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Mon arrestation par les Japonais

MANDCHOURIE MÉRIDIONALE LETTRE DE M. REMISE Missionnaire apostolique. Chine Remise Mon arrestation par les Japonais 10 juillet 1904. Vous connaissez déjà, sans doute, par la rumeur publique, mes aventures de Yang-mou-lin-tse. Voici les faits tels qu'ils se sont passés :
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    MANDCHOURIE MÉRIDIONALE

    LETTRE DE M. REMISE

    Missionnaire apostolique.

    Chine Remise Mon arrestation par les Japonais

    10 juillet 1904.

    Vous connaissez déjà, sans doute, par la rumeur publique, mes aventures de Yang-mou-lin-tse. Voici les faits tels qu'ils se sont passés :
    Le lundi 27 juin, je laissais M. Sage à Tcha-keou et partais pour Yang-kouan, où un malade réclamait mon ministère. Je voyageais à cheval. Un chrétien, Pai-kouang-i, m'accompagnait. En route, jappris que, la veille au soir, quelques cavaliers japonais étaient arrivés à Ouan-fou-tsouang. Vers quatre heures, j'atteignais ce village. Ne voyant pas de soldats, je passe tranquillement. Au moment de sortir du bourg, j'entends des cris derrière moi. Je me retourne et j'aperçois, à dix mètres environ, un officier et un soldat japonais, le revolver au poing, près à faire feu.
    Je descends de cheval et présente mon passeport à l'officier. Il l'examine, remet son revolver dans la gaine, me demande si je parle anglais, me fait des excuses, disant qu'il m'a pris pour un Russe, qu'il y aurait danger à m'aventurer plus loin, que les avants postes sont dangereux, que les Russes sont tout près.....
    Je réponds que je vais à Yang-mou-lin-tse.
    Il me laisse partir.
    Le lendemain, il pleut ; je reste à Yang-mou-lin-tse et entends les confessions. Dans la soirée, deux escadrons de Cosaques arrivent et stoppent un peu au-dessous du village. Deux soldats de l'arrière-garde, m'ayant dévisagé m'arrêtent, me fouillent sans façon et finalement me conduisent à l'officier. Celui-ci se montre très poli. Il me fait des excuses en son nom et au nom de ses Cosaques. Nous causons un instant et je rentre dans ma chambre. Les Cosaques ne restent pas longtemps à Yang-mou-lin-tse ; vers le milieu de la nuit, ils se dirigent du côté du nord.
    Le mercredi 29 juin, des cavaliers japonais arrivent à leur tour dans le village, et le même lieutenant qui m'avait arrêté à Ouan-fou-tsouang vient dîner avec moi. Il me demande si je retourne au sud. Je réponds affirmativement. Après avoir dîné, les Japonais poussent une pointe vers le nord, échangent quelques coups de fusil avec les Russes et regagnent leur cantonnement de Ouan-fou-tsouang.
    Le 30 juin, il pleut encore ; j'achève d'entendre les confessions. Mon intention est de repartir le lendemain pour Tchakeou, car j'ai ouï dire que le malade de Yang-kouan est guéri. Sur le soir, les chrétiens voient venir une douzaine de cavaliers. Je sors de ma chambre et reconnais le drapeau Japonais. Convaincu que ce sont les soldats qui ont dîné à Yang-mou-lin-tse la veille, je me dirige vers l'officier pour le saluer. Arrivé à quelques pas de la troupe, je m'aperçois que ce ne sont pas les soldats de la veille, mais il est trop tard pour reculer. Je suis d'ailleurs d'autant plus rassuré, que les officiers de Ouan-fou-tsouang, quand ils passent aux environs, s'informent de l'endroit précis où je loge : ils savent donc tous qu'il y a un Français à Yang-mou-lin-tse.

    MARS AVRIL 1905. No 44

    Les soldats que j'ai devant moi sont commandés par deux sous-lieutenants. Dès que ces derniers m'aperçoivent ils s'arrêtent, je les salue ; ils ne répondent pas. Je leur demande s'ils comprennent le français ; l'un d'eux le comprend. Je lui dis que je suis missionnaire français et que je viens le saluer. Pour toute réponse, un des soldats tire son sabre et me demande ce que j'ai dans mes poches ; je sors mon mouchoir, mon couteau et mon chapelet. Il paraît satisfait et remet son sabre dans le fourreau. Je montre mon passeport à l'officier, il le regarde un instant, me le jette sans l'avoir lu et me dit :
    « Vous êtes un Russe de Russie ».
    J'ai beau protester que je suis Français, il ne m'écoute plus.
    Cependant deux soldats fouillent le village. Ils trouvent mon sac de voyage qui contient mon bréviaire, une vingtaine de piastres et un petit revolver. On me lie immédiatement les mains derrière le dos, un soldat prend le bout de la corde et me fait marcher à côté de son cheval.
    Nous dirigeons vers Ouan-fou-tsouang.
    En partant, l'officier demande en chinois aux chrétiens, si je ne suis pas Russe ; tous répondent que non, mais que je suis prêtre français. Comme il me semble qu'ils insistent un peu trop au gré des Japonais, je leur ordonne de rentrer chez eux et de se tenir bien tranquilles, car je ne cours aucun danger. L'officier m'entendant parler aux Chinois m'impose silence ;
    « Monsieur, je vous défends de parler ».
    Deux soldats dégainent pour faire peur aux chrétiens qui se dispersent. On part, je marche les mains liées derrière le dos, au milieu des cavaliers. Le soldat qui me conduit est assez poli. Il me laisse éviter les endroits fangeux, car la route est toute détrempée. Un officier, tout en marchant, me pose diverses questions ; il veut savoir pourquoi je porte un revolver, pourquoi je suis habillé à la chinoise, pourquoi j'ai de l'argent dans mon sac, etc. etc.
    Nous marchons ainsi depuis un quart d'heure quand, tout à coup, les cavaliers s'arrêtent et se saisissent de trois chrétiens qui conduisent par la bride, derrière nous, les deux chevaux que j'ai empruntés à la famille Tou de Tcha-keou, pour faire le voyage. Les chevaux sont pris et les trois chrétiens liés comme moi. Ce sont Tsouei-tcheng houang, Pai-kouang-i et Pai-kouang-fou. Les Japonais leur demandent de nouveau si je ne suis pas Russe, ils répondent toujours que je suis Français. On a beau les battre et les souffleter, ils persistent à dire que je suis Français. Les soldats qui continuent de se montrer polis à mon égard sont excessivement grossiers envers mes trois chrétiens.
    A peu près à moitié route, entre Yang-mou-lin-tse et Ouan-fou-tsouang, on rencontre un ruisseau qui coule de l'est à l'ouest ; son lit est assez large, quoiqu'il n'y ait qu'un mince filet d'eau. Les deux bords sont plantés de peupliers. Au nord, pas très loin, dissimulée au milieu des arbres, se trouve une petite auberge ; l'endroit est tout à fait solitaire ; il n'y a pas de village aux environs. Là, on me dit de m'arrêter un moment et on me fait revenir en arrière tout près de mes trois Chinois. Le premier lieutenant leur demande encore si je suis Russe; ils répondent que non et j'entends distinctement Tsouei-tcheng-houang dire :
    « Che ta Fa kouo tsouan kiao ti lao iei ». (C'est un missionnaire du grand royaume de France).
    Il répète plusieurs fois cette parole.
    Le second lieutenant descend de cheval, tire son sabre en ricanant et menace de tuer le courageux chrétien, qui ne paraît pas le moins du monde intimidé.
    Alors, le lieutenant l'entraîne un peu à l'écart, remet son sabre dans le fourreau emprunte celui d'un soldat. Je comprends tout de suite qu'il va tuer Tsouei-tcheng-houang, à qui je me hâte de donner l'absolution.
    Tsouei-tcheng-houang répète deux fois l'invocation « Jesou, Maliia, keu lien ouo » (Jésus, Marie, ayez pitié de moi) et se met à genoux.
    L'officier frappe un premier coup. La tête à moitié détachée retombe sur la poitrine, le corps s'affaisse. Deux autres coups achèvent de séparer la tête du tronc.
    Pai-kouang-i et Pai-kouang-fou, se mettent à genoux ; je leur donne également l'absolution.
    L'officier s'approche alors de moi. Persuadé que ma dernière heure est venue, je fais un acte de contrition ; mais l'officier veut tout simplement essuyer son sabre sur mon vêtement. L'autre lieutenant l'en empêche ; il l'essuyé sur les habits des deux chrétiens et nous nous remettons en route.
    Vers la fin du jour, nous arrivons à Ouan-fou-tsouang. Un des premiers Japonais, que nous rencontrons en arrivant, est le sous-lieutenant qui a dîné avec moi la veille, à Yang-mou-lin-tse. Je le salue. Il dit quelques mots en japonais au lieutenant qui m'a arrêté et me demande d'où je viens. On me conduit ensuite à l'auberge. Dans la cour, on étend une natte et l'on me fait asseoir dessus. Je suis trempé de sueur ; le temps est couvert, il fait frais, et bientôt je grelotte de froid. On veut bien me délier les mains ; mais la corde demeure solidement attachée au bras gauche.
    Alors le premier lieutenant s'en va ; le second, celui qui a décapité Tsouei-tcheng-kouang, vient s'asseoir à côté de moi sur la natte. Il me fait boire un peu d'eau de-vie chinoise, puis me dit en anglais que je suis Russe, que je vais être mis à mort, que lui-même se charge de m'exécuter. Il sort en même temps son revolver, en appuie le canon sur mon front et me crie :
    « You are russian man » (Vous êtes un Russe).
    Je responds: « No sir, i am french missionnary ». (Non, Monsieur, je suis missionnaire français).
    Il reprend: « No, you are Russian man» (Non, vous êtes un Russe).
    Je me tais ; il insiste encore, le canon de revolver toujours braqué sur ma tête. Comme il est à moitié ivre, je crois sérieusement qu'il va me brûler la cervelle. Un autre officier arrive sur ces entrefaites et me demande si je parle allemand ; un troisième veut enlever le revolver des mains du forcené qui le replace enfin dans la gaine. Les trois officiers se font apporter mon sac de voyage, l'ouvrent, prennent tout ce qui est à leur convenance et se partagent l'argent.
    Pendant ce temps, mes deux chrétiens sont battus et souffletés de nouveau. On veut à tout prix leur faire dire que je suis Russe. Ils disent que je suis Français ; on les bat encore sous prétexte que Français et Russe, c'est la même chose.
    Vers neuf heures du soir, deux soldats viennent me chercher, je crois toujours que ma dernière heure est proche. Je les suis ; ils me conduisent dans une petite maison, à côté de l'auberge. Là je trouve deux lieutenants : celui qui m'a fait arrêter et celui qui a dîné avec moi à Yang-mou-lin-tse. Ils m'invitent à m'asseoir à côté d'eux ; on me sert du riz et du saumon ; je remercie. Alors commence un nouvel interrogatoire ; on me pose quelques questions auxquelles je réponds par écrit. Je montre mon passeport et je prie qu'on veuille bien l'examiner attentivement. L'un le lit ; celui qui m'a arrêté le regarde un moment, puis s'en sert pour griffonner des caractères chinois.
    Je me permets de faire remarquer à ce dernier que raisonnablement il ne peut pas douter de ma nationalité, car : 1o j'ai un passeport dont il ne saurait nier l'authenticité ; 2o tous les Chinois interrogés ont dit que je suis Français.
    Il me répond que j'ai beaucoup d'argent, que j'ai acheté le témoignage des Chinois.
    Je réplique : « Un homme acheté à prix d'argent ne sacrifie pas sa vie ; or, un de mes chrétiens a déjà donné sa vie pour moi : il vous a dit jusqu'à la mort que je suis prêtre français.
    Taisez-vous, Monsieur, dit l'officier ; je ne parle plus avec vous ».
    Je me tais.
    Vers 10 heures, l'officier appelle un fantassin, et me fait conduire plus loin dans le village, chez un riche Chinois nommé Kouo, dont la maison spacieuse est entourée de hautes murailles. C'est là que les officiers d'infanterie ont établi leur quartier. Je suis conduit dans un chambre de débarras, où l'on m'a préparé un lit avec deux caisses, une natte et une couverture, et les soldats m'apportent encore à manger : de la soupe et des oeufs. Un factionnaire est placé à la porte et tout le monde part. Je reste seul avec moi-même. Je réfléchis sur les aventures de la journée et sur le sort qui m'attend. Il me semble que l'officier japonais, avec lequel j'ai dîné la veille, a fait reconnaître son erreur à l'officier qui m'a arrêté, mais que celui-ci, par orgueil, ne veut pas convenir de sa faute et qu'il est décidé à aller jusqu'au bout.
    En effet, il a demandé en me quittant si je comprenais le sens d'un mot japonais qu'il m'a dit. J'ai répondu : non. « En chinois, ça se dit che, a-t-il ajouté.
    Vous voulez sans doute dire sè, « mourir ». Eh bien! Sachez qu'un missionnaire français n'a pas peur de la mort ; mais, si je meurs, n'oubliez pas que la France vous demandera compte de mon sang.
    Il est resté silencieux.
    La nuit, mon sommeil a été très agité. Cette tête, que j'ai vu rouler par terre, ne veut pas s'effacer de mon imagination ; quand je me réveille, il est déjà jour ; le soleil levant éclaire le haut des toits ; j'offre à Dieu cette journée que je crois devoir être la dernière.
    Bientôt des soldats m'apportent à manger.
    Vers dix heures du matin, arrive un interprète chinois ; il me dit que les officiers l'envoient pour causer avec moi ; qu'il sait, lui, depuis longtemps, qu'il y a des missionnaires français en Mandchourie, qu'il est originaire de Sioung-yao ; qu'il a vu plusieurs missionnaires. Il ajoute que tous les chefs de village des environs sont venus pour me garantir, qu'ils vont souscrire un billet de garantie, et que je vais être libre de partir avec mes deux Chinois. Je réponds que mon passeport est une garantie suffisante, que je n'en ai pas besoin d'autre, mais que néanmoins, si les chefs de village se portent garants pour moi, je leur en serai reconnaissant.
    Peu après, se présentent un lieutenant et un sous-lieutenant d'infanterie. Ce dernier surtout parle assez bien français Je dois me résigner à subir un nouvel interrogatoire, dont la conclusion est que, le lendemain, je pourrai partir pour me rendre dans un endroit occupé par l'armée japonaise. Je fais observer que j'ai encore à Yang-mou-lin-tse des objets que je désire prendre ; le sous-lieutenant me dit que je pourrai aller les chercher le soir, et qu'il m'accompagnera lui-même.
    Le soir, en effet, le sous-lieutenant vient me prendre dans ma prison et m'accompagne avec cinq soldats, le fusil sur l'épaule. Je suis vraiment traité en prisonnier de guerre.
    Arrivés près de Yang-mou-lin-tse, nous rencontrons un cavalier qui accourt au galop. Il aborde le lieutenant et lui donne des renseignements. Le lieutenant se tourne aussitôt vers moi et me dit que nous ne pouvons aller à Yang-mou-lin-tse, car les Russes sont tout près. Nous rebroussons chemin. Dix minutes plus tard, la fusillade crépite derrière nous. Le lieutenant me prie poliment de l'attendre quelques instants ; il me laisse seul avec un soldat et court au feu. Le soldat qui me garde, de peur que je m'échappe, a le canon de son fusil constamment tourné vers moi, et le doigt sur la détente. Au bout d'une demi-heure, l'officier revient avec ses soldats ; nous reprenons le chemin de Ouan-fou-tsouang.
    Un peu plus loin, nous rencontrons quelques compagnies d'infanterie qui viennent combattre les Russes.
    L'officier s'excuse de ne pouvoir m'accompagner plus loin ; cinq de ses soldats m'accompagneront. Je rentre donc à Ouanfou-tsouang escorté par des fantassins japonais. En route, nous passons par l'endroit où Tsouei-tcheng-houang a été décapité, la veille ; le cadavre est encore là, à la même place, la tête à côté du tronc. On voit cependant qu'il a été retourné et fouillé.
    Le lendemain, 2 juillet, les officiers viennent me trouver et m'annoncent que je dois partir pour Fou-tcheou. Je refuse objectant que je n'ai, à Fou-tcheou, ni vivres, ni linge de rechange. On veut m'envoyer à Sioung-yao ; je refuse d'y aller pour les mêmes raisons.
    On me demande alors où je veux aller. Je dis que je suis décidé à retourner à Tcha-keou. On me le permet.
    Je demande au lieutenant si je serai accompagné jusque-là ; il me répond que probablement je le serai. Je le remercie, ajoutant qu'il m'est impossible d'aller ailleurs sans traverser les lignes japonaises.
    Le soir, je retourne à Yang-mou-lin-tse, toujours accompagné du lieutenant et de mes cinq soldats.
    Arrivé au village, j'apprends que les objets que j'ai fait venir de Yang-kouan sont à Si-houang-ti. Le lieutenant offre d'envoyer ses soldats les chercher. Je le remercie et je charge deux chrétiens de la commission. On nous prépare à manger. J'ex-hibe mon passeport et j'en explique le sens au lieutenant. Je lui dis que nous, missionnaires français, nous ne nous occupons pas de la guerre ; que le Ministre de France à Pékin nous ordonne d'observer la neutralité et que nous suivons fidèlement sa recommandation ; que, dans ces conditions, je ne comprends pas pourquoi on arrête et on garde en prison un missionnaire français muni d'un passeport en règle. Je dis encore beaucoup d'autres choses dans le même sens. Mes paroles paraissent faire impression sur mon interlocuteur. A peine de retour à Ouan-fou-tsouang, il va trouver son colonel pour lui rapporter mes paroles. Bientôt après, il revient et me dit :
    « Mon chef a peur ; il craint que cette affaire ne devienne grave ».
    Je réponds : « En ce qui concerne mon arrestation, je comprends très bien que les belligérants arrêtent les étrangers qu'ils rencontrent aux avant-postes ; mais, ce que je ne comprends pas, c'est qu'on m'arrête et qu'on me garde en prison, malgré un double passeport parfaitement en règle ».
    « L'officier de cavalerie qui vous a arrêté, dit le lieutenant, a fait une sottise ; il sera puni. Pardon pour nous, pardon pour l'armée japonaise etc., etc ».
    Je lui passe alors une feuille de papier sur laquelle j'ai écrit ces mots :
    « Pendant l'occupation de la Mandchourie par les troupes japonaises, sera-t-il permis aux missionnaires catholiques français de visiter leurs chrétientés ? »
    Je le prie de communiquer la question à ses supérieurs et de me faire tenir la réponse.
    Il me le promet.
    J'insiste sur ce point, disant qu'il peut également faire parvenir la réponse à l'Evêque, supérieur de la Mission, qui réside à Ing-keou ; il promet tout. Il me dit ensuite que je recevrai un passeport japonais pour retourner chez moi.
    Je réponds : « Depuis leur arrivée en Mandchourie, les Russes ont fait tout ce qu'ils ont pu pour nous obliger à prendre un passeport russe. Nous avons toujours refusé, car nous pensons que, missionnaires français en territoire chinois, nous sommes suffisamment protégés par le passeport qui nous est délivré au nom du Ministre de France à Pékin et du gouvernement Chinois ».
    J'ajoute :
    « Quoi qu'il en soit, puisque vous me proposez un passeport japonais, je ne le refuse pas, mais j'aviserai mes supérieurs »
    Immédiatement, le colonel me fait dire qu'on ne me donnera point de passeport japonais, mais seulement un billet signé de sa main,constatant que je suis Français et neutre et qu'on doit me laisser retourner librement de Ouan-fou-tsouang à Tcha-keou.
    Ce soir-là, je suis plus libre et mieux traité que les jours précédents. Le lieutenant m'envoie des cigarettes et me demande ce que je désire manger au souper. Je le prie de faire rechercher mes chevaux. Ils sont déjà vendus ; on a toute la peine du monde pour les racheter. Il manque la bride, une partie de la selle, les sangles. Le cheval emprunté à Tou-an-young a la crinière et la queue coupées.
    Le dimanche 3 juillet, le lieutenant et le sous-lieutenant d'infanterie arrivent de bonne heure pour me dire qu'ils ont reçu l'ordre du général de m'élargir immédiatement, que je suis libre de partir sans escorte. Un moment après, le colonel lui-même vient me présenter des excuses. II ne parle pas français ; il me fait dire par interprète que l'officier qui m'a arrêté n'étant pas sous ses ordres, il ne peut le punir lui-même, mais qu'il sera puni par son chef immédiat. Il ajoute que je ferai bien d'éviter les jeunes officiers, dont un bon nombre sont des « sots » (textuellement) ; que, il y a trente ans, la civilisation inconnue au Japon, et que, maintenant encore, beaucoup de Japonais ne sont pas civilisés... Il m'offre de m'indemniser de toutes mes pertes. Je refuse, disant que la seule chose à la-quelle j'attache de l'importance, c'est la mort d'un de mes chrétiens. Alors il se confond en excuses, en son nom, au nom de l'armée et du Japon. Au moment de me quitter, il charge le sous-lieutenant de mettre un rouleau de dix piastres dans mon sac de voyage. Je prie ce brave colonel de vouloir bien prendre sous sa protection mes chrétiens de Yang-mou-lin-tse, car, plusieurs fois déjà, les soldats japonais ont fait des perquisitions chez eux ; une fois même, ils ont voulu mettre le feu aux mai-sons. Le colonel me dit qu'il les protégera.

    Enfin, je commence à respirer à mon aise ; je monte à cheval, et me dirige vers Tcha-keou. Deux officiers m'accompagnent jusqu'à l'extrémité du village, et me font présenter les armes par les factionnaires. Parti à huit heures du matin de Ouan-fou-tsouang j'arrive à Notre-Dame des Neiges sans incident, à 7 heures du soir.

    Dimanche 24 juillet 1904.

    Je n'ai pu encore trouver un courrier qui veuille porter ma lettre à Ing-tse. On dit que les Japonais ne laissent personne monter au nord, comme les Russes ne laissent personne descendre au sud. Lorsque les Japonais seront à Ing-tse, nous pourrons communiquer plus librement.
    Ma délivrance n'a pas été gratuite ; en partant de Ouan-fou-tsouang, j'appris que l'interprète des Japonais avait exigé soixante-dix piastres des chefs de village pour ma garantie. On me réclame aujourd'hui le paiement de la note ; je n'ai qu'à m'exécuter. 10 piastres à l'interprète, et une trentaine de piastres perdues ou volées ; total, plus de 100 piastres que je débourse.
    Le corps de Tsouei-tcheng-houang a été enterré par les Japonais eux-mêmes, à l'endroit où il fut décapité. Mais il a été enterré si peu profondément que les chiens ont pu déterrer la tête et l'ont traînée jusqu'à un village assez éloigné Le frère du défunt a fait recouvrir la tombe d'une épaisse couche de terre.
    Ce que j'avais prévu est arrivé. La résidence de Yang-kouan a été pillée ; une lettre du catéchiste m'annonce qu'il ne reste plus que la maison vide. Ce qui n'a pas pu être pris a été détruit. Les ornements sacrés ont été déchirés, les chandeliers et croix d'autel brisés.
    A Yang-mou-lin-tse, il en est de même. Les soldats ont cantonné dans l'église, brisé les images ; l'un d'eux, dit-on, a couché sur l'autel. A Sioung-yao, de même ; cependant j'ai ouï dire que là, on n'avait pas pillé les chrétiens, comme on l'a fait à Yang-kouan et à Yang-mou-lin-tse.
    A Kai-tcheou, il paraît qu'on n'a touché à rien.
    Ici, depuis quelques jours, les brigands font parler d'eux. Que nous réserve l'avenir ?
    La divine Providence le sait.

    1905/99-107
    99-107
    Chine
    1905
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