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Monographie du Kien-Tchang 2 (Suite)

Monographie du Kien-Tchang PAR Mgr DE GUÉBRIANT Vicaire Apostolique du Kien-tchang ET M. GOURDIN Missionnaire du Se-tchoan méridional. (SUITE 1).
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    Monographie du Kien-Tchang



    PAR Mgr DE GUÉBRIANT



    Vicaire Apostolique du Kien-tchang



    ET M. GOURDIN



    Missionnaire du Se-tchoan méridional.



    (SUITE 1).



    Mgr LEPLEY, trouvant difficile d'administrer ce pays à une pareille distance, résolut de distraire les deux préfectures de Ya-tcheou et de Ning-yuen et de les confier à un pro vicaire aidé de quelques confrères, leur faisant un budget particulier, et ne demandant que les comptes de fin d'année. Les trois missionnaires désignés, auxquels l'évêque avait promis d'en adjoindre sous peu deux autres, se concertèrent ensemble, et décidèrent que M. Chatagnon resterait à administrer les districts au nord du Ta-tiang-lin, tandis que MM. Gourdin et Ludovic Chabauty se chargeraient de Tsin-ky hien et du Kien-tchang. Ces deux derniers partirent au commencement de 1876, et visitèrent chacun la moitié des 800 chrétiens de Tsin-ky hien ; mais quelques jours seulement avant leur départ pour le Kien-tchang, M. Chabauty, saisi par les vents violents de cette contrée, fut atteint d'une pleurésie dont il mourut. Comme la caravane était toute préparée, et qu'il eût été difficile de résilier le marché, M. Gourdin, après s'être concerté avec M. Chatagnon accouru pour voir une dernière fois son ami, partit seul avec deux domestiques chinois après avoir prévenu de son voyage le tao-tay de Ya-tcheou, qui donna ordre de fournir des escortes, et de bien recevoir un de ses amis de Lou-Tcheou. De fait, les mandarins civils et militaires furent très polis sur toute la route, sauf celui de Yue-hy-tsiang, l'assassin de l'anglais Mar Gary ; mais le missionnaire l'ayant menacé de faire savoir au consul anglais qu'il était replacé et monté en grade, malgré les conventions contraires, il devint obséquieux jusqu'à tripler l'escorte. On arriva sans beaucoup de difficultés jusqu'à Long lin, où fut établi provisoirement le quartier général.



    1. Voir A. M.-E. n° 86, p. 96.



    Après quelques jours de repos, M. Gourdin fit demander une audience aux préfets et sous-préfet de Ning-yuen fou, qui lui donnèrent rendez-vous en ville, non au prétoire, mais à une auberge complète ment isolée sur ses quatre faces. Il fallait, pour y arriver, traverser l'artère la plus peuplée de toute la ville. Le missionnaire fut suivi par une foule énorme, et bientôt les mandarins se présentèrent. Mais à peine avait-on entamé la conversation que retentirent au dehors les cris de milliers d'hommes réclamant la mort de l'Européen. Le préfet envoya son sous-préfet pour disperser la foule, parmi laquelle se trouvaient beaucoup de soldats et toute la canaille de la ville, embauchés par un lettré fort influent, médecin du tchen-tay. Le sous préfet revint tremblant comme une feuille, et les cris redoublèrent : « Tuez, tuez l'Européen ». Toute délibération devenant impossible, les mandarins offrirent au missionnaire de lui trouver un logis en ville ; il leur répondit qu'il n'avait pas l'intention de se laisser massacrer, ce dont ils seraient responsables, et demanda à être reconduit hors la ville ; les mandarins acceptèrent, mais à peine sortis sur la rue, ils rentrèrent précipitamment et firent fermer les portes. Le missionnaire, déjà en chaise, ordonna aux porteurs de prendre des rues étroites, où la foule ne pouvait se masser, et parvint ainsi à la porte sud de la ville, où l'attendaient les émeutiers ; on reçut quelques pierres et quelques horions peu dangereux ; M. Gourdin eut le temps d'enfourcher son cheval, et d'aller attendre ses gens à quelques kilomètres plus loin, où l'on n'était pas encore au courant des évènements ; on parvint le soir à Ma-tao-tse, et on se logea dans une auberge, dont on prévint le propriétaire de ne laisser entrer aucun suspect. Vers la seconde veille de la nuit, se présentèrent une dizaine de soldats, se disant envoyés du tchen-tay pour tuer l'Européen ; mais l'aubergiste, ancien soldat lui-même, les évinça vertement. Le missionnaire jugea prudent de partir après minuit, et parvint sans encombre le matin à Houang-chouy-tang, où il se cacha pendant deux jours, attendant le retour des soldats qui, après l'avoir vainement cherché, reprirent la route de Lin-yuen fou. Quatre jours après, il arrivait sans encombre à Sa-lien, puis à Hong-pou-so, où il passa un mois à s'occuper des chrétiens, et à se renseigner sur les autres stations. Il écrivit aussi au Tao-tay, pour se plaindre de la réception qui lui avait été faite à la préfecture. Après un mois, le mandarin de Houy-ly tcheou fit demander à M. Gourdin quand il comptait repartir, sous prétexte de lui fournir une escorte. Le missionnaire, informé d'ailleurs qu'on avait l'intention de se débarrasser de lui au passage des montagnes, répondit qu'il était venu au Kien-tchang pour y résider, selon son droit, et qu'il le priait de ne pas s'inquiéter de lui ; mais il partit la nuit même, et le lendemain matin passa la frontière du Yun-nan, où il se croyait en sûreté. Il sut seulement quelques années plus tard que ses ennemis avaient invité un grand chef des francs-maçons de Kieou-ya-pin à les débarrasser de sa personne ; mais celui-ci répondit qu'il n'entendait pas se compromettre pour eux, de peur qu'ils l'abandonnassent en cas de poursuites, comme avait fait la même année le vice-roi du Yun-nan pour le mandarin Tsiang, qui avait assassiné sur ses ordres l'anglais Margay. M. Gourdin put donc continuer sa route jusqu'à Houang-kia-pin, où il passa les grandes chaleurs, après lesquelles il reprit la route de Soui-fou.

    La fin de l'année 1876 et le commencement de 1877 furent employés, en attendant les confrères promis par Mgr Lepley, à visiter le district de Tsin-ky hien, et à préparer une nouvelle entrée au Kien-tchang. M. Gourdin parvint à louer des maisons à Yue-hy et à Ly-tcheou pouvant servir de pied à terre, et permettant de rayonner dans les chrétientés les plus rapprochées ; en même temps il y établit des catéchistes, pour baptiser les enfants en attendant qu'on pût s'occuper efficacement des adultes. A la ville de Houy-ly tcheou, on établit aussi une pharmacie ; à Sa-lien, on put acheter une petite maison avec un jardin suffisant pour l'agrandir.

    Au printemps de 1877, M. Gourdin revint à Ya-tcheou ; puis, en attendant les confrères promis, se rendit à Tchen-tou pour porter plainte contre les persécuteurs. Le vice-roi Tin fit droit à la requête, et envoya un délégué pour informer sur place. Malheureusement la veuve Ouang, qui avait dévalisé son petit-fils pour enrichir ses propres enfants d'un premier lit, se laissa acheter par nos ennemis et soutint que son mari était trépassé de mort naturelle, après des blessures insignifiantes. Il devint impossible de pousser cette affaire, puisqu'il ne restait qu'un enfant de neuf ans, qui fut recueilli et élevé chrétiennement ; cependant le tchen-tay fut changé, et on publia une ordonnance défendant de molester les chrétiens.

    Vers la fin de mai arrivèrent MM. Barry et Martin, et les trois confrères passèrent ensemble l'été à Tsin-ky hien. Après la saison des pluies, M. Martin resta chargé de ce district, où il devint l'apôtre des Lolos. M. Gourdin alla installer M. Barry à Hong-pou-so, dans la chaumière qui avait servi pendant trois ans de palais épiscopal à Mgr Chauveau, puis il revint s'occuper des préparatifs pour bâtir à Sa-lien une maison moins insuffisante, où on put au moins établir une école. Après avoir tout préparé il retourna visiter les chrétiens du haut Kien-tchang, et pourvoir au plus pressé. A Mien-lin, il dut loger à l'auberge, n'ayant chez les chrétiens aucun logis suffisant pour y coucher décemment ; le matin il allait célébrer la sainte messe dans la petite baraque d'un jardin potager et y entendre les confessions. De là, ayant ouï dire quil y avait à Lou-lin-yn quelques nouveaux chrétiens chassés par la persécution des pays thibétains de Ta-tsien-lou, il leur rendit visite et ramena avec lui deux adultes et cinq enfants pour l'école projetée à Sa-lien.

    Dès le commencement de 1878, on se mit à bâtir la maison de Sa-lien absolument nécessaire, la seule chambre habitable, étant trop basse et exposée au midi, devenait un vrai four dès la fin de mars. En même temps, on recrutait dans les chrétientés une vingtaine d'enfants qui, réunis aux sept amenés du nord, faisaient une école convenable ; on commença aussi chez un chrétien un embryon d'école de filles, en attendant que, l'année suivante on put en établir une plus sérieuse à Hong-pou-so, avec une vieille maîtresse venue de Ya-tcheou. La disette était grande cette année-là, ce qui permit de trouver plus facilement la main-d'oeuvre pour la bâtisse. Malheureusement, pendant qu'on avançait à Sa-lien, une main malveillante mit le feu à la chaumière de Hong-pou-so, dont M. Barry s'échappa non sans peine, pour venir partager la chambre encore unique de Sa-lien. Malgré la pénurie de fonds, il fallut bien bâtir un presbytère à Hong-pou-so pour y établir un confrère en résidence, on fit aussi une école de filles qu'on plaça sur le terrain de la maison brûlée, tandis que la résidence et l'oratoire furent installés près du cimetière.

    En 1878, vers la fin de l'année, Mgr Lepley envoya M. Raison qui fut établi à Sa-lien, de sorte que M. Gourdin put s'occuper plus spécialement du haut Kien-tchang, qu'il visita régulièrement pendant sept ans, mais sans avancer beaucoup l'évangélisation. On parvint à acheter une maison dans la ville de Yue-hy, qui donna quelques rares nouveaux chrétiens. Sou-kien et Mien-lin restèrent stationnaires ; à 12 kilomètres de Mien-lin se forma la petite station de Tong-chan-oua, où on put bâtir un pied à terre pour la visite, et qui eut bientôt une vingtaine de confessions. Lou-lin-yn, pendant ces sept ans, donna quelques baptêmes d'adultes ; mais, par suite de décès ou d'émigrations, on ne dépassa pas le nombre de onze confessions.



    ***



    Vers 1883, sur la prière de Mgr Biet, Vicaire apostolique du Thibet, M. Gourdin fit une tournée dans la région dépendant de Ta-tsien-lou, mais beaucoup plus rapprochée de Lou-lin-yn, afin de trouver une solution à un procès, suite d'une persécution, qui datait de six ans, et n'avait pu être traité à cause de l'éloignement. Le missionnaire fut parfaitement reçu par le chef indigène héréditaire ; au bout de trois jours, on était convenu d'une indemnité de 106 taëls, à payer dans les six mois. Il revint comblé de présents, dont les porteurs étaient de six nations différentes, Chinois, Sy-fan, Lolos, Pou-lo, Miao-tse et Pan-y. Sur ces entrefaites, survinrent des troubles à Ta-sien-lou même, et l'évêque pria de ne pas exiger l'indemnité promise par écrit.

    A Ly-tcheou, on parvint à acheter en ville une maison pour laquelle furent livrés 50 taëls d'arrhes ; mais le propriétaire refusa toujours de la livrer, et on fut réduit à laisser dormir cette affaire, de peur d'un plus grand mal, au milieu d'une population toujours hostile. Quelques années plus tard, la pharmacie fut transportée à Lou-kou, dans une maison achetée qu'on restaura, et qui avait l'avantage d'un jardin assez vaste pour les constructions futures que pourrait exiger le passage fréquent des confrères par ce marché qui est comme la clé de tout l'intérieur.

    A douze kilomètres environ de Ly-tcheou, près de To-lang, on put établir une autre station qui progressa bien lentement, et non sans beaucoup de déboires. Au grand marché de Cha-pa fut établie une pharmacie.

    Dans le bas Kien-tchang, Hong-pou-so, malgré de lourds sacrifices, resta toujours rebelle à l'évangélisation et vit même diminuer le nombre de ses chrétiens. Outre les deux résidences de Hong-pou-so et de Sa-lien, on bâtit pour 50 taëls à Hong-leang-chan, une jolie chaumière qui rendit grand service comme sanatorium, au temps des chaleurs. Les Lolos environnants restèrent toujours en très bons termes avec M. Raison, mais firent la sourde oreille quand on pariait de religion ; il n'y avait pourtant pas à désespérer, car vingt ans auparavant, cette race avait donné, sur la frontière du Yun-nan, une centaine de chrétiens, et même un prêtre, Paul Houang, qui malheureusement mourut jeune ; personne ne s'occupant de ses aborigènes, déjà fort et justement scandalisés des mauvais exemples des chrétiens chinois de Ma-chang, ils finirent par disparaître à peu près complètement.

    A Houy ly tcheou, où l'on habitait une maison de location, une querelle insignifiante entre le catéchiste et les enfants amena une échauffourée qui n'aurait pas fait grand mal, si ce lâche n'eut jugé à propos de déguerpir un beau matin avec sa femme sans mot dire, de sorte que le propriétaire ayant repris sa maison, il fut impossible d'en louer une autre.

    L'année précédente était arrivé à Lou-lin-yn un mandarin militaire nommé Tchen, vieux chrétien de Tchen-tou ; comme il avait amené sa famille et que nous n'avions dans le marché aucun pied à terre, il invita M. Gourdin à venir loger dans son prétoire, pour donner à sa femme et à ses familiers la facilité d'accomplir leurs devoirs religieux. Il fit grandement les choses, recevant le missionnaire comme son supérieur au son du canon, et invitant en son honneur tous les gros bonnets du pays, ainsi que les mandarins inférieurs. On en causa beaucoup en ces pays perdus et le résultat fut la fondation d'une station nouvelle à Ta-yo et l'achat d'une maison à proximité du marché, qui fut plus tard rebâtie et agrandie par M. Usureau. On fit venir aux écoles de Mien-lin plusieurs enfants des deux sexes, et la station progressa jusqu'à une trentaine de confessions.

    Vers la fin de 1884, Mgr Lepley rappela M Raison, qui pouvait rendre ailleurs de plus grands services. Deux mois après, la guerre entre la France et la Chine, à propos du Tonkin, mettait en feu le Yun-nan, la province voisine, dont les stations de Kieou-ya-pin et des environs eurent plusieurs dizaines de chrétiens massacrés. L'orage menaçait de s'étendre jusqu'au Kien-Tchang, aussi M. Barry se trouvant pour le moment à Mien-lin et étant suffisamment remplacé par M. Chareyre, réfugié à Hong-pou-so, prolongea son voyage jusqu'à Tsin-ky-hien où venait d'être installé M Raison. M. Chareyre sortit bientôt du Kien-tchang pour rentrer au Yun-nan, de sorte que M. Gourdin se trouva seul dans la région. A la première nouvelle que le vice-roi voulait faire reconduire tous les missionnaires à Changhay, il crut prudent de ne pas se laisser évincer, afin qu'il restât au moins quelqu'un dans ja mission. Il alla donc pour quinze jours chez les Lolos, qui le traitèrent très honnêtement. La fête de Pâques étant arrivée sur ces entrefaites, les Lolos voulurent le fêter à leur manière et tuèrent un magnifique mouton ; pour ne pas les mécontenter, M. Gourdin dut avaler une viande crue, à peine passée au feu et qui ne se laissait pas mâcher ; sans compter que les entrailles non vidées ayant été cuites en bouillon, il fallut bien eu avaler quelque peu, ce qui avait un fumet peu agréable pour un palais européen. Enfin après avoir appris qu'il n'y avait plus aucun danger d'inspection, il revint au logis. N'ayant rien sous la main pour témoigner sa reconnaissance au chef Lolo qui lui avait donné l'hospitalité, il lui offrit un vêtement, qui avait été neuf cinq ans auparavant. Le bon chef Lolo en fut tellement touché que, pendant plusieurs armées, ils ne pouvaient se rencontrer sans que ce grand gaillard fit en pleine rue une prosternation solennelle, sans aucun respect humain.

    Ce fut alors que les brigands de Mien-houa-ty voulurent imiter les hauts faits des brigands de Kieou-ya-pin, dont ils n'étaient séparés que par six lieues de montagne. Mal leur en prit ; M. Gourdin, grâce à un honnête payen employé au tribunal de Yen yuen, fit remarquer au mandarin que le pillage de la chrétienté pourrait occasionner de forts désagréments au prochain règlement des comptes. Le mandarin se montra de bonne composition et ordonna au sous-préfet de Yen-yuen, d'aller lui même traiter l'affaire ; celui-ci partit en grande chaise avec une forte escorte et manqua plusieurs fois de se casser le cou par des routes impossibles, ou de se noyer dans des passages de fleuves, aussi arriva-t-il de fort mauvaise humeur. Il fit indemniser les chrétiens de 70 ligatures, moins que suffisantes pour réparer les dommages, mais il en exigea 600 pour ses frais de voyage ; de sorte que les autorités locales furent les plus durement punies et veillèrent à ce que l'ordre ne fut plus troublé

    Eu 1887 Mgr Chatagnon envoya au Kien tchang M Usureau et bientôt après M. Philippe Gire, qui ne put rester à cause d'une infirmité qui le faisait passer pour un lépreux, et fut remplacé par M. Brotte. Dès lors les deux jeunes confrères visitèrent les chrétientés, tandis que M. Gourdin demeura à Mien-lin où il consacra plusieurs heures par jour au catéchisme et à l'explication des prières et s'efforça de former des maîtres et maîtresses d'écoles pour les autres stations.

    De cette époque à 1893, il ne se fit rien d'important pour le matériel. On essaya seulement d'installer une léproserie à l'intérieur de la ville de Mien-lin, mais sur un terrain isolé. Le traitement au hoang-nan améliora la santé de quelques malades, mais n'en guérit aucun radicalement ; le plus clair résultat fut le salut de pauvres âmes, outre la réputation de bienfaisance qui ne pouvait qu'heureusement servir notre influence.

    (A suivre).




    1912/132-137
    132-137
    Chine
    1912
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