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Mon premier bapteme en mission

Mon premier bapteme en mission La très belle relation, fond et forme, qu'on lira plus loin, édifiera profondément nos lecteurs et, qui sait ? Orientera certaines de nos jeunes lectrices vers cette vocation missionnaire qui exige, évidemment, de bien gros sacrifices mais, en échange, réserve de bien grandes consolations.
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    Mon premier bapteme en mission

    La très belle relation, fond et forme, qu'on lira plus loin, édifiera profondément nos lecteurs et, qui sait ? Orientera certaines de nos jeunes lectrices vers cette vocation missionnaire qui exige, évidemment, de bien gros sacrifices mais, en échange, réserve de bien grandes consolations.

    Et c'est dans cet espoir que la pieuse Communauté des Soeurs de Saint-Paul de Chartres veut bien nous communiquer cette lettre émouvante récemment écrite par une de leurs jeunes religieuses, une de leurs dernières « Partantes » pour la mission du Tonkin.

    Avant de lui céder la plume, renseignons brièvement nos lecteurs. La Congrégation des Soeurs de Saint-Paul de Chartres date de 1696, quelque 38 ans après la fondation de la Société des Missions Etrangères et son premier départ pour les missions (Cayenne) eut lieu en 1727, quelque 72 ans après le nôtre (Siam.) : c'est assez dire que, dans le champ immense de l'apostolat, nous sommes contemporains et que datant du Grand Siècle nos parchemins sont vénérables.

    Toutefois, la rencontre et la collaboration des deux Instituts ne se fit qu'à l'arrivée des Soeurs de Saint-Paul en Extrême-Orient. Elles ne s'établirent à Hongkong qu'en 1848, un an après que notre Société y eut transféré la procure de ses Missions de Chine et de l'Indochine installée primitivement à Canton en 1685, postérieurement à Macao en 1732.

    C'est de la communauté de Hongkong que partirent pour la fondation de Saigon, en fin d'année 1860, la Révérende Mère Benjamin et une de ses compagnes, suivies de près, en 1861, par 5 ou 6 autres. Elles répondaient à l'appel de Mgr Lefebvre, vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale : tant d'oeuvres de leur compétence nécessitaient leur dévouement dans ces six provinces de la Basse Cochinchine, devenue Cochinchine française, au sortir d'horribles persécutions qui avaient fait tant de victimes et consommé tant de ruines, et qui pendant plus de deux ans en feraient tant encore dans le reste du Pays annamite !

    Sur leur installation première, voici ce qu'écrivait un de leurs contemporains, le Père Wibaux, fondateur du Séminaire de Saigon :

    « En 1861, l'amiral Bonard nous a dotés d'un terrain magnifique, d'une contenance de plus de 7 hectares. Il en fit deux parts, dont l'une fut attribuée aux Soeurs de Saint-Paul de Chartres, et l'autre à la Mission pour ses établissements futurs. Ce terrain n'est séparé de l'ancienne ville de Saigon que par le glacis de la citadelle, citadelle qui était la ville elle-même. Là plusieurs de nos missionnaires ayant été emprisonnés, sont morts pour la foi. Au mois de janvier 1860, le lendemain de mon arrivée à Saigon, je parcourais, avec le vénérable Mgr Lefebvre, les vastes ruines de la citadelle. Des nuages de fumée s'échappaient encore des décombres ; sur ces décombres, le saint confesseur de la foi cherchait le lieu où il avait porté les chaînes pour Jésus-Christ ; mais à peine pouvait il m'indiquer, à travers ces ruines informes, l'emplacement de sa prison ».

    Dix ans après : « l'établissement des Soeurs de Saint-Paul est vaste et magnifique ; il renferme un orphelinat pour les garçons, un orphelinat pour les filles, une crèche, et enfin un pensionnat pour cent jeunes filles annamites.

    « Vous le voyez, nos bonnes Soeurs ont beaucoup de spécialités. Il n'est aucun besoin, dont la satisfaction constitue un véritable progrès, auquel elles ne pourvoient ; il n'est aucune souffrance, soit de l'âme, soit du corps, à laquelle elles ne soient disposées à apporter un remède ou un soulagement. A peine la France avait-elle planté son drapeau en Cochinchine que les Soeurs de Saint-Paul y étaient aussi, préparées à tous les dévouements, attirées et comme amorcées par le sacrifice. Elles allèrent au plus pressé. Nos soldats ne recevaient que des soins mercenaires, elles accoururent leur apporter les soins de la charité. Nos soldats et nos marins, en s'embarquant pour les plages lointaines où les appelle le devoir imposé ou le dévouement volontaire, ont au moins l'espérance, rarement déçue de trouver, dans leurs maladies, quelque chose de l'amour d'une mère ou d'une soeur.

    « Depuis lors, l'hôpital s'est agrandi, la conquête s'est étendue ; les chefs-lieux des provinces ajoutées à notre première possession, Mytho, Bienhoa, Vinhlong, et chaque centre important de garnison a son hôpital. Les Soeurs se sont multipliées ; le seul hôpital de Saigon compte vingt Religieuses. Partout elles prodiguent leur dévouement à nos soldats et à nos marins. Les Annamites, les Chinois, les Indiens ont été, dans leurs maladies, recueillis d'abord par nos missionnaires. Puis le gouvernement a adopté cette oeuvre trop au-dessus des ressources de la Mission, et là encore les Soeurs se sont mises au service des malades avec cette sainte prodigalité qui ne compte pas même avec la vie. L'année dernière, l'excès du travail, la rigueur du climat ont fait, parmi ces admirables filles, des victimes nombreuses. Elles se relèvent et remplissent les places vides, se succédant comme sur le champ de bataille ou sur le champ du martyre. Elles sont aimées du soldat, et elles savent utiliser leur popularité au profit du salut des âmes. Leur voix toujours écoutée, ouvre le chemin à l'aumônier, et l'aumônier ouvre le ciel. Que de soldats, morts sur le lit d'un hôpital, pourront entrer au ciel entre une soeur de charité et un aumônier ! »

    Le Pére Wibaux passe ensuite à « la Sainte Enfance » car tel est le nom qui fut donné et conservé à la Maison Mère des Soeurs de Saint-Paul en Cochinchine. Bien que construit par un architecte annamite, c'était pour l'époque le plus beau monument de Saigon avant que ne s'élevât le superbe palais du Gouvernement. Actuellement encore, il fait fort bon effet et son clocher élancé se distingue de loin dès les derniers méandres de la Rivière de Saigon.

    « Ces bâtiments ne sont pas trop vastes pour toutes les misères qu'on y secourt. Ici les Soeurs recueillent les petits enfants, les orphelins, les délaissés, toute cette famille que l'OEuvre de la Sainte Enfance sait se former dans les lieux où le paganisme règne. C'est dans ce même établissement que, grâce à la prévoyante générosité du Gouvernement, les Soeurs peuvent donner aux jeunes filles annamites une éducation presque libérale. Ces jeunes filles sachant lire et écrire, formées aux soins du ménage, ayant des habitudes de piété, seront plus tard les modèles de la femme chrétienne ; et en Annam, comme partout, le christianisme réformera et civilisera le pays par la femme.

    « Nous ne quitterons pas l'établissement de la Sainte Enfance sans accorder notre tribut d'admiration à une oeuvre qui s'y est formée, qui déjà produit ses fruits, et qui est toute pleine d'avenir. Les Soeurs de Saint-Paul ont appelé à elles des jeunes filles annamites, qu'elles forment à la vie religieuse. Cette tentative a pu sembler téméraire, elle ne dépasse pas la puissance du catholicisme. C'est par ces Religieuses indigènes que notre colonie sera en partie régénérée. Les Religieuses françaises ont déjà donné leur habit à bon nombre de leurs Soeurs annamites. Ensemble, elles iront fonder des écoles dans les villages, elles y seront les plus assurés soutiens du missionnaire ; elles y répandront même cet esprit d'ordre, cette honnêteté, cette aménité dans les relations, qui sont comme le décorum de la civilisation chrétienne. Plusieurs établissements sont en projet, et il me tarde d'apprendre que les premières écoles de filles et les premiers ouvroirs sont ouverts dans nos villages annamites ».

    Le voeu du Père Wibaux qui, pour le clergé cochinchinois, fut le bon ouvrier de la première heure, s'est pleinement réalisé. Au cours de l'année 1928 et pour la seule Cochinchine française, les Soeurs de Saint-Paul ont instruit 2.350 élèves, reçu 3.561 bébés recueilli 296 orphelins, soigné 24.978 malades dans les hôpitaux, 65.609 dans les dispensaires, 202 lépreux, baptisé 974 adultes, et 3.680 enfants.

    Mais le champ de leurs activités missionnaires a largement débordé notre belle colonie, il s'est étendu à tout l'Extrême-Orient du Siam au Japon. Et ce champ est si vaste que pour assurer le recrutement de vaillantes ouvrières, la France, par suite de la fermeture des écoles congréganistes, n'y pourvoyant plus assez largement, il a fallu que la Congrégation de Saint-Paul de Chartres intensifiât encore sa belle oeuvre des vocations indigènes. Outre le noviciat de la maison mère, à Chartres, elle a ouvert des noviciats à Saigon pour la langue annamite, à Hanoi pour le dialecte tonkinois, à Hongkong pour la langue chinoise, à Tokio pour le Japon, à Séoul pour la Corée, à Manille pour les Philippines. Le 8 décembre dernier, le noviciat de Bangkok avait la grande joie de voir ses trois premières postulantes prendre l'habit des Soeurs de Saint-Paul (Cf. notre photo).

    Ces trois petites Siamoises sont les benjamines de la Congrégation ; quelles en furent les aînées, du moins pour les pays indochinois ? On a retenu le nom d'Anna Sam, en religion Soeur Saint-Paul, qui, vers sa vingt et unième année, vint de Chine à la suite des fondatrices de la Sainte Enfance de Saigon. Elle y mourut en 1894 à l'âge de 55 ans et voici ce qu'on écrivait d'elle :

    « A Choquan et à Cholon (Cochinchine) où s'écoula sa vie religieuse hospitalière, elle fut l'édification et la joie de tous. Près des malades, près des lépreux, près des Annamites mourants, elle passait comme l'ange de la charité et la portière du Paradis. Sa prière était presque continuelle, et la nuit même nous entendions le bruit de son rosaire. « Après minuit, nous disait-elle, je ne peux plus dormir ; alors je dis mes Ave Maria ».

    Comme toutes les jeunes filles chinoises de familles distinguées elle avait eu les pieds ligaturés pendant toute son enfance, aussi empruntait-elle le bras de l'une ou l'autre de ses Soeurs pour marcher quelque temps sans perdre l'équilibre. Mais ses pieds minuscules n'étaient pas sa seule marque de noblesse, fille de martyr, elle pouvait se parer d'un titre plus glorieux. Elle avait donc de qui tenir.

    « Pendant la grande persécution, disait-elle, nous avions un prêtre caché dans notre maison, près de Canton, et les familles chrétiennes se réunissaient la nuit chez nous pour entendre la sainte messe et communier. Le missionnaire était un jeune prêtre français habillé comme les Chinois, avec la longue tresse derrière le dos. Le soir, après le travail, il nous instruisait, et nous lui apprenions la langue. J'ai encore une médaille que ce saint prêtre m'a donnée. Malheureusement nous fûmes trahis, et les autorités ayant appris qu'un prêtre catholique était caché chez nous envoyèrent des satellites pour le saisir, ainsi que mon père. Mais, avertis à temps, tous deux avaient pu s'évader. Les satellites furieux se mirent à tout dévaliser dans notre maison : ils nous jetèrent à la porte avec ma mère.

    Toutes tremblantes, nous allâmes nous asseoir à quelque distance sur le bord du chemin, et tout le jour nous ne cessâmes de pleurer en voyant les païens détruire notre demeure. Vers le soir, des voisines païennes, par pitié, nous apportèrent du riz et un peu de poisson.

    « La nuit venue, ma tante se mit à chercher un bateau ; mais personne ne voulait nous prendre, parce que nous étions chrétiennes. A force de peine et d'argent, nous trouvâmes une petite barque, et après quelques jours, nous arrivâmes à Hongkong où mon père vint nous rejoindre. Là nous fûmes admirablement accueillis à la Sainte Enfance, par ma Soeur Alphonsine, supérieure des Soeurs de Saint-Paul, la soeur de Mgr Forcade, vicaire apostolique du Japon .

    « Mais au bout d'un an, le pays paraissant plus calme, mon père se risqua à aller voir comment marchaient les affaires. Après bien des précautions et des détours, il se hasarda à reparaître dans son village. Comme il était fort bon, il fut très bien reçu de tout le monde, et il resta quelque temps, allant çà et là visiter ses propriétés sans être inquiété. Il revint alors à Hongkong chercher ma mère qui, elle aussi, s'ennuyait loin de son pays. Mais avant de partir, nos bons parents nous confièrent, ma soeur et moi, qui étions les aînées, à l'affection toute maternelle des Soeurs de Saint-Paul. J'avais alors douze ans. Notre bonheur ne devait pas durer longtemps. Mon pauvre père fut de nouveau signalé comme ayant caché un prêtre, saisi cette fois et jeté dans une obscure prison, où il eut à subir pendant plusieurs mois toutes sortes de mauvais traitements.

    « Ma mère, inquiète et désolée, envoya mon petit frère pour qu'il essayât d'arriver jusqu'à mon père. Le pauvre petit, après bien des prières, obtint ce qu'il demandait ; mais ayant pénétré dans la prison, il la trouva vide, il se mit à pleurer. Puis, se dirigeant vers le lieu des exécutions, il aperçut dans l'ombre indécise quelque chose qui se dressait devant lui. Instinctivement il s'avance et entend des gémissements. C'étaient les plaintes de mon père, cloué au gibet, et qui, maigre, pâle et tout couvert de blessures, achevait là son admirable martyre. Il était tellement défiguré que mon petit frère avait peine à le reconnaître. Il y eut alors entre ce père ainsi suspendu entre ciel et terre et son enfant qui tenait embrassés et arrosait de ses larmes les pieds du martyr comme il eût fait des pieds du crucifix, un de ces entretiens sublimes que la parole humaine ne saurait reproduire.

    « Mon petit frère éprouva de ce spectacle une telle commotion qu'il ne s'en est jamais remis et mourut bientôt après ; le même coup a tué à la fois le père et l'enfant. Quand mon père eut rendu le dernier soupir, Mgr l'évêque de Canton acheta son corps comme une relique insigne de sa chrétienté.

    « Ma mère mourut de chagrin à son tour. Mes plus jeunes soeurs sont restées avec mes tantes qui, dans leur maison, mènent au milieu du monde une vie de religieuses. Pour moi, après avoir vécu à la Sainte Enfance de Hongkong, j'eus l'insigne honneur d'entrer au noviciat de Saigon, et voilà comment je suis aujourd'hui une petite soeur de Saint-Paul » (1).

    ***

    Et maintenant que nous avons fait sommairement connaître nos excellentes soeurs de Saint-Paul de Chartres, laissons à une de leurs dernières « Partantes » pour 1 Extrême-Orient la joie immense de nous conter son premier baptême en pays de mission, qui fit d'elle, ainsi que d'Anna Sam, 40 et 50 ans plus tôt, « la portière du Paradis ».

    ***

    Jeudi matin, 8 novembre, je recevais la visite d'une de mes anciennes élèves, qui, gardant de la classe un bon souvenir, ne passe jamais rue de la Mission, sans entrer me saluer. Or ce matin-là, Irène me dit : Ma petite amie Hông a la fièvre depuis dimanche. Justement, ma soeur, elle est venue ici dimanche pour vous parler et vous étiez à l'église, aussi elle m'a prié de vous demander quelques prières à ses intentions. C'est bien, Irène, tu lui diras que je prie beaucoup pour elle, répondis-je. Hông (c'est son nom) était une petite païenne de 16 ans, qui, avec Irène, fréquentait ma classe l'année dernière. Je connaissais ma petite élève comme ayant un tempérament fiévreux, et ne m'inquiétai pas autrement de ce petit malaise.

    (1) Ann. de la Propagation de ta Foi, t. XLIII, Ann. de la Sainte Enfance, t. XLVI.

    Vendredi matin, Irène m'envoyait un mot me disant : Ma soeur, Hông, est gravement malade, parfois elle délire, veuillez prier pour elle. Il était 8 heures, mes élèves entraient en classe, impossible de me détacher un seul instant. A onze heures, tu iras chez Hông, dis-je à une de mes élèves, tu prendras de ses nouvelles de ma part, surtout, dis-lui bien que nous prions pour elle ! Anxieuse, je ne l'étais pas, ayant immédiatement tout confié à notre « Maman du Ciel » ! Cependant Hông, élevée dans une famille fortement attachée au culte du Bouddha, avait été habituée à suivre toutes les cérémonies diaboliques de la pagode, à se prosterner devant le « Génie » et le « Dragon vert » depuis sa plus tendre enfance. Jusqu'à l'âge de 15 ans, elle avait étudié dans une école publique, et il y a un an elle venait demander son admission dans ma classe. Pourquoi cette petite païenne enracinée dans le culte bouddhiste fit-elle tous les jours 20 minutes de trajet, afin de suivre l'enseignement d'une école catholique, pourquoi quitta-t-elle ses classes pour entrer dans notre école naissante ! Evidemment, il y avait là un mystère caché à notre regard humain ! Aujourd'hui le voile est tombé et Jésus nous apparaît si beau, si bon, si grand, dans le miséricordieux amour qu'il met à la recherche des âmes.

    Hông était une enfant intelligente qui me donnait pleine satisfaction en classe. Douée d'une mémoire prodigieuse, elle retenait parfaitement toutes mes explications. La leçon de catéchisme l'intéressa bientôt très vivement, et si je demandais des résumés, ma petite élève était toujours une des premières à répondre. Elle se mit d'elle-même à apprendre son catéchisme, préférant venir une demi-heure avant la rentrée afin de pouvoir l'étudier, car à la maison l'enfant ne pouvait laisser soupçonner les sentiments qui naissaient en son âme au contact de notre sainte Religion. Nature enjouée, elle était en même temps extrêmement réfléchie. Elle passait souvent de longues heures, le soir, à contempler les étoiles ou le calme de la nature, pendant que dans une pièce voisine ses parents célébraient le culte de Bouddha ou faisaient quelques parties de jeu qu'elle n'aimait plus. Alors le lendemain, elle arrivait en classe rayonnante : Ma soeur, avez-vous vu, le ciel était si beau hier soir, les étoiles si brillantes ; oh! Que je voudrais voir le Ciel ! Vous nous avez dit que c'est le bon Dieu qui a fait tout cela et qui nous donne tout chaque jour, cependant je ne comprends pas pourquoi il nous aime ? Je recommençais pour la dixième ou vingtième fois la même explication, et je comprenais que déjà Dieu avait jeté un éclair de vérité dans l'âme de ma petite fille. Très franche, Hông ne supportait pas la moindre fraude dans ses compagnes. En pleine classe, elle se levait et dénonçait la coupable. Ayant appris à dire le chapelet elle conserva toujours dans sa poche celui que je lui avais remis, le cachant précieusement afin que, dans sa famille, on ne s'en aperçût pas. Elle aimait beaucoup la Sainte Vierge et cette âme droite allait droit à Jésus, droit à Maman.

    Un matin, elle me confia : Ma soeur je voudrais bien me faire baptiser, mais c'est inutile que je demande à ma famille, on me tuerait plutôt que de m'accorder une telle permission ! J'insistai a lors sur la confiance en Dieu, sur la prière persévérante et surtout... sur le baptême de désir, priant moi-même et faisant prier cette pauvre petite qui me quittait avec un courage nouveau. Chrétienne elle l'était du fond du coeur! Sachant que dans la religion catholique on ne mangeait pas de viande le vendredi, Hông s'en abstenait, et afin que rien ne parût dans sa famille, de temps à autre, elle n'en prenait pas non plus les autres jours. Sitôt qu'elle connut Dieu, on ne réussit plus à la faire pénétrer dans une pagode ni à sacrifier aux ancêtres. Elle avait trouvé ce que son âme pure désirait, et à l'intime de cette âme, où était bien enfermé son secret, elle priait notre bon Jésus, pendant que tout autour d'elle le démon était invoqué.

    Après une de mes leçons de catéchisme, où j'avais parlé du Ciel elle garda une figure soucieuse ; à la sortie des classes elle me dit : A quoi bon penser au Ciel puisque je ne peux pas y aller ! Je la grondai très fort pour son manque de confiance. Alors elle ajouta en riant : Ma soeur, quand je serai « sap chet » (presque morte) vous viendrez me baptiser, dites, ma soeur, vous viendrez, vous ne me laisserez pas aller en enfer !

    Aux vacances, Hông rentra dans sa famille, venant me voir très souvent. Je ne manquais jamais de lui parler un peu du Bon Dieu. Elle restait constante dans le désir de recevoir le baptême. Aussi vendredi matin, apprenant son état grave, tout ceci me revint en pensée et je me disais qu'une telle âme ne pouvait pas être la proie des démons. La petite Lân que j'avais envoyée prendre de ses nouvelles, revint une heure après me disant : Hông est mourante. Immédiatement je montais en pousse pour me rendre près d'elle, priant de tout mon coeur notre « Maman du Ciel » de me la donner. Cependant, il me fallait du secours, au cas où je ne pourrais pas pénétrer près de la malade. Je courus donc à la maison d'Irène, sa petite amie catholique. Elle m'accompagna, avec sa bonne humeur habituelle. Je la priai de m'annoncer à la famille et de demander la permission d'entrer. On me reçut avec empressement. La pauvre enfant étendue sur une natte qui recouvrait le grand lit de camp, délirait. Une fièvre horrible la dévorait et elle se jetait avec des contorsions des bras de sa mère dans ceux de sa tante, toutes deux assises près d'elle. Irène se pencha doucement et lui dit : Hông, ma soeur vient te voir ! Elle eut un sursaut et se tourna vers moi ! Mais oui, ma petite fille, c'est moi, tu me reconnais Elle prit alors mon bras qu'elle serra fortement, m'attirant vers elle. Je m'inclinai sur cette pauvre petite figure brûlante, ses beaux yeux noirs, rougis par la maladie me fixèrent longuement et ses lèvres remuèrent ; mais hélas ! Le mal avait pris une extension qu'elle semblait ignorer, et aucun son ne sortit. Je devinai le mouvement et crut qu'elle me dit : Baptisez-moi ma soeur ! D'un geste, je lui montrai toute sa famille entourant le lit, ses parents parlant annamite, son beau-frère parlant français, impossible de lui dire un mot, en aucune langue. Elle comprit et fit signe à sa mère de se retirer, ce que la maman ne fit point. Puis elle se cramponna de nouveau à mon bras, plus suppliante encore. D'un signe, je lui fis comprendre : tout à l'heure !

    Je lui parlai alors, tout en la tenant dans mes bras, et afin que personne ne comprît, je lui rappelai à demi mots certains de ses désirs passés. Elle écoutait avec le plus grand calme. De temps en temps la maman anxieuse s'approchait tout près de moi, pour bien se rendre compte que je ne lui donnai rien. Son beau-frère me dit que la veille elle m'avait demandée, souvent elle parlait de « ma soeur » qu'elle aimait beaucoup. Sa mère ajoute que dans son délire elle répétait à chaque instant : Tôi muon lên thiên dang ! (Je veux aller au Ciel). Et elle demanda à Irène : thiên dang (le Ciel) qu'est-ce que c'est ? Irène répondit : c'est du délire, elle ne sait pas ce qu'elle dit !

    Son calme se prolongeait près de moi, ce qui fut constaté par la famille. On m'invita à rester longtemps, bien longtemps, puisque ma présence la soulageait. Je ne manquai pas de répéter mon affection pour la petite, c'était le seul moyen de gagner un peu de la confiance des parents. Quant au baptême, il était encore absolument impossible et... je n'étais là que pour cela! Je priai toujours avec une ferme confiance, et au moment que tout semblait perdu, Celui qui est si justement appelé le Tout-puissant, me donna la minute favorable. La maman d'Irène entra inquiète, regarda la petite malade, et comme tout le monde se précipitait pour lui offrir le thé selon la coutume, je pris mon mouchoir imbibé d'eau (car il ne fallait pas songer à sortir un flacon de ma poche) je le pressai fortement au-dessus du front de notre petite malade et pendant que l'eau régénératrice coulait je prononçai avec grande émotion, les paroles sublimes qui ouvraient le Ciel à notre petite Hông devenue: Marie Hông. Je lui parlai encore un petit moment lui rappelant dans un langage, qu'elle seule pouvait comprendre, mes instructions de catéchisme qu'elle aimait tant. A certains moments, elle paraissait lutter avec peine, je l'encourageais alors en lui parlant de la Sainte Vierge et le calme revenait. Au moment de la quitter, je lui dis : Veux-tu que je revienne te voir ! Elle appuya alors fortement sa tête sur ma main, témoignant le désir de me garder encore, puis levant vers moi un regard baigné de larmes, elle fit un signe négatif qui me disait combien notre petite Marie sentait la mort approcher à grands pas. Je reposai doucement sa tête sur le modeste oreiller qui la soutenait, elle eut un sourire angélique, puis ferma les yeux semblant jouir dans son coeur du bonheur qu'autour d'elle personne ne pouvait de- viner.

    Je dus rentrer à la classe laissant Irène près d'elle. A un moment où elles se trouvaient seules toutes deux, Irène lui dit : Ma soeur t'a baptisée, toutes nos compagnes prient pour toi ; sois courageuse, n'écoute pas le démon, mais jette-toi dans les bras de la Sainte Vierge. Notre petite mourante entendit-elle tout ceci ; c'est possible. Aucun signe extérieur ne peut cependant l'affirmer. Si agitée avant son baptême, elle ne s'inquiéta plus de rien et resta dans le recueillement le plus profond, depuis qu'elle eut reçu l'eau sainte, jusqu'à sa mort.

    En classe, nous priâmes tant pour elle ! C'était donc 400 prières qui montaient pures vers le Ciel, demandant force et courage pour une compagne que beaucoup connaissaient. Pendant ce temps, la pauvre famille invoquait les esprits, c'est-à-dire que la maman de la petite Marie, dansait devant l'autel de Bouddha, demandant ce que deviendrait son enfant. Le démon furieux répondit qu'elle avait lutté contre un de ses soldats et qu'en retour, il la ferait beaucoup souffrir. C'est l'explication des frayeurs qui se peignaient parfois sur le visage de la petite mourante. Le démon jaloux de la proie qui lui était ravie, la tourmentait de tentations terribles. Indifférente à toutes ces cérémonies diaboliques, Marie restait immobile sur son lit. A 3 heures, samedi matin, après un tout petit geste qui fut le dernier adieu, elle remit paisiblement son âme entre les mains de notre « Maman du Ciel » qui avait attendu le jour tout particulièrement consacré à l'honorer, afin de présenter à son Divin Fils cette petite âme qui depuis peu de temps le connaissait ruais qui l'avait déjà tant aimé.

    A 7 heures, samedi, Irène venait m'apprendre la grande nouvelle. Je me rendis une dernière fois près d'elle. Les parents en larmes célébraient encore en l'honneur des « Génies ». Je comprenais fort bien leur douleur : Une enfant de l6 ans était enlevée à leur affection. Mais hélas ! Je dus me borner à des consolations banales, et mon pauvre coeur se serra en voyant le vide qui existe, au sein de la douleur, quand Dieu n'y est pas.

    On avait suivi toutes les coutumes purement païennes, c'est évident. Je trouvai donc la chevelure de Marie Hông en désordre, signe d'immense douleur. Un bâtonnet lui traversait la bouche, afin que dans l'autre vie elle put manger. Ses mains rejetées sur la poitrine étaient ligaturées par de petites bandelettes de papiers, afin que l'âme sortie par les doigts ne revînt tourmenter la famille. La taille était fortement serrée par un cordon, pour qu'elle put voyager plus légèrement. Un énorme couteau placé sur l'abdomen devait servir aux besoins de la vie future, puis près d'elle se trouvaient un paquet de pétards pour chasser les esprits qui la tourmenteraient et un petit mouchoir de soie bleue qu'elle aimait bien. Des baguettes d'encens brûlaient. Un suaire blanc recouvrait toutes ces ridicules superstitions et lorsque je découvris la figure de ma petite élève, je revis la même expression de calme et de bonheur qu'au moment de son baptême. Je dus garder extérieurement une attitude indifférente pour éloigner tout soupçon, mais au fond de mon coeur, comme je remerciai le bon Dieu d'une si grande faveur !

    La famille se montra extrêmement reconnaissante à mon égard. On m'invita à l'enterrement qui avait lieu le matin. Je refusai, prétextant un empêchement sérieux, car l'enterrement de Marie fut purement païen. Du haut du Ciel la petite bienheureuse devait sourire devant toutes les démonstrations faites auprès de sa dépouille mortelle, car plus rien ne pouvait lui ravir le bonheur désiré.

    Maintenant qu'elle est toute-puissante au Ciel, nous prions cette petite âme privilégiée de bénir notre école, notre Mission, afin que nous, missionnaires, nous puissions avec le secours de notre « Maman du Ciel » procurer à beaucoup d'autres âmes, comme à notre petite Marie, le bonheur sans fin de posséder Celui qui comme autrefois sur les chemins de Galilée et de Samarie marche encore de nos jours à la conquête des âmes.




    1930/108-119
    108-119
    France et Asie
    1930
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