moins déclarés ; il leur disait sa pensée en toute franchise, parfois avec une ironie dont un sourire émoussait la pointe. On a raconté à ce sujet une amusante histoire, nous en relevons les traits principaux.
    Un candidat vint un jour faire une visite intéressée et déférente à l'évêque de Saigon : Certains votes anciens de ce candidat ne fleuraient pas très bon et notre homme s'en excusait du moins mal qu'il pouvait. A vrai dire, il avait hurlé avec les loups, mais aurait-il pu faire autrement ? Cela ne tirait pas à conséquence, pour le fond n'était-il pas de coeur avec Monseigneur ? L'évêque, d'un mouvement de tête, empreint d'un sérieux méritoire, rendit l'hommage qu'il fallait à des convictions aussi robustes, et le candidat, sentant son assurance renaître, exposa ce qu'il jugeait avant tout l'essentiel de son programme.
    La Cochinchine se devait à elle-même d'avoir non plus un évêque, mais un archevêque;
    Les mérites évidents, les titres manifestes de cet archevêque, en même temps qu'une simple question de décence, exigeaient que ce prélat eût la croix ;
    Enfin, l'intérêt général bien compris, le souci d'une politique indigène éclairée, faisaient un devoir de réserver une place dans le Conseil supérieur du gouvernement à l'archevêque de Saigon.
    Il était indispensable de montrer à ce candidat qu'on n'était pas sa dupe.
    Avec bonhomie, l'évêque assura qu'il tenait à répondre avec la franchise et la sincérité absolue qui caractérisaient d'ailleurs si pleinement l'exposé des trois articles essentiels du programme.
    Il fit observer à l’homme généreux qu'il avait devant lui qu'à promettre un archevêché, il offrait... ce qui ne dépendait pas de son pouvoir, et même ce qui lui était de toute impossibilité d'obtenir ; que, d'ailleurs, il s'égarait, attendu que l'évêque de Cochinchine estimait suffisant son titre actuel, bien loin d'en vouloir un plus élevé dans la hiérarchie.
    Quant à la croix de la Légion d'honneur, force était de faire le même aveu. L'obtenir excédait, de toute évidence, le pouvoir du candidat ; puis Monseigneur n'était-il pas décoré de la croix pastorale.
    Restait la place au Conseil supérieur du gouvernement.
    Ici, l'évêque de Saigon reconnaissait qu'en effet il pourrait être utile, rendre quelques services, donner de profitables indications dans cette assemblée. « Mais, mon bon Monsieur, affirma-t-il avec un sourire qui revêtait, de tout le sucre voulu, l'amertume de la pilule, il est bien douteux que vous obteniez cela, et même... que vous le demandiez ».
    Le candidat n'avait plus qu'à battre en retraite, il s'empressa de le faire... sans profit et sans gloire.

    Le Clergé indigène

    Les difficultés de la situation et les négociations nécessaires au règlement de ces différentes affaires n'avaient pas empêché l'évêque de suivre le plan qu'il s'était tracé.
    En 1902, il réunit le petit séminaire de Tandinh au séminaire de Saigon, afin de diminuer les dépenses et de donner plus de vie à ce dernier établissement, qui menaçait de s'étioler, et il établit pour l'entretien de la maison l'oeuvre de Saint-Pierre. « Au clergé de la promouvoir écrivit-il, et d'engager les fidèles, surtout ceux d'entre eux qui doivent au séminaire leur instruction et leur fortune, à la soutenir généreusement de leurs deniers ». Son appel fut entendu. Chaque année l'oeuvre recueille en moyenne 3.500 à 4.000 piastres. Par reconnaissance envers les bienfaiteurs, Mgr Mossard décida qu'au séminaire une messe serait célébrée pour eux chaque mois et un service solennel chaque année. A la même intention, chaque prêtre célébrerait six messes dans l'année qui suivrait son ordination et ensuite une messe chaque année.
    Cette création de ressources pour le séminaire lui tenait au coeur. Pendant un de ses voyages en France, il en parlait un jour dans un château de Bourgogne où il était accueilli en ami. Son interlocutrice, dévouée aux missions depuis de longues années, l'écoutait avec attention ; à un moment, elle lui demanda : « Mais, Monseigneur, quand les séminaristes sont prêtres et s'en vont dans leurs chrétientés, comment les faites-vous vivre? — Comme nous pouvons; ce n'est pas toujours facile. — Et combien leur faut-il annuellement pour vivre? — De 400 à 500 francs. — Et dans les autres missions, en est-il comme dans la vôtre ? — A peu près ». Le lendemain la châtelaine offrit au prélat une somme, dont les revenus devaient suffire pour l'entretien de plusieurs prêtres annamites; le lendemain, elle en envoya autant dans une autre mission, et, depuis lors, elle continue..... L'évêque avait semé la bonne parole dans une bonne terre.
    En 1903, grâce à un don considérable fait en mourant par M. Philippe Le Phan Dat, il fonda à Chihoa une maison de retraite pour les prêtres annamites. C'était le complément de la fondation des bourses et des viatiques. Ces soins pour le clergé indigène obtinrent un vrai succès. En 1900 la mission de Saigon comptait 68 prêtres annamites, et 93 en 1919.
    L'accroissement voulu par l'évêque fut un acte de prévoyance singulièrement heureux. Lorsque éclata la guerre et que de larges vides se firent dans les rangs des missionnaires dont le nombre tomba de 59 en 1900 à 32 en 1919, les prêtres annamites étaient prêts à les remplacer, non seulement par la quantité mais par les qualités et les vertus qu'avaient développées en, eux une éducation forte et une instruction étendue. Il n'est pas hors de propos de dire que les postes importants qui leur ont été confiés sont bien remplis. Et puisque le rôle d'un chef de gouvernement doit être de prévoir, il est juste de faire remarquer que, dans la préparation prévoyante et intelligente du clergé annamite, comme dans le perfectionnement des écoles, dont nous allons parler, Mgr Mossard s'est montré un bon chef de gouvernement.

    Perfectionnement des écoles.

    Le perfectionnement des écoles fut une oeuvre que l'évêque ne perdit jamais de vue ; perfectionnement contenu dans les limites voulues par le bon sens, les besoins réels et non factices, dirigé vers un double but : enseigner aux enfants les choses qui seraient utiles dans leur vie de petits propriétaires, de modestes commerçants, d'agriculteurs, d'ouvriers, et faire d'eux de bons chrétiens.
    « L'éducation dans les écoles, disait-il, est d'autant plus nécessaire qu'elle est trop souvent absente dans la famille ». Il voulait que dans les écoles tout se fît avec ordre et méthode, et comme ces deux qualités ne sont pas précisément les plus vivantes parmi les Annamites, il exhorta les missionnaires à visiter souvent les classes, et nomma inspecteur des écoles le perspicace observateur et le sage conseiller qu'était le P. Clair. On comprit mieux toute l'utilité de ces mesures, lorsque le certificat d'aptitude primaire et celui d'aptitude pédagogique devinrent obligatoires pour tenir une école libre dans la colonie. Ses soins et ceux de ses collaborateurs furent récompensés par le succès des religieuses et des instituteurs qui presque tous obtinrent leur diplôme.
    Les enfants qui désiraient embrasser les carrières libérales entraient à l'institution Taberd. En 1907, cette institution comptait, malgré la suppression des bourses, 465 élèves : 235 chrétiens et 230 païens. Les uns et les autres assistaient à tous les offices du culte catholique, et recevaient en commun la même instruction religieuse, sans qu'il y ait jamais eu la moindre réclamation à ce sujet, et il en est toujours ainsi. Des bouddhistes ont même obtenu le prix d'instruction religieuse.
    Une autre école tenue par les Frères fut fondée à Mytho ; un pensionnat y fut adjoint, le nombre des élèves y dépassa bientôt la centaine.
    En 1911, Mgr Mossard fit établir à Bien hoa, sous la direction des soeurs de Saint-Paul de Chartres, une école normale pour les religieuses annamites. Enfin, en 1919, malade, près de s'embarquer pour la France, il acquit, grâce à une généreuse famille annamite, une vaste maison au Cap Saint-Jacques pour y installer une autre école normale.
    Sans bourses et sans subvention, le nombre des élèves non seulement se maintint, mais il augmenta. En 1900, les écoles de la mission comptaient 9.818 élèves, et 10.851 en 1919.

    Développement de la vie chrétienne.

    C'est dans ses mandements aux fidèles, dans ses lettres et ses allocutions aux missionnaires pendant les retraites, que nous voyons tout d'abord le désir de l'évêque de développer la vie chrétienne. Voici le sujet de quelques-uns de ses mandements :
    1901, le jubilé. — 1902, la constance dans le bien. — 1903, la sanctification par les actions ordinaires de la journée. —1904, le support des misères de la vie. — 1905, la sanctification du dimanche. — 1907, la prudence chrétienne. — 1908-1910, les devoirs réciproques des enfants et des parents, des maîtres et des serviteurs. — 1911, du jeu. — 1912, l'Eucharistie. — 1913, l'éducation chrétienne.
    Dans une lettre du 19 mai 1912 adressée à ses prêtres, il recommandait de ne pas faire trop rapidement la visite des petites chrétientés : « Il ne suffit pas, disait-il, d'une halte d'un jour ou de deux ; il est opportun d'y passer un temps plus long consacrant un ou deux jours à préparer les fidèles à la réception des sacrements, surtout à l'audition des confessions ».
    Le décret Quam singulari du Souverain Pontife Pie X, sur la communion des enfants, et ses instructions sur la fréquentation des sacrements par les grandes personnes, fournirent à l'évêque d'excellentes occasions d'intensifier la vie chrétienne.
    Afin de répondre à la volonté du Saint-Père, et de garder l'uniformité d'action désirable, après avoir consulté ses missionnaires, il édicta, le 20 février 1911, un règlement provisoire portant que les enfants feraient leur première communion privée vers l'âge de 7 ans, et leur première communion solennelle à l'âge de 10 ans. « L'expérience d'une ou deux années, disait-il pour expliquer sa volonté de ne pas faire un règlement définitif, en apprendra plus sur les obstacles à éviter, les sanctions ou les remèdes à employer que des décisions trop hâtives ». Il revint sur cette question en 1912 : « Confiant dans l'efficacité des sacrements pour conserver les âmes et pour les sanctifier, faisons profiter le plus souvent possible les enfants du bienfait de l'absolution et de la sainte communion ».
    Ses exhortations à la fréquentation des sacrements furent si bien suivies, que, de 1903 à 1913, le nombre des confessions passa de 160.526 à 299.307, et celui des communions de 209.319 à 599.682; ce qui donne sept confessions par an et par personne et seize communions par chaque pascalisant. Dans certaines paroisses, le nombre des confessions et des communions d'hommes dépassa le nombre de celles des femmes. En 1919, le total des confessions et celui des communions avaient encore augmenté, le premier était de 322.947, le second de 713.677.
    « On peut faire, écrivait-il avec grande raison, on peut faire, au sujet de ces communions et confessions fréquentes, toutes les objections et réserves que l'on voudra ; il est impossible que la réception si fréquente des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie n'ait pas pour résultat général une augmentation de foi et de vie chrétienne, dans l'ensemble de la population catholique de notre mission ».

    Coadjuteur.

    Au milieu de ces travaux les années s'écoulaient, l'évêque vieillissait. En 1911, il fut atteint d'une congestion cérébrale dont il se releva assez affaibli. Il exprima à Rome le désir, qui fut exaucé, d'avoir un coadjuteur. Il refusa d'ailleurs de le désigner, et même d'influencer, par la moindre indication, le vote des missionnaires : « J'ai peut-être mes préférences, dit-il, mais j'aime mieux m'en remettre aux autres et à la Providence ». La Providence le servit bien. Le 15 avril 1913, il donna la consécration épiscopale à Mgr Victor Quinton, nommé évêque de Laranda et coadjuteur avec future succession. Il lui conféra tous les pouvoirs d'ordre et de juridiction dont lui-même jouissait, ne se réservant « que les affaires qui doivent être traitées officiellement avec le gouvernement ».
    (A suivre.)

    1921/3-20
    3-20
    Vietnam
    1921
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